DUMOURIEZ
tournoie étourdie, comme le Sahara soulevé par le vent valse en colonnes de sable î Jamais sur la terre une nation n’a eu une position plus pénible. Contrée, on pouvait le dire, que Sa Majesté prussienne (s’il lui plaît ainsi) divise et brise en pièces comme la Pologne, jetant le reste au malheureux frère de Louis, avec recommandation de le maintenir tranquille, ou autrement qu’on le ferait pour lui !
Ou peut-être les puissances supérieures ayant décidé qu’un nouveau chapitre de l’histoire universelle commencerait ici et non plus tard, en avaient-elles autrement ordonné. En conséquence, Brunswick ne dînera pas à Paris le jour indiqué, et vraiment on ne sait quand ! Au milieu de ce naufrage dans lequel la pauvre France semble courir à une ruine affreuse et sans fond, qui sait quel moyen saillant et miraculeux de délivrance et quelle nouvelle existence peuvent déjà se présenter, et y travaillent déjà, bien que l’œil humain ne les discerne pas 1 Dans la nuit de ce même 28 août, jour de la revue qui n’eut rien de bon, dans Sedan, Dumouriez assemble un conseil de guerre chez lui. Il étale la carte de son pauvre district militaire : les Prussiens sont ici, les Autrichiens là ; tous les deux triomphants, occupant les grandes routes, et, ce qui est un peu embarrassant, toute la route de Paris. Nous sommes dispersés, sans aide, de côté et d’autre. Que conseiller? Les généraux, étrangers à Dumouriez, paraissent assez indécis ; ils ne savent pas bien quel avis donner: — Si l’on ne battra pas en retraite, ou si l’on ne se retirera pas jusqu’à ce que nos recrues s’augmentent, jusqu’à ce que le chapitre des chances tourne un feuillet pour nous, ce qui peut être ; que Paris, en tout cas, soit saccagé le plus tard possible. L’homme aux nombreux
28 SEPTEMBRE
conseils, qui n’a pas fermé l’œil depuis trois nuits, écoute, en parlant peu, ces longs et tristes discours, se contentant d’observer le parleur pour le reconnaître ; puis il leur souhaite à tous bonne nuit ; — cependant il fait signe à un certain Thouvenot, jeune encore, dont le feu des regards lui a plu, de rester un moment. Thouvenot attend. Voilà, dit Polymète, en pointant la carte, voilà la forêt de l’Argonne : c’est une grande chaîne de montagnes, de roches couvertes de forêts épaisses, de quarante milles de long ; n’ayant que cinq, et même trois passes seulement praticables, dit-on. Ce n’est point encore occupé, on l’avait oublié, malgré que Glairfait soit si proche ! Une fois occupée, — la Champagne appelée l’affamée (ou ce qui est pis, la Champagne pouilleuse), sur les côtés de ces montagnes ; les trois riches évêchés et la volonté de la France sont pour nous, et les pluies de l’équinoxe ne sont pas éloignées : cette Argonne doit être le Thermopyle de la France (1).
O curieux Polymète -Dumouriez avec ton cerveau fécond, puissent les dieux te la donner! Polymète, dans tous les cas, plie sa carte et se jette sur son lit, résolu de tenter un essai le lendemain matin, en usant d’adresse, de promptitude et d’audace! Il fallait être tout à la fois et lion et renard, et avoir la chance de son côté.
SEPTEMBRE A PARIS
A Paris, par une rumeur publique qui dénotait une prophétie ou une vérité, la chute de Verdun fut connue
(1) Dumouriez, t. II, p. 391.
