‹ Histoire de la révolution françaiseChapitre 13 sur 52 · LE PERDANT PAYE · texte numérisé non relu

LE PERDANT PAYE

les catacombes, engraissant les passes des forêts de l’Argonne, de Valmy, et des champs plus éloignés; lui, ce grand criminel, ne paraîtrait même pas à la barre? Car, hélas ! ô patriotisme ! ajoutons-nous, il est un vieux dicton qui dit : Qui perd paye . C’est lui qui doit payer toutes les dettes, quel que soit celui qui les a contractées ; sur lui doivent retomber toutes les charges et tous les dégâts ; et les douze cents du 10 août ne sont pas des traîtres, mais bien des victimes et des martyrs : telle est la loi de la querelle.

Le patriotisme, sans nul doute, veille sur cette question du jugement, qui maintenant heureusement a reparu sous une forme précise ; et il la verra arriver à maturité, si les dieux le permettent. Avec une sollicitude ardente le patriotisme veille, devenant de plus en plus attentif à chaque nouvelle difficulté, car les Girondins et les faux frères interposent toujours des délais, jusqu’à ce que cela devienne pour lui une idée fixe; et il réclamera ce jugement, et pas autre chose, si l’égalité n’est pas un vain mot. Amour de l’égalité, scepticisme de terreur, rage de victoire, sublime spectacle donné à l’univers, toutes ces choses sont fortes.

Mais, en vérité, cette question du jugement n’est-elle pas pour tout le monde une des plus graves, remplissant de doute bien des têtes de la législature I Le régicide? se demande la respectable Gironde : tuer un roi et devenir l’horreur des nations et des honnêtes gens ? mais d’un autre côté aussi, sauver un roi, fausser compagnie au patriote décidé, le patriotisme indécis, bien que respectable, n’étant qu’une écume hypothétique et non une route? Le dilemme presse douloureusement, et entre ses deux branches on se tourne en tout sens. Il n’y a décision nulle

part, excepté chez la société mère et ses fils. Us sont déterminés et avancent ; les autres se remuent de côtés et d’autres avec difficulté, avec leur dilemme épineux et leur voie indécise.

Mais comment cette question de jugement s’est grossie péniblement pendant des semaines de gestation, maintenant qu’elle a été articulée et conçue, il est inutile d’en parler ici. Elle a paru et disparu au milieu d’une infinité de questions et de difficultés. Le Veto des coquins se plaint par lettres qu’on pousse à l’anarchie. « Les royalistes secrets» aidés par la faim, provoquent les révoltes des grains. Hélas ! il n’y a qu’une semaine, ces Girondins ont fait de nouveau une terrible attaque contre les massacres de septembre.

Car un des derniers jours d’octobre, Robespierre, sommé à la tribune par quelque nouvelle réminiscence de cette ancienne calomnie de dictature, pérorait et se défendait avec une aisance de plus en plus facile, jusqu’à ce que s’exaltant, il s’écria courageusement : «Y a-t-il quelqu’un ici qui ose m’accuser d’une manière positive. — Moil » répondit une voix. Pour un instant, profond silence : une colérique, maigre et petite face, au front large et chauve se précipite avec rapidité vers la tribune, et tirant des papiers de sa poche : «Je t’accuse, Robespierre, — moi Jean-Baptiste Louvet 1 » L’homme au teint vert de mer devient vert de suif, et il recule vers un des coins de la tribune. Danton

s’écrie: «Parle, Robespierre, il y a ici grand nombre de bons citoyens disposés à t’entendre. » Mais la langue refusa son office. Et alors Louvet, d’une voix perçante, lut et dévoila crime sur crime : les dispositions à la dictature, à la popularité exclusive ; les intimidations aux élections, le cortège de la populace, les massacres de septembre, — à tel point que la Convention entière poussa de nouveau do hauts cris et fut sur le point de mettre en accusation l’incorruptible, sans délai. Jamais l’incorruptible ne courut un tel danger. Louvet, jusqu’à la mort, regrettera que la Gironde n’ait pas pris une attitude plus courageuse, et ne l’ait pas écrasé dans le moment.

Non, il n’en a pas été ainsi, pourtant; l’incorruptible accusé d’une manière aussi soudaine, on ne pouvait lui refriser une semaine de répit. Pendant cette semaineil ne reste pas inactif ; la société mère non plus ne reste pas inactive, — tremblant excessivement pour le fils de son choix. Il est prêt le jour même avec sa défense écrite ; aussi mielleux qu’un docteur jésuite, il en convainc quelques-uns. Et maintenant, pourquoi le mou Vergniaud ne se lève-t-il pas avec ses foudres de Démosthène ? le pauvre Louvet, non préparé, ne peut rien ou très-peu de chose. Barrère propose que ces misérables «personnalités» soient repoussées par l’ordre du jour! L’ordre du jour est conséquemment prononcé. Barbaroux ne peut même pas se faire entendre ; non, bien qu’il se soit précipité à la tribune, et qu’il demande qu’on l’entende comme pétitionnaire (1). La Convention, ardente pour les affaires publiques (occupée de cette première apparition précise du jugement), rejette

(1) Louvet, Mémoires (Paris, 1823), p. 52. — Moniteur , séances du 29 octobre et du 5 novembre 1792. — Moore, t. II, p. 178, etc.

ces misères relatives et ces bassesses; le mélancolique Louvet doit digérer son fiel avec des regrets éternels; Robespierre, cher au patriotisme, est encore plus cher par les dangers qu’il a courus.

C’est la seconde grande tentative de nos Girondins, amis de l’ordre, pour enlever cette tache noire de leur domaine, et nous voyons qu’ils l’ont faite plus noire et plus étendue que jamais ! L’anarchie, le massacre de septembre, c’est une chose qui reste hideuse dans l’imagination de tout le monde ; bien détestable pour les patriotes indécis et respectables ; fait qui doit être chanté autant qu’il le mérite. Proclamez-le, dénoncez-le, foulez-le aux pieds, vous patriotes Girondins, — et voyez, la tache noire ne s’efface pas ; loin delà, comme nous le disons, elle deviendra plus noire et plus large. Insensés ! ce n’est pas une tache à la surface, mais bien un abîme sans fond. Examinez-la avec soin, c’est l’orifice de l’abîme éternel, cette tache noire ; il paraît au-dessous comme l’eau à travers une glace peu épaisse ; — oui, c’est la région de l’obscurité profonde, qui se montre sous votre mince pellicule de régularité et de respectabilité, ô Girondins 1 et ne la foulez pas aux pieds, de peur que la pellicule ne crève, — et alors 1

Et pourtant, quoi qu’en pensent nos amis delà Gironde, où serait le patriotisme français avec toute leur éloquence, si ce gouffre de fanatisme, de rage et de folie populaire ne s’était creusé insondable le 10 août ? Le patriotisme français serait une éloquente réminiscence, s’agitant aux gibets prussiens 1 Où serait-il dans quelques mois, si ce même abîme infernal se comblait ? — Et comme les lecteurs des journaux prétendent se le rappeler, cette horreur du massacre de septembre est elle-même en partie le résultat d’une arrière-pensée ; les lecteurs des

gazettes peuvent citer des Gorsas et divers Brissotins qui ont approuvé ;le massacre de septembre à l’époque où il eut lieu; ils l’ont appelé une vengeance nécessaire (1) : si bien que leur véritable grief, ce n’était pas l’horreur inspirée par le crime, mais la perte de leur pouvoir. Malheureux Girondins !

