LIVRE II
L'AGE DE PAPIER
Un philosophe paradoxal, poussant à l’extrême cet aphorisme de Montesquieu : « Heureux le peuple dont les annales sont ennuyeuses, » a dit : « Heureux le peuple dont les annales sont -vides?» Dans ce dicton, quelque insensé qu’il paraisse, ne peut-il pas se trouver quelque grain de raison? car avec vérité, il a été écrit : « Le silence est divin, » chose du ciel: de même dans toutes choses de la terre, il y a un silence qui est préférable à tout discours. Pensez-y bien : l’événement, la chose dont on peut parler et faire un récit, n’est-ce pas, dans tous les cas, quelque déchirure, quelque solution de continuité? Quand ce serait même un événement heureux, cela implique un changement, une perte (de force active); et de cette manière, soit dans le passé, soit dans le présent, c’est une irrégularité, une maladie. La persévérance dans le calme serait pour nous une bénédiction ; non la dislocation et l’altération, si elles pouvaient être évitées.
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Le chêne dans la furet grandit mille ans en silence. Seulement, la millième année, quand le bûcheron arrive avec sa hache, des échos retentissent à travers les solitudes; et le chêne s’annonce, lorsque avec un fracas qui se répète au loin, il tombe. Avec quel silence aussi se fit la plantation du gland, tombé du sein de quelque vent de passage. Même lorsque notre chêne a bourgeonné ou s’est revêtu de ses feuilles (événement heureux), y eut-il sur le terrain quelque bruit de proclamation ? A peine d’un observateur attentif, un mot de reconnaissance. Ces choses n’arrivent point; elles se font lentement, non en une heure, mais dans la suite des jours : qu’y avait-il à en dire? Cette heure qui passe parait semblable h celle qui va venir.
C’est ainsi que partout la sotte rumeur babille, non sur ce qui a été fait, mais sur ce qui a été mal fait ou défait , et que la sotte histoire (toujours, plus ou moins, l’abrégé écrit et l’épitome de la rumeur) ne sait que ce qu’il serait bon de ne pas savoir. Les invasions d’Attila, les croisades de Gauthier sans argent, les Vêpres siciliennes, la guerre de Trente ans : crime et misère ; nullement travail, mais empêchement de travail. Car la terre, pendant ce temps, était annuellement verte et jaune, avec ses bienfaisantes moissons; la main de l’artisan, la tête du penseur ne se reposaient pas; et ainsi, après tout et en dépit de tout, nous avons cette glorieuse voûte du monde en épanouissement; et la pauvre histoire peut, à bon droit, demander avec étonnement d’où ce monde vient. Elle sait si peu de lui ! ne sait que ce qui lui fait obstruction, ce qui pouvait le rendre impossible! Telle est néanmoins, par nécessité ou stupide choix, sa règle et sa pratique, ce qui fait que ce paradoxe : « Heureux le
peuple dont les annales sont vides » , n’est pas sans avoir son côté vrai.
Et cependant, ce qu’il semble à propos de noter ici, c’est qu’un certain calme, non de développement sans obstacle, mais d’inertie passive, est un symptôme de chute imminente. De même que la victoire, la défaite est silencieuse. Entre les forces opposées, la plus faible se résigne; la plus forte poursuit sa marche, aujourd’hui sans bruit, mais rapide, inévitable : la chute et le renversement ne seront pas sans bruit. Comme les herbes des champs, toute chose croît et a sa période, qu’elle soit annuelle, centenaire ou millénaire. Toute chose croît et meurt, chacune selon ses merveilleuses lois, de la façon merveilleuse qui lui appartient , et les choses spirituelles plus merveilleusement que les autres. Insondables sont ces dernières, même pour les plus sages; en dehors des prophéties, au-dessus des intelligences. Si à