‹ Histoire de la révolution françaiseChapitre 49 sur 52 · LE LION N’EST PAS MORT · texte numérisé non relu

LE LION N’EST PAS MORT

Lepelletier, anciennement des Filles Saint-Thomas , où abondent les banquiers et la jeunesse dorée, volent à la rescousse et balayent ce chaos devant leurs baïonnettes. Paris «est mis en état de siège ». Pichegru, le conquérant de la Hollande, qui se trouve être là, est nommé commandant jusqu’à la fin des troubles. Il les termina, pour ainsi dire, en un jour. Il enlève Billaud, Collot et compagnie, dissipe toute résistance « avec deux coups de canon, encore n’étaient- ils chargés qu’à poudre » , et la terreur de son nom ; et alors il dit avec un laconisme qui devrait être imité : « représentants vos ordres sont exécutés » (1), puis se démet de son commandement.

Cette révolte de germinal est donc passée, comme une vaine clameur. Les prisonniers sont en sûreté à Ham, en attendant des bâtiments; environ neuf cents des principaux terroristes de Paris « sont désarmés». Le sansculottisme, balayé par les baïonnettes, s’est enfui avec sa misère au fond des faubourgs Saint-Antoine et Saint- Marceaux ; — il y eut un temps où l’huissier Maillard avec ses ménades pouvait changer le cours de la législation, mais ce temps n’est plus. La législation paraît s’être assurée des baïonnettes; la section Lepelletier prend le fusil, non pas pour nous! nous nous retirons dans nos sombres repaires ; notre cri de famine est appelé complot de Pitt; les salons brillent, les caleçons couleur de chair tourbillonnent comme auparavant. C’était donc pour la Cabarus , les muscadins et les banquiers que nous nous combattions? C’était pour des bals en caleçons couleur de chair que nous prenions la féodalité corps à corps et

(1) Moniteur, séance du 13 germinal (2 avril) 1795,

CARLYLE. lit. — 23

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que nous agissions en braves, répandant notre sang comme de l’eau? Silence éloquent, médite leur éloge !

Le représentant Carrier alla à la guillotine au mois de décembre dernier, protestant qu’il avait agi par ordre. Le tribunal révolutionnaire, après tout ce qu’il a dévoré, n’a plus à présent, ainsi que l’anarchie, qu’à se dévorer lui-même. Dans les premiers jours de mai, les hommes sont témoins d’une chose extraordinaire ; Fouquier-Tinville plaide enfin à la barre pour son propre compte, lui et ses principaux jurés, Leroi dix-août , le juré Vilate, et une fournée de seize; ils se défendent énergiquement, soutenant qu’ils ont agi par ordre ; mais ils plaident en vain. Ainsi les hommes brisent la hache avec laquelle ils ont fait tant de choses horribles ; la hache même est devenue odieuse. Du reste Fouquier mourut avec assez de fermeté : « Où sont tes fournées? » hurlait le peuple. — <( Canaille affamée » , répliquait Fouquier, « en payes-tu le pain moins cher? &

Trop illustre Fouquier, tu n’étais autrefois qu’un simple procureur, un de ces bassets de justice comme on en voit tant, qui vont furetant et suivant la piste avec acharnement, et à présent, tu es et restes le plus illustre des procureurs qui aient jamais existé et chassé sous le ciell Car, dans cette course terrestre du temps, la race des procureurs devait avoir un avatar . Le ciel avait dit qu’il y ait une incarnation, non divine, de cet esprit im-

LE LION A SON DERNIER SOUPIR, placable du procureur, qui ne voit qu’une chose, l’accusation. Et l’incarnation s’est faite, et elle a eu affaire à son tour au procureur. Disparais donc, avec tes yeux fureteurs, incarnation du procureur, qui au fond n’étais pas autre chose que les autres procureurs, fils trop affamés d’Adam ! Le juré Vilate lutte longtemps pour sa vie et publie en prison un livre ingénieux qui ne nous est pas inconnu ; mais il a beau faire, lui aussi disparaît ; et son livre Des causes secrètes de thermidor , plein de mensonges, avec quelques parcelles de vérité, que l’on ne saurait trouver ailleurs, est tout ce qui reste de lui.

Le tribunal révolutionnaire a disparu, mais non la vengeance. Le représentant Lebon, après une longue lutte, est amené devant les cours ordinaires de justice et par elles guillotiné. A Lyon et ailleurs le modérantisme ressuscité, dans sa vengeance, n’attendra pas les lenteurs de la procédure légale ; il éclate dans les prisons, il les incendie, brûle cruellement quelques soixantaines de prisonniers jacobins, ou les « suffoque avec de la fumée de paille » . Là, courent les vindicatives et impitoyables « compagnies de Jésus, compagnies du soleil » massacrant le jacobinisme partout où elles le rencontrent; le lançant dans le Rhône, qui une fois encore porte au loin dans la mer line horrible cargaison (1). Sur ces entrefaites, à Toulon, le jacobinisme se révolte, et semble vouloir pendre les représentants nationaux. — En présence de tant d’actions et de réactions, notre pauvre Convention nationale n’a-t-elle pas bien du mal? C’est comme s’il s’agissait d’apaiser les vents et les eaux, les mers battues par un violent ouragan. Tantôt soulevé par la

(1) Moniteur du 17 juin, du 31 août 1795. Deux Amis, t.XIU, p. 121-9,

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vague, tantôt plongé dans les vallées de la mer, notre vaisseau de la République a besoin de tout l’art du pilote. Heureux s’il échappe au naufrage !

