‹ Histoire de la révolution françaiseChapitre 46 sur 52 · LA CABARUS · texte numérisé non relu

LA CABARUS

Il y a une véritable effervescence de luxe. Car vos ci-devant émigrés n’ont pas emporté avec eux leurs hôtels et leurs mobiliers; ils les ont laissés ici, et dans le prompt changement de propriétés, grâce à la monnaie frappée sur la place de la Révolution, aux fournitures des armées, aux ventes des domaines des émigrés, des terres de l’Église, des terres de la couronne, et de plus grâce à la lampe d’Aladin de l’agio, dans un temps de papier-monnaie, ces hôtels ont trouvé de nouveaux occupants. Le vin vieux provenant des bouteilles des ci-devant , coule dans de nouveaux gosiers. Paris s’est nettoyé, éclairé ; les salons, les soupers non fraternels, rayonnent encore avec l’éclat qui leur convient et une couleur très-singulière. La belle Cabarus est revenue do prison ; unie à son sombre Pluton, qu’elle traite, dit-on, trop fièrement, la belle Cabarus donne les plus magnifiques soirées. Autour d’elle s’amasse une nouvelle armée républicaine de citoyennes en sandales, de ci-devant et autres; tous les débris de l’élégance d’autrefois s’y rallient. A sa droite, pour servir cette cause, travaille la belle Joséphine, veuve Boauharnais, quoique sa situation soit précaire ; elles veulent toutes deux adoucir la rudesse de l’austérité républicaine et reciviliser le genre humain.

Lui rendre sa civilisation d’autrefois, par les charmes de la lyre d’Orphée, par 1# rhythme d’Euterpe, par les Grâces, par les Ris ! Les députés thermidoriens assistent à ces soirées : le journaliste Fréron, F orateur du peuple. Barras qui a connu d’autres danses que la carmagnole. De rudes généraux de la république y sont aussi, le cou enfoncé dans d’énormes cols de crins, bons contre les coups de sabre ; leur chevelure amassée en un seul nœud, «flotte par derrière, lixée par un peigne». Parmi

ces derniers ne reconaissons-nous pas encore ce petit officier d’artillerie de Toulon, au teint bronzé, revenu des guerres d’Italie 1 II a l’air assez sévère, son aspect est farouche et presque cruel; il a eu aussi ses tourments, sa santé est chétive. Il n’est pas en faveur : c’est un homino qui a été élevé, à tort ou à raison, par les terroristes et Robespierre jeune. Mais est-ce que Barras ne le connaît pas? Barras ne dira-t-il pas un mot en sa faveur? oui, — si cela doit servir à Barras. Aujourd’hui il est un peu abandonné par la fortune cet officier d’artillerie. Il envisage, de son œil sérieux et profond, un avenir désolé. Taciturne, et cependant, si vous l’éveillez, il a des discours étranges, de ses paroles jaillissent des lumières, des éclairs. En somme, c’est un homme dangereux. Être «insociable», oui insociable. Il inspire la terreur et l’horreur à tous fantômes, car il est lui-même du genre réalité ! Il est là sans rien faire ou regardant avec indifférence, restant à l’écart ; — il lance, cependant des coups d’œil, à ce qu’il semble, sur le doux visage de Joséphine Beauharnais ; et, du reste, avec une contenance sévère, les yeux ouverts et les lèvres serrées, il attend ce qui arrivera.

Cependant on peut voir que les bals ont, cet hiver, une nouvelle physionomie. Plus de carmagnole, de grossiers « tourbillons de haillons » ainsi que Mercier les appelait, « précurseurs de l’orage et de la destruction » . Non ; mais de doux rhylhmes ioniens, convenables pour la légère sandale et l’antique tunique grecque l Le luxe fleurit dans tout son éclat, car les individus ont de la fortune, une fortune nouvellement acquise, tandis que sous la Terreur vous n’osiez danser qu’en guenilles. Dans ces nombreux bals de toute espèce, que le lecteur impatient remarque seulement ceux qu’on appelle les bals à la victime. Les dan-

L A CA ISA l'il'S.

scurs, en costumes recherchés, ont tous le crêpe au bras; pour y être admis, il faut que vous ayez été une victime, que vous ayez perdu un parent sous la terreur. Paix aux morts, dansons h leur mémoire 1 car de toute façon il faut danser.

