LES COCARDES NOIRES
la farine assaisonnée de plâtre de Paris ne vient plus qu’une fois. Et l’hôtel de ville est sourd, et les hommes sont fainéants et lâches ! Au café de Foy, dans la soirée du samedi, se voit une chose nouvelle qui ne sera pas la dernière du même genre, une femme pérorant en public. Son pauvre homme, dit-elle, a été réduit au silence par son district, le président et le bureau n’ont pas voulu le laisser parler. C’est pourquoi elle vient ici faire entendre sa faible voix, et dénoncer, tant qu’il lui restera le souffle, le bateau de Corbeil, le pain en plâtre de Paris, les sacrilèges dîners d’Opéra, les uniformes verts, les pirates aristocrates et leurs cocardes noires.
Il est temps, en effet, que les cocardes noires disparai? sent. Le patrouillotisme lui-même ne veut pas les protéger. A la parade de la garde nationale des Tuileries, le dimanche matin, le fougueux Matassin , oubliant toute règle militaire, s’élance des rangs, arrache une cocarde noire qui se pavanait, et la met fièrement sous ses talons. Le patrouillotisme lui-même a des fureurs concentrées. Les districts, d’ailleurs, commencent à s’agiter, la voix du président Danton retentit aux Cordeliers : l’ami du peuple, Marat, s’est transporté à Versailles, et le voilà de retour ; noir messager, non de la famille des Alcyons (1).
Et voici que le dimanche, le patriote rencontre le patriote en promenade, et lit ses propres soucis réfléchis sur la figure d’un autre. En dépit du patrouillotisme, qui n’est pas si alerte que d’habitude, des groupes flottants délibèrent; des groupes sur les ponts, sur les quais, dans les cafés patriotiques. A mesure que se présente une cocarde noire, un hurlement collectif s’élève : A bas !
(i) Révolutions de Paris et de Brabant (Hist. parlera ., t. III, p. 108).
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à bas ! Toutes les cocardes noires sont brutalement arrachées : un individu ramasse la sienne, l’embrasse et s’efforce de la replacer, mais cent lances se lèvent et il y renonce. Un autre s’en tire à moins bon marché : condamné par un plébiscite spontané à la lanterne, il n’est sauvé qu’à grand’peine par quelque actif corps de garde. Lafayette voit tous les signes d’une émeute : pour la prévenir il double ses patrouilles, il redouble d’activité. Ainsi se passe le dimanche h octobre 1789.
Chez les homme réprimés par lepatrouillotisme, le cœur est triste; chez les femmes il est violent, rien ne les réprimera. La femme orateur du Palais-Royal n’est pas la seule à parler. — Les hommes ne savent pas ce que c’est qu’un garcte-manger vide, les mères de famille le savent. O femmes, épouses d’hommes qui ne savent que raisonner sans agir ! Le patrouillotisme est puissant ; mais la mort, par famine ou invasion militaire, est encore plus puissante. Le patrouillotisme réprime le patriotisme des hommes, mais celui des femmes ! Est-ce que les gardes appelés nationaux enfonceront leurs baïonnettes dans le sein des femmes ? Telles sont les pensées, ou tels sont les vagues éléments d’une pensée qui fermentent universellement sous les bonnets des femmes, et qui au point du jour, sur un simple signal, feront explosion.