C’est pourquoi, dans la société des Jacobins, le patriote déterminé se plaint qu’il y a des individus qui, par leur ambition personnelle et leur animosité, portent atteinte à la liberté, à l’égalité et à la fraternité, toutes trois ; qui blessent l’esprit du patriotisme en plaçant sur son chemin des pierres d’achoppement, et qui, au lieu de pousser de toutes leurs forces à la roue, restent cois, en criant méchamment : dans quelles ornières ils sont, quelles rudes secousses nous donnons 1 A quoi la société des Jacobins réplique avec un rugissement de colère, avec un cri furieux et perçant, car il y a également des citoyennes, les galeries en sont encombrées, citoyennes qui apportent avec elles leurs ouvrages ou des aiguilles à tricoter, et qui hurlent ou tricotent selon les circonstances : ce sont les fameuses tricoteuses. La mère Duchesse , ou la Déborah, et la mère des faubourgs, donnent la note. C’est une société jacobine changée, et elle change toujours. Là où la mère Duchesse a un siège, les duchesses en titre en ont eu un autrefois ; les dames fortement peintes en rouge avec joyaux et paillettes y venaient ; aujourd’hui, au lieu de joyaux, vous pouvez prendre des aiguilles à tricoter, et laisser là le rouge; le rouge fera graduellement place au brun naturel, lavé ou non lavé ; et la demoiselle Théroigne môme sera scandaleusement fouettée. Fait assez étrange, c’est la

(1) ttist. parlent., t, XVII, p. 401, 428.

même tribune élevée en plein air d’où le grand Mirabeau, le grand Barnave et l’aristocrate Lameth ont tonné ; où graduellement vos Brissot, vos Guadet, vos Vergniaud, patriotes d’une espèce plus ardente, en bonnets rouges , ont pris leur place ; c’était, pour ainsi dire, une chaleur rouge qui remplaçait la lumière. Et maintenant vos Brissot à leur tour, et ces Brissotins, Rolandins, Girondins, retombent au second rang ; ils doivent abandonner le poste ou être expulsés : la lumière de la puissante Mère ne se montre pas rouge, mais bleue ! — Les sociétés filles de province désapprouvent hautement tout cela , demandent fortement le prompt rétablissement de cette éloquente Gironde, la prompte « radiation de Marat ». La société mère, autant que la raison naturelle peut le prédire, semble se détruire elle-même ; cependant elle a paru ainsi dans toutes les crises; elle a en elle une existence surnaturelle, et ne sera pas détruite.

Mais, encore une quinzaine, et cette question de jugement, pendant que la commission spéciale y travaille assidûment, mais sans bruit, reçoit un nouveau stimulant. Nos lecteurs se rappellent que le pauvre Louis se livre à des travaux do serrurerie. Que, dans de plus heureux jours, un certain sieur Gamain, de Versailles, avait coutume d’aller l’aider dans l’art de faire des serrures; — le gourmandant, dit-on, pour sa lenteur. Néanmoins le royal apprenti avait appris quoique chose dans ce métier. Infortuné apprenti, perfide maître forgeron! car aujourd’hui, ce 20 novembre 1702, l’obscur forgeron Gamain va à la municipalité do Paris, chez le ministre Roland, déclarer que lui, serrurier Gamain, connaissait une chose: qu’en mai dernier, lorsque les correspondances perfides étaient si multipliées, lui et son royal apprenti

avaient fabriqué une armoire de fer, et qu’ils l’avaient ingénieusement placée dans un des murs de la chambre du roi aux Tuileries, invisible sous la boiserie, où sans nul doute elle était encore ! Le perfide Gamain, suivi des autorités spéciales, trouve le panneau de la boiserie que tout autre n’aurait pu découvrir, l’enlève, et montre l’armoire do fer — remplie de lettres et de papiers ! Roland les en retire, les porte dans des serviettes au diligent comité spécial qui siège tout près, dans des serviettes, disonsnous, et sans inventaire notarié, faute qui retombera sur Roland.

Voici, quoi qu’il en soit, assez de lettres qui prouvent la correspondance d’une cour perfide, pour sa propre conservation, et cela non-seulement avec des traîtres, mais encore avec des patriotes prétendus ! La trahison de Barnave, sa correspondance avec la reine, et les conseils d’ami qu’il lui donne, même depuis l’affaire de Varennes, y apparaissent au grand jour. Quel bonheur que nous le tenions, ce Barnave, en sûreté dans la prison de Grenoble, depuis septembre dernier, car depuis longtemps il avait été suspect ! La trahison do Tallevrand, homme de beaucoup de trahisons, si elle n’est pas bien manifeste, est bien près de l’être. La trahison de Mirabeau également : aussi son buste dans la salle de la Convention est-il couvert d’un voile de gaze jusqu’à co que l’affaire soit éclaircie. Hélas 1 ce n’est que trop vrai ! son buste dans la salle des Jacobins ''énoncé par Rul,espirrr n dans b tri' une en plein ur, n’osl pas v ùlé, I is;. ira m pièces; un patr.ote monta rupi emeut our dhu éc.ielie, ôt le jeta sur le plancher, où il se brisa (1), — celui-là et

(1) Journal des débats des Jacobins {Hist. parlera., t. XXII, p. 296).

d’autres, au milieu des acclamations. Tels furent leur récompense et le montant de leurs salaires à cette époque, basés sur le principe de l’olfre et de la demande. Le forgeron Gamain, imparfaitement récompensé pour le moment, vient, quinze mois après, avec une humble pétition, représentant qu’à peine avait-il terminé cette précieuse armoire de fer que (ainsi qu’il s’en ressouvient aujourd’hui) Louis lui donna un grand verre de vin. Ce grand verre de vin a produit dans l’estomac du sieur Gamain de terribles effets, tendant évidemment à lui donner la mort, s’il ne l’eût rejeté par un émétique ; mais il a, malgré cela, entièrement ruiné la constitution du sieur Gamain, de sorte qu’il ne peut plus travailler pour soutenir sa famille, ainsi qu’il s’en ressouvient aujourd’hui. La récompense alors est « une pension de 1200 francs » , et «une mention honorable». Bien différente est la proportion de l’offre et de la demande à diverses époques.

Ainsi au milieu de ces obstacles et de ces délais irritants, la question du jugement doit s’avancer, tantôt progressant, tantôt reculant, entretenue par l’inquiet patriotisme. Des harangues prononcées à ce propos, des diverses formes de procédure dont on discute péniblement l’adoption, des arguments de droit qu’on emploie pour en prouver la légalité, de ces flots infinis de rhétorique juridique et de subtilité de toute sorte, il ne sera pas cité une syllabe dans cette histoire. L’adresse de l’homme de loi est une bonne chose ; mais à quoi peut-elle servir ici ? Si la vérité doit être dite, ô augustes sénateurs 1 la seule loi dans ce cas est: Vœ victis ! Qui perd paye! Jamais Robespierre n’a parlé plus sagement que lorsqu’il a avancé dans sa harangue qu’il était tout à fait inutile d’invoquer la loi ; qu’ici plus qu’ailleurs notre droit c’était la force.

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Harangue admirée par le patriotisme jacobin presque jusqu’à l’extase. Qui dira que Robespierre n’est pas un homme de pénétration, du moins fort en logique? Dans le même sens, et encore plus explicitement, a parlé le jeune Saint-Just aux cheveux noirs, au parler doux. Danton est en mission dans les Pays-Bas, pendant ce travail préliminaire ; le reste, comme on le lira plus tard, se roula parmi les lois des nations, le Contrat social , la jurisprudence, le syllogisme ; pour nous aussi stérile que le vent de l’est. Au fait, que peut-il y avoir de moins utile que la présence de ces sept cent quarante-neuf êtres ingénieux luttant de toute leur force et de toute leur adresse, pendant de nombreuses semaines, pour mener ceci à fin ; pour étendre la vieille formule, et la phraséologie de la loi, de manière qu’elle couvre l’acte nouveau, contradictoire et tout à fait impossible à couvrir ? Par conséquent la pauvre formule ne fait qu’un craquement, et l’honnêteté avec elle ! La chose qui est palpablement brûlante, prouveras-tu par syllogisme qu’elle est glacée ? Cette tâche d’étendre les formules jusqu’à ce qu’elles craquent, est, particulièrement dans ces temps de soudaines révolutions, une des plus pénibles que la pauvre humanité ait à remplir.

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Cependant, dans l’espace de cinq semaines, nous avons eu un autre moyen de sortir du jugement, et un plus praticable que jamais.

Mardi 11 décembre, se présenta le jugement du roi, très-décidément: dans les rues de Paris, dans l’intérieur de cette voiture verte du maire Ghambon, où se trouve le roi lui-méme avec des serviteurs, en chemin pour la salle de la Convention! Il était accompagné dans ce vert équipage du maire Ghambon, du procureur Chaumette, et escorté au dehors par le commandant Santerre, avec canons, cavalerie et double rang d’infanterie : toutes les sections sont sous les armes, de fortes patrouilles circulent dans toutes les rues. Ainsi est-il transporté, marchant lentement avec un temps brumeux et sombre ; et vers deux heures nous l’aperçûmes «en redingote noisette », descendant la place Vendôme et se dirigeant vers la salle du Manège ; pour être accusé et judiciairement interrogé. La mystérieuse enceinte du Temple a livré au jour son secret ; et maintenant, dans cette redingote noisette, les hommes peuvent le voir de leurs propres yeux. Le même corpulent Louis, qui était un jour Louis le Désiré, vient ici. Infortuné roi, il marche vers le port; ses déplorables aventures et ses voyages touchent à leur fin. Ce qu’il lui reste désormais à faire, de supporter le tout avec calme, il est fait pour cela.

