‹ Histoire de la révolution françaiseChapitre 4 sur 52 · SEPT KM HR K · texte numérisé non relu

SEPT KM HR K

)> son propre frère, auditeur en la chambre des comptes » de Montpellier ; mais il avait eu le talent et l’adresse de » tromper ses juges et d’échapper à la condamnation.

» On peut s’imaginer quelle terreur ces mots : — « Allons » le chercher dans les cadavres», m’inspirèrent. Je ne » vis plus d’autre parti à prendre que de me résigner à » mourir. J’écrivis mes dernières volontés, les terminant » par la demande qu’elles fussent remises à leur adresse. » J’avais à peine quitté la plume, que vinrent deux autres » hommes en uniforme ; l’un d’eux, dont la manche rele- » vée sur l’épaule et le bras armé d’un sabre étaient eou- » verts de sang, dit qu’il était aussi fatigué qu’un maçon » qui aurait pétri le mortier depuis deux jours.

» Baudin de laChenaye fut appelé ; soixante ans de ver- » tus ne purent le sauver. Ils s’écrièrent: — «A l’Abbaye!» » Il franchit la fatale barrière, poussa une exclamation de » terreur à la vue des monceaux de cadavres, se couvrit les » yeux de ses mains, et expira sous d’innombrables bles- » sures. A chaque ouverture de la grille, je croyais en- » tendre prononcer mon nom et voir Rossignol entrer.

» Je rejette ma robe de chambre et ma casquette ; je » m’affuble d’une grosse chemise sale et d’un habit dé- » chiré, sans gilet, et d’un vieux chapeau rond ; lesquels » objets j’avais envoyé chercher quelques jours aupara- » vant, dans la crainte de ce qui arrivait.

» Les chambres du corridor avaient été toutes vidées, » excepté la nôtre ; nous étions quatre en tout, qu’on » semblait avoir oubliés : nous adressions nos prières en » commun à l’Éternel, pour qu’il nous retirât du péril.

» Baptiste le guichetier vint lui-mème nous visiter. Je » lui pris la main, je le conjurai de nous sauver; je lui » promis cent louis s’il me conduisait chez moi. Un bruit

UN K TRILOGIE

» partant des guichets le lit s’en retourner au plus vite.

» C’était le bruit de douze à quatorze hommes armés «jusqu’aux dents. Comme nous réfléchissions s’il n’y » aurait pas moyen d’échapper, nous regardâmes auxcroi- » sées. — «En haut ! dirent-ils, qu’il n’en reste pas un !» » Je lirai mon canif, je songeai si je ne m’en frapperais » pas ; mais je réfléchis que la lame était trop courte, » et aussi pensai-je à la religion.

» A la fin, cependant, entre sept et huit heures du matin , «'entrèrent deux hommes armés de bûches et de sabres. » Mon camarade Gérard parla à voix basse àl’un d’eux avec » chaleur et à part. Pendant leur colloque je cherchais » partout des souliers, pour quitter les pantoufles du » palais que je portais, mais je ne pus en trouver. C011- » stant, surnommé le Sauvage, Gérard et un troisième » dont le nom m’échappe, étaient libres de tout leur corps ; » quant à moi, quatre sabres étaient croisés sur ma » poitrine, tandis que nous descendions. Je fus porté à » leur barre, devant un personnage en écharpe tricolore, » qui siégeait là comme juge. Il était boiteux, de haute » taille et mince. Il me reconnut dans la rue et me parla » sept mois plus tard, ün m’a assuré qu’il était fils d’un » ancien procureur, nommé Chepy. En traversant la » cour appelée des nourrices , je vis Manuel haranguant, » en écharpe tricolore.» Le jugement eut pour résultat, ainsi qu’on le voit, un acquittement et une résurrection (I ).

Le pauvre Sicard du violon de l’Abbaye dira peu de choses ; ce sera la vérité, quoique dite avec timidité : « Vers » les trois heures du matin, quand il n’y eut plus per- » sonne à égorger, les meurtriers se ressouvinrent qu’il

(IJ Maton de la Varenne, Ma résurrection (Hist. parlent, de ta Rérolulioti française, t. XVIII, p. 135-156).

