‹ Histoire de la révolution françaiseChapitre 32 sur 52 · LES VINGT-DEUX · texte numérisé non relu

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le tribunal révolutionnaire est tout à fait «enchaîné par les formalités légales » ; qu’un jury patriote doit avoir « le droit de couper court, de terminer les débats , lorsqu’il se sent convaincu ». Cette proposition de couper court, si riche en conséquences, passe promptement à l’état de décret.

En conséquence, à dix heures, dans la soirée du 30 octobre, les vingt-deux, rappelés une fois de plus, reçoivent cette information, que le jury, se sentant convaincu, a coupé court, et rendu son verdict ; les accusés sont déclarés coupables, et la sentence est pour tous, sans en excepter un seul, la mort et la confiscation de leurs biens.

Des cris s’élèvent parmi nos pauvres Girondins, et un tumulte que les gendarmes seuls peuvent réprimer. Valazé se poignarde, et tombe mort sur le coup. Le surplus, au milieu des clameurs et de la confusion, est reconduit à la Conciergerie. La Source s’écrie : «Je meurs le jour où le peuple a perdu la raison ; vous mourrez à votre tour, quand il la recouvrera (i). » Point de secours 1 Cédant à la violence, les condamnés entonnent l’hymne de la Marseillaise ; ils s’en retournent en chantant à leur prison.

Riouffe, qui fut leur compagnon de captivité pendant ces derniers jours, s’est plu à rapporter comment ils sont morts. Suivant nos idées, ce n’est point une mort édifiante : gai et satirique pot-pourri de Ducos, scènes de tragédie dans lesquelles ils font dialoguer Barrère et Robespierre avec Satan ; veille de la mort passée en « chants » et «en saillies de gaieté», avec «des discours sur le bon-

(1) C’est presque la réponse de Phocion à Déraosthène : « Les Athéniens te feront mourir. — Oui, s'ils perdent la raison ; c’est toi qui mourras s’ils la gardent. »

heur des peuples » , toutes ces choses et celles qui leur ressemblent, nous devons les prendre pour ce qu’elles valent. Ainsi se passe le dernier souper des Girondins. Valazé, la poitrine couverte de sang, dort dans les bras de la mort, il n’entend pas les chants. Vergniaud a sa dose de poison, mais il n’en a pas assez pour ses amis, il n’en a juste que pour lui ; c’est pourquoi il le rejette bien loin ; il préside à ce dernier souper des Girondins avec des éclats éblouissants d’éloquence accompagnés de chants et d’allégresse. La pauvre volonté humaine lutte pour s’affirmer d’une manière ou de l’autre (1).

Mais le lendemain matin, tout Paris est dans les rues; jamais on ne vit une telle foule. Les chariots de la mort,

- le cadavre froid de Valazé étendu au milieu des vingt et un encore vivants, roulent le long des rues. Tête nue, les mains liées, en manches de chemise, l’habit jeté négligemment autour du cou, ainsi sont traités les éloquents de France ; on pousse des murmures contre eux et des huées. Aux cris de Vive la république ! quelques-uns d’entre eux répondent par le même cri de Vive la république ! D’autres, comme Brissot, sont plongés dans le mutisme. Au pied de l’échafaud, ils font encore entendre, avec des variations appropriées au moment, l’hymne de la Marseillaise. Représentez-vous bien cette scène de musique. Ceux qui vivent encore continuent à chanter; le chœur s’affaiblit rapidement : le couperet de Samson est rapide, une tête par minute, à peu près. Le chœur s’affaiblit, le chœur a cessé. — Adieu pour toujours, Girondins. Fauchet Te-Deum est devenu silencieux ; la tête sans vie de Valazé est tranchée; la faux de la guillotine a moissonné

(I) Rioufr.-, Mémoires. mrks prisons (Paris, 1S23', p. 'iS-Ti').