la vue du chêne fièrement debout dans tout l’éclat de ses rameaux, vous pouvez savoir que le cœur est sain, il n’en est pas de même avec l’homme, encore moins avec la société, avec la nation d’hommes. De ceux-ci, on peut même affirmer que l’aspect superficiel, que le sentiment intérieur d’une pleine santé sont généralement des présages. En effet, c’est d’apoplexie, pour ainsi parler, c’est d’un état de pléthore et de pesanteur que meurent le plus souvent les Églises, les royautés et les institutions sociales. C’est triste quand une de ces institutions se dit pléthoriquement : « Prends tes aises, tu as une provision de biens »; comme ce fou de l’Évangile auquel il fut répondu : « Insensé, cette nuit ta vie te sera demandée ! »
C’est cette paix de la santé ou du présage maladif qui plane sur la France pendant ces dix dernières anuées,
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sur lesquelles l’historien peut passer légèrement, sans rien qui l’arrête ; car il n’y a pas encore d’événements, encore moins d'accomplissements. Temps de soleil et de repos! l’appellerons-nous, ce que tant d’hommes y voyaient, un nouvel âge d’or? appelons-le du moins l’âge de papier, qui de plus d’une manière est le substitut de l’or. Papier de banque, avec quoi vous pouvez encore acheter quand il n’y a plus d’or. Papier de livres, resplendissant de théories, de philosophies, de sensibilité ; art admirable, non-seulement de révéler la pensée, mais aussi de nous cacher admirablement l’absence de pensée 1 Le papier se fait encore avec les haillons de choses qui ont existé ; il y a dans le papier dos qualités sans nombre. Dans cette paisible période, dans cette absence d’événements, quel philosophe, parmi les plus sages, aurait pu prophétiser l’approche d’une époque de ténèbres et de confusion, l’événement des événements? L’espérance sert d’introduction à la révolution, de môme qu’un brillant soleil précède le tremblement de terre. Le 5 mai, à quinze ans de date, il ne s’agira plus du vieux Louis envoyant chercher les sacrements ; c’est un nouveau Louis, son petitfils qui, avec toute la pompe d’une France étonnée et enivrée, fera l’ouverture des états généraux.
Le règne des du Barry, des d’ Aiguillon est passé à jamais. 11 y a un roi jeune, encore docile, bien intentionné; > une reine belle, bienveillante, bien intentionnée, et avec ces monarques toute la France, pour ainsi dire, est devenue joune. Maupeou et son parlement disparaissent dans une épaisse nuit ; de respectables magistrats bien vus I de la nation, ne fût-ce que pour leur opposition à la cour, descendent maintenant , déchaînés, de leurs « rochers } escarpés de Groa en Gornbrailles » ou d’ailleurs, et revien-
nent chantant des louanges : le vieux parlement de Paris reprend scs fonctions. Au lieu du banqueroutier débauché, l’abbé Terray, nous avons maintenant pour contrôleur général un vertueux philosophe : Turgot, avec toute une France réformée dans sa tôle, par qui tout ce qui est défectueux, en finance ou en autre chose, sera redressé autant que possible. N’est-ce pas comme si la sagesse ellemême avait son siège et sa voix dans le conseil des rois? Turgot est entré en charge avec la plus noble sincérité de langage, et il a été écouté avec la plus noble confiance royale. Il est vrai que, selon les paroles du roi Louis, « on dit qu’il ne va jamais à la messe » ; mais la France libérale ne l’en aime guère moins, et la France libérale répond ; « L’abbé Terray y allait toujours. » Le philosophisme voit au pouvoir un philosophe (ou môme un philosophant), et s’apprête à le seconder et à l’applaudir en toutes choses ; et le vieux et léger Maurepas ne lui fera pas obstacle, s’il peut s’en empêcher.