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)> y avait quelques prisonniers au violon ; ils vinrent » frapper à la petite porte qui donnait sur la cour... Je a frappai doucement à la porte qui communiquait à la » salle du comité, et en frappant je tremblais d’être en- » tendu par les massacreurs qui menaçaient d’enfoncer » l’autre porte. Les commissaires nous répondirent bru- » talement qu’ils n’avaient point de clef... Nous étions » trois dans cette affreuse prison. Mes deux camarades » crurent apercevoir, au-dessus de notre tête, un plan- » cher qui nous offrait un moyen de salut. Mais ce plan- » cher était très-haut. Un seul pouvait y atteindre en » montant sur les épaules des deux autres. L’un d’eux » m’adressa ces paroles : — « Un seul do nous peut se » sauver là-haut ; vous êtes sur la terre plus utile que nous, » il faut que ce soit vous. Nous allons de nos deux corps » vous former une échelle. » Ils s’élevèrent l’un sur l’au- » tre. — « Non, dis-je à ces généreuses victimes, je ne » profiterai pas d’un avantage que vous ne partageriez » pas... » Il fallut céder à leurs pressantes sollicitations » et consentir à leur devoir la vie, sans pouvoir contri- » buer à sauver la leur. Je me jetai au cou de ces deux » libérateurs ; jamais il n’y eut de scène plus tou- » chante... Je monte donc sur les épaules du premier, » puis sur celles du second, et enfin sur le plancher, en » adressant à mes deux camarades l’expression d’une » à me oppressée de douleur, d’affection et de reconnais- » sance (1). »

Quant aux deux généreux compagnons, nous nous réjouissons de savoir qu’ils ne périrent pas. Mais il est l’heure que Jourgniac Saint-Méard dise ses derniers mots et ter-

(1) L’abbé Sicard, Relation adressée à un de ses amis ( Hist , parlem,, t. X VIII, p. 98-103).

UNE TRILOGIE. A7

mine cette singulière trilogie. La nuit a fait place au jour, et le jour à la nuit. Jourgniac, harassé, s était assoupi, il eut un rêve agréable; il fut également forcé de faire connaissance avec un des magistrats volontaires ; il conversa avec lui dans l’idiome de son pays, le provençal. Le mardi, vers une heure du matin, son agonie arrive à sa crise.

« A la lueur des torches, j’aperçus le terrible tribunal a qui allait me donner ou la vie ou la mort. Le président, » en habit gris, un sabre à son côté, était appuyé debout » contre une table, sur laquelle on voyait des papiers, » une écritoire, des pipes et quelques bouteilles. Cette » table était entourée par dix personnes, assises ou dc- » bout, dont deux étaient en veste et en tablier ; d’autres » dormaient étendues sur des bancs. Deux hommes en » chemises teintes de sang, le sabre à la main, gardaient » la porte du guichet; un vieux guichetier avait la main j) sur les verrous. En présence du président, trois hom- » mes tenaient un prisonnier qui paraissait âgé de soixante » ans. (C’était le vieux maréchal de Maillé des Tuileries et » du \ 0 août.) On me plaça dans un coin du guichet ; mes » gardiens croisèrent leurs sabres sur ma poitrine, et m’a- » vertirent que, si je faisais le moindre mouvement pour » m’évader, ils me poignarderaient. Je cherchais des » yeux mon Provençal, lorsque je vis deux gardes natio- » naux présenter au président une réclamation delà see- » tion de la Croix-Rouge en faveur du prisonnier qui » était vis-à-vis de lui (1). Il leur dit que ces demandes » étaient inutiles pour les traîtres. Alors le prisonnier

(I) Un d’eux était ivre, et les propos qu'il tint ont peut-être causé la mort de M. de Maillé, qui avait été blessé au château des Tuileries, le tû août, (Note île Jourgniac,).

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» s’écria : « C’est affreux, votre jugement est un assas- » sinat. » Le président lui répondit : — «J’en ai les mains » lavées; conduisez M. Maillé... » Ces mots prononcés, » on le poussa dans la rue, où je le vis massacrer par » l’ouverture de la porte du guichet.

» Le président s’assit pour écrire, et après qu’il eut ap- » paremment enregistré le nom du malheureux qu’on » expédiait, j’entendis dire : A un autre.

» Aussitôt je fus traîné devant cet expéditif et sanglant » tribunal, en présence duquel la meilleure protection » était de n’en point avoir, et où toutes les ressources de » l’esprit étaient nulles, si elles n’étaient pas fondées sur )> la vérité. Deux de mes gardes me tenaient chacun une » main, et le troisième par le collet de mon habit.

» Le président , m’ adressant la parole. — Votre nom, » votre profession?