Il est très-remarquable, d’après Mercier, de voir combien de formes variées prend cette grande affaire de la danse. «Les femmes», dit-il, «sont des nymphes, des » sultanes, quelquefois des Minerves, des Junons, voire » même des Dianes. Sans manquer jamais à la cadence » elles tournoient avec légèreté, l’air sérieux, dans un si- » lence parfait, tant elles sont absorbées. Ce qui estextra- » ordinaire, «continue-t-il,» c’est que les spectateurs sont » pour ainsi dire confondus avec les danseurs, ils forment » un élément ambiant autour des diverses contredanses, » sans les troubler. Il est rare, en effet, qu’une sultane » éprouve le moindre choc. Son joli pied se pose à un » pouce du mien, elle l’en éloigne de nouveau, c’est un » jet de lumière; mais bientôt la mesure la rappelle au » point d’où elle est partie. Comme une brillante comète, » elle parcourt son ellipse, roulant sur elle-même, par un » double effet de gravitation et d’attraction. »

En portant ses regards, un peu plus avant dans le temps, le même Mercier aperçoit les merveilleuses en caleçons « couleur de chair», avec des anneaux or; vraies houris dansantes d’un paradis artificiel de Mahomet, beaucoup trop mahométan. Montgaillard, avec son regard mélancolique, remarque une autre chose non moins étrange: que chaque citoyenne à la mode que vous rencontrez est dans une position intéressante. Grand Dieu, toutes? Ce ne sont

(1) Mercier, nouveau Paris, t. III, p. 138-153.

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que des coussins et du coton, ajoute l’aigre observateur ; dans cette époque de dépopulation par la guerre et la guillotine, c’est la mode (1).

Voyez aussi, au lieu des farouches tape-dur de Robespierre, quels sont ces nouveaux groupes dans les rues? Des jeunes gens vêtus, non de la carmagnole en peluche noire, mais bien d 'habits carrés superfins ou jaquettes à queue rectangulaire, avec une sorte de collet élégant antiguillotin , « les cheveux ramenés sur les tempes » , puis noués par derrière, flottants, dans le genre militaire; ces jeunes gens s’appellent les muscadins, ils sont de l’espèce des dandys ! Fréron, dans son ardeur, les nomme la jeunesse dorée . Elle est apparue cette jeunesse dorée, comme une espèce de résurrection ; elle porte le crêpe au bras ; beaucoup ont été des victimes. De plus, ils portent des gourdins garnis de plomb, d’un air furieux. Tout tape-dur , ou reste de jacobinisme qu’ils peuvent rencontrer, passera un mauvais moment. Ils ont beaucoup souffert, leurs amis ont été guillotinés; leurs plaisirs, leurs caprices, leurs collets superfins impitoyablement réprimés ; gare maintenant à ces vils bonnets rouges qui ont fait cela ! La belle Cabarus et l’armée des sandales grecques les applaudissent en souriant. Au théâtre Feydeau, la jeune valeur en habit à queue fixe la beauté en sandales grecques, et s’enflamme à ses regards : à bas le jacobinisme! Plus d’hymnes ni de démonstrations jacobines, on ne permet que des démonstrations et. des hymnes thermidoriens; nous renversons le jacobinisme avec nos bâtons plombés.

Mais que quiconque examine la nature du dandy, eom-

(1) Monlgaillard, l, IV, p. 436-iû2.

Ql'IRERON.

bien il est pétulant, surtout en masse, pense quel élément était cette jeunesse dorée, dans le droit sacré d’insurrection ! Querelles et batteries; guerre sans trêve ni mesure ! Odieux cstlesans-culottisme, autant que la mort et l’obscurité. Car, en vérité, le dandy n’est-il pas, de sa nature même, élégant, culotté ; n’est-ce pas un animal habillé qui ne vit, ne se meut, n’existe que dans ses habits ?

Ainsi on marche valsant, disputant; la belle Gabarus, par scs charmes orphiques, lutte pour civiliser de nouveau l’espèce humaine. Non, sans succès, dit-on. Quel républicain si rigide qu’il soit peut résister aux sandales grecques, se mouvant sur un rhythme ionien, aux orteils ornés de bagues d’or? (1). Peu à peu la politesse la plus incontestable naît, grandit avec rapidité. Et pourtant, do nos jours même, a-t-on retrouvé cette fleur de politesse connue sous les anciens rois, à cette époque où le péché avait perdu toute sa laideur, où triomphait le Rien, où il exerçait un empire, possédait une royauté partout ailleurs inconnus ; ou bien cet esprit de société exquis (2) n’est— il pas perdu sans retour? Quoi qu’il en soit, il faut que le monde lutte et marche.