L’étrange procession s’avance en silence, dit Prudhomme, ou au milieu des chants de l’hymne marseillais ; en silence, entre dans la salle de la Convention Santerre tenant le bras de Louis. Louis regarde autour de lui, d’un air tranquille, et voit quelle sorte de Convention et de parlement c’était. Bien changé, vraiment: — E.i février, il y a eu deux ans que notre Constituante, alors en fonctions, étendait son velours à fleurs de lis en notre honneur, et que nous venions pour y prononcer des paroles de bonté, et que tous se levaient jurant fidélité, et que la

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France entière se levait en prononçant le serment, et célébrait une fête des piques. Et voilà donc la fin 1 Barrère, qui auparavant « pleurait » , regardant de son pupitre de journaliste, regarde dédaigneusement aujourd’hui de son fauteuil de président, avec une liste de cinquante-sept questions, et dit d’un œil sec : « Louis, asseyez-vous. » Louis s’assied. C’est le même siège, dit-on, le même bois, la même matière, sur lequel il accepta la constitution au milieu des danses et des illuminations, il y a eu un an l’automne dernier. Oui, c’est le même siège, mais tout le reste a changé. Louis s’assied et écoute, l’air et l’esprit tranquilles.

Des cinquante-sept questions nous n’en reproduirons pas même une. Ce sont des questions embrassant captieusement tous les principaux documents saisis le 10 août, et récemment trouvés dans l’armoire de fer ; embrassant les principaux incidents de l’histoire de la révolution ; et on lui demande en substance ceci : Louis, qui fus roi, n’es-tu pas coupable jusqu’à un certain point, soit par acte ou par écrit, d’avoir essayé de continuer la royauté? Dans les réponses non plus il n’y a rien de remarquable. Ce sont do calmes dénégations pour la plupart, c’est un accusé qui n’a qu’une seule défense: Non! Je ne reconnais pas ce document ; je n’ai pas fait cet acte ; ou : Je l’ai fait suivant la loi alors existante. Conséquemment, les cinquantesept questions et les documents au nombre de cent soixantedeux, ayant été épuisés de cette manière, Barrère termina après trois heures de séance par ceci : « Louis, je vous invite à vous retirer. »

Louis se retire, avec une escorte municipale, dans une salle de comité voisine; ayant d’abord, en quittant la barre, demandé d’avoir un .conseil légal. Il refuse des

rafraîchissements, dans cette salle de comité. Alors apercevant Chaumette occupé à manger un petit pain, qu’un grenadier apartagé avec lui, il ditqu’il en prendra un morceau. Il est cinq heures, et il n’a pris qu’un léger déjeuner, dans cette matinée de vacarme et d’alarme. Chaumette rompt son pain, le roi en mange la croûte, et remonte dans la voiture verte tout en mangeant ; il demande alors ce qu’il fera de la mie? Le commis de Chaumette la lui prend et la jette dans la rue. Louis dit: « C’est une pitié de jeter du pain dans un temps de famine. — Magrand’mère, remarque Chaumette, avait l’habitude de me dire : Mon petit, ne perdez jamais la mie du pain, vous ne pouvez pasen faire. — Monsieur Chaumette, répondit Louis, votre grand’mère paraît avoirété une femme sensée (1). » Pauvre innocent mortel, qui attend avec tant de tranquillité la décision de son sort ; — fait au moins pour le bien remplir. La passiveté seule, sans l’énergie, suffit pour cela 1 11 parle une fois de voyager bientôt à travers la France, pour en avoir une vue géographique et topographique, étant de vieille date amateur de géographie. — L’enceinte du Temple le reçoit, et se ferme de nouveau sur lui. Paris curieux peut se retirer dans ses foyers et dans ses cafés, dans ses clubs et ses théâtres ; l’humidité de la nuit est tombée, et avec elle le bruit des tambours et des patrouilles de ce jour remarquable.

Louis est maintenant séparé de la reine et de sa famille, livré à ses simples pensées et à ses propres ressources. Elles sont tristes ces murailles qui l’entourent ; de ceux qu’il aime, aucun n’est avec lui. «Dans cet état d’incertitude» ,par prévoyance, en cas de pis, il écrit ses dernières

(1) Journal de Prudhomme ( Hist . parlem ., t. XXI, p. 314).

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volontés ; pièce que l’on peut encore lire , empreinte de douceur, de simplicité, dedouce piété. Après débat, la Convention a consenti à lui donner un conseil légal de son choix. L’avocat Target se sent lui-même «trop âgé » , ayant passé cinquante-quatre ans, et se récuse. Il acquit jadis une grande gloire en défendant le cardinal de Rohan dans l’affaire du collier, mais il n’en acquerra pas aujourd’hui. L’avocat Tronchet, de dix ans plus vieux, ne se récuse pas. Mais voilà le bon vieux Malesherbes, il se présente volontairement, pour la dernière de ses campagnes, l’excellent vieux héros ! Ses cheveux sont gris, il a soixante-dix ans ; il dit : «Je fus deux fois appelé au conseil de celui qui fut mon maître, à l’époque où tout le monde enviait cet honneur, et je lui dois le même devoir aujourd’hui, lorsqu’il est dans les dangers.» Ces deux avocats, avec un autre plus jeune, Desèze, qu’ils choisissent pour plaider, s’occupent de ces cinquante-sept accusations, et des cent soixante-deux documents ; Louis les aidant autant que possible.

Une chose importante est donc maintenant en pleine marche ; tout le monde, partout, l’observant. Par quelle forme et quels moyens la Convention s’en acquittera-t-elle de telle manière qu’il ne reste pas le moindre soupçon de blâme? Ce sera difficile ! La Convention, réellement, perd beaucoup de temps, elle discute, elle délibère. Du matin au soir, jour par jour, la tribune bourdonne de discours sur ce sujet; on doit étendre la vieille formule pour déguiser la nouvelle chose. La patriote Montagne est plus ardente que jamais; elle réclame pour la célérité avant tout; la seule forme bonne sera la forme expéditive. Néanmoins la Convention délibère, la tribune bourdonne — en vrai ténor, et même en dessus de temps en temps. La salle entière pousse des cris de colère et de provocation assez

fréquents. Elle a bourdonné et crié toutes les nuits pendant quinze jours avant de pouvoir prendre une décision. Cette rumeur devenant de plus en plus violente, le mercredi 26 décembre Louis paraîtra et plaidera; ses défenseurs se plaignent que c’est malheureusement trop tôt, ce qu’ils peuvent bien soutenir comme avocats, mais sans succès; pour le patriotisme, cela semble un retard infini.

C’est pourquoi le mercredi, à l’heure froide et sombre de huit heures du matin, tous les sénateurs sont à leurs postes. En vérité, ils échauffent cette heure froide, disonsle, par une violente effervescence, ce qui est très-ordinaire maintenant: des Louvet ou des Buzot attaquant des Tallien, des Chabot; et aussi la Montagne entière s’irritant contre toute la Gironde. A peine ceci est-il fini, à neuf heures, quo Louis et ses trois défenseurs, escortés par le cliquetis des armes et la force nationale de Santerre, entrent dans la salle.

Desèze développe ses paperasses ; remplissant avec honneur sa périlleuse mission, il plaide pendant trois heures. Plaidoyer honorable, «composé presque entièrement dans une nuit », courageux quoique circonspect, non sans adresse et sans une douce et pathétique éloquence. Louis se précipita à son cou quand ils sortirent, et dit en versant des larmes : « Mon pauvre Desèze ! » Louis, avant de se retirer, avait en personne ajouté quelques mots « les derniers, peut-être, qu’il aura prononcés devant eux ». Il dit que son cœur a souffert, par-dessus tout, d’être déclaré coupable de cette effusion de sang du 10 août, ou d’avoir en quelque circonstance que ce fût répandu ou voulu répandre le sang français. Après avoir parlé ainsi, il quitta la salle, — ayant certainement terminé son œuvre ici. Il

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a eu là bien des paroles étranges, mais celles-ci sont les dernières.

