LIVRE III
LES GIRONDINS
CAUSE ET EFFET
Cet immense mouvement insurrectionnel, que nous comparons à un débordement du Tophet et de l’Enfer, a balayé la royauté, l’aristocratie et la vie d’un roi. La question est maintenant : que faire après ; quelle forme prendra-t-il? Fera-t-il place au règne de la loi et de la liberté, comme le demandent les habitudes, les croyances, les efforts de la classe bien élevée, riche, respectable? C’est-à-dire, cette lave volcanique dont nous avons décrit l’éruption éclatera-t-elle et coulera-t-elle selon la formule des Girondins et un système préconçu de philosophie? S’il en est ainsi, tant mieux pour nos amis de la Gironde.
Cependant ne peut-on pas prophétiser plutôt que, puisque aucune force extérieure, royale ou autre, ne reste maintenant pour diriger ce mouvement, le mouvement suivra une marche qui lui sera propre, et probablement une bien étrange? De plus, l’homme ou les hommes
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quels qu’ils soient, qui réussiront le mieux à en interpréter les tendances intérieures, à leur donner une voix, à les traduire en actes, n’en obtiendront-ils pas la direction? Enfin, en sa qualité de chose sans ordre, de chose qui est au delà et au-dessous de la région de l’ordre, ne doit-il pas tout détruire et se détruire lui-même, jusqu’à ce que quelque chose qui ait de l’ordre s’élève, assez puissant pour le soumettre? Ce quelque chose, nous pouvons encore le conjecturer, ne sera pas une formule accompagnée de propositions philosophiques et de déclamations, mais une réalité, probablement avec une épée dans la main.
Quant à la formule girondine d’une république respectable pour la classe moyenne, toutes les sortes d’aristocratie étant aujourd’hui suffisamment abolies, il semble qu’il y ait quelque raison d’espérer que l’affaire en restera là. Liberté , Egalité , Fraternité , ce sont les trois mots expressifs et prophétiques. Une république pour les classes moyennes, respectables, pour les gens qui se lavent les mains, peut-elle en être l’accomplissement? La faim et la nudité, et le cauchemar de l’oppression pesant sur 25 millions de cœurs — c’est cela et non les vanités blessées ou les philosophies contredites des avocats philosophes, des riches boutiquiers, des nobles des campagnes, qui a été le premier moteur dans cette révolution française ; comme cela arrivera toujours dans toute révolution de ce genre, et dans toutes les contrées. La féodale fleur de lis était devenue une bannière insupportable et lourde pour la marche et avait besoin d’être mise en pièces et foulée aux pieds ; mais le sac à argent de Mammon (car c’est là, de notre temps, ce que signifie la respectable république pour les classes
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moyennes) en est une pire encore, tant qu’il dure. En propres termes, c’est, en vérité, la plus mauvaise et la plus vile des bannières et des symboles de domination chez l’espèce humaine ; elle n’est vraiment possible que dans un temps d’athéisme général, dans un temps où l’on ne croit à rien qu’à la force brutale et au sensualisme ; l’orgueil de la naissance, celui de la place, toute espèce d’orgueil connue étant d’un degré au-dessus de l’orgueil de la bourse. Liberté, Égalité , Fratetnité : ce n’est pas dans le sac à monnaie, mais bien loin de là, que le sans-culottisme cherchera tout cela.
Aussi disons-nous qu’une France insurrectionelle déliée de tout contrôle de l’extérieur, privée de tout ordre suprême à l’intérieur, formera une des plus tumultueuses activités qu’on ait jamais vues sur cette terre, et nulle formule girondine ne pourra la diriger. Force incommensurable, formée de forces de plusieurs sortes, hétérogènes, compatibles et incompatibles. En termes plus précis, cette France doit avoir besoin de se diviser en partis ; chacun d’eux cherchant à dominer, la contradiction et l’exaspération en surgiront; et partis contre partis trouveront qu’ils ne peuvent agir d’accord ni exister ensemble.