Quel est le parlement ayant jamais existé sous la lune, qui ait eu une destinée comme celle de cette Convention nationale de France? Elle s’est réunie pour faire une constitution, et au lieu de cela, elle n’a fait que détruire et renverser; que brûler le catholicisme, l’aristocratisme, qu’adorer la Raison, déterrer le salpêtre ; que soutenir une lutte de Titan contre elle-même et contre tout l’univers. Elle a été décimée par la guillotine ; plus du dixième des membres ont mis leurs têtes sous le couteau ; elle a vu danser devant elle la carmagnole, entendu les strophes patriotiques entonnées au milieu du pillage des églises ; elle a vu les blessés du dix août défiler dans des brouettes, et dans cette nuit infernale, les dames Égalité, en costume tiricolore, boire de la limonade, et le spectre de Sieyès monter en disant, la mort sans phrase . Cette Convention a été chauffée au rouge, puis congelée ; pourpre de rage et pâle de rage, elle a siégé avec des pistolets dans ses poches, a tiré son épée dans son exaltation; tantôt elle criait aux quatre vents par la voix d’un Danton: Éveilletoi, ô France, et frappe les tyrans; tantôt elle tombait sous son Robespierre, dans un mutisme glacial, et répondait à sa voix sépulcrale par un soupir d’angoisse. Assassinée, décimée, poignardée, fusillée, dans les bains, dans les rues, sur les escaliers, elle a été le noyau du chaos. N’a-t-elle pas entendu la cloche de minuit? Elle a délibéré environnée de cent mille hommes en armes, qui avaient leurs canons chargés, leurs fourgons remplis de vivres. Elle a été assourdie par le tocsin, emportée d’assaut par de noirs déluges de sans-culottisme ; elle a entendu ce cri per-

çantdu « pain et du savon », car, nous le disions plus haut, c’était le noyau du chaos ; elle siégeait au centre du sans-culoltisme et déployait son pavillon sur ce profond abîme, où il n’v a ni sentier, ni limite, ni fond, ni bords. Par sa valeur réelle, par l’intelligence, la fidélité, par la force et l’énergie, peut-être n’a-t-elle pas dépassé de beaucoup la moyenne des parlements ; mais en franchise de desseins, en singularité de position, elle n’a pas de pareille. Encore un plongeon du sans-culottisme, ou deux au plus, et ce vaisseau fatigué de la Convention prendra terre.

La révolte du 12 germinal s’est évanouie en une vainc clameur; le sans-culottisme moribond s’est replongé dans l’invisibilité. Il y est resté en gémissant pendant six semaines ; gémissant et aussi faisant des projets. Les Jacobins désarmés, jetés à bas de leur tribune en plein air, ont besoin de s’aider eux-mêmes, de se réunir en sociétés secrètes, sous terre. Voilà pourquoi, le premier jour de prairial, 20 mai 1795, le bruit de la générale se fait de nouveau entendre ; il bat à coups redoublés ran-tan-plan, aux armes ! aux armes !

Le sans-culottisme s’est encore une fois élancé de la tannière où il agonisait, profond, se mouvant avec furie, comme la mer stérile. Saint-Antoine est sur pied : « du pain et la constitution de 93 » résonne encore ; ces mots sont écrits avec de la craie sur le chapeau des hommes. Ils ont leurs piques, leurs fusils, leurs griefs écrits, leurs étendards, leur proclamation imprimée, rédigée d’une manière tout à fait officielle, — considérant ceci, et cela, eux, c’est-à-dire un peuple souverain qui a longtemps souffert est en état d’insurrection ; ils veulent avoir du pain et la constitution de 93. Et ainsi les barrières sont prises et la générale est battue, et les tocsins carillonnent la discorde.

Un noir déluge inonde les Tuileries ; en dépit des sentinelles, le sanctuaire même est envahi ; au milieu de notre ordre du jour pénètre un torrent de femmes échevelées, criant d’une voix lamentable : « du painl du pain ! » Le président se couvre et nous sonnons aussi notre tocsin « du pavillon de l’unité » ; le vaisseau de l’État roule et fait eau, les vagues le balayent ; il va sombrer sous les flots salés de l’océan stérile.