Mais, vraiment, ces longues queues de cheveux flottants de la jeunesse dorée , ce costume demi-militaire, ne tra-

(1) Moiilgaillard, Mercier {ubi supra).

(2) De Staël, Considérations , i. III, c. x, etc.

hissent-ils pas une tendance encore plus importante? La république abhorrant sa guillotine aime son armée.

Et avec raison, car, certainement, si se bien battre est une sorte d'honneur, comme c’en est un quand on se bat à propos, et si, pour le vulgaire des humains c’est même la première espèce d’honneur, ici on s’est bien battu, et plus à propos que jamais. Ces enfants de la république se sont levés, furieux jusqu’à la folie, pour la délivrer de l’esclavage et des Cimmériens. Et n’ont-ils pas réussi? A travers les Alpes maritimes, à travers les gorges des Pyrénées, à travers les Pays-Bas, dans le Nord, tout le long de la vallée du Rhin, s’est retirée la coalition cimmérienne, loin de la patrie sacrée. Impétueux comme la flamme, ils ont porté leurs trois couleurs en face de tous leurs ennemis. — Sur les hauteurs escarpées, sur les batteries de canons, elles ont flotté triomphantes. La fureur leur a donné des ailes. Elle a « onze cent mille combattants, sur pied » cette république : dans un certain moment elle en eut, ou supposa qu’elle avait eu, « dixsept cent mille » (1). Comme un cercle d’éclairs, ils l’ont enceinte de tous côtés en lançant des volées de mousqueterie et de ça ira. La coalition cimmérienne recule, frappée d’étonnement et d’une terreur extraordinaire.

Tel est le feu qui brûle chez ces républicains gaulois, jetant des flammes ardentes auxquelles ne peut résister aucune coalition 1 Plus d’écussons avec quatre quartiers de noblesse; des ci-devant sergents qui ont gagné le généralat, à la bouche du canon, un Pichegru, un Jourdan, un Hoche, les commandent ; ils ont du pain, ils ont du fer: «Avec du pain et du fer vous pouvez aller en

(1) Toulongeon, t. III, cli. VII, v. X, (p. 194).

Chine ! » — Voyez les soldats de Pichegru, pendant cé dur hiver, dans leur dénûmentct dans leur misère, avec « leurs chaussures de cordes de pailles et leurs manteaux de nattes » , comme ils ont envahi la Hollande, semblables à une armée de démons, comme ils franchissent les rivières sur des ponts de glace, comme ils courent de victoire en victoire tout en jetant des cris de joie! Des navires dans le Texel sont pris par des hussards à cheval; York s’est enfui, le statliouder s’est sauvé, bien heureux de s’échapper en Angleterre, et de laisser la Hollande fraterniser (1). Tel est le feu gaulois, disons-nous, qui brûle dans ce peuple, semblable à l’embrasement des herbes, et des broussailles sèches, auquel nul mortel ne peut résister ; — pour le moment.

C’est ainsi qu’il brillera et courra consumant tout; et de Cadix à l’Archangel, le furieux sans-culottisme, enrégimenté et discipliné, conduit par quelque « soldat armé de la démocratie » (par exemple, cet officier monosyllabique d’artillerie) posera durement le pied sur le cou de ses ennemis, et ses hourras et leurs cris perçants rempliront l’univers ! — Téméraires rois coalisés, quel incendie vous avez allumé ! Vous-même manquez de feu ; vos soldats sont excités seulement par des sergents instructeurs, par des bavardages d’état-major, et le son du tambour I Cependant, c’est commencé et ça ne finira pas; non, pas avant vingt années. Vingt ans ce feu gaulois, à travers maint changement de couleurs et de formes, brillera sur toute la face de l’Europe, et éblouira et brûlera tout le monde — jusqu’à provoquer tout le monde; jusqu’à allumer une autre sorte de feu, le feu

(1) Monlgaillard, t. IV, p. 287-311.

teutonique, par exemple, qui l’éteindra, pour ainsi dire en un jour I Car il y a un feu comparable à l’embrasement des broussailles ou de l’herbe sèche ; feu subit, flamboyant ; et un autre feu que nous comparons à celui du charbon et môme à celui du coke, difficile à allumer, mais qu’alors, rien au monde ne peut éteindre. Le rapide feu gaulois, nous pouvons le remarquer encore, — et le remarquer, non-seulement dans les Pichegru, mais dans d’innombrables Voltaire, Racine, Laplace, môme; car un homme, qu’il se batte, qu’il chante, qu’il pense, sera toujours le même homme — est admirable pour faire cuire des œufs. Mais le feu de charbon teutonique, ainsi qu’on le voit dans les Luther, les Leibnitz, les Shakespeaie, est préférable pour fondre les métaux. Quelle est heureuse notre Europe d’avoir les deux espèces !