SEPTEMBRE A PARIS
quelques heures avant qu’elle eût lieu. C’est le dimanche 2 septembre; ce qui n’arrêta pas le travail de l’esprit. Verdun perdu (bien que quelques-uns le nient encore), les Prussiens en marche avec les cordes à gibet, le feu et les chaînes ! Trente mille aristocrates dans nos murs, et seulement un quart en prison ! on dit même qu’ils se soulèveront. Le sieur Jean Julien, roulier de Vaugirard (1), étant exposé au pilori vendredi dernier, eutla hardiesse des’écrier qu’il sera bientôt vengé, que les amis du roi seront délivrés de leur captivité, leTemple forcé ; que le roi, à cheval, joint aux libérés, les foulera tous aux pieds. Voilà ce qu’a dit ce malheureux voiturier de Vaugirard, de toute la force de ses poumons ; ramené à l’hôtel de ville, il persista dans ce qu’il avait dit, toujours à voix haute. Hier au soir, quand il fut guillotiné, il expira, ayant encore l’écume de ces paroles sur les lèvres (2). L’esprit d’un homme lié au pilori peut tourner à la folie; tous les humains peuvent devenir fous et «le croire ». Ainsi agira le frénétique « parce que c’est impossible » .
Ainsi il semble que le coup de la crise, que la dernière agonie de la France est arrivée! Fais lui face, ô toi, commune improvisée et, toi, fort Danton, et tout ce qu’il y a d’hommes forts! Les lecteurs peuvent juger si le drapeau de la patrie en danger ce jourdà a frappé légèrement ou fortement sur les esprits.
Mais la commune improvisée, mais le solide Danton, ne sont pas embarrassés. Des placards immenses sont posés surles murailles; à deux heures, la cloche d’alarme se fait entendre, le canon est tiré, tout Paris se précipite au Champ de Mars et se fait enrôler. Non armé, c’est vrai,
(1) Moore' s .tourna / , I, p. 178.
(2) Hist. par/em.y t. XVII, p. 409.
SEPTEMBRE
et sans expérience, mais exalté jusqu’à la folie. Hâtez-vous, hommes et femmes, de monter la garde et de poser sur vos épaules le terrible mousquet, faibles poulets qui, en état de désespoir, se lanceront au museau du mâtin, et en triompheront même par la véhémence de la passion 1 La terreur même, une fois arrivée à un degré transcendant, devient une sorte de courage : de même une gelée suffisamment intense, suivant le poète Milton, peut brûler. Danton, la nuit dernière, dans le comité législatif de défense générale, après que tous les autres ministres et législateurs eurent émis leurs opinions, dit qu’on ne quittera pas Paris pour courir à Saumur, qu’on doit rester à Paris et se mettre en position de faire peur; paroles qui ont été souvent répétées et imprimées en lettres italiques (1).
A deux heures, ainsi que nous l’avons vu, Beaurepaire s’est tué à Verdun, et en présence de toute l’Europe des personnes y vont entendre le sermon de l’après-midi. Mais à Paris, tous les clochers font du tintamarre, non pour un sermon ; les canons d’alarme se font entendre de minute en minute, le Champ de Mars et l’autel de la patrie bouillon nent d’un courage desespéré de terreur. Quelle sorte de miserere s’élève vers les cieux, de cette capitale autrefois la capitale du plus chrétien des rois! La Législative siège tantôt comme du granit, tantôt en effervescence. Vergniaud propose que les douze aillent creuser en personne, sur les hauteurs de Montmartre, ce qui est décrété par acclamation.
Mais mieux que cela, voyez entrer Danton, le front sombre et plissé, la taille lourde et colossale, la physionomie pleine d’une énergie terrible avec tous les traits
(1) Biographie des ministres. Bruxelles, 1826, p. 96,
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d’un homme rude! Solide est ce terrible fils de la France et du monde ; c’est une réalité et non une formule, et certes, aujourd’hui, c’est sur la terre et les réalités qu’il repose. « Législateurs ! » ainsi s’exprime sa voix de stentor, telle que les journaux nous l’ont transmise, « ce n’est point le canon d’alarme que vous entendez, c’est le pas de charge contre nos ennemis. Pour les vaincre, les renvoyer, que demandons-nous? Il nous faut de l’audace, et encore de l’audace, et toujours de l’audace (1). » — C’est bien cela, toi, robuste Titan, il ne te reste plus que cela; vieillards qui les avez entendues, vous redirez toujours quelle répercussion ces paroles ont excitée dans tous les cœurs, comme elles les ont remplis dans le moment , et les ont fixés sur place, et comme elles se sont répandues dans toute la France aussi vite que l’électricité, comme paroles de circonstance.