Et maintenant pourquoi la Convention traîne-t-elle en longueur? Il y a accusation et évidence; il y a procédure; le reste ne suit-il pas naturellement? La Montagne et le patriotisme en général demandent avec des clameurs encore plus violentes que l’on se hâte, et qu’il y ait session permanente jusqu’à ce que la tâche soit remplie. Cependant il y a doute : la Convention craintive décide qu’on délibérera d’abord; que tous les membres qui le désirent devront parler. — A votre poste, par conséquent, vous les membres éloquents 1 — A bas vos idées, vos échos d’idées; c’est le moment d’être vous-mêmes: la France et l’univers prêtent l’oreille! Les membres ne manquent pas. Discours sur discours, ou plutôt pamphlets sur pamphlets, où se déploient toutes les ressources de l'éloquence. La liste du président se couvre de plus en plus de noms qui doivent prendre la parole. De jour en jour, à chaque moment, à chaque heure, la tribune résonne sans interruption. — Les bruyantes galeries fournissent d’une façon variable le ténor et le dessus; ce serait autrement une triste musique.

Les patriotes, du côté de la Montagne et dans les galeries, après avoir tenu conseil pendant la nuit dans les salles des sections, à la société mère, parmi leurs bruyantes tricoteuses, doivent épier tout d’un œil de lynx, pour donner delà voix quand c’est nécessaire, et dans l’occasion trèsviolemment. Le député Thuriot, qui étEyt auparavant l’avocat Thuriol, l’électeur Thuriot, qui du haut de la Bastille voyait le Saint-Antoine monter comme l’océan ; ce Thuriot peut, aussi hardiment que qui que ce soit, émettre une formule. Le cruel Billaut. ne garde pas le silence, si

vous l’excitez. Non plus le cruel Jean Bon, une sorte de jésuite également. — Ne l’écrivez pas, comme cela se voit dans beaucoup de dictionnaires : Jambon !

Mais, avant tout, que personne ne croie possible que Louis soit innocent. La seule question pour un homme sensé est ou était: La Convention a-t-elle le droit de juger Louis, ou doit-il l’être par tout le peuple dans une assemblée primaire et avec délai? Vous reculez toujours, vous Girondins, faux hommes d’État! Ainsi s’exclame le patriotisme, presque à bout de patience. — Mais réellement, si nous y réfléchissons, que feront ces pauvres Girondins? Ils ont, disent-ils, la conviction que Louis est un prisonnier de guerre, et qu’il ne peut être mis à mort sans injustice, solécisme et péril. Émettre une semblable conviction, c’est perdre tout à fait position parmi les patriotes déterminés! A proprement parler, ce n’est pas même une conviction, mais une conjecture, une profonde énigme. Combien de pauvres Girondins ne sont convaincus que d’une chose : qu’un homme, qu’un Girondin doit avoir pied quelque part et s’y tenir ferme, et être bien avec les classes honorables! Voilà la conviction et la foi qu’ils ont. Ils se débattent péniblement entre les branches de ce dilemme (1).

Ni la France ni l’Europe ne restent tranquilles. C’est un centre, cette Convention, avons-nous dit, d’où partent, pour le dehors, les influences, et qui les reçoit. L’exécution d’un roi, appelez-la martyre, appelez-la châtiment, était une influence! — jCette Convention a déjà envoyé deux influences puissantes dans toutes les nations, à son grand désavantage. Le 19 novembre, elle a émis un décret, et

(I) Hist. parlent., t. XXI, p. 1-38,

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en a depuis confirmé et développé les détails : à savoir, que toute nation qui voudrait s’affranchir des entraves du despotisme, serait par cela seul, pour ainsi dire, la sœur de la France, et qu’elle en obtiendrait aide et secours. Décret autour duquel ont fait beaucoup de bruit les diplomates, les journalistes, les légistes internationaux ; décret que nulle vivante entrave de despotisme, nulle autorité ne peut approuver. Ce fut le député Chambon, Girondin, qui proposa ce décret. — Au fond, c’est peut-être une fleur de rhétorique.

La seconde influence dont nous parlons avait encore une plus misérable origine ; elle reposait dans le cerveau turbulent, bruyant et peu favorisé d’un Jacob Dupont, de la Loire. La Convention a en vue un plan d’éducation nationale; le député Dupont dans son discours dit: «J’ai le droit d’avouer, monsieur le président, que je suis athée» (1), — croyant que l’univers pourrait être bien aise de savoir cela. Le peuple français reçut cette déclaration sans commentaire, ou plutôt sans commentaire qu’on pût entendre ; si bruyante était la France, d’autre part. Les pays étrangers la reçurent avec réfutation, horreur et surprise (2). Quelle misérable influence c’était là! Et maintenant si à ces influences s’en ajoutait une troisième, qui se répandit dans les veines du monde entier, celle du régicide?

Des cours étrangères interviennent dans ce procès de Louis, l’Espagne, l’Angleterre ; on ne les écoutera pas, bien qu’elles viennent, l’Espagne du moins, une branche d’olivier d’une main et une épée nue de l’autre. Mais à

(1) Moniteur, séance du 14 décembre, 1792,

(2) Hannah Moore, Lettre à Jacob Dupont. Londres, 1793.

l’intérieur aussi de ce Paris et de cette France ambiante, quelles influences viennent à flots pressés ! Les pétitions affluent, demandant une justice égale sous le règne prétendu de l’égalité. — Le patriote vivant plaide ; — ô vous I députés nationaux, les patriotes morts ne plaident-ils pas aussi? Les douze cents qui gisent dans une froide fosse ne plaident-ils pas ? Et cette muette pétition delà mort, qui sort de leur étroite demeure, n’en dit-elle pas plus que tous les discours? Des patriotes infirmes viennent en clochant , appuyés sur leurs béquilles , autour de la salle du Manège, demandant justice. Les blessés du 10 août, les veuves et les orphelins des tués pétitionnent en masse; ils défilent en clochant avec un mutisme éloquent à travers la salle; un patriote blessé, incapable môme de clocher, est apporté sur son lit, et passe au-dessus des épaules dans la position horizontale (l). La tribune de la Convention, qui avait fait une pause devant un tel spectacle, recommence à débiter des discours purement de palais. — Mais hors des portes, Paris cria plus fortque jamais. La voix de taureau de Saint-Huruge se fait entendre, et l’éloquence hystérique de la mère Duchesse ; Varlet, «l’apôtre de la liberté », avec pique et bonnet rouge, accourt en hâte, apportant son attirail oratoire. Justice contre le traître! s’écrie tout le monde patriote. Remarquez encore cet autre cri poussé hautement dans les rues : « Donnez-nous du pain, sinon tuez-nous! Pain et égalité! justice contre le traître 1 Que nous ayons du pain! »

Le patriote froid ou indécis est en opposition avec le patriote décidé. Le maire Chambon a entendu parler d’une émeute épouvantable au théâtre de la Nation ; il y a eu

(1) Hist, parlent t. XXII, p. 13i. — Journal de Moore , 6tc (

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dispute et meme coups de poing échangés entre les patriotes décidés et les patriotes indécis, au sujet d’un nouveau drame appelé V Ami des lois , un des plus pauvres drames qui aient jamais été écrits, mais qui contenait des applications didactiques ; c’est pourquoi les perruques poudrées des amis de l’ordre et les cheveux noirs des Jacobins %■

voltigent dans la salle. Et le maire Ghambon se hâte avec Santerre de s’y rendre, dans l’espérance de mettre le holà. Bien loin de rétablir l’ordre, notre pauvre maire fut « si bousculé», dit le rapport, — et, selon nous, si blâmé et si effrayé, — qu’il abandonne avec regret sa mairie éphémère, « ses poumons étant affectés ». Ce misérable Ami des lois a donné lieu à des débats dans la Convention ellemême, avec autant de violence, de rage, de chaque côté, qu’il y en avait eu entre les patriotes indécis et les patriotes décidés (1).