Quant au nombre des partis, il y en aura, à compter rigoureusement, autant qu’il y a d’opinions ; suivant cette règle, dans cette Convention nationale seule, sans parler de la France en général, le nombre des partis doit être de sept cent quarante-neuf, car chaque individu a son opinion . Mais maintenant, comme chaque individu a en même temps une nature individuelle, un besoin de suivre sa propre route, et une nature moutonnière, un besoin de se voir marcher en société avec d’autres, — que peut-il
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en résulter, si ce n’est desdissolutions, des précipités, des mouvements désordonnés et incessants d’attraction et de répulsion, jusqu’à ce qu’enfin l’élément dominant se dégage, et que cette sauvage alchimie s’organise de nouveau .
Ce chiffre élevé de sept cent quarante-neuf partis cependant, on n’a jamais vu une nation y arriver. Jamais, à vrai dire, aucun peuple n’a été beaucoup au delà de deux partis, deux à la fois ; — tant est insurmontable chez l’homme la tendance à l’unité, malgré son insurmontable tendance à la division 1 Deux partis, disons-nous, voilà ordinairement le nombre pour une époque; que ces deux partis vident leurs différends par la lutte, tous les partis secondaires se rallient à l’ombre de celui qui leur ressemble le plus ; lorsque l’un a renversé l’autre, alors celui-là, à son tour, se divise, se détruit lui-même, et ainsi se continue la lutte, autant que cela est nécessaire. Telle est la marche des révolutions qui s’étendent autant que la révolution française l’a fait, quand les prétendus liens de la société se brisent et que toutes les lois, qui ne sont pas des lois de la nature, sont renversées et ne sont plus que de vaines formules.
Mais, quittant ces considérations tant soit peu abstraites, que l’histoire note cette réalité concrète, que les rues de Paris exposent le lundi 25 février 1793. Bien avant le jour, ce matin-là, le bruit et la fureur parcourent ces rues. Il y a eu assez de pétitions, la Convention a été souvent sollicitée. Hier encore est arrivée une députation de blanchisseuses avec une pétition, se plaignant qu’il n’y ait pas autant de savon qu’il en faudrait ; sans parler du pain et de ce qui l’accompagne. Le cri plaintif des femmes autour de la salle de manège était : « Du pain et du savon (1) ! »
(1) Moniteur ( Hùt . parlent., t. XXIV, p. 332-348).
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Et maintenant dès six heures du matin, ce lundi, on voit aux portes des boulangers des queues extraordinaires s’agitant avec furie. Non-seulement le boulanger, mais aussi deux commissaires de sections pour l’aider , règlent avec difficulté la distribution journalière du pain. Ils s’appliquent à parler avec douceur, à la clarté des lampes du matin, ces boulangers et ces commissaires ; et alors le pâle et frileux soleil de février se lève et montre une scène inattendue. Les femmes patriotes indignées, en partie pourvues de pain, se précipitent alors dans les boutiques criant qu’elles auront des épices. Des épices, il y en a assez ; les barils de sucre circulent dans les rues, les citoyennes patriotes les prennent au taux exact de 22 sous la livre ; de même pour les caisses de café, de savon, voire même de cannelle et de girofle; avec de l'eau-de-vie et autres alcools de toute sorte, — à un prix fixé, que quelques-unes ne payent pas ; le tout en face du pâle épicier qui se tord silencieusement les mains ! que faire ! quelle aide espérer? Les citoyennes distributrices sont violentes dans leurs paroles et leurs gestes, leurs longs cheveux d’Euménides flottant en désordre ; on voit de plus des pistolets pendus à leurs ceintures, et même quelques-unes, dit-on, portent de la barbe, — patriotes mâles en jupons et en bonnets. Ainsi, dans les rues des Lombards, des Cinq-Diamants, des Poulies, dans la majeure partie des rues de Paris règne cette effervescence, durant tout le jour; ni la municipalité, ni le maire Pache, bien que tout récemment encore il fût ministre de la guerre, n’envoient aucune force militaire pour y mettre ordre, et n’emploient d’autre pouvoir que celui d’une éloquence persuasive et cela jusqu’à sept heures du soir, ou même plus tard.