Mais quoi qu’il en soit, la république est évidemment triomphante. Au printemps, la ville de Mayence se voit assiégée de nouveau, et changera encore de maître. Merlin de Thionville, « avec sa barbe hérissée et son regard sauvage », n’a-t-il pas dit, que ce ne serait pas pour la dernière fois qu’on le voyait ? L’électeur de Mayence fait circuler parmi ses frères les souverains cette question fort opportune : ne serait-il pas sage de traiter de la paix? Oui 1 répond plus d’un électeur du fond de son âme. Quant à Pitt, hésite qui voudra, lui, suspendant son habeas corpus , suspendant ses payements, se tient inflexible, — malgré les revers à l’étranger, les obstacles à l’intérieur, les conventions nationales écossaises et les Anglais amis du peuple, qu’il est obligé de juger, de faire pendre et même de voir acquittés avec joie : tant cet homme maigre est inflexible 1 S. M. Espagnole, ainsi

que nous l’avons prédit, fait la paix, et aussi S. M. Prussienne; et il y a un traité de Bâle (1). Traité avec les infâmes anarchistes et les régicides ! Hélas ! que faire ? Vous ne pouvez pas pendre cette anarchie, c’est comme si vous vouliez vous pendre vous-même ; il vous faut traiter avec elle.

Le général Hoche a également réussi à pacifier la Vendée. Le coquin de Rossignol et ses « colonnes infernales » se sont évanouis ; par sa fermeté, sa justice, sa sagacité et son adresse, le général Hoche a fait cela; dirigeant une « colonne mobile » non infernale; enveloppant le pays, pardonnant à la soumission, abattant la résistance; il soumet les révoltés les uns après les autres. La Rochejacquelin, le dernier des nobles, tombe sur le champ de bataille; Stoflot lui-même entre en pourparlers; Georges Cadoudal est retourné en Bretagne parmi ses chouans; l’effrayante gangrène de la Vendée semble réellement extirpée. Cela a coûté, comme on le constate, en chiffres ronds, la vie de cent mille hommes; joignez-y les noyades, les incendies des colonnes infernales, qui défient l’arithmétique. — Telle est la guerre de la Vendée (2).

Quelques mois après, elle éclate de nouveau, mais pour la dernière fois ; — soufflée par Pitt, par notre ci-clevant Puisaye du Calvados et autres. Dans le mois de juillet J 795, des bâtiments anglais manœuvrent dans les parages de Quiberon. ïls y débarqueront de chevaleresques ci-devant, des prisonniers de guerre volontaires — qui ne cherchent qu’à déserter ; des armes à feu, des caisses remplies de vêtements, de proclamations royalistes et

(1) 5 avril 1795 (Montgaillard, t. IV, p. 319).

(2) Histoire de la guerre de la Vendée par M. le comte de Yauban, Mémoires de M u,c de La Rochejacquelin, etc.

d’espèces. Les républicains, de leur côté, se mettent promptement sous les armes ; ils font une marche secrète, sur les berges de Quiberon ; vers minuit, le fort Penthièvre est enlevé ; le tonnerre de la guerre se môle au rugissement nocturne de la mer, et le matin éclaira une scène comme il en avait peu vu ; les débarqués sont refoulés de nouveau dans leurs barques ou dans les vagues dévorantes en poussant des cris de détresse et des lamentations ; — en un mot, le ci-devant Puisaye a complètement échoué ici comme dans le Calvados, quand il partit du château de Vernon, sans bottes (1).

Gela a encore coûté la vie d’un grand nombre de braves au nombre desquels le monde entier regrette le courageux fils de Sombreuil. Infortunée famille! Le père et le plus jeune des fils sont allés à la guillotine; l’héroïque fille languit, réduite au besoin, et cache ses misères à l’histoire; le fils aîné périt ici, tué par un tribunal militaire, comme émigré ; Hoche lui-même ne peut le sauver. Si toutes les guerres civiles et autres sont des mésintelligences, que doit donc être une bonne intelligence ? ;=»

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