Parmi ces deux classes, n’y a-t-il pas assez d’aristocrates ou crypto-aristocrates occupés? Des espions viennent de Londres avec d’importants messages; espions se prétendant voyageurs! Un de ces derniers, Viard était son nom, prétendait accuser Roland et même la femme de Roland, la joie de Chabot et de la Montagne. Mais la femme de Roland, ayant été citée, arriva dans le moment à la Convention nationale; elle se présente avec sa grande sérénité, et en peu de mots clairs et précis elle répand sur le Viard le mépris et fait sortir de l’accusation du vent ; tous les amis de l’ordre d’applaudir (2). Ainsi, avec les émeutes aux théâtres, avec son «Du pain, ou bien tuez -nous» , avec la rage, la faim, les soupçons surnaturels, ce féroce Paris

(1) Hist. parlem.yt. XXIII, p. 31, 48, etc.^

(2) Moniteur , séance du 7 décembre 1792.

crie. Roland se plaint plus que jamais dans ses messages et sa correspondance ; il monte presque jusqu’au point hystérique. Marat, qu’aucun pouvoir sur terre ne peut empêcher de voir partout des traîtres et des Roland, garde le lit pendant trois jours, presque mort, cet inestimable ami du peuple, le cœur brisé, avec la fièvre et la migraine : « Peuple babillard , si tu savais agir, t

Pour couronner le tout, le victorieux Dumouriez, dans ces premiers jours de janvier, est arrivé à Paris ; on craint, on n’en augure rien de bon. Il a à se plaindre du ministre de la guerre Pache et des dilapidations d’Hassenfratz, et à s’entendre sur les mesures à prendre pour la campagne du printemps. On le voit souvent en compagnie des Girondins; complote-t-il avec eux contre le jacobinisme, contre l’égalité et le châtiment de Louis? Nous avons de ses propres lettres à la Convention. Jouera-t-il l’ancien rôle de Lafayette, ce nouveau et triomphant général? Qu’il reparte non sans avoir été dénoncé (1).

Et toujours, dans cette tribune de la Convention, ce n’est qu’éloquence juridique et hypothèses sans action; et il y a toujours des cinquantaines de noms sur la liste du président. Ces présidents girondins donnent la préférence à leurs partisans ; nous soupçonnons qu’ils jouent un mauvais jeu avec la liste : les membres de la Montagne ne peuvent être entendus. Et l’on traîne encore tout décembre jusqu’à janvier, et jusqu’à la nouvelle année'|et il n’y a pas encore de fini Paris crie tout autour, en foule, toujours plus haut, jusqu’au ton de l’ouragan. Paris amènera des canons de Saint-Denis. On parle « de fermer les barrières » , — à la grande horreur de Roland. v

(1) Dumouriez, Mémoire t. III, chap. 4.

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Sur ces entrefaites, voici que la tribune de la Convention cesse tout à coup ses bavardages ; on coupe court : soit sur la liste qui voudra, et qu’on finisse. Le mardi suivant, 15 janvier 1793, on ira aux votes, nominativement, et d’une manière ou d’une autre cette grande partie sera enfin terminée.

Louis Capet est-il coupable de conspirer contre la liberté? Notre sentence sera-t-elle définitive, ou aura-t-elle besoin d’être ratifiée par un appel au peuple? S’il est coupable, quel châtiment? Telle est la forme adoptée après vacarme et « plusieurs heures d’indécision tumultueuse » . Voilà les trois questions successives sur lesquelles la Convention prononcera maintenant. Paris afflue tout autour de la salle, en foule, avec beaucoup de bruit. L’Europe et toutes les nations attendent sa réponse. Député après député répondra à son nom : Coupable ou non coupable!

Quant à la culpabilité, ainsi qu’on l’a donné à entendre plus haut, elle existe sans nul doute dans l’esprit des patriotes. La majorité forcée prononce la culpabilité ; la Convention à l’unanimité vote la culpabilité; vingt-huit membres seulement, sans aller jusqu’à voter la non-culpabilité, s’abstiennent de donner leur vote. La seconde question échoue, quel qu’ait été le calcul des Girondins. Un appel au peuple ne serait-il pas un autre motif de guerre civile? Une majorité d’une voix décide qu’il n’y aura pas appel; cela est ainsi arrêté. Le bruyant patriotisme alors, à dix heures, peut se retirer pour la nuit et

aller se coucher, bercé par l’espérance. Ce mardi s’est bien passé. Vienne le lendemain, quelle peine 1 Le lendemain est le fort de la lutte.

Voyez donc quelle affluence ce mercredi matin, comme Paris est debout, et tous les députés sont à leur poste 1 De sept cent quarante-neuf honorables membres, vingt seulement sont absents, étant en mission; Duchâtel et sept autres font défaut pour cause de maladie. Cependant le patriotisme qui attend, et Paris qui est sur ses jambes, ont besoin de patience, car ce mercredi se passe également au milieu des débats et de l’effervescence. Les Girondins proposent qu’une « majorité des trois quarts » soit requise : les patriotes s’y opposent vigoureusement. Danton, qui revient d’une mission dans les Pays-Bas, obtient «l’ordre du jour» sur cette proposition des Girondins; il obtient encore davantage : on décidera sans désemparer , dans une session permanente, jusqu’à ce que tout soit terminé.

Et ainsi, finalement, à huit heures du soir, ce troisième vote surprenant commence par tour de rôle ou appel nominal. Quel châtiment? Les Girondins indécis, les patriotes déterminés, les gens effrayés de la royauté, les personnes qu’épouvante l’anarchie, doivent répondre ici et à l’instant. Le patriotisme sans nombre, dans l’obscurité malgré les lampes, inonde tous les corridors, encombre toutes les galeries, attendant d’un air farouche la décision. Des huissiers bruyants vous appellent par votre nom et votre département : vous devez alors monter à la tribune et parler.

Des témoins oculaires ont représenté cette scène du troisième vote et de ceux qui suivirent, scène prolongée, comme si elle devait être sans fin, et qui dura, avec de

courtes interruptions, du mercredi jusqu’au dimanche matin, — comme l’une des plus extraordinaires de la révolution. Une longue nuit se change en jour; la pilleur du matin couvre tous les visages; les nuages de l’hiver redescendent, et les sombres lampes sont de nouveau allumées. Mais au milieu de la clarté et de l’obscurité et de la succession des heures, les membres l’un après l’autre montent sans interruption ces marches de la tribune, s’arrêtant au haut, dans la pleine lumière, pour exprimer leur opinion; puis ils se replongent en bas, dans l’obscurité et la foule, semblables à des fantômes à l’heure de minuit, apparitions fantastiques, infernales! Jamais le président Vergniaud, ni aucun président terrestre, n’en a surveillé de semblables. La vie d’un roi et tout ce qui en dépend oscille dans la balance. Chacun monte à son tour; le bourdonnement s’apaise jusqu’à ce qu’il ait parlé : Mort, bannissement, emprisonnement, jusqu’à la paix. Beaucoup disent : Mort. Combien de phrases embarrassées et bien étudiées, combien de paragraphes d’explications, de justifications, de faibles appels à la pitié! Beaucoup aussi parlent de bannissement; quelquo chose qui n’est pas tout à fait la mort. La balance vacille; nul ne peut encore deviner ce qu’il en sera : de quoi l’anxieux patriotisme se plaint à hauts cris, que ne peuvent réprimer les huissiers.

Les pauvres Girondins ! plusieurs d’entre eux, sous l’influence de ces hurlements sauvages du patriotisme, prononcent la mort, motivant leur vote déplorable par des arguments de casuistique et de jésuitisme. Vergniaud même dit : La mort, motivant son vote par un jésuitisme. Le riche Lepelletier Saint-Fargeau, ancien noble et alors patriote du côté gauche à la Constituante, a discuté et fait

des rapports, là et ailleurs, et pas peu, contre la peine de mort ; néanmoins il vote aujourd’hui la mort, mot qui lui coûtera cher. Manuel a décidément pris rang parmi les patriotes déterminés en août dernier, mais il s’est coulé, il a toujours reculé depuis septembre et les scènes de septembre. Dans cette Convention, par-dessus tout, il ne peut avancer un mot qui puisse trouver faveur; il vote maintenant pour le bannissement, et, dans une rage muette, il quitte la place pour jamais, — fortement bousculé dans les corridors. Philippe-Égalité vote, en son âme et conscience, la mort ! A ce mot, le patriotisme môme secoue la tète, et un bruit sourd et un frisson circulent à travers la salle du jugement. Le vote de Robespierre ne peut pas être douteux; son discours est long. On voit la figure du grêle Sieyès monter; s’arrêtant à peine, passant seulement, cette figure dit : « La mort , sans phrase » , et elle redescend : apparition fantastique, infernale.

