LE PRÉCIPICE
prêtres et peuple, tous furent coupables. De francs coquins chevauchaient triomphants, portant diadèmes, couronnes, mitres; ou l’espèce plus funeste encore des coquins hypocrites se parait de belles et sonores formules, de dehors brillants et respectables qui ne couvraient que le vide; la race des charlatans était devenue aussi nombreuse que les sables de la mer. Et enfin la somme de charlatanisme s’était augmentée ù. tel point, que la terre et les eieux en étaient fatigués. Bien lent semblait le jour des comptes : il approchait, à travers le fracas et les fanfaronnades de la courtisanerie, de l’héroïsme conquérant, des grands monarques très-chrétiens, des Pohipadours bien-aimées, mais enfin il approchait toujours, et voici qu’il est arrivé soudainement sans que personne l’ait vu 1 La moisson des longs siècles a mûri* a jauni avec une étrange rapidité; et maintenant qü’elle est tout à fait mûre, elle est fauchée pour ainsi dire en un jour. Coupée sous le règne de la terreur, et mise en grange chez Pluton, dans l’enfer ! — Infortunés fils d’Adam! il en est toujours ainsi; et jamais ils ne l’ont reconnu ni ne le reconnaîtront. La contenance calme et joyeuse, de jour en jour, de génération en génération, ils vont, se souhaitant l’un à l’autre bonne chance, et travaillent à semer le Veht. Et pourtant* aussi vrai que Dieu existe, ils récolteront la tempête. Il est impossible qu’il en soit autrement, si Dieu est une vérité et son univers une vérité.
L’histoire néanmoins, en s’occupant de ce régime de la terreur, a aussi ses embarras. Lorsque le phénomène continuait sous sa forme primitive, « et qu’il ne s’agissait que de peindre les horreurs de la révolution française » , il y avait beaucoup à dire, beaucoup à crier, avec ou sans profit. Le ciel sait qu’il v avait assez d’horreurs et de terreur/; ;
cependant ce n’était pas tout le phénomène, et, à proprement parler, ce n’était pas du tout le phénomène, mais bien plutôt son ombre , sa partie négative. Et maintenant, dans une nouvelle phase de son travail, quand l’histoire, cessant de crier, essaye d’enfermer dans ses vieilles formes de style et dans ses formules cette chose si nouvelle et si étrange ; qu’elle s’efforce d’appliquer quelque loi reconnue de la nature à ce produit imprévu de la nature, qu’elle en veut parler de sang-froid, en tirer des conséquences et des enseignements, l’histoire, nous devons le dire, bavarde et radote peut-être d’une manière encore plus pénible. Prenez, par exemple, la dernière formule qui ait été donnée, il y a quelques mois à peine, comme l’expression exacte de ces événements, par notre digne M. Roux, dans son Histoire parlementaire. C’est la plus nouvelle et la plus étrange: selon lui, la révolution française fut une lutte à mort, pour réaliser, après dix-huit cents ans de préparation, — la religion chrétienne(l)! Sans doute ces mots, Unité, indivisibilité, fraternité ou la mort, étaient écrits sur toutes les demeures des vivants, de même que sur les murs des cimetières ; c’est-à-dire, sur les demeures des morts, par ordre du procureur Chaumette, on a écrit: Ici est le sommeil éternel (2). Mais une religion chrétienne réalisée par la guillotine et la mort éternelle « m’est suspecte», comme avait coutume de dire Robespierre.
Hélas ! non, monsieur Roux ! ce n’est pas là un Évangile de fraternité; non, il ne s’accorde avec aucun des quatre anciens évangélistes, il n’appelle pas les hommes au repentir; n’invite pas chacun d’eux à purifier les souillures de sa
(1) Hist. parlent, (introd.), 1. 1, p. 1, et seqq.
(2) Deux Amis, t. XII, p. 78.