Mais la commune enrôle au Champ de Mars? mais le comité de surveillance devient maintenant comité de salut public, dont la conscience est Marat? La commune fait de nombreux enrôlements, fournit pour eux des tentes dans ce Champ de Mars, afin qu’ils puissent marcher dès l’aube lelendemain : gloire h cette partie de la commune! Quant à Marat et au comité de surveillance, ils ne méritent pas de louanges ni môme de hl/tme, à tel point que pour les exprimer convenablement à défaut de dialectes suffisants, c’était plutôt un silence expressif 1 Le solitaire Marat, l’homme invisible, réfléchissant longtemps dans ses caves qui lui servent de retraite, sur sa colonne de stylite, ne pouvait voir de salut que par la chute de «deux cent soixante mille têtes d’aristocrates » . Avec autant de bravi
(1) Moniteur (voy. Hist. parlent., t. XVII, p. 347).
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napolitains, chacun un poignard dans la main droite, et un manchon dans l’autre, il traverserait la France, et irait les prendre. Mais le monde en riait, se moquant de la bienveillance cruelle de l’ami du peuple ; son idée ne deviendra pas un fait, mais une idée fixe. Voici, néanmoins, qu’il descend maintenant de ses colonnes de stylite, dans une tribune particulière, — maintenant dans le moment terrible de la crise, quand le salut ou la mort dépend de l’heure!
La tour de glace d’Avignon a fait assez de bruit et vit dans toutes les mémoires; mais les auteurs ne furent pas punis; nous voyons même Jourdan Coupe-tôtes, porté sur les épaules de ses concitoyens, comme une tonne, traversant le Sud. Quels fantômes dégoûtants et horribles, secouant leurs stylets et leurs fourrures, se jouent dans la tête de Marat, dans ce vertigineux branle de tocsin funèbre et de folie universelle , ne cherchez pas à le deviner, ô lecteur! non plus ce que pensent le cruel Billaud, a dans son court habit bleu, » ni Sergent, ni même A^a/e-Sergent, ni Paris le confident de Danton; en un mot, comment le sombre Orcus travaille dans ses entrailles profondes, et fabrique ces monstruosités et ces prodiges d’événements que tu vois et qu’il expose aux regards ! La terreur est dans les rues de Paris, la terreur et la rage, les pleurs et la folie; le tocsin funèbre résonne dans l’air; le désespoir sauyage pousse à combattre; les mères aux regards effrayants et au cœur endurci envoient leurs fils à la mort ; les chevaux des voitures sont dételés, ils doivent servir h traîner les canons , les voitures abandonnées et laissées sur place. Dans un tel tocsin funèbre et un tel accès de folie sombre et confuse, n’y a-t-il pas à disposition meurtre, destruction et toutes les furies? la
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moindre suggestion — et avec leur tôte étincelante de serpent, elles éclairent dans cette obscurité.
Gomment cela était et marchait, ce qui était prémédité, impromptu et accidentel, nous ne le saurons jamais avant que le grand jour du jugement nous le fasse connaître. Mais avec un Marat pour souverain de la conscience, — et nous savons quelle est Xultima ratio des souverains lorsqu’ils y sont poussés 1 dans ce Paris où il existe des hommes, cent et plus, dit-on, aussi cruels qu’il en existe sur terre, qu’on peut engager et expédier pour l’action , il en est qu’on n’a pas besoin d’engager, qui agissent par eux-mêmes. Nous remarquerons encore que la préméditation n’est point une garantie d’exécution, que c’est peutêtre le plus souvent une garantie d’empêchement pour quiconque veut agir. Entre le projet d’un crime et son exécution, il y a un abîme, c’est admirable d’y penser. La main sur le pistolet, l’homme n’est point encore un meurtrier, toute sa nature chancelle à un tel acte; n’y a-t-il pas un arrêt incompréhensible, ou plutôt un dernier instant de possibilité pour lui? Non, il n’est point encore assassin ; c’est grâce à de légères bagatelles si l’idée la plus fixe n’est point encore une idée non fixe. Un léger mouvement d’un muscle, et le coup mortel part ; il est criminel et il le sera pour l’éternité; la terre devient pour lui un Tartare de souffrances ; son horizon est brillant de riches espérances, mais accompagné des feux brûlants du remords ; des voix partent des profondeurs de la nature, faisant entendre: « Malédiction, malédiction sur lui I
Nous sommes construits avec de telles matières, sur de telles mines inflammables de perversité et de criminalité sans fin, que si Dieu ne dominait pas, ainsi qu’on le dit avec raison, comment marcherait le plus pur d’entre nous?