» Un des jupes. — Le moindre mensonge vous perd.

» — On me nomme Jourgniac Saint-Méard; j’ai servi » vingt-cinq ans en qualité d’officier, et je comparais » à votre tribunal avec l’assurance d’un homme qui n’a » rien à se reprocher, qui, par conséquent, ne men- » tira pas.

» J je président. — C’est ce que nous allons voir. . . Savez- » vous quels sont les motifs de votre arrestation ?

» — Oui, monsieur le président, et je peux croire, » d’après la fausseté des dénonciations faites contre moi, » que le comité de surveillance de la commune ne m’au- » rait pas fait emprisonner, sans les précautions que le » salut du peuple lui commandait de prendre. On m’ac- » cuse d’être rédacteur du journal antifeuillant intitulé: » l)e la cour et de la ville. La vérité est que cela n’est »pas...»

l'NE TRILOGIE.

Mai. s n'allons pas plus loin. La preuve de cette fausseté, et en général la défense, bien qu’elle ait eu un résultat excellent comme défense, n’est pas intéressante à lire. Elle est longue, ce serait perdre du temps que de la rapporter. Elle n’alla pas jusqu’au mensonge, mais elle y tendit un peu. Nous supposerons qu’il a réussi au delà de toute espérance dans ses preuves et ses réfutations, et qu’il échappa à la catastrophe presque à deux pas.

« — Maisentin, dit l’un des juges, il n’y a point de fumée » sans feu. Il faut dire pourquoi on vous accuse de cela. —

» C'est ce que j’allais faire. » Alors Jourgniac le fait avec plus de succès.

« — On m’accuse, continue-t-il, d’avoir été sur les fron- » tières, d’y avoir fait des recrues, de les avoir conduites » aux émigrés...

» 11 s’éleva un murmure général, qui ne me décon- » certa pas, et je dis en haussant la voix :

» — Eh ! messieurs, messieurs, j’ai la parole, je prie » monsieur le président de vouloir bien me la maintenir ;

» jamais elle ne m’a été plus nécessaire.

» Presque tous les juges, en riant: — C’est juste, c’est » juste. Silence! »

On était occupé à examiner les preuves écrites qu’il avait produites, « lorsque, dit-il, nous filmes interrompus » par l’arrivée d’un prisonnier qui prit ma place devant » le président. Ceux qui le tenaient dirent que c’était » encore un prêtre qu’on avait déniché dans la chapelle.

)> Après un court interrogatoire, il fut envoyé à la Force.

» Il jeta son bréviaire sur la table, et fut entraîné hors du » guichet, où il fut massacré. Cette expédition faite, je » reparus devant le tribunal...

» — Vous nous dites toujours, s’écria un des juges d’un

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)> air impatient, que vous n’êtes pas ça ni ça : qu’êtes- » vous donc ?

» — J’étais franc royaliste.

» Il s’éleva un murmure général qui fut miraculeuse- » ment apaisé par le juge, qui avait l’airde s’intéresser à « moi, qui dit mot pour mot...

» — Ce n’est pas pour juger les opinions que nous » sommes ici , c’est pour en juger les résultats.

» Les génies de Rousseau et de Voltaire réunis, en » plaidant une cause, auraient-ils pu mieux dire?A peine » ces précieux mots furent-ils prononcés que je m’écriai :

» — Oui, messieurs, j’ai été franc royaliste, mais je » n’ai jamais été payé pour l’être. J’étais royaliste, parce » que je croyais qu’un gouvernement monarchique con- » venait à ma patrie, parce que j’aimais le roi pour lui et » franchement. J’ai conservé ce sentiment dans mon » cœur jusqu’au 10 août...

» Je peux assurer que pas un soldat du régiment d’in- « fanterie du roi, dans lequel j’ai servi vingt-cinq ans, » n’a eu à se plaindre de moi; je peux même me glorifier » d’être un des officiers qu’ils ont le plus chéris. La der- » nière preuve qu’ils m’en ont’ donnée n’est pas équivo- » que, puisque deux jours avant l’affaire de Nancy, » moment où leur méfiance contre les officiers était à son » comble, ils me nommèrent leur général, et m’obligèrent » de commander l’armée qui se porta à Lunéville pour » délivrer trente cavaliers du régiment de Mestre-de- » camp, que les carabiniers avaient faits prisonniers, et » pour leur enlever le général Malseigne. »

Par la plus grande des chances, un individu présent put affirmer ces faits avec des témoignages indubitables.