LK RRÉCIWCK.
propre existence , pour être sauvé ; c’est un Évangile, comme nous l’avons souvent donné à entendre, suivant le nouvel et cinquième évangéliste, Jean-Jacques, exhortant chaque homme à purifier les souillures du monde entier, et à se sauver en faisant une constitution. Chose bien differente de la première, qui en est éloignée, toto cœlo , comme on dit et plus encore, s’il est possible ! — C’est ainsi, cependant, que l’histoire, et même que tout discours, tout raisonnement humain, font encore ce que fit le père Adam au commencement de son existence : on s’efforce de donner des noms aux nouvelles choses que produit la nature, mais on y a bien de la peine.
Mais peut-être l’histoire doit-elle reconnaître une bonne fois que tous les noms et les théorèmes connus jusqu’ici sont ici insuffisants? Que ce grand produit de la nature est grand et nouveau, par cela même qu’il n’est point venu se ranger sous les anciennes lois établies de la nature, mais au contraire en révéler de nouvelles? Dans ce cas-là, l’histoire renoncera à la prétention de le nommer à présent, l’étudiera de bonne foi, et en nommera ce qu’elle pourra I Tout ce qui approche du véritable nom a de la valeur; si le véritable nom est une fois appliqué, la chose est désormais connue, nous pouvons la considérer comme acquise.
Bien certainement, ce n’est point la réalisation du christianisme, ni rien de terrestre que nous discernons dans ce régime de la terreur ; dans cette révolution française dont il est l’accomplissement, nous discernons plutôt la destruction, — de tout ce qui était destructible. C’est comme si vingt-cinq millions d’hommes, transportés enfin d’un délire sibyllin, se dressaient tous ensemble pour dire , d’une voix qui franchit les mers et les
âges, que cette fausseté dans l’existence est devenue insupportable. O vous, hypocrisies et apparences, manteaux royaux, manteaux rouges des cardinaux* vous, crédos, formules, honorabilités, sépulcres blanchis remplis d’ossements et de cadavres, vous n’étes plus à nos yeux qu’un mensonge; et pourtant notre existence n’est point un mensonge, notre faim et notre misère ne sont pas un mensonge 1 Tenez, nous levons, comme un seul homme, nos vingt-cinq millions de mains droites, et prenons à témoin le ciel, la terre et aussi le fond de l’enfer, (pie vous serez tous détruits, ou que nous le serons nousmêmes.
Un serment pareil n’est certainement pas sans importance î il constitue, comme on l’a souvent dit, le fait le plus remarquablede ces dernières mille années. Il produit et produira des résultats. L’accomplissement de ce serment, c’est-à-dire, la triste lutte désespérée des hommes avec leur condition et, leur entourage,— lutte, hélas ! en même temps contre le péché et l’obscurité qui étaient en eux, comme chez les autres : voilà le règne de la terreur. Le désespoir transcendantal en fut l’âme, âme inconsciente. Ces fausses espérances de fraternité, de millenium politique, ces rêves chimériques ont toujours tourmenté l’âme humaine. Mais l’âme invisible du tout, le désespoir transcendantal n’était point une illusion, de même qu’il n’a pas été sans effet. Le désespoir porté assez loin complète le cercle, pour ainsi dire, et redevient une sorte d’espérance ardente et féconde.
La doctrine de la fraternité, se séparant du vieux catholicisme, et trouvant son expression dans l’Évangile de Jean-Jacques, se dégage avec une étrange clarté des images qui l’enveloppent, et passe de la théorie dans la pra-
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tique. Aussitôt toutes les croyances, les intentions, les usages, lés connaissances, les pensées, les choses que les Français possèdent, disparaissent; le catholicisme, le classicisme, le spiritualisme, le cannibalisme, enfin tous les ismes dont se compose l’homme en France, s’écroulent avec fracas dans ce gouffre, et la théorie a passé dans la pratique, et ce qui ne peut surnager, s’enfonce. Jean- Jacques n’est pas le seul évangéliste ; chaque maître d’école de village a apporté sa quote-part: n’employonsnous pas le toi, comme les peuples libres de l’antiquité? Le patriote français, avec son bonnet rouge phrygien de la Liberté, donne à son pauvre petit enfant rouge le nom de Caton, Caton le censeur oti bien d’Utique. Gracchus est devenu Babeuf et édite des journaux ; Mutius-Scævola, cordonnier pure race, préside dans la section Mutius- Scævola. En un mot, un monde entier se jette à l’eau pour voir ce qui pourra surnager.