Quelle journée 1 Les femmes sont chassées, les hommes emportent d’assaut le palais, encombrent les corridors, tonnent à toutes les portes. Les députés avancent la tête, prient, conjurent; Saint-Antoine crie avec rage: «du pain, la constitution ! » Le bruit s’est répandu que « la Convention assassine les femmes » ; on se bouscule, on s’écrase, cris et fureur ! Les portes de chêne sont devenues des tambours de chêne et résonnent sous la hache de Saint-An r toine; le plâtre craque, le bois se brise avec fracas; la porte saute; — dans la salle se précipite Saint-Antoine avec sa frénésie, ses clameurs, ses drapeaux en haillons, sa proclamation imprimée, au son du tambour; scène étonnante pour l’œil et l’oreille. Les gendarmes, les sectionnâmes loyaux chargent par l’autre porte ; ils sont repoussés; on fait feu ; Saint-Antoine ne peut être expulsé, Les députés suppliants supplient en vain; respect au président, n’approchez pas du président 1 Le député Féraud, étendant les mains, découvrant sa poitrine couverte de cicatrices reçues dans la guerre d’Espa-* gne, conjure vainement, menace et résiste inutilement. Député rebelle envers le souverain, si tu as combattu, n’avons-nous pas aussi combattu? nous n’avons ni pain, ni constitution! On serre le pauvre Féraud, on le renverse, on le foule aux pieds, la fureur s’irrite au spec-

tacle de ses propres exploits ; on le traîne dans le corri dor, mort ou à peu près ; sa tête est tranchée et mise au haut d’une pique. Fallait-il donc que la malheureuse Convention vît ces nouvelles horreurs? La tête de Féraud, toute dégouttante de sang, s’avance au bout d’une pique. Telle est le jeu qui a commencé, Paris et le monde en attendent la fin ; quelle sera-t-elle?

Et ainsi roule librement le flot dans tous les corridors; au dedans et au dehors, aussi loin que le regard peut s’étendre, on ne voit qu’un Bedlam déchaîné et le grand abîme débordé ! Le président Boissy-d’Anglas siège, ferme comme un roc ; le reste de la Convention est refoulé jusqu’aux « banquettes supérieures » . Les sectionnaires et les gendarmes encore en rang forment pour eux une sorte de rempart. Et l’insurrection furieuse frappe ses tambours, lit sa liste de doléances, veut faire décréter ceci, veut obtenir cela. Le président Boissy reste assis et couvert sans bouger, comme un rocher battu par les vagues. On le menace, on le couche en joue ; il ne cède pas; on lui présente la tête sanglante de Féraud; d’un air grave et sévère, il la salue et ne cède pas.

La liste des doléances ne peut pas être lue à cause du tumulte et les tambours battent, les gosiers hurlent, et l’insurrection semblable à la musique des sphères ne peut s’entendre à cause du bruit môme: Décrétez-nousceci, décrétez-nous cela. Nous distinguons un homme qui crie à tout moment pendant une heure : a Je demande F arrestation des coquins et des lâches ». C’était réellement une pétition des plus concises qu’on eût jamais présentées; en vérité jusqu’à présent elle renferme tout ce que vous pouvez raisonnablement demander à la constitution de l’an I, aux bourgs pourris, aux urnes du scrutin, à toute autre

arche d’alliance politique miraculeuse que vous pourrez inventer jusqu’à la fin du monde 1 Moi aussi, je demande l’arrestation des coquins et des lâches , et rien de plus. — La représentation nationale, inondée par le sombre sans-culottisme, s’écoule au dehors pour trouver de l’aide quelque part, de la sécurité quelque part, ici il n’y a point de secours possible.

Vers les quatre heures de l’après-midi, il ne s’y trouve plus guère que soixante-six membres; des amis, ou même des chefs secrets, un reste de la cime de la montagne réduit au silence par l’esclavage thermidorien. Le temps est venu pour eux; maintenant ou jamais qu’ils descendent et parlent 1 ils descendent ces soixante-six, invités par le sans-culottisme : Romme du nouveau calendrier, Ruhl du vase sacré, Goujon, Duquesnoy, Soubrany et le reste. Le sans-culottisme joyeux fait cercle devant eux ; Romme prend le fauteuil du président ; ils commencent à prendre des résolutions et à rendre des décrets. Bien vite surgissent décrets sur décrets, ils se suivent et se répondent comme la strophe et l’antistrophe. — Ce qui rendra le pain moins cher, ce qui éveillera le lion qui dort. Et à chaque décret nouveau, le sans-culottisme s’écrie : « décrété, décrété ! » et les tambours battent.

On va vite ; le travail de plusieurs mois en quelques heures, — quand on voit entrer une figure, qu’à la lueur de la lampe nous reconnaissons pour celle de Legendre ; elle parle ; on la siffle 1 Et alors voyez, la section Lcpclletier ou une autre section de muscadins entre: voici la jeunesse dorée, la baïonnette en avant, la mine résolue, toute prête à frapper. Ils avancent, avancent toujours, les baïonnettes brillant à la lueur des lampes : que peut-on faire, quand on est fatigué par une longue émeute, épuisé,

affamé? que faire? sinon reculer, s’échapper et crier : sauve qui peut! Les fenêtres sont enfoncées pour offrir aux sansculottes une fuite plus facile. Les sections des banquiers et la jeunesse dorée les balayent avec des balais d’acier, jusqu’aux profondeurs de Saint-Antoine. Triomphe encore une fois ! Les décrets de ces soixante-six sont non-seulement cassés, ils sont de plus déclarés nuis et comme n’ayant jamais existé. Romme, Ruhl, Goujon et les chefs, treize en tout, sont mis en accusation. La session permanente prend fin à trois heures du matin (1). Le sans-culottisme, encore une fois culbuté, est à l’agonie ; il va rendre son dernier soupir.