Ensuite, que de douceur dans les manières 1 Le vice « perdant toutes ses difformités » devient décent (comme toutes les choses établies, faisant des règlements à leur usage), devient une espèce de vertu tolérante 1 L’intelligence abonde, fortement illuminée par l’esprit et l’art de la conversation ! La philosophie s’asseoit joyeuse dans les salons brillants, convive de l’opulence devenue naïve, les nobles mômes fiers de prendre place à côté d’elle ; et elle prêche un prochain millénaire, dominant toutes les bastilles. Du lointain Ferney, le patriarche Voltaire fait un signal, les vétérans Diderot et d’Alembert ont vécu pour voir ce jour; ceux-ci avec leurs cadets : Marmontel, Morellet. Ghampfort, Raynal, réjouissent les buffets épicés d’une riche douairière ministérielle ou d’un fermier
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général philosophique. O nuits et soupers des dieux ! Une ■vérité longtemps démontrée va se réaliser ; « l’âge des révolutions approche», comme l’écrivait Jean-Jacques, mais des révolutions heureuses et bénies. L’homme se réveille de son long somnambulisme, chasse les fantômes qui l’assiégeaient et l'ensorcelaient. Voici les feux de la nouvelle aurore, glissant sur les flancs de la colline orientale ; fuyez, fantômes menteurs, devant les traits de la lumière; que l’absurde s’enfuie tout à fait, abandonnant à jamais cette terre d’ici-bas. C’est la vérité, c’est Astrée de retour qui, sous la forme de la philosophie, régnent désormais. Dans quel but imaginable l’homme a-t-il été fait, si ce n’est pour être heureux? Aujourd’hui les triomphes de l’analyse et les progrès de l’espèce nous préparent assez de bonheur. Les rois peuvent devenir philosophes, ou plutôt les philosophes rois. Que la société soit une fois bien constituée par la triomphante analyse. L’estomac qui est vide sera rempli ; le gosier qui est sec sera humecté de vin. Le travail lui-même sera comme un repos, nullement pénible, mais joyeux. Le champ de blé, pourrait-on penser, ne peut fructifier sans labourage, sans la fatigue et les souillures de l’homme, à moins que les machines ne fassent la besogne? Des tailleurs, des restaurateurs gratuits peuvent s’établir, à des intervalles voulus, quoiqu’on ne voie pas encore comment. Mais si chaque volonté, selon les règles de la bienveillance, a une affection pour tous, alors assurément personne ne restera sans protection. Et même qui sait si, par l’analyse complètement triomphante, la vie humaine ne pourra pas être indéfiniment prolongée, si l’homme ne pourra pas être débarrassé de la mort, comme il l’est déjà du diable. Nous serons alors heureux en dépit de la mort et du
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diable. C’est ainsi qu’un philosophisrae emphatique prêche ses Redeunt Satnrnia régna.
Le chant prophétique de Paris et de ses philosophes s’entend jusqu’à l’OEil-de-Bœuf de Versailles, et l’OEilde-Bœuf occupé surtout du bonheur prochain, peut répondre au pis-aller par un bienveillant « pourquoi pas? » Le bon vieux Maurepas est un premier ministre trop joyeux pour troubler la joie du monde. Qu’à chaque jour suffise son propre mal. Jovial vieillard ! il sème ses bons mots et s’agite insoucieux, son manteau bien ajusté au vent, pourvu qu’il puisse plaire à tout le monde. Le simple et jeune roi, qu’un Maurepas ne peut songer à ennuyer d’affaires, s’est retiré dans les appartements intérieurs, taciturne, irrésolu, quoique parfois avec des éclairs de tempérament ; enfin, il se résout à un peu de travail manuel, et ainsi devenu l’apprenti d’un sieur Gamoin (qu’il aura un jour peu de motifs de bénir) il apprend à faire des serrures (1). Il paraît que de plus il comprenait la géographie et pouvait lire l’anglais : infortuné jeune roi ! sa confiance enfantine dans ce vieux fou de Maurepas méritait un autre retour. Mais ami et ennemi, la destinée et lui-même, tout conspirait contre lui.
Cependant la belle jeune reine parcourt ses salons d’apparat, comme une déesse de beauté ; le charme de tous les yeux : elle ne se mêle pas encore aux affaires, ne regarde pas l’avenir, le redoute encore moins. Weber et Campan l’ont dépeinte (2) au milieu de ses royales tapisseries, dans ses brillants boudoirs, salles de bain et peignoirs, et la grande et la petite toilette, avec tout un
(1) Campan, t. I, p. 125.
(2) Campan, t. I, p. 100-151. — Weber, t. I, p. 11-50.
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monde brillant dans une attente obséquieuse pour obtenir un regard. Belle et jeune fille du temps, quelles choses le temps tient en réserve pour toi ! Image la plus brillante de la terre, elle s’avance gracieusement environnée des grandeurs de la terre : une réalité, et cependant une vision magique, car voici venir les profondes ténèbres qui doivent l’engloutir. Le jeune et tendre cœur adopte des orphelins, dote des filles méritantes, se plaît à secourir le pauvre, tout pauvre qui vient pittoresquement sur son chemin ; et fait venir la mode d’ainsi faire ; car, ainsi qu’il a été dit, la bienveillance a maintenant commencé de régner. Chez la duchesse de Polignac, chez la princesse de Lamballe, elle goûte quelque chose qui ressemble à l’amitié; et maintenant aussi, après sept longues années, elle a un enfant à elle, bientôt même un Dauphin, et peut s'estimer, autant qu’il est donné à une reine, heureuse dans un époux.