C’est pourquoi, dans tous les cas, nous appellerons ce règne de la terreur, un règne bien étrange. Le sansculottisme dominant fait table rasé; c’est un des états les plus extraordinaires par lesquels l’humanité ait jamais passé. Une nation d’hommes remplie de besoins et vide d’usages! Les vieux usages se sont engloutis parce qu’ils étaient usés. Les hommes poussés par la nécessité et la furie d’un délire sibyllin, éperonnés par le besoin, doivent imaginer le moyen de le satisfaire. La coutume s’écroule ; par l’imitation, par l’invention, l’inaccoutumé s’improvise et s’édifie ; ce que la nation française avait dans la tête en sort : si le résultat n’est pas grand, il est certainement des plus étranges.
Quele lecteur n’aille pas s’imaginer que toutest noir sous ce règne de la terreur ; loin de là. Combien de forgerons,
de charpentiers, de boulangers, de brasseurs, de blanchisseurs, sur le sol de cette France, poursuivent chaque jour leurs anciens travaux, que le gouvernement soit un gouvernement de terreur ou de joie I Dans ce Paris il y a chaque soir vingt-trois théâtres; quelques personnes y comptent soixante salles de danse. Les pièces de théâtre sont toutes fortement empreintes d’un cachet républicain. Sans chômer un instant, les romanciers livrent au public sa pâture accoutumée (t). La bascule de l’agiotage, dans cette époque de papier-monnaie, s’agite avec une vivacité sans exemple, inimaginable, et produit «des fortunes subites», des palais d’Aladin, en vérité, une sorte de mirage prodigieux au milieu duquel vous pouvez vivre pendant quelque temps. La terreur est comme une plaine sablonneuse, sur laquelle flottent les scènes les plus variées. Avec des transitions surprenantes, sous des couleurs intenses, le sublime, le badin, l’horrible, se succèdent l’un à l’autre, ou plutôt, avec un tumulte étourdissant, s’accompagnent l’un l’autre.
C’est à présent ou jamais que les « cent langues » si souvent souhaitées par les poètes anciens seraient tout à fait nécessaires. Puisque nous ne les avons pas, que le lecteur échauffe sa propre imagination. Nous essayerons de détacher de ce tableau confus quelques détails significatifs, de faire luire quelques clartés dans ces ténèbres.
(1) Mercier, p. 11-1 24.
(2) Moniteur de ce mois.
MORT
MORT
Dans les premiers jours de novembre, il y eut une clarté passagère, un fait qui doit être noté : le dernier voyage d’Orléans-Égalité. Philippe « fut décrété d’accusation » en même temps que les Girondins, à sa grande surprise et à la leur; mais ne fut pas jugé en même temps. Ils avaient été condamnés et exécutés depuis trois jours environ, quand Philippe, après son long séjour de six mois à Marseille, arriva à Paris. Ce fut, selon notre calcul, le 3 novembre 1793.
