‹ Histoire de la révolution franc̜aise (volume 2)Chapitre 7 sur 26 · MAUREPAS · texte numérisé non relu

MAUREPAS

applaudissements deviennent plus faibles; elle a le cœur contristé, et les épanouissements de sa figure disparaissent. La souveraineté ne serait-elle qu’une pauvre montgolfière, qui par le souffle du vent populaire s’agrandit et monte, et si le souffle se retire, devient flasque et aplatie? La France a été longtemps un « despotisme tempéré par des épigrammes » , et maintenant, ce semble, les épigrammes ont pris le dessus.

Le jeune Louis le Désiré serait heureux de rendre la France heureuse, si ce n’était pas si difficile, si seulement il savait s’y prendre. Mais il y a autour de lui des discordances sans fin. Ce ne sont que réclamations et clameurs; une véritable confusion des langues. Nullement conciliable par l’homme, nullement gouvernable ou suppressible, si ce n’est par le plus fort et le plus sage des hommes, et l’on n’a que l’homme aux légers propos, l’homme à la girouette, M. de Maurepas, dont la suprême habileté est de se tenir debout dans ce milieu. La philosophie réclame sa nouvelle ère, ce qui veut dire une infinité de choses, et la réclame d’une voix sonore, car la France entière, jusque là muette, commence maintenant à parler à son tour, et parle dans le même sens. Voix immense sur une infinité de tons, distante encore, mais faisant son effet. D’un autre côté, l’OEil-de-Bceuf qui, étant plus près, peut être mieux entendu, demande avec une véhémence criarde que la monarchie soit, comme devant, une corne d’abondance d’où les fidèles courtisans puissent à loisir puiser, pour le soutien du trône. Que la nouvelle ère et le libéralisme soient introduits, puisque tel est leur désir; seulement pas de diminution des monnaies royales ! Dernière condition, hélas, qui est précisément impossible.

L’AGE DE PAPIER

Le philosophisme, nous l’avons vu, a son Turgot nommé contrôleur général, et il y aura des réformes sans fin. Malheureusement, ce Turgot n’a pu durer que vingt mois. Avec une miraculeuse bourse de Fortunatus dans son trésor, il aurait pu rester plus longtemps ; et au fait, tout contrôleur général de France qui voudrait réussir en ces jours, devrait commencer par être muni de cette bourse. Mais ici encore nous devons signaler la bienveillance de la nature en fait d’espérance. L’un après l’autre, chacun s’avance confiant vers les étables d’Augias, persuadé que c’est à lui de les nettoyer, y consomme sa petite fraction d’habileté avec une juvénile ardeur, et réussit à faire quelque chose par cela seul qu’il s’est montré honnête. Turgot a de grandes qualités : l’intégrité, la prévoyance, une volonté héroïque, mais il n’a pas la bourse de Fortunatus. O contrôleur général enthousiaste ! toute une révolution pacifique peut être formulée dans la tête du penseur ; mais qui payerait les innombrables indemnités qui seront requises ? Hélas! tout cela est bien loin. Sur le seuil même de l’entreprise, il propose que le clergé, la noblesse, les parlements eux-mêmes soient assujettis à l’impôt comme le peuple ! Un cri unanime d’indignation et d’étonnement retentit à travers les galeries du château ; M. de Maurepas tourne sur sa girouette: le pauvre roi, qui avait écrit peu de semaines auparavant : a II n’y a que vous et moi qui aimions le peuple », doit maintenant écrire pour le congédier (1) et laisser la révolution française s’accomplir toute seule, pacifiquement ou non, comme elle le peut.

L’espérance donc est ajournée. Ajournée, non détruite,

(I) Mai 1776.

MAÜREPAS.