Tel fut le 1" prairial (20 mai 1795) . Les 2 et 3 prairial, pendant lesquels le sans-culottisme se tordit encore, sonna le tocsin, s’assembla en armes, ne servirent de rien au sans-culottisme. Nous avons beau, avec nos Romme et Ruhl accusés, mais non arrêtés encore, composer une nouvelle « et véritable Convention nationale » dans l’est, avec nos propres partisans, et mettre les autres hors la loi ! Nous avons beau prendre les armes et marcher 1 La force armée et les sections des muscadins au nombre de trente mille hommes à peu près environnent cette vieille et fausse Convention. Nous ne pouvons que nous quereller les uns les autres, crier « muscadins », en réponse à « buveurs de sangn. L’assassin de Féraud est pris la main encore couverte de sang, et condamné, et sur le point d’être guillotiné sur la place de Grève, est délivré et ramené dans Saint-Antoine, — mais en vain. La Convention et la jeunesse dorée arrivent, suivant le décret, pour le chercher, et même désarmer Saint-Antoine 1 On le désarme, en fai-

(1) Deux Amis, t. XIII, p. 129-46.

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sant rouler les canons, en sautant sur les pièces de l’ennemi, par l’audace militaire, et la terreur de la loi. Saint- Antoine rend les armes; Santerre même le conseille, inquiet qu’il est pour sa vie et sa brasserie. L’assassin de Féraud se précipite du haut d’un toit, et tout est perdu (1) .

Voyant ce qu’il en est, le vieux Ruhl tire un coup de pistolet dans sa vieille et blanche tète, et se brise le crâne comme il avait brisé à Reims la sainte ampoule. Romme, Goujon et les autres sont en rang devant le tribunal militaire promptement formé. En entendant la sentence, Goujon tire un couteau et se le plonge dans la poitrine; il le passe à Romme, son voisin, et tombe mort; Romme en fait autant et un autre est sur le point de le faire. Le trépas à la romaine se propage comme un courant électrique, avant, que vos gardes puissent intervenir. La guillotine eut le reste.

Ils furent les ultimi Romanorum. Alors on ordonne que Billaud, Collot et compagnie soient jugés, mais ils sont déjà loin ; ils ont fait voile pour Sinamarri et la brûlante fange de Surinam. Billaud s’y entourera de perroquets apprivoisés, Collot y prendra la fièvre jaune, y boira une bouteille entière d’eau-de-vie et se brûlera des intestins (2) ; le sans-culottisme a cessé de râler. Le lion endormi est mort, et maintenant, ainsi nous le voyons, tout sabot peut le frapper.

(1) Toulongeon, p. 297. — Moniteur, n° 2M-5-6.

(2) Dictionnaire des hommes marquants, Billaud, Collot.

LES HARENGS GRILLÉS

LES HARENGS GRILLÉS

Ainsi meurt le sans-culottisme, le corps du sans-culottisme, ou du moins il se métamorphose ; sa danse pythienne en haillons, la carmagnole, a fait place à la danse pyrrhique, aux danses de la Cabarus. Le sans-culottisme est mort, éteint par de nouveaux ismes , qui étaient sa lignée naturelle; il est enterré par eux avec une explosion de joie si assourdissante, et au milieu d’un tel charivari funèbre, que ce ne sera qu’après un demi-siècle qu’on commencera à comprendre pourquoi il a existé.

Et pourtant il avait sa signification ; le sans-culottisme a vraiment existé, nouveau-né du Temps; il existe même encore; il n’est que changé. Son âme vit toujours, elle agit toujours au large et au loin ; quittant sa figure monstrueuse, elle en a pris une moins informe, comme c’est la coutume du Temps avec ses nouveau-nés. Un jour, arrivée à une forme parfaite, elle s’emparera de l’univers entier ! car l’homme sage peut aujourd’hui et partout voir qu’on doit compter sur son courage et non sur les ornements de son courage. Celui qui, à cette époque de notre Europe, compte sur les ornements, les formules, les culottismes, quels qu’ils soient, compte sur de vieux oripeaux et ne subsistera pas. Mais, quant au corps du sans-culottisme, il est mort et enterré, — et espérons-le, il ne sera pas nécessaire qu’il reparaisse sous sa première forme amorphe, avant mille autres années.

Ce fut la plus terrible chose que le temps ait jamais pro-

duite, une des plus effrayantes. Cette Convention, devenue antijacobine, publia, en vue de se justifier et de se fortifier, les listes des crimes de la Terreur, des listes des personnes guillotinées. Ces listes , s’écrie le morose abbé Montgaillard, n’étaient point exactes. Elles contiennent les noms de combien de personnes, pense le lecteur? — Deux mille en tout, à peu de chose près. Il y en eut plus de quatre mille, s’écrie Montgaillard ; il n’y en eut pas moins de guillotinées, fusillées, noyées, livrées à une mort affreuse, et neuf cents étaient des femmes (1). C’est un nombre épouvantable d 'existences humaines, M . l’abbé. — Détruisez-en dix fois autant, mais suivant les règles, sur le champ de bataille, et vous aurez une glorieuse victoire avec un Te Dewn. C’est à peu près la deux centième partie des pertes éprouvées pendant toute la guerre de Sept ans. Dans cette guerre de Sept ans, Frédéric le Grand n’arracha-t-il pas la Silésie des mains de Thérèse la Grande, et une Pompadour blessée par des épigrammes ne prouva-t-elle pas qu’elle n’était pas une Agnès Sorel I La tête de l’homme est une étrange coquille qui sonne le creux, M. l’abbé; et l’arithmétique ne lui sert pas à grand’chose.