En fait d’événements, les plus grands ne sont que de charitables fêtes de mœurs, avec leurs prix et leurs harangues, des processions de poissardes vers le berceau du Dauphin ; par dessus tout, d’aimables coquetteries, avec leur naissance, leurs triomphes, leur décadence et leur chute. Il y a des statues de neige élevées par les pauvres dans un rude hiver, en l’honneur de la reine qui leur a donné du bois. 11 y a les mascarades, les théâtres, les embellissements du petit Trianon, l’achat et la réparation de Saint-Cloud, et les voyages de la cour se transportant de l’Élysée d’été à l’Élysée d’hiver. Il y a les bouderies et les querelles des belles-sœurs sardes (car les princes aussi sont mariés) ; de petites jalousies que l’étiquette de la cour peut apaiser. Tout est légèreté de cœur, frivolité ; existence pétillante comme la mousse, mais une mousse
artistement raffinée, agréable, si elle n’était pas si coûteuse, comme celle qui s’évapore en perles sur le vin de Champagne.
Monsieur, frère aîné du roi, passe pour une sorte d’homme d’esprit et penche du côté des philosophes. Monseigneur d’Artois arrache le masque d’une belle impertinente, se bat par suite en duel, et manque verser du sang (1). Il a des culottes d’une espèce nouvelle dans le monde, d’une espèce fabuleuse. « Quatre grands laquais, » dit Mercier, comme s’il l’avait vu, le soulèvent en l’air » afin qu’il puisse tomber dans le vêtement sans le ves- » tige d’un pli, et de ce rigoureux emprisonnement, les » mêmes laquais, de la même manière, mais avec plus » d’efforts, ont à le délivrer le soir (2). » C’est ce dernier qui maintenant, vieillard blanchi et usé par le temps, réside désolé à Gratz (3), ayant liquidé sa destinée dans les trois jours. C’est de la sorte que les pauvres mortels sont balayés et jetés à la pelle de côté et d’autre.
Avec le peuple des travailleurs, les choses ne vont pas si bien. Malheur! car ils sont de vingt à vingt-cinq millions que nous groupons ensemble dans une espèce d’unité compacte, monstrueuse, mais obscure, lointaine, que nous appelons la canaille ou plus humainement les 7nasses.
(1) Bescnval, t. II, p. 182-330.
(2) Mercier, Nouveau Paris, t. III, p. 147.
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Masses en vérité ; et cependant, chose singulière à dire, si par un effort d’imagination tu les suis, à travers la vaste France, dans leurs cabanes d’argile, dans leurs greniers, dans leurs huttes, ces masses se composent toutes d’unités, et chacune de ces unités a son cœur et ses douleurs, se tient couverte de sa propre peau, et si tu la piques, elle saigne. O souveraineté empourprée, éminence, révérence; toi, par exemple, cardinal grand aumônier, avec ton vêtement d’honneur en peluche, qui as tes mains chargées de dignités et d’argent, solennellement assis dans ta contemplation du monde, en présence de Dieu, pense donc à- ceci : chaque unité de ces masses est un homme miraculeux, oui, comme toi-même ; luttant dans les lumières ou dans les ténèbres, pour sa part, dans le royaume infini (traînant cette vie qu’il n’a obtenue que pour une fois, au milieu des éternités), ayant en lui une étincelle de la divinité, que tu appelles une âme immortelle!