Ce même jour, deux prisonniers remarquables sont également incarcérés, la dame Dubarry et Joséphine Beauharnais. La dame , ci-devant comtesse Dubarry , cette femme infortunée, était revenue de Londres ; on l’arrêta, non-seulement comme ayant été autrefois la maîtresse d’une ci-devant majesté, et par conséquent suspecte, mais comme ayant « fourni de l’argent aux émigrés » . Avec elle et en même temps arrive la femme de Beauharnais, qui sera bientôt veuve. C’est cette Joséphine Tascher Beauharnais qui deviendra Joséphine, impératrice Buonaparte; car une sorcière noire des Tropiques lui avait prophétisé, il y a longtemps, qu’elle serait reine et plus encore. Dans les mêmes heures également, le pauvre Adam Lux, presque fou, qui, selon Forster, « n’a pris aucune nourriture pendant ces trois dernières semaines », marche à la guillotine pour son pamphlet sur Charlotte Corday ; il «court à l’échafaud « en disant qu’il mourait pour elle avec grand plaisir ». C’est avec de tels compagnons de voyage que
tn LA TERREUR A L’ORDRE DU JOUR.
Philippe arrive. Car que ce mois soit nommé brumaire an deux de la liberté, ou novembre an 1793 de l’esclavage, la guillotine va toujours.
En voilà assez, le procès de Philippe est vite terminé, son jury est bientôt convaincu. Il est trouvé coupable de royalisme, de conspiration et de beaucoup d’autres choses. On lui fait même un crime d’avoir voté la mort de Louis ; il répondit à cela s « J’ai voté en mon cime et conscience. » La sentence est la mort sans délai. Ce même 6 de novembre, jour de douleur, est le dernier que Philippe doit voir. Philippe, dit Montgaillard, demanda à déjeuner; il mangea «quantité d’huîtres, deux côtelettes, v but la plus grande partie d’une bouteille d’excellent bordeaux », et dépêcha le tout avec assez d’appétit. Un juge révolutionnaire ou un émissaire officiel de la Convention arrive alors pour lui signifier qu’il ait, dans l’intérêt de l’État, à révéler la vérité au sujet d’un ou deux complots. Philippe répondit que pour lui tout était fini, qu’il pensait que l’État n’avait plus rien à réclamer ; que cependant, dans l’intérêt de la liberté, puisqu’il disposait de quelque loisir, il voulait bien, à des questions raisonnables répondre raisonnablement. « Et alors, dit Montgaillard, le coude appuyé sur la cheminée, il parla doucement, avec une grande tranquillité apparente, jusqu’à ce que le temps fût passé ou que l’envoyé fût satisfait,
A la porte de la Conciergerie, l’attitude de Philippe était droite et libre, presque celle du commandement. Il y a cinq ans moins quelques jours que Philippe, dans l’enceinte de ces mêmes murs, avec un air gracieux, demandait au roi Louis <( si c’était une séance royale ou un lit de justice», 0 ciel 1 — trois pauvres diables devaient marcher à la iport avec lui ; quelques-uns disent qu’il ne
MûRT. fîb
voulut pas d’une semblable compagnie, et qu’il fallut le jeter de force dans le chariot (I). Mais cela ne semble pas vrai. Quoi qu’il en soit, le chariot fatal poursuit son chemin. Le costume de Philippe est remarquable par son élégance : frac vert, gilet de piqué blanc, bottes fortes de peau de daim jaune ; son air, comme auparavant, est tout à fait composé, impassible, pour ne pas dire aisé et d’une politesse à la Brummel. On traverse chaque rue lentement, au milieu d’exécrations; le Palais-Égalité, jadis Palais-Royal, est passé ! La population cruelle l’y arrêta pendant quelques instants ; la dame de BufFon, a-t-on dit, se mit à la fenêtre, coiffée à la Jézabel. Sur les murs courraient ces mots en grands caractères tricolores : « République une et indivisible, liberté , égalité, fraternité ou la mort. Propriété nationale. » Les yeux de Philippe brillèrent un instant d’un feu d’enfer, mais l’instant d’après ce feu avait disparu, et il était impassible, poli comme Brummel. Sur l’échafaud, Sanson allait lui ôter ses bottes: « Bah 1 dit Philippe, elles céderont plus facilement après, dépêchons-nous. »
Tel était Philippe, non sans qualités pourtant. A Dieu ne plaise qu’aucune âme vivante en soit complètement dépourvue ! Il eut la vertu de conserver son existence pendant quarante-cinq ans. D’autres 'vertus, peut-être que nous ne connaissons pas; mais probablement nul mortel n’eut jamais à enregistrer sur son compte de pareils faits, autant de mensonges ; car c’était un Jaco * bin prince du sang. Remarquez quelle combinaison ! De plus, ce qui le distingue des Néron, des Borgia, c’est qu’il vécut dans le temps des pamphlets. Mais
(1) Forster, t. Il, p. 628. — Mqntgailjard, t. IV, p. 141-57.