Mais que dirions-nous si l’histoire, quelque part sur cette planète, entendait parler d’une nation où un homme sur trois a tout au plus, pendant trente semaines, chaque année, le tiers de la portion de pommes de terre suffisante pour le nourrir (2)? L’histoire, dans ce cas-là, se sent obligée d’avouer que la famine est la famine, que la famine, se propageant de siècle en siècle, donne terrible-

(1) Montgaillard, t. IV, p. 241.

(2) Rapport de la commission irlandaise de la loi des pauvres, 1836,

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ment à penser; l’histoire se hasarde à dire que le sansculotte français de 93, qui, sorti d’une longue léthargie mortelle, se précipitait tout d’un coup vers les frontières, et mourait en combattant pour un espoir immortel et une foi d’affranchissement pour lui et pour les siens, n’était pas le plus malheureux des mortels 1 Le sans-pomme-deterre irlandais n’avait donc ni sens, ni âme! Dans sa froide obscurité, il était cruel pour lui de mourir de faim, cruel de voir ses enfants affamés. Il était cruel pour lui d’être mendiant, menteur et fourbe. Et si cette sombre bise irlandaise, ce souffle glacial du besoin, qui soufflait sur lui de génération en génération, l’avait gelé jusqu’à l’engourdir, jusqu’à le rendre insensible et stupide, était-ce là, pour une créature pourvue d’une âme, un allégement à ses maux ; ou n’était-ce pas plutôt de tous les maux le plus cruel?

De telles choses existaient ; de telles choses existent ; et elles se perpétuent silencieusement, tranquillement ; et les sans-culottismes les suivent. Quand l’histoire, portant ses regards en arrière, les jette sur la France d’autrefois, sur l’époque de Turgot, par exemple, qu’elle y voit le servage muet s’approcher en tremblant du palais de son roi, étaler ses millions de visages livides, de corps hideux, épuisés et couverts de haillons, présenter, sous ces hiéroglyphes sinistres, ses suppliques et ses doléances, et n’obtenir, pour toute réponse, que de nouveaux gibets de quarante pieds de haut ; l’iiistoire, alors, avoue avec douleur qu’on ne peut citer une période où les 25 millions de Français aient en général moins souffert que pendant cette période appelée le règne de la Terreur! Mais ce ne furent pas les millions de muets qui souffrirent, ce furent les milliers de parleurs, ce furent des centaines et des unités, qui

criaient et publiaient, et faisaient retentir le monde de leurs plaintes autant qu’ils le pouvaient et le devaient; c’est là la grande singularité de cette époque. Les plus effrayantes productions du temps ne sont jamais celles qui parlent haut, car celles-là meurent vite; ce sont celles qui, silencieuses, peuvent se perpétuer de siècle en siècle! L’anarchie, odieuse comme la mort, est abhorrée par toute l’espèce humaine, aussi doit-elle périr promptement.

Que tous les mortels sachent donc quels abîmes et quelles hauteurs sont toujours révélées chez l’homme ; et, avec crainte et étonnement, avec une juste sympathie ou une juste antipathie, avec un regard serein et un cœur ouvert, qu’ils contemplent cela, se l’approprient et en tirent d’innombrables conséquences. Cette conséquence-ci, par exemple, avant toutes, que « si les dieux » de ce bas-monde siègent sur leurs trônes brillants avec » l’indolence des dieux d’Épicure, tandis que le chaos vi- » vant de l’ignorance et de la faim se vautre à leurs pieds » sans obtenir un regard, et que des parasites mielleux » prêchent la paix, la paix, quand il n’y a pas de paix », alors le sombre chaos se lèvera; — il s’est levé, et ô ciel ! n’a-t-il pas tanné leurs peaux pour s’en faire des culottes ! Afin qu’il n’y ait point de second sans-culottisme sur notre terre avant un millier d’années, sachons bien ce que fut le premier, et que riches et pauvres parmi nous agissent et vivent autrement. — Mais revenons à notre histoire.

Les sections des muscadins sont ivres de joie ; chez la Cabarus les danses tournoient. Ce problème insoluble, la République sans ra?iarchie, ne l’avons-nous pas résolu? — La loi de fraternité ou la mort est anéantie; le chimérique obtienne qui a besoin est devenu le pratique con-

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serve qui a . A la République anarchique des pauvretés a succédé la République des richesses qui durera ce qu’elle pourra.

Sur le pont au Change, sur la place de Grève, sous de longs hangars, Mercier, dans ces soirées d’été, a vu des ouvriers prenant leurs repas. La quantité de pain allouée chaque jour est tombée à une once et demie. « Les plats » contiennent chacun trois harengs grillés, assaisonnés d d’oignons pelés et arrosés d’un peu de vinaigre; à ceci )) ajoutez une portion de prunes cuites et des lentilles na- )> géant dans une sauce claire. À ces tables frugales, le y> gril du cuisinier siffle tout près, et le pot bout sur un » feu entre deux pierres. Je les ai vus réunis par cen- » taines, consommant sans pain leur maigre repas bien » insuffisant pour des appétits si vigoureux et des esto- » macs si profonds (1)» . L’eau de la Seine qui, tout près de là, coule inépuisable, suppléera ce qui manque.