« Le président, cette question une fois décidée, se dé-

LA CIRCULAIRE

» couvrit et dit : — Je ne vois rien de suspect chez cet » homme, je suis pour la mise en liberté. Est-ce votre » opinion?» Ce à quoi tous les juges répondirent: — « Oui, oui, c’est juste. »

Alors des vivat éclatèrent du dedans et du dehors; escorté de trois hommes et au milieu des hourras et des embrassements, -Jourgniac échappa ainsi à un jugement par j ury et aux dents de la mort (1 ) . Maton et Sicard avaient également échappé, le premier par défaut de preuves, et le second par évasion, grâce aux bons offices du brave horloger Monnot. Ils s’embrassèrent en pleurant ; cela devait être.

Ainsi ces trois hommes, étonnante trilogie ou triple soliloque, expriment simultanément, à travers les heures épouvantables de la nuit, leurs sombres pensées ; elles résonnent distinctement à nos oreilles ! Ces trois hommes, on les entend ; mais les mille quatre-vingt-neuf autres, dont deux cents prêtres, qui, eux aussi, ont leurs sombres pensées, on ne les entend pas, frappés à jamais de mort. Vous ne distinguez seulement que la voix du président Chepy, et de l’homme en gris.

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Mais les autorités constituées, pendant ce temps ? L’Assemblée législative, les six ministres, l’hôtel de ville, Santerre avec la garde nationale? — Il est vraimentcurLeux

(1) Mon agonie (Mil. parlent., t. XVIII, p. 128).

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de penser ce qu’est la \ille. Les vingt-trois théâtres étaient ouverts chaque soir pendant que ces merveilles se passaient ; pendant que des bras massacraient, d’autres jouaient tranquillement sur des instruments à cordes ; au moment même où l’abbé Sicard grimpait sur sa seconde paire d’épaules trois hommes de hauteur , cinq cent mille êtres humains reposaient horizontalement, comme si de rien n’était.

Pour cette pauvre Législative, le sceptre lui était échappé des mains. Elle envoyait députation sur députation dans les prisons, dans ces cours de justice des rues, et le pauvre M. Dussaulx les haranguait, mais sans produire une conviction quelconque ; à la fin, le tribunal de la rue s’interposait, non sans menaces ; alors il devait cesser et se retirer. C’est ce pauvre M. Dussaulx qui débita, ou plutôt qui chanta (bien que d’une voix fêlée) la prise de la Bastille , il y a longtemps, et à notre grande satisfaction. Il avait pour habitude de s’annoncer comme traducteur de Juvénal, ce qu’il faisait en toute circonstance. «Braves citoyens, vous voyez devant vous un homme qui aime son pays, qui est le traducteur de Juvénal », disait-il d’abord. — «Juvénal, interrompt le sans-culottisme ; qu’est, ce diable de Juvénal ? un de vos sacrés aristocrates ? A la lanterne î » I)’un orateur de cette espèce on ne devait pas s’attendre qu’il convaincrait. La Législative eut beaucoup de peine à sauver un de ses membres, ou de ses anciens membres, ledéputé J ou un eau, qui eut la chanccd’.être incarcéré pour de légers méfaits parlementaires. Quant au pauvre vieux Dussaulx et compagnie, il retourna à la salle de manège, en cjisant « qu’il faisait noir, qu’on ne pouvait pas bien remarquer ce qu’on faisait (1). »

(I) Moniteur, séance «lu 2 septembre 1792.

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Roland écrit des messages empreints d'indignation, an nom de l’ordre, de l’humanité et de la loi, mais il n’a aucun pouvoir à sa disposition. La force nationale deSanterre se forme péniblement, bien qu'il fasse des réquisitions, qui sont de nouveau dispersées. N’avons-nous pas vu, par les yeux de l’avocat Maton, des hommes en uniforme avec leurs manches couvertes de sang, relevées jusqu’aux épaules? Pétion va, en ceinture tricolore, parler le langage austère de la loi. Les assassins se taisent quand il est là, mais a-t-il tourné le dos, ils recommencent. Nous voyons aussi Manuel, toujours par les yeux de Maton, haranguant tout doucement dans la cour appelée la cour des nourrices. D’un autre côté, le cruel Billaud, aussi en ceinture , avec ce petit habit couleur peau et sa perruque noire qu’on avait l’habitude de lui voir (4), prononce clairement, au milieu des cadavres, à l’Abbaye, une harangue courte, mais à jamais mémorable, rapportée de diverses manières, cependant toujours tendant à cette fin : « Braves citoyens, vous travaillez à extirper les ennemis de la liberté, vous êtes à votre poste. Une commune reconnaissante et le pays voudraient pouvoir vous récompenser d’une manière juste, mais on ne le peut pas, vous savez que les fonds manquent; quiconque aura travaillé dans une prison recevra un louis de récompense payable à notre caisse. Poursuivez votre ouvrage (2). » Les autorités constituées depuis hier, suivant chacune différents chemins, il n’y a, à proprement parler, pas d’autorité constituée ; chaque homme est son propre maître, et les autres ne sont, que des subalternes, ennemis, alliés, ou neutres armés, sans maître au-dessus d’eux.