34 SEPTEMBRE
Il y a chez l’homme des profondeurs qui s’étendent jusqu’au plus bas des enfers, comme il y a chez lui des hauteurs qui s’élèvent jusqu’au plus haut des cieux. Par lui, le ciel et l’enfer se montrent à la fois, sont formés par lui, éternel miracle et mystère qu’il est ! Mais en jetant un coup d’œil sur le Champ de Mars avec ses tentes et ses enrôlements frénétiques, sur ce sombre et frémissant Paris, avec ses prisons encombrées (supposées devoir être bientôt brûlées), avec ces tocsins funèbres, ces mères en pleurs et ces soldats poussant des cris d’adieu, — l’âme pieuse a dû prier ce jour-là, que la grâce de Dieu empêchât que la folie, l’horreur et le meurtre ne se montrassent, et que ce jour de sabbat de septembre ne devînt un jour de deuil dans les annales des hommes.
Le tocsin fait entendre son carillon le plus étourdissant i les cloches frappent leurs glas qui ne peuvent être entendus, lorsque le pauvre abbé Sicard, avec environ trente autres prêtres non jurés, dans six voitures, sont traînés dans les rues de Paris, de leurs maisons de détention à l’hôtel de ville, à l’ouest vers la prison de l’Abbaye. Un assez grand nombre de voitures vides sont dans les rues, ces six seulement marchent à travers une multitude furieuse, jurant autant qu’elle s’agite. Tartufes, aristocrates maudits, voici le chemin par lequel vous nous avez fait passer 1 Et maintenant vous briserez les prisons et couverts du veto de Capet, vous monterez à cheval pour nous fouler aux pieds? Fi de vous, prêtres de Belzébuth et de Moloch, de Tartuferie, de Mammon et des gibets prussiens, que vous appelez l’Église mère et Dieu ! Tels sont les reproches que les pauvres prêtres non jurés ont à endurer, et de pires encore, lancéspar les furieux patriotes qui montent même sur les marchepieds des voitures, les gardes nom-
SEPTEMBRE A PARIS
breux pouvant à peine les retenir. Levez les stores de vos voitures 1 — Non 1 reprend le patriotisme en donnant de sa main calleuse dans les glaces des voitures et les brisant. La patience dans l’oppression a ses bornes. Nous sommes près de l’Abbaye, ce qui a été long ; un pauvre prêtre non juré, d’humeur plus vive que les autres, frappe la main calleuse avec sa canne ; trouvant à cela une espèce de consolation, il frappe durement la tête ébouriffée, et deux fois encore avec plus de violence, et cela hors de la voiture, ce qui a été parfaitement remarqué de tout le monde. C’est la seule chose que nous ayons vue clairement. Hélas 1 le moment d’après, les voitures sont fermées àclef et bloquées au milieu du tumulte, de rage sans interruption; aux cris pour demander merci, les sabres répondent en s’enfonçant et dans lagorgeœt dans le cœur (1). Les trente prêtres, dont les vêtements avaient été mis en pièces, sont massacrés auprès de la grille de la prison, l’un après l’autre ; seulement le pauvre abbé Sicard qui connaissait un nommé Monnot, horloger, qui essaya courageusement de le sauver et de le cacher dansla prison, l’abbé Sicard, disons-nous, échappa. La Nuit, Orcus et le Crime avec sa tête étincelante de serpent se sont levés dans l’obscurité.