O homme de travail, ta lutte et ton audace pendant ces six longues années d’insurrection et de tourments ne t’ont donc servi à rien ? Tu avales ton hareng et ton eau dans la lumière de ces soirs dorés et bénis ! O pourquoi la terre était-elle si belle, empourprée par l’aurore et le crépuscule, si l’homme en devait faire pour l’homme une vallée de privations et de larmes, pas même de douces larmes ? Destructions de Bastilles, déconfitures de Brunswicks, défis jetés aux principautés et aux puissances, au monde et à l’enfer, tout ce que tu as osé et supporté, — c’était pour cette république dansante des salons de la Cabarus ! Patience, prends patience, ce n’est pas encore la fin.

(1) Nouveau Paris , t. IV, p. 118.

Au fait, rien ne pouvait être plus naturel, ni même plus inévitable dans cet état transitoire et post-sans-culottique. Après ce naufrage d’une république des pauvretés, qui s’est terminée par le règne de la Terreur, les débris confus s’arrangent comme ils peuvent. L’évangile de Jean- Jacques et beaucoup d’autres évangiles, devenant incroyables, qu’y avait-il à faire alors, si ce n’était de revenir au vieil évangile de Mammon? Le Contrat social est vrai ou non; la fraternité est la fraternité ou la mort; mais l’argent aura toujours la valeur de l’argent. Dans le naufrage des croyances humaines, cela reste indubitable que le plaisir est agréable. L’aristocratie du parchemin féodal a passé emportée par le torrent, et maintenant, tout naturellement, nous arrivons à l’aristocratie des écus. C’est le cours que suivent toutes les sociétés européennes dans ce temps-ci. C’est une sorte d’aristocratie encore plus basse, infiniment plus basse, la plus basse qu’on ait jamais connue.

Cependant elle a cet avantage, que, comme l’anarchie, elle ne peut durer. As-tu remarqué combien la Pensée est plus forte que tous les canons du monde, et comment, que ce soit cinquante ans ou deux mille ans après la mort du martyr, elle inscrit ou biffe les actes du parlement, remue les montagnes, pétrit le monde comme de l’argile molle? Or, le commencement de toute pensée digne de ce nom est l’Amour, et il n’y eut jamais de tête sage sans un

LA MITRAILLE. Ai3

cœur généreux. Le ciel ne se lasse pas dans sa bonté; il envoie des cœurs généreux à chaque génération. Et maintenant, quel noble cœur peut supposer ou être assez aveugle pour croire que la fidélité aux écus est une noble fidélité? Mammon, s’écrie le noble cœur de tous les temps et de tous les pays, est le plus bas de tous les dieux connus, et même de tous les démons connus. En lui , quelle grandeur y a-t-il qui puisse vous le faire adorer? Point de gloire apparente, pas même de terreur; rien que l’odieux associé à la bassesse î — Les cœurs généreux, voyant d’un côté la misère sans bornes, sombre au dedans et au dehors, mouillant de larmes son once et demie de pain, et d’un autre côté, les bals en caleçons couleur de chair, et de pareilles pompes frivoles ou odieuses, ne peuvent que s’écrier : C’est trop, ô divin Mammon, c’est un peu trop! — Or, quand une fois leur voix se fait entendre, elle prononce le fiat et \epereat pour toutes les choses d’ici-bas.

Cependant nous détesterons l’anarchie comme la mort, car elle est la mort; et ce qui est pire que l’anarchie sera encore détesté davantage. Certes, la paix seule est féconde. L’anarchie est la destruction, c’est un incendie qui brûle le faux et l’intolérable, mais qui laisse le vide après lui. Sachez également ceci, que d’un monde de fous, on ne peut tirer que folie. Organisez-la, construisez-lui une constitution, passez-la à travers les urnes du scrutin, comme vous voudrez, elle est et restera folie; — proie nouvelle de nouveaux charlatans et réceptacle de malpropretés, dont la fin ne vaut guère mieux que le commencement. Qui peut tirer une chose sage d’hommes insensés? Personne. Ainsi le vide et la destruction générale étant arrivés pour cette France, que peut faire de plus l’anarchie? Que l’ordre se fasse, quand ce serait par le sabre du

soldat, que la paix se fasse et que la générosité du ciel ne soit pas gaspillée, que ce que dans sa sagesse il nous envoie porte des fruits dans la saison! — Il reste à voir comment les dompteurs du sans-culottisme furent euxmômes domptés, et le droit sacré d’insurrection emporté par la poudre ; ainsi finira cette extraordinaire histoire pleine d’événements appelée Dévolution française.