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Cinq semaines avant, le lundi 21 janvier, nous avons vu Paris guillotiner son roi, et se tenir silencieux , comme une cité pétrifiée par enchantement; et aujourd’hui, ce lundi, le voilà rempli de tumulte parla vente du sucre! Les cités, surtout les cités en état de révolution, sont soumises à ces sortes de vicissitudes ; le courant secret de l’existence et des affaires civiques se manifestent aux yeux en un phénomène concret. Et ce phénomène, quand son existence secrète devient publique et se manifeste dans la rue, il n’est pas facile au philosophe d’en trouver les causes et les effets. Quelles sont par exemple, la cause ou les causes exactes et philosophiques de cette vente de sucre? Ces choses qui sont devenues visibles dans les rues des Poulies et dans tout Paris, d’où proviennentelles, demandons-nous, et où tendent-elles?
Pitt y a la main, l’or de Pitt : c’est ce qui paraît évident aux yeux de tous les patriotes. Mais alors par l’intermédiaire de quels agents de Pitt? Varlet, apôtre de la liberté, s’était fait remarquer depuis peu, avec sa pique et son bonnet rouge. Le député Marat, a publié dans son journal, aujourd’hui même, des plaintes sur la cruelle disette et les souffrances du peuple, allant jusqu’à la fureur. « Si vos droits de l’homme étaient autre chose » qu’une vaine feuille de papier, le pillage de quelques » boutiques, un accapareur ou deux pendus aux linteaux » des portes, mettraient un terme à cet état de choses » (1). Ces paroles ne sont-elles pas, disent les Girondins, pleines d’indications? Pitt a corrompu les anarchistes; Marat est un agent de Pitt; de là cette vente de sucre. Quant à la société mère, il est clair pour elle que la disette est
(1) Hist. parlent., t. XXIV, p. 353-356.
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factice ; qu’elle est l’ouvrage des Girondins, et de leurs pareils: un lot d’hommes vendus en partie à Pitt, vendus en totalité à leur propre ambition, et à leur pédantisme sans cœur; ils ne fixeront pas le prix des grains, mais parleront d’une manière pédantesque en faveur du commerce libre; désirant affamer Paris pour l’exaspérer et le brouiller avec les départements : de là cette vente de sucre.
Et, hélas ! à ces deux choses remarquables, savoir ce phénomène et de telles théories de ce phénomène, ajoutons cette troisième, que la nation française a cru, pendant plusieurs années, à la possibilité, voire môme à la certitude et la venue prochaine, d’un millennium universel, règne de la liberté, de l’égalité, de la fraternité, sous lequel tous les hommes seront frères, et d’où la douleur et le crime seront bannis. Pas de pain à manger, point de savon pour laver ; et le règne de la félicité parfaite prêt à surgir, toujours annoncé depuis la chute de la Bastille! Comme nos cœurs brûlaient en nous, à la fête des piques, quand le frère se précipitait sur le sein de son frère, et que dans un éclatant jubilé , vingt-cinq millions d’hommes éclataient en transports de joie au milieu des grondements et de la fumée du canon! alors notre espérance était aussi claire que le soleil brillant; rouge est aujourd’hui cette espérance, semblable au feu qui consume. Mais, ô ciel, par quel enchantement, par quel tour de passepasse diabolique, cette félicité parfaite, toujours à portée de la main, se dérobe-t-elle toujours, ne laissant à sa place que la disette, ces traîtres-ci après ceux-là ! Tremblez, traîtres, redoutez un peuple qui se dit patient, endurant, mais qui ne peut toujours souffrir que ses poches soient vidées de cette façon, sous prétexte de millennium !