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tous les Girondins. « L’éloquence, la jeunesse, la beauté et la bravoure 1 » s’écrie Riouffe. O mort 1 quelle fête dans tes salles ténébreuses 1 Hélas 1 dans la région éloignée de Bordeaux, les Girondins ne seront pas mieux traités* Dans les caves de Saint-Emilion, dans les greniers, dans les celliers, les mois coulent péniblement pour eux; leurs vêtements sont en lambeaux, leur bourse vide, novembre et l’hiver arrivent ; avec Tallion et sa guillotine tout espoir est aujourd’hui perdu. Le danger approche de plus en plus, les difficultés grandissent , ils décident de se séparer. Les adieux furent touchants. Le grand Barbaroux, le plus enjoué des braves, s’arrête pour serrer dans ses bras son Louvet. « En quelque lieu que tu rencontres ma mère, lui crie-t-il, » tâche de remplacer son fils auprès d’elle. — Je n’aurai » point de ressource que je ne partage avec ta femme, si «jamais la chance me conduit auprès d’elle (1). »

Louvet partit avec Guadet* Salles et Valadi ; Barbaroux avec Buzot et Pétion. Valadi se dirigea bientôt vers le Midi, en faisant route tout seul. Les deux amis et LouVet passèrent une misérable journée et une affreuse nuit, le

I h novembre 1793. Trempés par l’humidité, épuisés de fatigue et de faim, ils frappèrent le lendemain, pour demander quelque assistance, à la maison de campagne d’un ami ; le faux ami refusa de les recevoir. Ils se réfugièrent en conséquence sous des arbres, avec une pluie battante. Désespéré, Louvet se dirigera sur Paris* Il marche en avant, faisant jaillir la boue autour de lui, animé d’une vigueur nouvelle que lui donne la fureur ou la frénésie.

II traverse des villages, y trouve «la sentinelle endormie

(1) Louvet, p. 213. .... j

dans sa guérite, pendant une pluie battante. » Il est passé avant que l’homme ait pu le voir. Il déjoue les comités révolutionnaires, blotti dans des chariots de roulage, dans des voitures couvertes et découvertes ; dans l’une il se cache sous des havre-sacs et des manteaux de femmes, de soldats, dans les rues d’Orléans, pendant qu’on le cherche : ces évasions miraculeuses pourraient faire trois romans. Enfin il atteint Paris, et se trouve auprès de sa belle compagne ; il gagne la Suisse, où il attend de meilleurs jours.

Les pauvres Guadet et Salles furent bientôt pris tous les deux. Ils périrent sous la guillotine à Bordeaux, les tambours battant pour étouffer leur voix. Valadi est également pris et guillotiné. Barbaroux et ses deux camarades échappèrent plus longtemps, jusque dans l’été de 1794, mais pas assez longtemps. Une matinée de juillet, changeant de cachette, ainsi qu’ils étaient souvent obligés de le faire, « à une lieue à peu près de Saint-Emilion, ils remarquent une masse considérable de paysans » ; sans nul doute ce sont des Jacobins qui viennent pour les saisir. Barbaroux prend un pistolet et se tue. Hélas 1 ce n’étaient pas des Jacobins, c’étaient de braves villageois allant à une fête de campagne. Deux jours plus tard Buzot et Pétion furent découverts dans un champ de blé, leurs corps à moitié dévorés par les chiens (1).

Telle fut la fin des Girondins. Ils se levèrent pour régénérer la France, ces hommes, et voilà le résultat où ils sont arrivés. Hélas ! quelques reproches que nous ayons eu à leur adresser, leur cruelle destinée ne les absout-elle

(I) Recherches historiques sur tes Girondins ( Mémoires de Buzot),

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pas ? La pitié seule doit survivre. Tant d’âmes vaillantes de héros sont descendues dans le royaume d’Hadès ; ils se sont donnés en proie aux chiens et aux oiseaux de toute espèce, mais ici, comme dans Y Iliade, la volonté suprême s’est accomplie. Ainsi que Vergniaud l’a dit, «comme Saturne, la révolution dévore ses propres enfants ».

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