La Convention ainsi emportée pendant trois années par un vent violent, par un violent courant, tantôt avec, tantôt sans pilote, est lasse de sa propre existence; elle voit tous les hommes fatigués d’elle, et souhaite ardemment sa fin. Jusqu’au dernier moment elle se débat avec des contradictions; maintenant elle se hôte de faire une constitution, et elle ne connaît pas encore la paix. Sieyès, disonsnous, est en train de faire la constitution une fois de plus ; il l’a presque faite. Instruit par l’expérience, le grand architecte retranche beaucoup, ajoute beaucoup : distinction de citoyens actifs et passifs ; c’est-à-dire l’argent faisant les électeurs; deux chambres, « un conseil des anciens » et « un conseil des cinq cents » : voilà la conclusion où nous sommes arrivés 1 Dans un môme esprit, évitant cette fatale abnégation personnelle de nos anciens constituants, nous arrêtons non-seulement que les membres de la Convention actuelle sont rééligibles, mais encore que les deux tiers seront réélus. Les citoyens actifs électeurs ne seront libres que de choisir un tiers de leur assemblée nationale. Cette clause de la réélection des deux tiers, nous l’ajoutons à notre constitution; nous soumettons notre constitution à l’approbation des municipalités de France, et leur disons : Acceptez les deux ou rejetez les deux. Quelque répugnance que leur inspire cette addition, les municipalités, à une majorité considé-

rable, acceptent et ratifient. Avec un directoire de cinq membres, avec deux bonnes chambres dont les deux tiers sont nommés par nous-mêmes, on espère que cette constitution sera définitive. Elle marchera , car ses jambes, les deux tiers réélus, sont déjà prêtes, en état de marcher. Sieyès regarde son édifice sur le papier avec un juste orgueil.

Mais à présent voyez comme les sections rebelles, la section Lepelletier en tête’, regimbent et se cabrent I N’cst-ce pas une infraction manifeste aux franchises électorales, aux droits de l’homme, à la souveraineté du peuple, cette clause des deux tiers à réélire? Tyrans insatiables, vous voulez vous éterniser! — La vérité est que leur victoire sur Saint- Antoine, et le long usage du droit d’insurrection ont gâté ces hommes. Considérez aussi que jusqu’ici chacun pouvait espérer ce qu’il désirait, mais maintenant il n’y a plus d’espoir à avoir, il faut jouir et jouir de ceci.

Chez des hommes gâtés par l’insurrection, quels ferments confus s’agitent une fois que les langues commencent à se déchaîner! Les journalistes déclament; vos Lacretelle, vos Laharpe, vos orateurs, déblatèrent. Il y a, dans cette explosion, du royalisme et du jacobinisme. Sur les frontières de l’ouest, sous le plus profond secret, Pichegru, sans oser se fier à son armée, traite avec Condé. Dans ces sections vocifèrent des loups couverts de peaux de brebis, des émigrés, des royalistes (1). Chacun, comme nous le disons, avait espéré que l’élection donnerait quelque avantage à son propre parti; et maintenant il n’y a plus d’élection, ou seulement élection du tiers. Le noir

(1) Napoléon, Las Cases {Choix des rapports, t. XVII, p. 398-411.)

s’unit au blanc contre la clause des deux tiers; tous les agitateurs de France qui voient par là tout leur commerce proche de sa fin.

La section Lepelletier, après un assez bon nombre d’adresses, trouve qu’une telle clause est une infraction manifeste; quant à elle, elle le déclare simplement, elle ne s’y conformera pas, et engage toutes les autres sections libres à se joindre à son opposition « à former un comité central » pour résister à l’oppression (1). Presque toutes les sections se joignent à elle, fortes de leurs quarante mille hommes prêts à combattre. Aussi la Convention doit-elle se tenir sur ses gardes. La section Lepelletier, ce 12 vendémiaire ( h octobre 1795), siège en contravention ouverte dans son couvent des Filles-Saint-Thomas, rue Vivienne, les fusils armés. La Convention a environ cinq mille hommes de troupes régulières à sa disposition, des généraux en quantité, et quinze cents ultra-jacobins persécutés, de nuances diverses, qu’elle a, dans cette crise, réunis et armés à la bâte, sous le titre de « patriotes de 89 ». Forte de l’appui de la loi, elle envoie son général Menou, pour désarmer la section Lepelletier.

Le général Menou marche, par conséquent, fait les sommations et démonstrations voulues, sans résultat. Le général Menou, vers les huit heures du soir, se trouve rangé en bataille dans la rue Vivienne; il fait des sommations inutiles ; des fusils armés sont braqués sur lui de toutes les fenêtres, et il ne peut faire rendre les armes à la section. Il est obligé de s’en retourner sans une égratignure, mais sans avoir rien obtenu; il est mis en état d’arrestation comme « traître »; alors les quarante mille se joi-

(1) Deux Amis, t. XIII, p. 375-406.

gnent tous à Lepelletier, qui no peut être vaincu. De quel côté la tremblante Convention se tournera-t-elle à présent? Notre pauvre Convention, après un si long voyage, vient échouer au port. Elle soutient une lutte effrayante contre les brisants qui rugissent autour d’elle, au nombre de quarante mille, comme pour la précipiter, elle et sa cargaison de Sieyès, et tout l’avenir de la France, dans les abîmes! Une dernière fois elle lutte, près de périr.

Les uns demandent que le commandement soit donné à Carras, qui triompha en thermidor. D’autres, mieux avisés, songent au citoyen Buonaparte, officier d’artillerie en non-activité, qui prit Toulon. C’est un homme de tête et d’action: Barras est choisi comme commandant nominal; ce jeune officier d’artillerie est nommé commandant de fait. 11 était, dans ce moment-là, dans la galerie, et entendit cela. Il se retira pendant une demi-heure pour délibérer en lui-même. Après une demi-heure de méditations profondes de to be or not to be, il répond oui.