Du dimanche après midi (outre des intervalles et des poses infinies) jusqu’au jeudi soir, se suivent sans interruption cent heures, lesquelles cent heures peuvent être mises au rang de celles de la boucherie de la Saint-Barthélemy, des massacres des Armagnacs, des Vêpres siciliennes ou quelque autre massacre des plus sauvages qu’il y ait dans les annales du monde. Bien horrible est l’heure où l’âme
(i) l'clcmhesi (anagramme de Mébée flls), Lu vérité tout entière sur les vrais auteurs de la journée du 2 septembre 1792. (Histoire parlent ,
t. XVIII, p. 156-181.)
SEPTEMBRE
humaine dans son paroxysme a franchi toutes limites, toutes règles, et fait voir quels repaires, quels gouffres elle renferme. Quant à la nuit et Orcus, ainsi que nous le disons, comme on l’avait prophétisé depuis longtemps, ils ont de leur demeure souterraine fondu sur Paris, hideux, confusément hideux, qu’il est pénible de voir, et qu’on ne peut oublier, et en vérité qui ne doivent pas être oubliés.
Le lecteur qui regarde sérieusement à travers cette sombre fantasmagorie du gouffre y remarquera quelque chose de fixe et certain ; il y en a bien peu. Il observera dans cette prison de l’Abbaye, après le massacre soudain des prêtres, une étrange cour de justice (appelezla le tribunal de la vengeance et de la justice sauvage) prendre un siège autour d’une table, avec le registre des prisons ouvert devant elle. — Stanislas Maillard, le héros de la Bastille, le fameux chef des Ménades pour président. O Stanislas! on espérait te trouver ailleurs plutôt qu’ici, l’injonction de la loi h la main, toi l’habile maître d équitation. Ce travail, tu as également à le faire, et alors — de disparaître pour toujours de nos regards. A la Force , au Châtelet , à la Conciergerie , se forme le même tribunal avec les mêmes accompagnements. Ce que peut faire un mortel, les autres le peuvent également. Il y a à peu près sept prisons dans Paris pleines d’aristocrates, de conspirateurs, et Bicêtre et la Salpê • trière même n’en seront pas privés, avec leurs forgeurs d’assignats; il y a 70 fois sept cents cœurs patriotes en état de frénésie. Il y a également des cœurs dégradés, aussi complets que la terre en possède, si de tels cœurs sont nécessaires. Pour eux, en pareil cas, la loi est comme si elle n’existait pas, et tuer, quelle que soit la qualification qu’on donne, est la seule chose à faire.
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Ainsi siègent ces improvisées cours de justice sauvage, avec les registres des prisons ouverts devant elles, environnées d’un vacarme affreux et extraordinaire. Expéditives, c’est la qualification qu’on leur donne. Des chaînes de fer résonnent, voilà un prisonnier. On pose peu de questions, ce jury décide vite : Est-ce un conspirateur royaliste ou non ? Évidemment non. — En ce cas, que le prisonnier soit relâché aux cris de: « Vive la nation!» Probablement oui. — Alors que le prisonnier soit encore renvoyé, ce sera sans vive la nation; ou bien ces mots circulent: « Que le prisonnier soit mené à la Force. » Outre la Force, leur formule est encore : « Que le prisonnier soit conduit à l’Abbaye. » A la Force, alors ! Les sergents empoignent le pauvre homme ; il est au dehors, à la porte, étendu ou conduit, non pas à la Force, mais au milieu d’une mer bouillante, en présence et sous une arche de sabres cruels, de haches et de piques, et seul il disparaît. Un autre disparait, puis un autre ; il se forme un amas de cadavres-, et les ruisseaux commencent à se teindre en rouge. Étranges sont les hurlements de ces hommes avec leurs visages humides de sang ; plus pénibles sont les cris de ces femmes, car il y a aussi des