Et de plus, si le lecteur s’imagine que cette scène était lugubre, triste ou même empreinte d’un cachet sérieux, il se trompe beaucoup. «Les huissiers, dans le quartier de la Montagne» , dit Mercier, « étaient devenus comme des gardiens de loges à l’Opéra», ouvrant et fermant les galeries aux personnes privilégiées, « aux dames d'Orléans-Egalité » ou autres dames de haut rang, richement habillées, brillantes de dentelles et d’ornements tricolores. Les galants députés passent et repassent de ces côtés-là, les régalant de glaces, de rafraîchissements et de petites causeries; les têtes fières et resplendissantes répondent par des signes de main. Les unes ont leurs cartes et leurs épingles, pointant les oui et les non comme à un jeu de rouge et noir. Plus loin, au haut, règne la mère Duchesse avec ses amazones sans rouge; elle ne peut s’empêcher

de pousser des : Ah ! ah ! lorsque le vote n’est pas pour la mort. Dans ces galeries, il y a des repas, des absorptions de vin et d’eau-de-vie « comme en pleine tabagie n . Il y a également des paris dans tous les cafés des environs ; mais dans l’intérieur, la fatigue, l’impatience, l’ennui le plus profond, se voient sur tous les visages, dissipés seulement de temps en temps par les péripéties du jeu. Des membres se sont endormis; les huissiers arrivent et les éveillent pour voter. D’autres membres calculent s’ils n’auraient pas le temps de courir dîner. Des figures, comme des spectres, se lèvent pâles dans le clair-obscur des lampes et prononcent à cette tribune un seul mot: La mort. < Tout est optique », dit Mercier (1). Et puis, le jeudi soir, lorsque le vote est terminé et que les secrétaires l’ont récapitulé, Duchâtel malade, plus spectre encore que tout autre, arrive porté sur une chaise, enveloppé de couvertures, « en robe de chambre et en bonnet de nuit », pour voter pour la grâce : un seul vote, croit-on, peut faire pencher la balance.

Ah non ! Au milieu du silence le plus profond, le président Vergniaud, d’une voix pleine de tristesse, dit : « Je déclare, au nom de la Convention, que la peine prononcée contre Louis Capet est la peine de mort. » La mort, par une faible majorité de cinquante-trois voix. Cependant si l’on déduit d’un côté et qu’on ajoute de l’autre certaines vingt-six voix qui ont prononcé la peine de mort, mais avec de très-timides et de très-faibles recommandations de pardon, la majorité ne sera que d'une voix.

La mort, tel est l’arrêt ; mais comment sera-t-il exécuté? Il ne l’est pas encore 1 Le vote est à peine déclaré, que les

(1) Mercier, Nouveau Paris , t. VI, p. 156-9. — Montgaillard, t. III, p. 348-87. — Moore, etc.

défenseurs de Louis entrent avec une protestation en son nom et une demande pour un délai, afin d’en appeler au peuple. Dans ce but, Desèze et Tronchet plaident éloquemment, mais brièvement. Le courageux vieillard Malesherbes parle dans ce sens avec un éloquent manque d’éloquence, en phrases décousues, attendu ses embarras et ses sanglots; cette courageuse figure, que le temps a respectée, avec ses cheveux gris, sa grande sagacité et sa probité, est dominée par l’émotion, et fond en pleurs muets (1). — On rejette l’appel au peuple, ce qui avait été arrêté déjà. Mais quant au délai, ce qu’on appelle sursis , c’est à considérer: on votera pour cela demain, quant à présent, on s’ajourne. Sur ce, le patriotisme « siffle » du côté de la Montagne; mais « une majorité tyrannique » l’a décidé ainsi, et l’on s’ajourne.

Reste donc encore ce quatrième vote, murmure le patriotisme indigné : — Ce vote, et qui sait quels autres votes et quels ajournements : tout est encore en question 1 Et à chaque nouveau vote ces jésuites de Girondins, même ceux qui ont voté pour la mort, trouveront ainsi une échappatoire ! Le patriotisme doit être sur ses gardes et tempêter. Des ajournements tyranniques ont eu lieu, un d’abord, puis un second à minuit, sous prétexte de lassitude ; — tout le vendredi s’est passé en hésitation et en disputes; à recompter les votes qui se sont trouvés exacts! Le patriotisme aboie plus haut que jamais; le patriotisme, à force de veiller, a les yeux rouges, presque féroces.

«Délai, oui ou non ?» on vote enfin sur cette question, le samedi, pendant tout le jour et toute la nuit. Les nerfs

(1) Moniteur (Hist. parlem., t. XXIII, p. 210).— Voy. Boissy d’Anglas, Vie de Malesherbes , t. Il, p. 439.

sont épuisés, les cœurs furieux ; cette fois on en finira. Vergniaud, malgré les aboiements, se risque à dire oui, pour le délai, bien qu’il ait voté la mort. Philippe-Égalité, en son âme et conscience, dit non. Le membre suivant montant à la tribuno: « Puisque Philippe dit non, moi , je dis oui.» La balance est encore en suspens jusqu’à ce qu’enfin à trois heures, le dimanche matin, on a : Pas de délai , par un vote de soixante-dix voix, la mort dans les vingt-quatre heures !

Garat, ministre de la justice, est chargé d’aller au Temple avec ce dur message ; il répète en soupirant: «Quelle commission affreuse ! (1)» Louis demande un confesseur, et trois jours pour se préparer à mourir. Le confesseur est accordé ; les trois jours et tout répit refusés.

N’y a-t-il donc plus de moyen de salut? Les murs épais répondent : Aucun. Le roi Louis n’a donc pas un ami, homme d’action, de courage, excité par le désespoir, dans ce moment extrême? Les amis de Louis sont faibles et éloignés. Pas même une voix dans les cafés ne se fait entendre en sa faveur. Chez Méot le restaurateur aujourd’hui il n’y a plus do capitaine Dampmartin qui dîne; on n’y voit plus de ces féroces moustaches en congé exhiber des poignards d’une fabrication perfectionnée. Les braves royalistes de Méot en semestre sont loin, au delà des frontières ; ils errent à travers le monde, ou leurs os gisent dans les forêts de l’Argonne. Seulement quelques prêtres « posent des brochures sur toutes les bornes » cette nuitlà, appelant au secours du roi, appelant les femmes pieuses au soulèvement, ou bien ils sont pris distribuant ces brochures, et envoyés en prison (2).

(1) Biographie des ministres, p. 157.

(2) Journal de Prudhnmme (Hist. parlent., t. XXIII, p. 318),

11 y a même aussi un assassin , de ceux qu’on voyait autrefois chez Méot, qui, avec effort, a fait encore moins ou pis ; il a tué un député et mis tout le patriotisme parisien en émoi ! C’était le samedi soir. Lorsque Lepelletier Saint- Fargeau eut donné son vote : sans délai, il courut chez Février, au Palais-Royal, prendre un léger repas. Il avait dîné et payait. Un homme qui se tenait près de lui « à cheveux noirs et à barbe bleue b, couvert d’une sorte de froc ample, alla à lui. C’était, ainsi que le pensèrent Février et les témoins, un certain Pâris de l’ancienne garde royale. « Êtes-vous Lepelletier ? demanda-t-il. — Oui. — Vous avez voté dans l’affaire du roi? — J’ai voté pour la mort. — Scélérat 1 attrape cela ! b s’écrie Pâris, faisant briller un sabre qu’il retire de dessous son froc, et il le plonge profondément dans la poitrine de Lepelletier. Février le saisit, mais il se débarrasse; il est parti.

Le votant Lepelletier gît là mort ; il a expiré au milieu de grandes souffrances, à une heure du matin. — Deux heures avant que ce vote de pas de délai fût complètement compté, le garde Pâris court la France, on ne peut le prendre; on le découvre quelques mois après, il s’était brûlé la cervelle dans une auberge retirée (1). — Robespierre voit des motifs de croire que le prince d’Artois est secrètement dans la ville; que la Convention sera hachée en morceaux. Le patriotisme fait retentir des cris de lamentation et de vengeance extraordinaires; Santerre double et triple toutes les patrouilles. La pitié se perd dans la rage et la crainte, la Convention a refusé les trois jours et tout répit.