(1) Méhée fils {Hist. parlent., t. XVIlI,p. 189).

(2) Monlgaillard, t. III, p. 191.

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«Oinfamie éternelle!» s’écrie Montgaillard, « que Paris se contente de contempler avec stupeur pendant quatre jours, et cela sans intervenir ! » Il était à souhaiter, vraiment, que Paris intervînt, cependant il n’était pas étonnant qu’il regardât tout alors avec stupeur. Paris éprouve une panique mortelle, l’ennemi et les gibets sont à sa porte. Quiconque dans Paris a le cœur d’affronter la mort, trouve qu’il est plus urgent de combattre les Prussiens que de lutter contre les assassins des aristocrates. L’horreur pleine d’indignation, comme, celle que ressent Roland, doit subsister ; obscures ordonnances, préméditations ou non, ainsi que cela se rencontre dans Marat, et dans le comité du salut public, doivent aussi exister. BlAme sans vigueur, approbation sans énergie, et soumission à la nécessité et au destin, tel est le fond des caractères en général. Les enfants des ténèbres, «deux cents ou environ» , sortent de leurs sombres demeures avec la résolution de remplir leurs travaux. Excités par la fièvre ardente du patriotisme et la folie de la terreur, — poussés aussi par l’appftt du lucre et du louis d’or dégagé? 11 n’y a pas là de lucre; caries montres d’or, les bagues, l’argent des massacrés, sont apportés scrupuleusement à l’hôtel de ville par des assassins qui manquent de tout (sans indispensable), qui ensuite demandent leurs 20 shillings de gage (25 francs) ; et Sergent plaçant une agate fine, agate non commune, à son doigt (oubliant tout à fait d’en rendre compte), devient Sergent-yfÿ«te. Mais le caractère, ainsi que nous le disons, est une molle soumission sans énergie. Quand la part frénétique ou pathétique de l’ouvrage est terminée, faute de matériaux, les fils de la nuit se livrent alors seulement au lucre ouvertement; ils commencent par enlever de force les montres, les

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bourses, les colliers des dames pour équiper les volontaires , en plein jour dans les rues ; — les dispositions, de molles qu elles étaient, deviennent véhémentes, le commissaire lève son bâton officiel et frappe de tout cœur (ainsi qu’un bouvier sur le troupeau), et fait rentrer le tout dans l’ancien droit chemin. Le garde-meuble même fut secrètement pillé le 17 du mois, à la profonde horreur de Roland, qui se remue de nouveau. Il est, dit Siéyès, le veto des coquins (1).

Tel est le massacre de septembre, autrement appelé « la sévère justice du peuple » . Tels sont les septembriseurs, nom de quelque considération et d'éclat, mais éclat d’une sorte de feu infernal, bien différent de celui de nos héros de la Bastille, qui brillait, comme un astre radieux du ciel. En quelle phase de travaux nous sommes-nous avancés depuis 1 Le chiffre des massacrés est, d’après l’histoire, en imagination, de deux à troismille, et même au-dessus de six mille, car Peltier (en vision) a vu massacrer les nombreux malades de la maison des fous de Ricêtre par la mitraille ; finalement ils sont « douze mille» et quelques centaines — pas davantage (2). Dans les chiffres mathématiques et les listes fournies par l’exact avocat Maton, le nombre, y compris les deux cents prêtres, trois personnes inconnues et un chef tué aux Bernardins, est, comme on l’a supposé, de mille quatre-vingt-neuf, — pas moins que cela.