ni affaiblie. N’avons-nous pas ici, par exemple, notre patriarche Voltaire qui revient à Paris, après de longues années d’absence? Avec sa figure ridée, réduite à rien, sa volumineuse perruque à la Louis XIV, ne laissant apercevoir que deux yeux brillants comme des charbons, le vieillard est ici (1). Quel éclat d’enthousiasme 1 Le sceptique Paris a soudainement tourné à la vénération, est devenu dévot dans le culte d’un héros. Des nobles se sont déguisés en garçons d’auberge pour arriver à le voir ; les plus aimables beautés de France déposeraient volontiers leur chevelure sous ses pieds. « Son char est le noyau d’une comète, dont la queue emplit les rues. Au théâtre, il est couronné de vivats immortels ; enfin il est étouffé sous les roses » ; car le vieux Richelieu lui a recommandé l’opium pour calmer ses nerfs, et le patriarche, toujours excessif, en a pris trop. Sa Majesté ellemême a eu la pensée de l’envoyer chercher, mais elle en a été dissuadée. Que toute majesté cependant y songe : l’existence de cet homme a eu pour mission de flétrir et d’annihiler tout ce qui fait la base d’une majesté et d’un culte, et c’est sous ce point de vue que la foule l’accueille, avec l’apothéose, comme son prophète et son interprète, qui a dit avec sagesse ce qu’elle aspirait à dire. Ajoutez seulement que le corps de ce patriarche béatifié, étouffé sous les roses ne peut être enseveli qu’à la dérobée. Gela forme au total une remarquable besogne, et la France, sans doute, est grosse de bonnes espérances (comme disent les Allemands) : nous lui souhaiterons donc un heureux accouchement et une belle progéniture.

Beaumarchais aussi a rédigé ses Mémoires (2), non

(1) Février 1778.

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sans fruit, pour lui-même ou pour le monde. Caron Beaumarchais (ou de Beaumarchais, car il a été anobli) était né pauvre, besogneux, mais ambitieux, avec du talent, de l’audace, de l’adresse ; figure maigre mais énergique, indomptable. La fortune et sa dextérité le conduisirent auprès du clavecin de Mesdames, nos bonnes princesses Loque et Graille. Mieux encore : le banquier de la cour Paris-Duvernier, l’bonore de quelque confiance, môme jusqu’à le mêler à des affaires d’argent. Mais la confiance ne lui fut pas continuée par l’héritier de Duvernier, un homme de qualité. Bien au contraire, il en surgit un procès dans lequel l’énergique Beaumarchais, perdant à la fois argent et réputation, est misérablement battu dans l’opinion du juge rapporteur Goezman, du parlement Maupeou, et dans celle de tout le monde des indifférents. Seulement pas dans la sienne. Inspiré par l’indignation qui fait, sinon des vers au moins des mémoires satiriques, le maître de musique meurtri, avec un héroïque désespoir, relève sa cause perdue en dépit du monde, combat pour elle contre les rapporteurs, les parlements et les principautés, avec de fines railleries, avec une solide logique ; plein d’adresse, de ressources et d’inépuisable vigueur, le plus habile des escrimeurs, et par suite de cette habileté, tout le monde a les yeux sur lui. Trois longues années se passent avec des alternatives de fortune. Enfin, après des travaux comparables à ceux d’Hercule, notre indomptable Caron triomphe, regagne son procès et ses procès, dépouille le rapporteur Goezman de son hermine, lui jetant en retour un manteau de perpétuel ridicule ; et à l’égard du parlement Maupeou (qu’il a aidé à renverser), à l’égard des parlements de toute espèce et de la justice française en général, il fait naître

dans l'esprit des hommes d’interminables réflexions. C’est ainsi que Beaumarchais, comme un maigre hercule français, s’est aventuré, poussé par la destinée vers les régions d’en bas, et y a victorieusement apprivoisé les chiens d’enfer. Le voilà désormais parmi les notabilités de sa génération.

Regardez cependant au delà de l’Atlantique : n’est-ce pas la véritable aurore des jours nouveaux ? La démocratie, comme nous disions, est née ; bouclant sa ceinture de tempêtes, elle lutte pour la vie et la victoire. Une France sympathique applaudit aux droits de l’homme; dans tous les salons il est dit : quel spectacle I Et maintenant aussi contemplez notre Deane, notre Franklin, des plénipotentiaires américains , sollicitant ici en personne (1) ; les fils des puritains Saxons, avec leur vieux tempérament saxon, leur vieille culture hébraïque, le pieux Silas, le pieux Benjamin, accomplissant une telle mission au milieu des enfants frivoles du paganisme, de la monarchie, du sentimentalisme et de la femme folle : grand spectacle en vérité 1 sur lequel les salons peuvent faire de joyeux bavardages; quoique le Kaizer Joseph, interrogé à ce sujet, fit cette réponse bien inattendue chez un philosophe : « Madame, mon métier, à moi, c’est d’être royaliste. »

Ainsi pense également le frivole Maurepas ; mais le

(1) 1777. Deane un peu plus tôt; Franklin resta jusqu’en 1785.