(1) Bist. par km., t. XXIII, p. 275, 318. — Félix Lepelletier, Fie de Michel Lepelletier, son frère , p. 61, etc.

«le

Tu en es donc venu à cette fin, infortuné Louis ! Le fils de soixante rois va périr sur un échafaud, de par la loi. Sous soixante rois cette même forme de loi, cette forme de société s’est formée, pendant ces mille années, et est devenue, par différents moyens, la plus étrange machine. Certainement, si elle est nécessaire, elle est également effrayante, cette machine sans intelligence, sans yeux, qui, d’un coup prompt ou par une torture froide et lente, a détruit l’existence et l’âme d’innombrables mortels. Et voici qu’un roi même, ou, pour mieux dire, la royauté dans sa personne, va aujourd’hui y expirer au milieu de cruelles tortures ; — comme un Phalaris brûlé vif dans le corps même de son taureau d’airain ! Il en est toujours ainsi, et tu le sais bien, ô homme tyrannique et altier 1 l’injustice engendre l’injustice, la malédiction et la fausseté reviennent en vérité toujours à la maison, quelque éloignées qu’elles soient. L’innocent Louis porte les fautes de beaucoup de générations ; lui aussi apprend par expérience que le tribunal de l’homme n’est point sur cette terre ; que s’il n’en devait pas espérer un plus élevé, il serait bien à plaindre.

Un roi mourant par une telle violence frappe fortement l'imagination ; il faut bien qu’il en soit ainsi. Et au fond ce n’est pas le roi qui meurt, mais bien l’homme 1 La royauté est un vêtement ; la grande perte est celle de la peau. L’homme dont vous prenez la vie, toute la terre liguée peut-elle lui faire davantage? Lally fut traîné sur

sa claie, la bouche bâillonnée. Quand les êtres les plus misérables, condamnés pour vol, vont au gibet, il y a dans cette douleur muette toute une tragédie en cinq actes, à laquelle on ne fait pas attention; ils boivent la coupe de la terreur jusqu’à la lie. Pour les rois et les mendiants, pour tous ceux qui sont condamnés justement ou injustement, c’est une terrible chose que de mourir. Plaignez-les tous; tout l’effort de votre pitié, toute votre charité, tout votre attendrissement sur ces contrastes de trône et d’échafaud, combien tout cela est encore loin des malheurs que vous plaignez.

Un confesseur est arrivé, l’abbé Edgeworth, d’origine Irlandaise, que le roi connaissait sous de bons rapports ; il est venu promptement dans cette occasion solennelle. Quitte donc seul la terre, toi, malheureux roi; elle continuera sa route avec ses méchancetés; toi aussi tu peux poursuivre la tienne. Il reste encore une scène pénible, la séparation d’avec les personnes objets de son amour. Cœurs bons, que le même danger terrible entoure aussi bien que nous ; les laisser ici ! Que le lecteur regarde avec les yeux du valet Cléry, à travers ces portes vitrées, où la municipalité veille aussi, et il verra le plus pénible des spectacles.

« À huit heures et demie la porte de l’antichambre est » ouverte : la reine se présente la première, conduisant » son fils par la main ; puis viennent madame Royale » et madame Elisabeth. Elles se précipitent ensemble » dans les bras du roi : silence pendant quelques minutes, » interrompu seulement par les sanglots. La reine fait un » mouvement pour entraîner le roi dans la chambre » du fond où attendait M. Edgeworth, qui leur était » tout à fait inconnu : « Non, dit le roi, allons dans la

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«salle à manger; il n’y a que laque je puisse vous « voir. ■» Ils y entrèrent. Je fermai sur eux la porte, «qui était vitrée. Le roi s’assit, la reine à gauche, » madame Elisabeth à sa droite et madame Royale pres- » que en face ; le jeune prince se tenait debout entre les «jambes de son père. Ils se penchaient tous vers lui » et souvent le pressaient et l’embrassaient. Cette scène « de désolation dura sept quarts d’heure, nous ne pou- » vions rien entendre ; seulement nous pouvions voir «que toujours, lorsque le roi avait parlé, les sanglots « des princesses redoublaient, et se continuaient pendant «quelques minutes, et ensuite le roi recommençait à « parler. (1) » Et ainsi nos réunions et nos séparations sont arrivées à leur fin ! Les tourments que nous nous sommes donnés mutuellement, les pauvres joies que nous avons fidèlement partagées, et nos amours et nos souffrances, et nos peines confondues sous ce soleil terrestre, sont passés. Toi , âme tendre, je ne te reverrai plus, non jamais je ne te reverrai ! — Jamais ! O lecteur ! connais-tu ce mot cruel?

Cette agonie dure près de deux heures ; alors ils s’arrachent des bras les uns des autres. « Promettez que vous nous reverrez encore demain. » Il promit. — Ah! oui, oui, encore une fois; et partez maintenant, vous, mesbienairnés ; priez Dieu pour vous et pour moi 1 — C’était une bien pénible scène, mais enfin elle est terminée. Ils ne les verra pas le lendemain. La reine, en traversant l’antichambre, lance un regard sur les cerbères municipaux, et, avec l’emportement d’une femme, dit à travers ses larmes : « Vous êtes tous des scélérats h

(l) Narration de Cléry (Londres, 1798), citée dans les Mémoires de Weber, t. 111, p. 312.

1 ââ KÊGICIDE.

Le roi Louis dormit profondément jusqu à cinq heures du matin, heure à laquelle Gléry, ainsi qu’on le lui avait ordonné, l’éveilla. Gléry le coiffa ; pendant ce temps-là Louis prit une bague de sa montre, et l’essaya à son doigt : c’était son anneau de mariage, qu’il va maintenant renvoyer à la reine comme un muet adieu. A six heures et demie, il communia, et continua à prier et à conférer avec l’abbé Edgeworth. Il ne reverra pas sa famille, ce serait trop pénible.

A huit heures, les municipaux entrent. Le roi leur donne son testament, des commissions et des effets, desquels ils refusent d’abord brutalement de se charger; il leur donne également un rouleau de pièces d’or, cent vingt-cinq louis, pour être remis à Malesherbes qui les lui avait prêtés. A neuf heures, Santerre dit: « L’heure a sonné. » Le roi demande encore à être seul pendant trois minutes. Au bout de ces trois minutes, Santerre s’écrie de nouveau: «Le moment est venu 1 » Frappant du pied droit le plancher, Louis répond : « Partons. » — Comme le bruit de ces tambours à travers les bastions et les fortifications du Temple résonna dans le cœur d’une reine, qui ne sera bientôt plus que la veuve d’un roi 1 II est donc parti, et on ne l’a plus revu ? Une reine pleure amèrement, ainsi que la sœur et les enfants d’un roi. Et sur ces quatre personnes la mort est aussi suspendue ; toutes périront misérablement, à l’exception d'une: celle-là, la duchesse d’Angoulême, vivra, — mais non heureuse.

A la porte du Temple il y eut quelques faibles cris, venant peut-être de femmes touchées de compassion : « Grâce 1 grâce! » Dans les autres rues, il y a un silence de mort. Il n’est permis à aucun homme non armé de se trouver là ; les hommes armés, eussent-ils même de

la pitié, n’osent pas l’exprimer, chacun craignant ses voisins. Toutes les fenêtres sont fermées, personne ne regarde. Toutes les boutiques le sont également. Nulle voiture ne circule ce matin dans les rues, si ce n’est une seulement. Quatre-vingt mille hommes armés font la haie comme des statues armées ; le canon est pointé, le canonnier tient la mèche allumée, mais pas un mot, pas un mouvement ; c’est une cité enchantée, silencieuse, toute de pierre; une voiture avec son escorte, s’avançant lentement, est le seul bruit qu’on entende. Louis lit dans son livre d’heures les prières des mourants; le bruit de cette marche funèbre retentit plus sinistre à l’oreille dans le silence ; mais la pensée s’élance vers le ciel et oublie la terre.