femmes, et au milieu de tout cela est lancé un homme, un frère, tout nu ! Jourgniac de Saint-Méard a été témoin de luttes; il a vu un régiment exalté du roi se mettre en état de révolte, mais le cœur le plus brave doit succomber à cela. Les prisonniers suisses, restes du 10 août, «s’embrassaient l’un l’autre dans un » état spasmodique, et se retiraient, vétérans à cheveux » gris, s’écriant : Grâce, messieurs ! ah ! grâce ! Mais il » n’y a pointde grâce. Tout à coup, cependant, un de ces » hommes s’avance ; il portait une redingote bleue, il pa- » raissait avoir à peine trente ans ; sa taille est au-dessus
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» de L’ordinaire, son air noble et martial. — deviens le pre- » mier, dit-il, ainsi que cela doit être. Adieu ! Alors lan- » çant avec force son chapeau derrière lui : — Quel chemin? » cria-t-il aux brigands, montrez -lc-moi donc ! Ils ouvrent » la barrière et il est amené à la multitude. Il se tient un » instant sans bouger, puis il s’élance au milieu des pi- » ques, et expire sous le coup de mille blessures. » Homme après homme est taillé en pièces ; les sabres ont besoin d’ètre aiguisés, les assassins se rafraîchissent avec le vin. En avant, toujours en avant la boucherie. Les hurlements élevés dégénèrent en grognements sourds; une multitude à air farouche, tumultueuse, les regarde avec une sombre approbation ou une triste approbation, reconnaissant avec peine que c’est une nécessité. Un Anglais , avec une redingote de gros drap, a été vu ou parait avoir été vu servant la goutte de son propre cruchon. Pourquoi, « s’il n’est pas envoyé par Pitt». Satan et lui -même le savent mieux que personne 1 Le cœur du spirituel docteur Moore se soulève en approchant, et il prend une autre ruc(l). Assez vite marche ce tribunal à jurés, etduremcnt. La bravoure n’est point épargnée, pas plus que la beauté et la faiblesse. Ce vieux M. dcMontmorin, frère du ministre, acquitté par le tribunal des dix-sept, est ramené, poussé par les galeries hurlantes ; mais là il n’est pas acquitté. La princesse de Lamballc repose sur sa couche : « Madame, vous devez être transportée à l’Abbaye. -- Je ne désire pas changer, je suis assez bien ici. — Il y a ce qu’il faut pour le transport.» Elle arrange un peu sa toilette. Des voix lui disent : « Vous n’avez pas loin à aller. » Elle est amenée aux portes de l’enfer, cette amie bien
(1) Journal de Moore, I, p. 185-195.
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connue de la reine. Elle se retourne à la Mie des sabres sanglants, mais il n’y a pas de retour possible. En avant. ! Cette douce et belle tête est guillotinée, le cou est séparé. Ce beau corps est coupé en morceaux, au milieu d’indignités et d'horreurs obscènes que la nature humaine sera forcée de trouver incroyables. Elle était belle, elle était bonne; elle ne connut jamais le bonheur. Les jeunes cœurs, de génération en génération, y penseront en eux-mêmes. O toi ! digne d’adoration, toi de race royale, venue du ciel, pauvre et faible femme, pourquoi n’étais-je pas là, l’épée de llalmung ou le marteau de Tlior en mains ! Sa tête fut fixée sur une pique et promenée sous les fenêtres du Temple; et, ce qu’il y a de plus odieux, placée de manière que Marie-Antoinette put lavoir. Un des membres municipaux dans le Temple dans ce moment-là lui dit : « Regardez dehors. » Un autre lui souffla bas à l’oreille et avec empressement : « Ne regardez pas. » Le circuit du Temple est gardé alors par un cordon de rubans tricolores ; la terreur y pénètre, le tumulte est aigre et perçant sans interruption. On n’en est pas encore au régicide, bien que cela doive arriver aussi.