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O vous, lecteurs , voici le miracle. De ces débris putrides de scepticisme, de sensualisme, de sentimentalisme, d’hypocrite machiavélisme, une telle foi s’est réellement élevée, elle flamboie dans le cœur d’un peuple. Un peuple entier s’éveillant, pour ainsi dire, à la conscience, dans une profonde misère, croit pouvoir atteindre sur cette terre un paradis de fraternité. Avec des bras avides, il lutte pour saisir l’ineffable. Il ne peut le saisir, pour certaines causes. — Rarement trouvons-nous qu’un peuple entier ait une foi, excepté dans les choses qu’il peut manger et toucher. Quand il a une foi, son histoire devient saisissante et palpitante. Mais depuis le temps où l’Europe, sous son armuredefer, s’ébranla tout entière à la parole de Pierre l’Hermite, et se précipita vers le sépulcre qui avait renfermé Dieu, il n’y a eu aucune impulsion générale de foi qu’on ait pu remarquer. Depuis que le protestantisme marche en silence, depuis que la voix d’aucun Luther, le tambour d’aucun Zisca ne proclame que la vérité de Dieu n’est pas le mensonge du démon; depuis que le dernier des Gaméroniens (Renwick était son nom, honneur au nom du brave 1) est tombé sous les balles dans la citadelle d’Edimbourg, il n’y avait pas eu de mouvement partiel de foi parmi les nations 1 Mais aujourd’hui, voilà que cette nation française croit encore une fois 1 Ici, dirons-nous, dans cette toi extraordinaire est le miracle. C’est certes une foi de la plus singulière espèce, même entre toutes les fois, et elle se traduira en prodiges. C’est l’âme de ce monde-prodige appelé la révolution française, que l’univers regarde encore avec stupeur.
Mais, du reste, que personne ne demande à l’histoire d’expliquer par quelle cause et quel effet les choses pro-
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céderont à l’avenir. Cette latte entre la Montagne et la Gironde, et ce qui suivra, est la lutte entre le fanatisme et les miracles; cherchez-v donc les causes et les effets. Son bruit est, pour l’esprit, un vacarme confus de voix, que l’on comprend un peu à force d’écouter et d’étudier : le bruit d’une bataille, les hourras d’un triomphe, des cris de désespoir. La Montagne n’a laissé aucun mémoire ; les Girondins en ont laissé qui ne sont que trop souvent des interjections sans fin de: Malheur à moi! et Malédiction sur vous ! Quand l’histoire pourra tracer philosophiquement la conflagration d’un brûlot enflammé, qu’elle tente cette autre tâche. Ici repose la couche de bitume, là le souffre; là s’étend la veine de poudre, de nitre, de térébenthine et de graisse; voilà ce que peut connaître en partie l’histoire, si elle s’enquiert assez pour cela. Mais comment ils ont agi et réagi au-dessous des ponts, les couches de feu jouant l’une dans l’autre, par leur nature, et par l’art de l’homme, alors que toutes les mains s’agitent avec rage, et que les flammes s’élancent au-dessus des haubans et des mats de perroquet, que l’histoire n’essaye pas de le montrer.
Le brûlot, c’est la vieille France, l’ancienne forme de l’existence française ; son équipage, une génération d’hommes. Bien sauvages sont leurs cris et leur fureur ; on dirait des esprits tourmentés dans cette flamme; mais, après tout, lecteurs, n’ont-ils pas disparu? leur brûlot et eux, en effrayant l’univers, ont fait voiles; leurs flammes et leurs foudres sont entièrement perdues dans les profondeurs du temps. L’histoire n’a donc qu’une seule chose à faire, les plaindre tous, car ils en ont eu tous de dures à supporter. Lui-môme, l’incorruptible au teint couleur vert de mer, obtiendra quelque pitié ; on aura
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pour lui quelque tendresse humaine, bien qu’il en coûte quelque effort. Et maintenant, cela une fois bien obtenu, le reste deviendra plus facile. Aux yeux d’une compassion fraternelle, les innombrables dépravations se dissipent d’elles-mêmes, les exagérations et les exécrations tombent volontairement. Debout, en sûreté sur le rivage, nous regarderons attentivement et verrons ce qu’il y a d’intéressant pour nous, ce qui peut nous être adapté.