Mille quatre-vingt-neuf sont morts ; deux cent soixante cadavres en monceau sur le pont au Change, au milieu desquels Robespierre observait presque en pleurant qu’on

(1) Helen Maria Williams, t. III, p. 27.

(2) H ist. parlem., t. XVII, p. 421-22.

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prétendait qu’il n’y avait qu’une victime innocente (1). Une? pas deux, ô toi incorruptible? S’il en est ainsi, la sans-culotte Thémis doit être heureuse, car elle a été expéditive. Dans les tristes registres de l’hôtel de ville, qu’on a conservés jusqu’à ce jour, on lit, avec une sorte de soulèvement de cœur, des avertissements et des enregistrements inusités pour des registres d’hôtel de ville : « Aux ouvriers chargés de maintenir la pureté de l’air dans les prisons, et aux personnes qui doivent surveiller ces opérations dangereuses », tant ; — dans divers item, près de 700 livres sterling (17 500 fr.). «Aux charretiers des cimetières de Clamart, Montrouge et Vaugirard», tant par jour, tant par transport ; il y a aussi une entrée ; aussi tant de francs et de sous « pour la chaux nécessaire (2) ! » Les voitures circulent dans les rues, remplies de cadavres nus, entassés pêle-mêle , les membres posés en tout sens. Vois-tu cette main glacée qui s’élève à travers ce monceau de cadavres, avec sa pâleur livide, et son froid engourdissement, la paume ouverte tendue vers le ciel, comme si elle prononçait une plainte de De profundis : Aie pitié des enfants des hommes î — Mercier a vu cela en descendant la rue Saint-Jacques, en venant de Montrouge, le lendemain des massacres; ce n’était pas une main, mais un pied, ce qu’il dit être encore plus significatif, on ne comprend pas pourquoi. Était-ce comme le pied d’une des victimes montrant le ciel? Se précipitant, comme un plongeur furieux, plein de mécontentement et de désespoir, dans les profondeurs de l’anéantissement ? « J’ai vu ce pied, dit Mercier, je le reconnaîtrai au jour du

(1) Moniteur du 6 novembre, séance du 5 novembre 1793. •

(2) Etat des sommes payées parla commune de Paris (Niât, parlent., t. XVIII, p. 231).

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)> jugement, quand l’Éternel, assis en souverain sur ses » foudres, jugera les rois et les septembriseurs (1). » Cette exclamation d’horreur indéfinissable qui s’élève autour de cette scène, non-seulement du côté des aristocrates français et des modérés, mais dans toute l’Europe, et qui s’est prolongée jusqu’à nos jours, était des plus naturelles et des plus justes. La chose est irrévocable; chose à comprendre parmi d’autres qui figurent très-tristement dans nos annales terrestres, qui cependant n’en sera pas effacée ; car l’homme, comme on l’a observé, a le transcendantalisme en lui, se tenant, ainsi qu’il le fait, pauvre créature, toujours dans le confluent de l’infini, «mystère à lui-même et aux autres, au centre de deux éternités, de trois immensités, — dans l’intersection de la lumière primitive et de l’obscurité éternelle ! — Quand il a été réduit, surtout avec des esprits véhéments, à un état de désespoir, de misérables choses ont été faites. Aux Vêpres siciliennes, huit mille personnes tuées en deux heures, c’est un fait connu. Les rois eux-mêmes, non en état de désespoir, mais de difficultés seulement, ont fait égorger pendant des années et des jours (de Thou dit même pendant sept ans) dans l’affaire de la Saint-Barthélemy; et alors, dans le bon moment , également un dimanche d’automne, cette cloche (de même métal, dit-on) de Saint- Germain l’Auxerrois carillonnait — avec résultat (2). Ainsi les mêmes pierres noires de ces prisons de Paris ont été des prisons à massacres avant aujourd’hui, — des hommes massacrant leurs concitoyens, les Bourguignons exterminant les Armagnacs qu’ils avaient soudainement empri-

(1) Mercier, Nouveau Paris, I. VI, p. 2t.