en voilà âssez; le chaos l’a englouti. Puisse-t-il n’en jamais reproduire un semblable ! Le brave jeune Orléans-Égalité, dépouillé de tout, mais ne s’abandonnant pas lui-même, va à Coire, dans le pays des Grisons, sous le nom de Corbv, enseigner les mathématiques. La famille Égalité est dans les plus sombres profondeurs du nadir.
Une autre victime bien plus noble suit la précédente ; victime dont on se souviendra pendant plusieurs siècles, Jeanne-Marie Philipon, femme de Roland. Véritable reine, sublime dans sa douleur muette, telle elle apparut à Riouffe dans sa prison. « Quelque chose de plus que ce que » l’on voit ordinairement sur les physionomies des femmes, » dit Riouffe (1), se peignait dans ses grands yeux noirs, » pleins d'expression et de douceur. Elle me parlait sou- » vent à la grille ; nous étions tous attentifs autour d’elle, » dans l’admiration et l’étonnement. Elle s’exprimait avec » une pureté, une harmonie et une mesure qui faisaient » de son langage une véritable musique, dont l’oreille ne » pouvait jamais assez se rassasier ; sa conversation était » sérieuse, non froide ; partant des lèvres d’une jolie » femme , elle était franche et courageuse comme celle » d’un grand homme. » Néanmoins sa femme de chambre disait: «Devant vous elle recueille ses forces, mais » dans son appartement elle restera quelquefois trois » heures assise, appuyée à la fenêtre, à pleurer. » Elle était restée en prison, une fois libérée, mais reprise dans la même heure, depuis le 1 <T juin, dans une agitation et une incertitude qui enfin se sont changées progressivement en une certitude bien triste, celle de la mort. Dans la prison de l’Abbaye, elle occupera l’appartement de
(i) Mémoires sut' les prisons y p. 55-7.
MORT
Charlotte Corday. Ici, dans la Conciergerie, elle converse avec Riouffe, avec l’ex-ministre Clavière ; appelle les chefs des vingt-deux « nos amis » — que nous devons bientôt suivre. Pendant ces cinq mois, elle écrivit ces mémoires que le monde entier lit encore.
Mais aujourd’hui, le 8 novembre, « habillée de blanc, dit Riouffe, sa longue chevelure noire pendant jusqu’à la ceinture » , elle est partie pour paraître à la barre du tri-» bunal. Elle en revint d’un pas léger, levant le doigt pour nous signifier qu’elle était condamnée ; elle semblait avoir pleuré. Les questions de Fouquier-Tinville avaient été « brutales » ; l’honneur de la femme offensée les lui renvoya avec mépris et non sans quelques larmes. Et maintenant après de courts préparatifs, elle aussi va prendre sa dernière route. Un certain Lamarche était avec elle, « directeur de l’imprimerie pour les assignats » , qu’elle essayait de relever de son abattement. Arrivée au pied de l’échafaud, elle demanda une plume et du papier « pour écrire les étranges pensées qui s’élevaient en elle » . Remarquable requête qui lui fut refusée. Jetant ses regards sur la statue de la Liberté qui était devant elle, elle s’écria amèrement : « O Liberté I quelles choses on fait en ton nom I » Dans l’intérêt de Lamarche, elle veut mourir la première pour lui montrer comme il est facile de mourir. « C’est contre les ordres, dit Sanson. — Fi donc, vous ne pouvez rejeter la dernière prière d’une femme. » Et Sanson céda.