Mais il est plus édifiant de remarquer quels éclairs de tendresse, quels fragments de fortes vertus se trouvent dans ces commotions et ces déchirements de l’existence humaine, car ils y jouent aussi leur rôle. Notez le vieux marquis Gazotte. 11 est condamné à mort; sa jeune fille l’enlace dans ses bras, avec une sorte d’inspiration éloquente, avec un amour plus puissant que la mort : le cœur des bourreaux en est touché, le vieil homme est épargné, quoique coupable, car comploter en faveur de la royauté est un crime. Dix jours après, une cour de justice le condamne, et il alla mourir ailleurs, léguant à sa
SEPTEMBRE
fille une mèche île ses cheveux gris. Notez également le vieux M. de Sombreuil qui avait aussi une fille. — Mon père n’est point un aristocrate, ô chers messieurs 1 je le jurerai, je l’attesterai et le prouverai de toutes les manières. Nous ne sommes point aristocrates, nous haïssons les aristocrates ! — Boirais-tu du sang d’aristocrates? L’homme lui présente du sang. Si l'on doit ajouter foi à la rumeur publique, la pauvre jeune fille le but (1). Alors ce Sombreuil est innocent !... Oui, vraiment. — A présent remarquez avant tout combien de piques ensanglantées s’agitent, il cette nouvelle, avec bruit sur le pavé, et comme les hurlements du tigre célèbrent le jubilé pour un frère sauvé : le vieillard et sa fille sont pressés sur des poitrines couvertes de sang avec des larmes abondantes, et portés en triomphe chez eux aux cris de: Vive la nation! les bourreaux refusent môme de l’argent! Ne semble-t-il pas étrange ce caractère de leur part ! Ce fait très-significatif paraît certain, et est attesté par le témoignage royaliste en d’autres circonstances (2).
UNE TRILOGIE
Comme une ébauche historique aujourd’hui doit être ou être crue l’exposé d’une vérité ou d’un fait prouvé, sous peine de n'avoir pas plus de solidité qu’une toile d’araignée, et de n’avoir en un mot aucune existence, —
(1) Dulaure, Esquisses historiques tics priitvi/muj: événements île lu U évolution française, l. III, p. 205.
(2) Bertrand Molcvillc, Mémoires particuliers, t. Il, p. 213, etc.
UNE TRILOGIE
le lecteur préférera peut-être se servir des yeux de nombreux témoins oculaires, et voir de cette manière lui-même ce qu’il en était. Le brave Jourgniac, l’innocent abbé Sicard, le judicieux avocat Maton, se restreignant beaucoup, parleront chacun un moment. L’agonie de trente-huit heures de Jourgniac s’est répandue « au delà de cent éditions» ; quoique ce fût, au fond, un pauvre ouvrage, quelques parties ont été au-dessus de cent une, faute de mieux.
« Vers sept heures (le dimanche soir, à l’Abbaye, car » Jourgniac marche par date). — Nous vîmes entrer » deux hommes dont les mains ensanglantées étaient » armées de sabres ; ils étaient conduits par un guiche- » tier qui portait une torche, et qui leur indiquait le lit » de l’infortuné Iteding... Un de ces hommes fit unmou- » veinent pour l’enlever, mais ce malheureux l’arrêta, en » lui disant d’une voix mourante: — «Eh! monsieur, j’ai » assez souffert, je ne crains pas la mort; par grâce, » donnez-la-moi ici. » Ces paroles le rendirent immobile; » mais son camarade, en le regardant et en lui disant: » Allons donc ! ledécida. Il l’enleva, le mit sur ses épaules, » et fut le porter dans la rue où il reçut la mort. . .
» Nous nous regardions sans proférer une parole; nous » nous serrions les mains, nous nous embrassions. Im- » mobiles, dans un morne silence et les yeux fixés, nous » regardions le pavé de notre prison que la lune éclairait » dans l’intervalle de l’ombre formée par les triples bar- » reaux de nos fenêtres.