(2) Du 0 au 13 septembre 1572. (Dulaurc, Histoire de Paris, t. III,

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sonnés ; — alors , comme maintenant, ils formèrent des monceaux de cadavres, et dans les rues, comme aujourd'hui, coulait le sang. Le maire Potion du temps tenait le langage sérieux de la loi, et les assassins lui répondaient, en vieux français: Maugré bien, sire. Sire, malédiction divine sur votre « justice », votre «pitié» et votre «droit». Maudit de Dieu celui qui aura commisération de ces traîtres et faux Armagnacs, Anglais; ce sont des chiens ; ils nous ont ravagés, ils ont souillé le royaume de France, et l’ont vendu à l’Anglais. — Ainsi on porte le carnage de tous côtés au chiffre de quinze cent dix-lmit, parmi lesquels sont quatre évêques, trompeurs et coupables conseillers, et deux présidents de parlement. Bien que le monde où nous habitons ne soit pas celui de Satan, il y a toujours sa place (sous terre, proprement dit), et en tout temps il y monte. L’espèce humaine peut très-bien pousser des cris et des anathèmes autant que possible. H y a des actions tellement fortes, qu’il n’y a pas d’exclamations assez puissantes pour elles. Jetez des cris; eux, ils ont agi.

Ce cri quisc fait entendre dans cette France, dans cette Législative, à l’hôtel de ville de Paris, il y a dix hommes qui ne le poussent pas. Une circulaire du comité du salut public est répandue au dehors; elle est en date du 3 septembre 1792; elle est envoyée dans toutes les mairies, papier d’Etat trop remarquable pour ne pas être mentionné: « Une partie des féroces conspirateurs dé- » tenus dans les prisons, y est-il dit, ont été exécutés par » le peuple, et nous ne devons pas* douter que toute la » nation, courant à la ruine par une telle série sans fin » de trahisons, ne se hâte d’adopter ces moyens de salut » public, et que tous les Français ne s’écrient comme les

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i) citoyens de Paris: Nous allons combattre l’ennemi et » nous ne laisserons pas des brigands derrière nous, pour » égorger nos femmes et nos enfants (1). » Au bas de cette circulaire se trouvent parfaitement lisibles les signatures de Panis, Sergent, Marat Y ami du peuple, et sept autres, se lançant ainsi par une étrange voie dans la mémoire de la postérité. Nous remarquons cependant que leur circulaire leur fit du tort. Les mairies n’en firent aucun usage, et môme les sans-culottes exaltés la mirent très-peu en pratique ; ils beuglèrent, hurlèrent, mais ne mordirentpas. A Reims, il y eut à peu près huit personnes de tuées et deux plus tard furent pendues ; à Lyon et dans quelques autres endroits, on fit des essais, mais presque toujours sans résultat, le tout étant tranquillement apaisé.

Rien moins chanceux furent les prisonniers d’Orléans et l'excellent duc de la Rochefoucauld. Voyageant à grande journée avec sa mère et sa femme vers les eaux de Forges ou autre contrée plus calme, il fut arrêté à Gisors, promené à travers les rues au milieu d’une foule effervescente et frappé à mort par un pavé lancé à travers la glace de la voiture. 11 fut tué, ayant d’abord été libéral, et ensuite aristocrate protecteur des prêtres, ayant suspendu le vertueux Pétion. Ce qu’il y avait de plus malheureux, c’est que son libéralisme s’était refroidi et l’avait rendu détestableau patriotisme. Il meurt regretté de l’Europe, son sang mouillant les joues de sa vieille mère âgée de quatre-vingttreize ans.

Quant aux prisonniers d’Orléans, ce sont des criminels d’État, les ministres royalistes Delessart, Montmorin, envoyés devant cette haute cour, et qui paraissent devoir

(1) Hist. parlent., t. XVII, p. 433.

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être transférés devant notre nouvelle cour des dix-sept, qui marche plus vite. En conséquence, le chaleureux Fournier de la Martinique, Fournier /’ Américain, est parti, chargé de mission par l’autorité constituée, avec des gardes nationaux sûrs et le Polonais Lazowski, munis de très-peu d’argent de route, à travers de mauvais quartiers, des difficultés et des périls: les autorités devaient marcher dans ce temps-là. — On emmena donc en triomphe les cinquante ou cinquante-trois prisonniers d’Orléans vers Paris, où siégeait une cour plus prompte, celle des dixsept (1). Mais voici qu’à Paris, dans les entrefaites, un tribunal encore plus prompt que celui de septembre s’était constitué de sa propre autorité. Vous n’entrerez pas dans Paris, ou il vous jugera. — Que fait le chaleureux Fournier? C’était son devoir comme commissaire volontaire, s’il avait été doué d’un caractère parfait, de sauver la vie à ces hommes quoique aristocrates, aux dépens de la sienne propre, tout étant sans-culotte, jusqu’à ce qu’une cour constituée en eût disposé ; mais c’était un commissaire ifnparfait, un des plus imparfaits, peut-être.