Terrible, écrasante est leur lutte dans leur lointaine obscurité, foyer sans joie, et maigre pitance. Pour eux, dans ce monde, aucune ère d’espérance ; à peine dans l’autre, s’il n’y a pas espérance dans le sombre repos de la mort; car leur foi aussi s’en va. Sans instruction, sans consolation, sans nourriturel Génération muette, dont la voix n’est qu’un cri inarticulé. Dans Jqs conseils du roi, dans le forum du monde, nul avocat à eux ne trouve accueil. A de rares intervalles (comme maintenant, en 1775) ils jettent leurs bêches et leur marteaux, et, à la surprise de l’humanité pensante, se rassemblent çà et là, menaçants, mais sans but, s’avançant même jusqu’à Versailles. Turgot s’occupe à modifier le commerce des grains, à abroger la plus absurde des lois sur le blé; il y a une
famine réelle ou, fût-elle même fictive, une indubitable rareté de pain. Et voilà que le 2 mai 1775, ces vastes multitudes s’en viennent à Versailles, étaler leur misère, avec leurs faces blêmes, leurs souillures, leurs haillons et présenter leur pétition de griefs. Les grilles du château se ferment; mais le roi consent à paraître au balcon et à leur parler. Ils ont vu la figure du roi ; leur pétition de griefs a été sinon lue, du moins regardée. En réponse, deux d’entre eux sont pendus à un nouveau gibet, haut de quarante pieds, et le reste renvoyé à ses tanières, jusqu’à nouvel ordre.
Évidemment, c’est une difficile tâche pour le gouvernement que de traiter avec ces masses; si ce n’est pas plutôt la seule tâche, le seul problème du gouvernement, toutes les autres tâches n’étant que fantaisies accidentelles, choses superficielles, agitation de vent. Car enfin, les chartes, les coutumes, les lois communes et spéciales peuvent dire ce qu’elles veulent, les masses ne s’en comptent pas moins par millions d’unités, faites, selon toute apparence, par Dieu, auquel on déclare que cette terre appartient. Le peuple, d’ailleurs, n’est pas sans férocité; il a du nerf et de l’indignation. Contemplez un peu ce que le vieux marquis, le vieux bourru, l’ami des hommes contemplait dans les mêmes années, de son logement aux bains du mont Dore :
« Les sauvages descendant en torrents de la montagne ; ordre à nos gens de ne point sortir. Le curé avec surplis, étole; la justice en perruque, la maréchaussée, le sabre à la main, gardant la place avant de permettre aux musettes de commencer ; la danse interrompue, un quart d’heure après, par la bataille; les cris et les sifflements des enfants, des débiles et autres assistants, les agaçant comme la l. 3.
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canaille fait quand les chiens se battent; des hommes affreux ou plutôt des bêtes fauves, couverts de sayons de grosse laine, avec de larges ceintures de cuir, piquées de clous de cuivre; d’une taille gigantesque rehaussée par de hauts sabots, s’élevant encore pour regarder le combat, trépignant avec progression, se frottant les flancs avec les coudes, la figure hâve et couverte de leurs longs cheveux gras, le haut du visage pâlissant et le bas se déchirant pour ébaucher un rire cruel et une sorte d’impatience féroce ; et ces gens-là payent la taille! et l’on veut encore leur ôter le sel ! et l’on ne sait pas ce qu’on dépouille, ce qu’on croit gouverner ! ce qu’à coups de plume nonchalante et lâche on croira, jusqu’à la catastrophe, affamer toujours impunément! ces sortes de coup d’œil rappellent les grandes pensées.
» Ah ! madame ! le colin-maillard poussé trop loin finira par la culbute générale (1). »
Sombre tableau, assurément, dans un âge d’or ; âge au moins de papier et d’espérance ! Pendant ce temps, ne nous trouble pas de tes prophéties, ô lamentable ami des hommes. Voilà longtemps que nous entendons des paroles de ce genre, et cependant le vieux monde va roulant dans sa vieille carrière.
Cet âge d’espérance n’est-il qu’un simulacre, comme l’est trop souvent l’espérance elle-même? Une vapeur
(1) Mémoires de Mirabeau, publiés par Lucas de Montigny, t. II,
nuageuse ornée des couleurs de l’are-en-ciel , belle à contempler, à suivre toutes voiles dehors, et se balançant au-dessus des chutes du Niagara ? En ce cas, la triomphante analyse a une rude besogne.