» Le lundi 3, à deux heures du matin. — On enfonça » à coups redoublés une des portes de la prison : nous » pensâmes d’abord que c’était celle du guichet qu’on » enfonçait pour venir nous massacrer dans nos charn-
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» bres ; mais nous fûmes un peu rassurés quand nous » entendîmes dire sur l’escalier que c’était celle d’un » 'cachot où quelques prisonniers s’étaient barricadés. Peu » après nous apprîmes qu’on avait égorgé tous ceux » qu’on y avait trouvés.
» A dix heures. — L’abbé l’Enfant, confesseur du roi, » et l’abbé de Ghapt-llastignac, parurent dans la tribune » de la chapelle qui nous servait de prison, et dans la- « quelle ils étaient entrés par une porte qui donnait sur » l’escalier. Ils nous annoncèrent que notre dernière » heure approchait, et nous invitèrent à nous recueillir » pour recevoir leur bénédiction. Un mouvement élec- » trique, qu’on ne peut définir, nous précipita tous à » genoux, et les mains jointes, nous la reçûmes... L’Age » de ces deux vieillards, leur position au-dessus de nous, » la mort planant sur nos tètes et nous environnant de » toutes parts, tout répandait sur cette cérémonie une » teinte auguste et lugubre ; elle nous rapprochait de la » Divinité ; elle nous rendait le courage; tout raisonnement » était suspendu, et le plus froid et le plus incrédule en j) reçut autant d’impression que le plus ardent et le plus » sensible. Une demi-heure après, ces deux prêtres furent » massacrés, et nous entendîmes leurs cris. «Ainsi s’exprime Jourgniac dans son agonie de l’Abbaye (1).
Mais à présent laissons parler Maton, qui, lui aussi, est, aux mêmes heures, martyr et témoin, dans la prison de la Force. Sa résurrection est certainement le meilleur, le plus tragique des pamphlets s’appuyant sur des documents.
(t) Jourgniac 8aint-Méard, Mon agonie (le trente-huit heures (tome XVIII de Y Histoire parlementaire de la Révolution française de MM. Bûchez et Roux).
UNE TRILOGIE. 43
« Vers les sept heures, dimanche soir, des prisonniers i) étaient fréquemment appelés, et ne reparaissaient plus. » Chacun de nous raisonnait dans son sens sur cette » singularité; mais nos idées se calmèrent, nous persua- » dant que le mémoire que j’avais soumis à l’assemblée » avait produit quelque effet.
a A une heure du matin, la grille qui donnait sur » notre quartier s’ouvrit de nouveau. Quatre hommes en » uniforme, ayant chacun un sabre et une torche allumée, » pénétrèrent dans notre corridor, précédés d’un guiche- » tier, et entrèrentdans une chambre à côté de la nôtre ; ils » y visitèrent une malle que nous entendions briser. Cela » lait, ils se retirèrent dans la galerie et mirent à la ques- » tion un nommé Cuissa, pour savoir où était Lamotte » (le veuf de la femme au collier). Lamotte, dirent- ils, » quelques mois auparavant, sous prétexte qu’il connaissait » un trésor, avait escroqué une somme de 300 livres de » l’un d’eux, l’ayant invité à dîner à ce sujet. Le malheu- » reux Cuissa, alors à leur disposition et qui perdit effec- » tivement la vie cette nuit-là, répondit en tremblant » qu’il se rappelait parfaitement le fait, mais qu’il ne » pouvait leur dire ce qu’était devenu Lamotte. Déter- » minés à le découvrir et à le confronter avec Cuissa, » ils procédèrent à des recherches minutieuses avec lui, » dans toutes les chambres, mais sans résultat, car on les » entendit s’écrier: — «Allons le chercher ies cadavres, » car, nom de Dieu ! il faut que nous sachions ce qu’il » est devenu. »
» Dans le même instant, j’entendis Louis Bardy, dit » l’abbé Bardy, qui fut amené et aussitôt massacré, ainsi » que je l’ai su. 11 avait été accusé d’avoir, de concert » avec sa concubine, cinq ou six ans auparavant, assassiné