Lechaleureux Fournier, recevant des ordres tantôtd’unc autorité, tantôt d’une autre, est dans l’embarras par la multiplicité de ces ordres; mais, finalement, il se dirige vers Versailles. Ses prisonniers étaient dans des tombereaux ou des voitures ouvertes, lui et les gardes à cheval tout autour. Au dernier village, le digne maire de Versailles vint à sa rencontre, tourmenté de cette arrivée, et ferma les barrières quand ils furent entrés. C'est le dimanche 9 du mois. Eu entrant dans l’avenue de Ver-

(I) UUt. pur/ein., I. XVII, |>. 434.

LA CIHULAIRK.

(il

sailles , la ville semble s’êtrc entièrement dépeuplée. Quelles multitudes agitées et nombreuses sous ce soleil, sous cette sombre verdure de septembre! les quatre avenues fourmillent et bourdonnent ! nos tombereaux roulent péniblement à travers cette mer vivante, les gardes et Fournier se frayant un chemin avec plus de difficulté que jamais. Le maire pérore, employant les gestes les plus expressifs au milieu d’un murmure inarticulé, qui augmente de plus en plus, non sans quelques glapissements de côté et d’autre. — Qu’il plaise à Dieu que nous sortions de cette passe étroite, que l’air et la dispersion calment la chaleur qui semble ici devoir être brûlante !

Mais si l’avenue large est trop étroite, que sera donc la rue de la Surintendance ? Au coin de cette rue, le glapissement devient un hurlement continuel, des figures sauvages se montrent sur les timons des tombereaux, première écume d’une marée toujours montante. Le maire parle, pousse, à demi désespéré ; il est poussé, enlevé par le peuple ; la marée furieuse pénètre avec force. Au milieu d’un bruit terrible et d’un hurlement de loups sauvages, les prisonniers tombent massacrés — tous, excepté onze, qui s’échappèrent dans deux maisons où ils trouvèrent de la co’mmisération. Les prisons et les autres prisonniers furent sauvés avec difficulté. Les dépouilles servent à des feux de joie ; les cadavres sont jetés en monceaux dans les fossés le lendemain matin (1). Toute la France, excepté les dix citoyens auteurs de la circulaire, murmure et enrage, rugit confusément; toute l’Europe est en branle.

(I j Pièces officielles relatives au massacre des prisonniers à Versailles [Uist. parlent., i. XVIII, p. 23G-249).

GARLYLE. III, — 4

SEPTEMBRE

Mais si Danton n’a pas jeté de cris, quoique ministre de la justice, il avait plus à faire. Le charnu Danton est sur la brèche comme auteur de l’assaut des cités et des nations, au milieu du balayage du canon du 10 août, du cliquetis des chaînes et des gibets prussiens, des coups de sabre de septembre; la destruction est autour de lui, ainsi que la chute du monde ; ministre de la justice, c’est son nom, mais Titan d’un espoir sans ressource et enfant perdu de la révolution, c'est sa qualité, — et l’homme agit en conséquence. « Nous devons effrayer nos ennemis ! » La frayeur profonde n’est-elle pas parmi eux, naturellement ? En avant, toi, le Titan égaré, Y enfant perdu ; tu dois oser, et toujours oser, et oser jusqu’à la fin : on ne t’a laissé que cela ! «Que mon nom soit flétri /» que suis-je? La cause seule est grande, elle vivra et ne périra pas. — Ainsi, par-dessus tout, c’est un avaleur de formules, avec un gosier plus large encore que celui de Mirabeau, ce Danton, le Mirabeau du sans-culottisme. On ne dit pas que ce ministre ait agi dans les jours de septembre avec le strict Roland ; ses occupations devaient être ailleurs, — 'avec Brunswick et l’hôtel de ville. Questionné à deux fois différentes par un personnage officiel au sujet des prisonniers d’Orléans et des risques qu’ils couraient, il répondit d’une voix sombre : « Ces hommes ne sont-ils pas coupables?» — Dressé, alors il répliqua d’une voix terrible (1) : « Six mille victimes immolées dans les prisons, c’est horrible, .si vous voulez ; mais Brunswick est à un jour de marche de nous, et il y a vingt-cinq millions de sujets à sauver du massacre. Des personnes ont des tâches à remplir, — plus effrayantes

V 1 ) Biographie des ministres, p, 97.

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