Blanche et noble vision avec son air majestueux de reine, ses yeux fiers et doux, sa longue et noire chevelure tombant jusqu’à la ceinture, et avec son cœur vaillant, tel
(t) Mémoires de madame Roland (introd.), t. I, p. 68.
que jamais cœur plus bravo ne battit dans le sein d’une femme I semblable à une blanche statue grecque, avec une perfection sereine, elle brille au milieu du sombre naufrage des choses, — pour longtemps digne de mémoire. Honneur à la grande nature qui, dans la ville de Paris, à l’époque du sentiment noble et du pompadourisme, peut produire une Jeanne Philipon, et personnifier en elle Péternel féminin, malgré la logique, les encyclopédies et l’Évangile selon Jean-Jacques! La biographie se rappellera longtemps ce fait de la demande d’une plume « pour écrire les sublimes pensées qui surgissaient en elle ». C’est comme un rayon de lumière, une effusion de douceur et une sorte de sainteté qui se répand sur toute sa personne; ainsi, en elle aussi, il y avait ce qu’on ne peut exprimer. Elle aussi était une fille de l’infini; il y avait chez elle des mystères auxquels le philosophisme n’avait jamais songé ! — Elle laissa de nombreux conseils écrits pour sa petite fille ; elle dit que son mari ne lui survivrait pas.
Plus terrible encore fut le sort du pauvre Bailly, le premier président national, le premier maire de Paris; condamné aujourd’hui pour royalisme, lafayettisme, pour cette affaire du drapeau rouge du Champ de Mars ; et l’on peut dire en général pour avoir laissé son astronomie et s’être mêlé à la révolution, C’est le 10 novembre 1793, par une brume froide et piquante, que le pauvre Bailly est traîné à travers les rues au milieu des hurlements de la populace, qui le couvre d’imprécations et de boue, qui fait, par moquerie, flotter à son nez le drapeau rouge. Morne, sans exciter la pitié, est assis l’innocent vieillard ; on va lentement au milieu de cette brume, on se dirige vers le Champ de Mars. Non, pas là ! vocifère la populace avec imprécations, un tel sang ne doit pas
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souiller l’autel de la patrie. Non, pas là ! mais sur un tas d’immondices au bord de la rivière I Ainsi vocifère l’implacable populace; on lui cède ! La guillotine est enlevée, quoique les mains soient engourdies par la glaciale brume, et portée au bord de l’eau ; là elle est dressée de nouveau avec une lenteur produite par l’engourdissement. Les pulsations se succèdent dans le cœur fatigué du vieillard. Pendant de longues heures, au milieu des malédictions et d’une pluie glaciale 1 « Bailly, tu trembles ! » lui dit quelqu’un. — a Mon ami , c'est de froid.)), répliqua Bailly. Jamais mortel n’eut une fin plus cruelle.