Hélas, oui ! tout un monde à refaire, si elle pouvait le voir ; travail qui sera fait par un autre qu’elle. Car tout est de travers, hors des joints, le spirituel intérieur, et l’économie extérieure; tête et cœur; rien n’est sain. Et en effet, les maux de toute sorte ont plus ou moins de parenté, et vont habituellement ensemble. C’est une vieille vérité que partout où il y a un immense mal physique, il a eu pour source et origine un mal moral d’une étendue proportionnelle. Avant, par exemplo, que ces vingt-cinq millions de travailleurs aient revêtu ce masque de figures hâves que signale le vieux Mirabeau, chez une nation qui s’appelle chrétienne, et qui appelle l’homme le frère de l’homme, quelle inénarrable, quelle infime immoralité (à la surface sinon au fond) n’a-t-il pas dû y avoir, s’accumulant pendant de longs siècles, chez les régisseurs de toute sorte, guides établis, spirituels et temporels 1 Elle s’accumulera : de plus, elle atteindra une tête ; car le premier de tous les évangiles est celui-ci : Un mensonge ne peut toujours durer.
Au fait, à travers cette vapeur rosée de sentimentalisme, de philanthropie, de fête des mœurs, se rencontre en arrière le plus triste des spectacles. On peut se demander où se trouve ici quelque force dans les attaches sociales, dans les liens qui maintiennent une association humaine. Voici un peuple sans croyances qui vit de suppositions, d’hypothèses, de systèmes frivoles sur la triomphante analyse et pour toute croyance ceci : le plaisir doit plaire. Il a faim de toutes bonnes choses, et la loi de
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la faim ; mais quelle autre loi? En lui, au-dessus de lui, aucune 1
Le roi est devenu un roi de carton avec son gouvernement Maurepas, tournant avec la girouette au souffle de tout vent. Au-dessus d’eux, ils ne voient aucun Dieu, ou plutôt ils ne regardent pas au-dessus d’eux, excepté dans des verres astronomiques. L’Église, il est vrai, subsiste encore, mais à l’état d’humble soumission, vaincue par le philanthropisme ; et en bien peu de temps, car l’heure était venue. 11 y a quelque vingt ans, votre archevêque Beaumont ne permettait pas même qu’on enterrât les pauvres jansénistes ; votre Loménie de Brienne (homme nouveau que nous aurons occasion de revoir) pouvait, au nom du clergé, insister sur la mise à exécution des lois antiprotestantes, qui condamnaient à mort pour le fait de prêcher (1). Et aujourd’hui, hélas ! on ne pourrait pas brûler même l’athéisme du baron d’Holbach, excepté en guise d’allumettes, par quelque particulier, pour allumer sa pipe. Notre Église se tient enchaînée, muette comme un bœuf muet, beuglant seulement pour sa provende (de dîmes), contente si elle obtient cela, ou attendant, dans une morne stupeur, sa future destinée. Et à côté, les vingt millions de « figures hâves », ayant pour poteau indicateur et pour règle de conduite dans leur sombre lutte, un « gibet haut de quarante pieds » . Singulier âge d’or assurément l avec ses fêtes de mœurs, ses charmantes manières, ses institutions douces ne présageant rien que la paix parmi les hommes ! La paix î O sentimentalisme philosophique, qu’as-tu à faire avec la paix quand ta mère se nomme Jésabel? Produit sordide d’une cor-
(1) Boissy d’Anglas, Vie de Malesherbes, t. I, p. 15-22.
ruption plus sordide, te voilà désormais voué à la corruption !
Cependant il est étrange de voir combien de temps ce qui est pourri peut se maintenir, pourvu qu’on ait soin de ne pas le manier trop rudement. Pendant des générations
I entières, cette chose reste debout avec un pâle semblant ’ 3 vie, alors que toute vie et toute vérité l’ont abandonnée; nt les hommes sont lents à sortir des vieux sentiers, à nter les nouveautés en triomphant de l’indolence et de inertie. Sans doute l’actuel est grand ; c’est la chose qui 'est dégagée des profondeurs infinies de la théorie et de la possibilité, et qui se présente comme un fait incontestable i t défini, en vertu duquel les hommes travaillent et vivent, i du moins ont travaillé et vécu. A bon droit les hommes I cramponnent tant que le fait peut les soutenir, ou le ttent avec regret quand il plie sous eux. Arrière 1 \ néraire ami du changement, as-tu bien considéré tout que fait l’habitude dans cette vie que nous menons ; mbien toute connaissance et toute pratique se balannt miraculeusement au-dessus des abîmes infinis de nconnu et de l’impraticable, et que tout notre être n’est l’un abîme infini, laborieusement assemblé, sous la )ûte de l’habitude, comme sous une mince croûte supercielle de terre ?