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vent du philosophisme et la force de l’opinion publique font tourner la girouette. En attendant, on envoie des souhaits fraternels ; des particuliers arment clandestinement en course. Paul Jones équipe 1 a Bonhomme Richard; des armes, des munitions de guerre peuvent passer en contrebande (si les Anglais ne les saisissent pas) ; et mêlé à ce commerce, Beaumarchais, dans un horizon obscur comme le géant contrebandier, devient encore visible et emplit scs maigres poches. Mais assurément, dans tous les cas, la France doit avoir une marine. Et pour ce grand objet le moment n’est-il pas favorable, maintenant que la grande querelleuse des mers a les mains embarrassées ? Il est vrai qu’un trésor appauvri ne peut construire des vaisseaux ; mais par une habile insinuation (et Beaumarchais dit que c’est lui qui s’en chargea) un ou deux ports fidèles et des chambres de commerce les construiront et en feront offre : de beaux vaisseaux faits pour bondir sur l’onde, une Ville de Paris, Leviathan des navires.

Et maintenant que des trois ponts gratuits se balancent à l’ancre avec leurs flammes voltigeantes, et que le philosophisme éleuthéromaniaque devient de plus en plus bruyant : que peut faire un Maurepas? sinon de tourner au vent. Des escadres traversent l’Océan : les Gates, les Lee, rudes généraux yankees, « avec leurs bonnets de laine sous le chapeau, » présentent les armes à la brillante chevalerie de France ; et la naissante démocratie voit, non sans étonnement, le despotisme tempéré par les épigrammes, combattre à ses côtés. Il en va cependant ainsi. Les forces du roi et d’héroïques volontaires : les Rochambeau, les Bouille, les Lameth, les Lafayette ont tiré l’épée dans cette sainte querelle de l’humanité, et la tireront encore ailleurs d’une étrange manière.

Du côté d’Ouessant retentit le tonnerre naval, au bruit duquel le duc de Chartres s’est-il réellement caché à fond de cale ou a-t-il, par un héroïsme actif, contribué matériellement à la victoire? Hélas 1 par une seconde édition nous apprenons qu’il n’y a pas eu de victoire, ou qu’elle appartient à l’Anglais Keppel (1). Notre pauvre jeune prince voit ses applaudissements à l’Opéra changés en rieanéments moqueurs, et ne pourra devenir grand amiral ; source pour lui de malheurs, que l’on peut appeler sans terme.

Malheur aussi h la Ville de Paris , le Léviathan des navires I L’Anglais Rodney l’a pris au grappin et l’a ramené chez lui avec le reste, tant il a réussi avec sa nouvelle manœuvre de rompre la ligne de l’ennemi (2). Il semble que, suivant les mots de Louis XV, « la France est destinée à n’avoir pas de marine » . Le brave Suffren doit revenir de chez Hyder-Aly et des eaux indiennes, sans grand résultat, mais avec la grande gloire de six non-dé faites ; ce qui, après tout, de la manière dont il était socondé, peut être considéré comme héroïque. Que le vieux héros de mer prenne donc son repos, honoré de la France, dans ses montagnes natales des Cévennes, et fasse sortir la fumée, non du canon, mais de la cuisine des vieilles cheminées du château de Jalès, qui un jour, en d'autres mains, aura une autre renommée. Lo brave Lapeyrouse va bientôt lever l’ancre pour entreprendre un philanthropique voyage de découvertes, car le roi sait la géographie (3). Mais, hélas! cela encore doit échouer; le brave navigateur part et ne revient pas; en vain les

(1) 27 juillet 1778.

(2) 9 et 12 avril 1782.

(3) 1" août 1785.

CO

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explorateurs vont à sa recherche dans des mers lointaines. Il a disparu sans laisser de traces dans l’immensité bleue, et il ne reste plus de lui qu’une ombre triste et mystérieuse qui plane dans les têtes et les cœurs.

Il ne faut pas non plus, tant que la guerre existe, compter sur la prise de Gibraltar, bien que se trouvent là Grillon, Nassau-Siegen avec les plus habiles ingénieurs, et le prince de Condé et le comte d’Artois qui accourent en aide. De merveilleuses batteries flottantes, pontées ec cuir, mises à flot par le pacte de famille franco-espagnoi. envoientdevigoureuses sommations auxquelles néanmoins Gibraltar fait des réponses platoniques avec des torrents de fer rougi, comme si le rocher de Calpé était devenu un cratère de volcan, articulant un non aussi formidable que la trompette du jugement dernier.