Et maintenant qu’il y a un homme de tête au centre, tout prend vie. Vite au camp des Sablons, pour nous assurer l’artillerie ; il n’y a pas vingt hommes pour la garder! Un adjudant actif, on l’appelle Murat, part au galop, arrive à temps, mais de quelques minutes seulement, car Lepelletier y courait aussi. Les canons sont à nous. Et maintenant saisissez ce poste, puis cet autre, de la promptitude et de l’énergie, au guichet du Louvre, dans le culde-sac Dauphin, dans la rue Saint-Honoré, tout le long des quais, du côté du nord, jusqu’au pont ci-devant Royal, au midi, — formez autour du sanctuaire des Tuileries, un anneau d’acier; que chaque canonnier ait sa mèche allumée , que tous les hommes soient sous les armes!

II y a alors séance permanente toute la nuit, et au lever du soleil , le lendemain , on voit surgir de nouveau la sainte insurrection ; le vaisseau de l’État touche sur l’écueil; une mer houleuse l’assiège; on bat la générale , on arme, on crie; — on ne sonne pas le tocsin, car nous n’avons laissé d’autre tocsin que le nôtre, celui du pavillon de l’unité. C’est un naufrage imminent qui mérite l'attention du monde entier. Il fatigue d’une manière effrayante, ce pauvre vaisseau, à une encâblure du port. Le péril est imm’ènse pour lui, néanmoins il a un homme au gouvernail. Des messages d’insurrection sont reçus, d’autres renvoyés ; des messagers admis les yeux bandés ; conseil sur conseil, le pauvre vaisseau est ballotté! — C’est le 13 vendémiaire an IV. Chose assez curieuse, c’est le 5 octobre, jour anniversaire de cette marche des Ménades, il y a six ans; le droit sacré d’insurrection nous a menés loin.

Lepelletier s’est emparé de l’église Saint-Roch, puis du Pont-Neuf; notre poste se retire sans faire feu. Des balles perdues, tirées parla section Lepelletier, tombent sur l’escalier des Tuileries. D’un autre côté s’avancent les femmes échevelées, criant : la paix ! Lepelletier, derrière elles, agite son chapeau en signe de fraternité. Formel l’officier d’artillerie est solide comme le bronze, il saura, s’il en est besoin, être prompt comme l’éclair. Il envoie huit cents mousquets avec des cartouches à la Convention même ; les honorables membres en useront en cas d’extrémité, ce qui leur donne fort à penser. Quatre heures de l’après-midi ont sonné (1). Lepelletier n’obtenant rien par messages, par la fraternité, ou en agitant les cha-

(1) Moniteur, séance du 5 octobre, 1795.

peaux, se précipite au midi, le long du quai Voltaire, à travers rues et passages, au pas de course, en une charge impétueuse. A toi, officier d’artillerie 1 — « Feu! » crient les lèvres bronzées. Alors, rugissement et foudre, rugissement sur rugissement ; sans trêve, tonnent comme un volcan ses batteries dans le cul-de-sac Dauphin, contre l’église Saint-Iloch. Ses canons tirent sur le pont Royal. Tous ses canons font feu et balayent environ deux cents hommes, principalement dans les environs de Saint- Roch ! Lepelletier ne peut résister h de pareilles décharges; nul sectionnaire ne peut y résister; les quarante mille cèdent de tous côtés, s’enfuient, cherchent des abris. Quelques centaines s’étaient réunis dans les environs du théâtre de « la République » ; mais, dit-il, « quelques bombes suffirent à les déloger ; tout était terminé à six heures ».

Le vaisseau a donc franchi la barre ; libre, il atteint le rivage, — au milieu des cris et des vivat ! Le citoyen Buonaparte est « nommé général de l’intérieur par acclamation » ; les sections, domptées, sont obligées de déposer les armes bon gré mal gré; le droit sacré d’insurrection a péri pour toujours! La constitution Sieyès peut débarquer et commencer à marcher. Le miraculeux vaisseau de la Convention a touché terre; — et pour user de métaphore, s’est changé, comme c’est l’habitude des navires épiques, en une sorte de nymphe de mer , pour ne plus naviguer, pour aller nager h travers l’azur désert, comme un prodige de l’histoire!

« Il est faux », dit Napoléon, « que nous ayons d’abord tiré à blanc, ç’aurait été sacrifier des hommes inutilement. » Rien donc de plus faux ; le feu était très-vif, des plus vifs. Tout le monde a bien vu que ce n’était point

un jeu; les cannelures et les plinthes de l’église Saint- Rocli en montrent encore aujourd’hui les preuves. — Chose singulière ! Dans l’ancien temps de Broglie, il y a six ans, ces décharges de mitraille furent promises, mais ne purent alors avoir lieu ; elles n’auraient, à cette époque, servi à. rien; aujourd’hui, le temps est arrivé, ainsi que l’homme; la voici, cette mitraille, et la chose que nous appelons révolution française a été balayée par elle ; elle a cessé d’exister I

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