LA DÉCADENCE
font obstacle les unes aux autres. Les tables sont renversées, les prisonniers sortent à flots. Les geôliers, les montons et la queue de Robespierre vont là où ils avaient coutume d’envoyer les autres ! — les cent trente-deux républicains Nantais, que nous vîmes marcher chargés de chaînes, sont arrivés, réduits à quatre-vingt-quatorze, le cinquième ayant succombé en route. Ils arrivent et il se trouve tout à coup qu’au lieu d’avoir à défendre leur vie ils vont porter des dénonciations mortelles. Comme le son de la trompette, leurs témoignages répandent de toutes parts les grandes atrocités du règne de la terreur. Pendant l’espace de dix-neuf jours, ils font leurs dépositions avec toute la solennité et la publicité possibles. Le représentant Carrier, la compagnie de Marat, les noyades, les mariages sur la Loire, tout ce qui s’est fait dans l’obscurité, paraît au grand jour. Haute est la voix de ces pauvres Nantais ressuscités, et les journaux, les discours, le comité général, lui donnent un écho qui retentit dans tous les cœurs et toutes les oreilles. Une députation d’Arras arrive et dénonce les horreurs du représentant Lebon. Une convention adoucie tient à sa propre existence; pourtant que faire? Le représentant Lebon, le représentant Carrier, ont à paraître devant le tribunal révolutionnaire ; nous avons beau résister, apporter tous les délais possibles, le cri de la nation les poursuit, déplus en plus retentissant. Eux aussi, Tinville est obligé de les condamner, s’il ne veut être condamné lui-même.
Nous devons, de plus, remarquer l’état de décrépitude dans lequel est tombée la société mère. Legendre en a jeté les clefs sur la table de la Convention, dans cette nuit de thermidor ; son président a été guillotiné avec Robespierre. Cette mère, naguère puissante, vint quelque temps
après, d’un air soumis, demander la remise de ses clefs, qui lui furent restituées; mais le pouvoir ne lui fut pas rendu, sa force a disparu pour toujours. Hélas! son jour est passé 1 En vain la tribune en plein air résonne, comme autrefois; elle n’excite plus que l’horreur et même le dégoût. Peu à peu l’affiliation est interdite; la puissante mère se voit tout à coup sans enfants, et gémit comme une Rachel enrouée.
Les comités révolutionnaires, n’ayant plus de suspects à dévorer, périssent d’inanition. De quarante-huit qu’ils étaient à Paris, ils sont réduits à douze; leurs quarante sous sont supprimés ; encore quelque temps, et il ne restera plus de comités révolutionnaires. Le maximum sera aboli; que le sans-culottisme se nourrisse comme il pourra (1). Il n’y a plus aujourd’hui de municipalité, plus de centre à l’hôtel de ville. Le maire Fleuriot et compagnie ont disparu, et nous ne nous hâterons pas de les remplacer. L’hôtel de ville est abattu, soumis, ne sachant pas bien ce qu’il surviendra; il sait seulement qu’il est devenu impuissant et qu’il doit obéir. Si nous divisions Paris, dit-on, en douze municipalités distinctes, incapables de se concerter! les sections seraient ainsi sans danger, — ou même les sections aussi ne pourraientelles pas être détruites? vous aurez alors tout simplement douze communes paisibles et traitables, sans centre et sans subdivision (2), et le droit sacré d’insurrection tombera dans l’impuissance.
Telles sont les choses qui sont abolies, et s’engloutissent promptement dans le néant; car la presse parle, et la
(1) 24 décembre 1794 (Moniteur, n° 97).
(2) Dulaure, t. VIII, p. 454-45(1.
LA CABARÜS.
langue de l’homme également. Les journaux, sérieux ou légers, sur le ton de la philippique ou du burlesque, le renégat Fréron, le renégat Prudhomme, parlent plus haut que jamais, seulement dans un sens opposé. Et les cidevant se montrent en personne, se pavanant presque, comme s’ils sortaient du sommeil de la mort ; ils publient les tourments mortels qu’ils ont éprouvés. Les grenouilles du marais coassent emphatiquement. Vos soixante-treize protestants, sortis avec effort des prisons, reprendront leurs sièges; vos Louvet, Isnard, Lanjuinais, et les naufragés girondins rappelés de leurs granges et des caves de la Suisse occuperont de nouveau leurs places dans la Convention (1), ennemis naturels de la Terreur 1
Le thermidorien Tallien et les ennemis de la Terreur gouvernent dans cette Convention, et au dehors. La montagne comprimée se fait petite, de plus en plus silencieuse. Le modérantisme élève de plus en plus la voix. Ce n’est pas la tempête, avec ses menaces, c’est plutôt le ronflement d’un orgue puissant, et le concert harmonieux et assourdissant de l’opinion publique, sortant des vingt-cinq millions de tuyaux d’une nation, formant tout entière un immense comité de clémence ; comment un corps isolé d’individus pourrait-il y résister?
LA CABARLS.
Comment, surtout, la pauvre Convention nationale y résisterait-elle? Dans cette pauvre Convention nationale,
(I) Deux Amis, t. XIII, p. 3-39.
brisée, affolée par une longue terreur, par tant de bouleversements, d’exécutions, il n’y a pas de pilote, il n’y a pas même de Danton qui puisse vous diriger dans une telle tourmente. Tout ce que peut faire une Convention affolée c est do tournoyer, de louvoyer, d’essayer de se maintenir, et de fuir devant la rafale. Inutile de lutter, de gouverner contre le vent et de lui faire tête 1 Une Convention affolée ne saurait lutter contre le vent, elle sombrerait bientôt. Le vent est si fort et si changeant, il fraîchitde plus en plus, venant du doux sud-ouest ; vos vents du nord-est dévastateurs et vos sauvages ouragans de la Terreur ont été balayés 1 Le sans-culottisme n’est plus tout devient culottisine. ’
Regardez seulement la coupe des vêtements ; ce résultat léger et visible est l’expression claire de milliers de choses qui ne sont pas visibles. Dans l’hiver de 1793, les hommes sortaient en bonnets rouges, les municipaux eux-mêmes sortaient en sabots j les citoyennes même avaient été obligées de pétitionner contre une telle coiffure. Mais aujourd’hui, dans cet hiver de 1794, où est le bonnet rouge? mais où sont les neiges d’antan ? Le citoyen riche cherche avec de profondes méditations quel est le plus élégant des costumes ; il se demande s’il ne s habillera pas comme les anciens peuples libres de l’antiquité. La citoyenne plus hardie l’a déjà fait. Regardez-la, cette belle et hardie citoyenne, revêtu du costume des anciennes Grecques, tel que le peintre David a pu le reproduire: avec ses longues tresses enfermées dans un filet brillant à l’antique, avec la tunique aux couleurs éclatantes des femmes grecques; ses petits pieds nus comme ceux des statues antiques, n’ont que des sandales, retenues par de légers rubans — elle brave la gelée !