Et puis, après cette immense explosion, le bruit de guerre a cessé ; un âge de bienveillance peut espérer à jamais. Nos nobles volontaires de la liberté sont revenus pour être ses missionnaires. Lafayette, comme le sanspareil du jour, brille à l’OEil-de-Bœuf de Versailles ; son buste est installé à l’hôtel de ville de Paris. La démocratie demeure inexpugnable, incommensurable dans son nouveau monde ; elle a même un pied avancé vers le vieil hémisphère, et nos finances françaises, peu fortifiées par cette besogne, ne sont pas dans une belle passe.

Que faire pour les finances I C’est là, en vérité, une grosse question. Petit mais bien noir symptôme à l’horizon, qu’aucun rayon d’universelle espérance ne peut dissimuler. Nous avons vu Turgot renvoyé avec clameur du contrôle général, faute de la bourse de Fortunatus. M. de Clugny n’a pas mieux réussi à conduire l’affaire, ni même à rien faire, excepté à manger ses appointements

sans même atteindre une place dans l’histoire, où il ne fait que passer comme une ombre inutile, laissant les affaires s’arranger d’elles-mêmes. Enfin est-ce le Genevois Necker qui est en possession de la bourse ? Il est en possession d’une habileté de banquier, d’une honnêteté de banquier, d’un crédit de plus d’un genre; car il a écrit des essais pour les concours académiques, lutté pour les compagnies indiennes, donné à dîner aux philosophes et réalisé en vingt ans une grosse fortune. 11 est de plus en possession d’une taciturne solennité: profondeur ou engourdissement. Quel singulier destin pour le Céladon Gibbon, infidèle berger comme il l’avait été, dont le père, qui roulait cabriolet, « n’avait pas voulu entendre parler d’une telle union » , de voir maintenant sa trahie demoiselle Curchod assise dans les hautes sommités du monde, comme femme de ministre, et « Necker nullement jaloux (1). »

Une nouvelle jeune demoiselle, devant un jour être célèbre sous le nom de Madame de Staël, folâtre aujourd’hui sur les genoux de l’auteur de Déclin et chute. Madame Necker fonde des hôpitaux, donne de solennels dîners philosophiques pour ranimer son contrôleur général épuisé. D’étranges choses sont survenues : par la clameur du philosophisme, la direction du marquis de Pesay et la pauvreté s’attaquant même aux rois. Et de la sorte Necker, comme Atlas, soutient le poids des finances, pendant une durée de cinq années (2), sans appointements, car il n’en a pas voulu, soutenu seulement par l’opinion publique et l’aide de sa noble femme. Sans

(1) Lettres de Gibbon, IG juin 1777, etc.

(2) Jusqu'en 1781.

carlyle. — I. 4

L’AGE DE PAPIER, doute, il y a en lui de grandes pensées, on l’espère ; mais sa timidité l’cmpêche de les mettre au jour. Son compte rendu , publié par permission royale, signe nouveau d’une nouvelle ère, promet des merveilles; mais il ne faut pas moins que le génie d’un Atlas-Necker pour empêcher que ces merveilles ne so convertissent en catastrophes. Il y a aussi dans cette tête de Necker toute une révolution française pacifique, d’un genre à lui, et dans cette taciturnité de profondeur engourdie ou d’engourdissement profond, pas mal d’ambition.

En attendant, hélas 1 sa bourse de Fortunatus ne se trouve être autre chose que le vieux vectigal de parcimonie. Bien mieux, lui aussi a produit son projet d'impôt. Impôt sur le clergé, la noblesse, les assemblées provinciales et le reste comme un vrai Turgot 1 Une fois de plus, M. de Maurcpas expirant doit tourner sur sa girouette. Que Necker aussi s’en aille, non sans laisser des regrets.

Devenu grand dans une situation privée, Necker regarde à distance, attendant son moment. Quatre-vingt mille exemplaires de son nouvel écrit, intitulé Administration des finances , seront vendus en quelques jours\ Il est parti, mais il reviendra, et plus d’une fois, porté par toute une nation acclamant. Singulier contrôleur général des finances, autrefois commis dans la banque de Thélusson !

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