Mais si tout homme, comme il a été écrit, renferme en ui-même un fou, qu’en doit-il être pour toute société? La société qui, dans son état le plus ordinaire, est appelée le miracle permanent de ce monde.
« Sans cette habitude, croûte superficielle, continue » notre auteur (appelez-la un système d’habitudes, en t » un mot une manière fixe d’agir et de croire), la société » ne pourrait exister. Avec, elle existe, plus ou moins
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» bien. Et dans ce système d’habitudes, acquises ou » maintenues, comme vous voudrez, se trouve le vrai code, » la vraie constitution d’une société, le seul code, quoique » non écrit, auquel elle ne peut désobéir. La chose que » nous appelons code écrit, constitution, forme de gou- » vernement, et ainsi de suite, est une miniature, un » sommaire solennellement rédigé de ce code non écrit. » Est, ou plutôt, hélas! n’est pas, mais devrait l’ôtre et » tend toujours à l’être, et c’est de cette dernière ten- » dance que naissent les luttes sans fin. »
Et maintenant, nous ajouterons dans le même langage : supposez que par malheur, dans cette lutte perpétuelle, votre croûte superficielle vienne à se rompre ! Les fontaines du grand abîme jailliront, fontaines de feu, dévorantes, absorbantes. Votre croûte superficielle est morcelée, engloutie; au lieu d’un monde vert et florissant, il y a un vaste et stérile chaos, qui aura encore, dans le tumulte, à se refaire en monde.
D’un autre côté, fais-moi cette concession : partout où tu rencontreras un mensonge qui t’oppresse, étoufle-le. Les mensonges ne sont là que pour être étouffés; ils appellent eux-mêmes sérieusement, ils attendent l'étouffement. Mais considère bien dans quel esprit tu vas le faire : non avec haine, non avec une violence égoïste et précipitée, mais avec le calme au cœur, avec un zèle pieux, doucement, presque avec pitié. Tu ne voudrais pas, sans doute, remplacer le mensonge étouffé par un nouveau mensonge, qui te conduirait à une nouvelle injustice de toi, mère de beaucoup d’autres mensonges? Car, de cette manière, la fin de la besogne serait pire que le commencement.
C’est ainsi cependant que, dans ce monde à nous, qui
a en môme temps une indestructible espérance dans l’avenir et une indestructible tendance à maintenir le passé, l’innovation et la conservation se livrent, comme elles peuvent, leur perpétuelle bataille. Par là l’élément démoniaque, qui est aux aguets sur toute chose humaine, peut sans doute, une fois en mille ans, se donner carrière ! Mais en vérité , ne devons-nous pas regretter qu’une telle lutte soit habituellement si spasmodique? Ne ressemble-t-elle pas, après tout, à cette lutte classique des haineuses Amazones contre d’héroïques jeunes hommes, et ne finira-t-elle pas par des embrassements ? Car la conservation fortifiée par cette puissante chose en nous, l’indolence, reste assise pendant de longs siècles, non-seulement victorieuse, ce qui doit être, mais tyrannique et repoussant toute communication. Elle tient son adversaire comme annihilé, couché sous ses pieds comme un Encelade enseveli; lequel pour obtenir la moindre liberté doit avec ses Etnas soulever toute la Trinacrie.
C’est pourquoi, en somme, nous honorerons aussi l’àge de papier et d’espérance ! Car dans cette terrible marche d'une révolte d’Encelade, quand la tâche qu’aucun mortel n’aborde volontairement est devenue impérative, inévitable, n’est-ce pas par un bienfait de la nature qu’elle nous y invite par de charmantes promesses, trompeuses ou non, et que toute une génération plonge dans les obscurités de l’Érèbe, éclairées par une ère d’espérance? Avec vérité on a dit : « L’homme a pour base l’espérance ; » il n’a réellement d’autre possession que l’espérance; » son habitation à lui se nomme le séjour de l’espé- » rance. »
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