Quelques jours après, Roland, apprenant ce qui s’était passé le 8, embrasse ses bons amis à Rouen, quitte leur demeure hospitalière, part en leur faisant des adieux trop tristes pour provoquer les larmes. Le lendemain matin 10 du mois, « à environ quatre lieues de Rouen, du côté de Paris, près de Bourg- Baudouin, dans l’avenue de M. Normand », on trouve assis, appuyé contre un arbre, un homme à figure ridée, dont les traits graves sont roidis par la mort ; une épée lui a percé le cœur, et à ses pieds était cet écrit : «Qui que tu sois, toi qui me trouves étendu, » respecte mes restes ; ce sont ceux d’un homme qui a con- » sacré sa vie entière à être utile, et qui est mortcomme il )> a vécu, vertueux et honnête. Ce n’est pas la peur, mais » l’indignation qui m’a fait quitter ma retraite, en appre- » nant que ma ferhme avait été assassinée. Je ne voulais » pas rester plus longtemps sur une terre souillée de » crimes (1). » 1
L’attitude de Barnave devant le tribunal révolutionnaire fut des plus courageuses, mais ne put le sauver. On
(1) Mémoires de madame Roland (introd.), 1. 1, {). 88,
l’avait envoyé chercher à Grenoble, pour payer son tribut. La rhétorique et l’éloquence ne servent de rien : les Parques et Tinville sont sourds. Il n’a que trente-deux ans, ce Barnave, et quelles vicissitudes il a traversées 1 11 y a peu de temps, nous l’avons vu au haut de la roue de la fortune ; sa parole faisait loi chez tous les patriotes, et maintenant il est bien certainement au bas de la roue, il lutte avec violence contre le tribunal de Tinville qui prononce son arrêt de mort (1). « Et Pétion, qui siégeait aussi naguère à l’extrême gauche, le vertueux Pétion , où est-il ? Mort civilement ; caché dans les caves de Saint- Émilion, pour être dévoré par les chiens. Et Robespierre, qui fut en même temps que lui porté sur les épaules du peuple, est dans le Comité de salut public ; civilement il vit, mais il ne vivra pas toujours. Ainsi se meut et tourbillonne avec une impétuosité vertigineuse cette monstrueuse machine de la révolution ; dans ses mouvements effroyables l’œil ne peut la suivre. Barnave sur l’échafaud frappa du pied, et regardant au ciel, il s’écria : «Voici donc ma récompense ! »
Le député Mercier, ex-procureur, a déjà disparu. Et le député Asselin, qui se fit remarquer en août et septembre, est sur le point de disparaître aussi. Et Rabaut, qu’une trahison a fait découvrir entre ses deux murs, et le frère de Rabaut. Que de députés nationaux ! Il y a aussi des généraux. La mémoire du général Custine ne peut pas être défendue par son fils, ce fils est déjà guillotiné. Custine l’ex-noble avait été remplacé par Houdard le plébéien, qui ne réussit pas mieux dans le Nord; pour lui aussi point de merci : il périt sur la place de la Révolution, après
(1) Forster, t. Il, p. 629.
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avoir essayé de se donner ia mort en prison. Et les généraux Biron, Beauharnais, Brunet: aucun général n’a de bonheur. Le dur et vieux Luckner, avec ses yeux chassieux, l’Alsacien Westermann, vaillant et actif en Vendée, aucun d’eux ne peut, comme dit le Psalmiste, sauver son âme de la mort.
Que d’occupations avaient les comités révolutionnaires, les sections avec leurs vingt sous par jour ! Les arrêts tombent sans relâche sur les arrêts, la mort les suit infailliblement. L’ex-ministre Clavière se suicide en prison. L’ex-ministre Lebrun, saisi dans une grange, déguisé en ouvrier, est immédiatement conduit à la mort(l). N’est-ce pas d’ailleurs ce que Barrère appelle « battre monnaie sur la place de la Révolution ; car toujours « les biens du coupable», s’il en a, sont confisqués. Pour éviter les accidents, nous lançons même une loi qui dit que le suicide ne nous dépouillera pas de ce droit; qu’un criminel qui se tuera n’encourra pas moins la confiscation de ses biens. Que le coupable tremble, ainsi que le suspect, le riche, en un mot tout ce qui n’est pas sans culottes 1 Le palais du Luxembourg, jadis appartenant à Monsieur, est devenu une prison immense et hideuse; Chantilly également, autrefois aux Condés; — et leurs propriétaires sont a Blankenberg, de l’autre côté du Rhin. Dans Paris il y a maintenant douze prisons; dans la France, environ quarante-quatre mille : c’est là que les suspects, aussi nombreux que les feuilles mortes en automne, affluent de toutes parts. C’est là que chassés et balayés par les comités révolutionnaires, ils s’amassent comme dans des magasins, — pour être détruits par Sanson et Tinville. « La guillotine ne va pas mal . »
(I) Moniteur, t. II, 30 décembre 4793.— Louvet, p. 287.