Gomme dix heures sonnaient, on arriva à la place de la Révolution , autrefois place Louis XV ; la guillotine dressée près de l’ancien piédestal qui portait autrefois la statue de ce Louis 1 Partout aux alentours, des canons et des hommes armés; les spectateurs se pressent par derrière. D’Orléans-Égalité y est en cabriolet; d’alertes Hoquetons vont à l’Hôtel de ville toutes les trois minutes ; tout près, est la Convention en séance, — elle veut venger le meurtre de Lepelletier. Indifférent à tout, Louis lit ses prières des mourants ; au bout de cinq minutes il avait fini, et la porte de la voiture s’ouvrit. Dans quelles dispositions est -il? Dix témoins différents donneront dix versions différentes à cet égard. Tous les sentiments se heurtent en lui, arrivé maintenant au noir Maëlstrom et à la descente de la mort : plein de tristesse, d’indignation, d’une résignation qui fait effort pour se résigner. « Prenez soin de M. Edgevvorth » ,

dit-il au lieutenant qui est assis près de lui ; alors ils descendent tous deux.

Les tambours battent : « Taisez-vous , s’écrie- t-il d’une voix terrible.» Il monte à l’échafaud non sans hésitation ; il a un habit puce, une culotte grise et des bas blancs. II ôte son habit; il se présente en gilet à manches de flanelle blanche. Les exécuteurs s’avancent pour le lier ; il se débat, il résiste. L’abbé Edgeworth a besoin de lui rappeler que Notre-Seigneur, dans lequel les hommes ont foi, s’est soumis à être lié : on lui attache les mains, sa tête est découverte, l’instant fatal est arrivé. Il s’avance au bord de l’échafaud, « la figure très-rouge », et dit : « Français, je meurs innocent; c’est du haut de l’échafaud et prêt à paraître devant Dieu , que je vous dis 'cette vérité. Je pardonne à mes ennemis ; je désire que la France... — » Un général à cheval, Santerre ou tout autre, faisant cabrer son cheval, et la main levée : « Tambours ! » Les tambours couvrent la voix du roi. « Exécuteurs, faites votre devoir 1 » — Les bourreaux craignant eux-mêmes pour leur vie (car Santerre et ses hommes armés les frapperont, s’ils n’obéissent pas) empoignent le malheureux Louis. Us sont six résolus, et lui seul résolu aussi qui luttent ensemble ; et ils l’attachent à leur planche. L’abbé Edgeworth se baissant lui dit : « Fils de saint Louis, montez au ciel. » Le couteau tombe. L’existence d’un roi est tranchée. C’est le lundi 21 janvier 1793. Il était âgé de trente-huit ans trois mois et vingt-huit jours (1). »

L’exécuteur Samson montre la tête ; aussitôt de vio-

(1) Hisl. parlent t. XXIII, p. 298. Deu.c Amis , IX, 369-372. — Meicier, Nouveau Paris, t. 111, p. 3-8.

lents cris de : vive la république ! s’élèvent et se propagent ; on met les bonnets au bout des baïonnettes, on agite les chapeaux ; des étudiants du collège des Quatre- Nations la prennent et la promènent sur les quais , la font voir à tout Paris. D’Orléans s’enfuit dans son cabriolet; les conseillers à l’Hôtel de ville se frottent les mains en disant, « c’est fait, c’est fait ». Il y eut des mouchoirs de poche et. des piques trempés dans le sang. L’exécuteur eu chef, Samson, bien qu’il l’ait nié plus tard(l), vend des mèches de cheveux. Des morceaux de l’habit puce ont été longtemps après portés dans des • anneaux (2). — Et ainsi en une demi-heure environ, 'tout est fini, et la foule s’est dispersée. Les pâtissiers, les marchands de café, les laitiers, font entendre leurs cris quotidiens; le monde se remet à marcher comme si c’était un jour ordinaire. Dans les cafés ce soir-là, rapporte Prudhomme, le patriote donne une poignée de main au patriote avec plus de cordialité que d’ordinaire. Ce ne fut que quelques jours après , suivant Mercier, que les gens virent combien c’était une affaire sérieuse.

C’est indubitablement une chose grave, et qui aura des conséquences. Le lendemain matin, Roland depuis longtemps dégoûté et chagrin , envoie sa démission. Tous ses comptes sont prêts, corrects, tout y est porté jusqu’au dernier lia rd ; il demande qu’on les examine pour qu’il puisse se retirer dans l’obscurité, à la campagne, avec ses livres. Ils ne seront jamais examinés, ces comptes ; il ne se retirera jamais à la campagne.

(1) Voyez sa lettre dans les journaux ( Hist . parlem., ubi suprù).

(2) Correspondance de Forster, 1. 1, p. 473.

Ce fut le mardi que Roland se démit de ses fonctions; ce mardi-là ont lieu les funérailles de Lepelletier Saint- Fargeau ; on le transporte au Panthéon des grands hommes, cérémonie qui s’harmonie avec la triste beauté d’une journée d’hiver. Le corps est à moitié découvert, le drap mortuaire laissant à nu la blessure mortelle : le sabre et les vêtements ensanglantés sont étalés avec pompe ; une musique lugubre fait entendre de funèbres accords. Des fenêtres pleuvent des couronnes de feuilles de chêne ; le président Vergniand suit à pied avec la Convention, la société des Jacobins, et les patriotes de toutes les couleurs, tous en deuil de leur frère.

Remarquables aussi sous un autre rapport, ces funérailles de Lepelletier ; ce fut le dernier acte que ces hommes aient fait de concert l Tous les partis et toutes les formes d’opinions, qui agitent cette France hors de raison et sa Convention, subsistent, ils sont face à face, poignards à poignards, la personne du roi autour de laquelle ils se disputaient et bataillaient ayant été jetée à bas. Dumouriez ayant conquis la Hollande, exhale un mécontentement de mauvais augure à la tête des armées. Les Français, dit Dumouriez, ont besoin d’un roi : le jeune d’Orléans- Égalité sera leur souverain. Le député Fauchet, dans le Journal des amis , pousse ce jour-là des lamentations plus amères que celles de Job, il conjure les poignards des régicides, de la « vipère d’Arras'» c’est-àdire de Robespierre, du Pluton Danton, de l’horrible boucher Legendre et du bateleur d’Herbois, de l’envoyer promptement dans un autre monde que le leur (1). C’est le Fauchet Te Deum du triomphe de la Bastille,

(1) Hist. parlent., t. XXIII, p. 298-249.

du cercle social. Terrible était cette grêle meurtrière qui crépitait autour du drapeau parlementaire, ce jour de la Bastille ; mais c’était peu de chose en comparaison de ce naufrage d’une grande espérance auquel il assiste aujourd’hui : nouvel âge d’or qui se transforme en plomb impur, qui fait place aux ténèbres sulfureuses de la nuit éternelle.

A l’intérieur, cette mort du roi a divisé tous les amis, et à l’extérieur , elle a uni tous les ennemis. Fraternité des peuples , propagande révolutionnaire ; athéisme, régicide, destruction entière de l’ordre social sur cette terre ! Tous les rois et les partisans de la royauté, et les ennemis de l’anarchie, se coalisent, pour une guerre à mort. L’Angleterre signifie au citoyen Chauvelin, l’ambassadeur, ou plutôt ambassadeur en apparence, qu’il ait à quitter le pays dans la huitaine. L’ambassadeur apparent et le véritable ambassadeur, Chauvelin et Talleyrand, partent en conséquence (1) ; Talleyrand , impliqué dans cette armoire de fer des Tuileries, pense qu’il est plus sûr d’aller en Amérique.

L’Angleterre a chassé l’ambassade ; elle déclare la guerre, — étant surtout blessée, à ce qu’il paraîtrait, de la condition de la rivière Scheldt. L’Espagne se prononce pour la guerre, blessée principalement d’une autre chose, que le manifeste relate d’une manière positive (2). Cependant nous voyons que ce n’est ni l’Angleterre, ni l’Espagne qui ont déclaré les premières la guerre, mais bien la France elle-même aux deux nations (3); — point

(1) Registre annuel de 1793.

(2) 23 mars, Registre annuel , p. 161.

(3) 1 er février, 7 mars. (Moniteur.)

d’un grand intérêt pour les assemblées et les journaux du temps, mais qui n’en a plus aucun pour nous. Ils veulent tous la guerre. L’épée est tirée, le fourreau jeté au loin. Danton a eu raison de dire dans une de ses gigantesques images : « Les rois coalisés nous menacent ; nous lançons à leurs pieds, comme gage de défi, la tête d’un roi. »

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