‹ Histoire de la Révolution française, Volume 6Chapitre 1 sur 7 · ABOLIR LE NOUVEAU CULTE. DERNIERS PERFEC · texte numérisé non relu

ABOLIR LE NOUVEAU CULTE. DERNIERS PERFEC

TIONNEMENS APPORTÉS AU GOUVERNEMENT DICTA- TORIAL. ÉNERGIE DU COMITÉ CONTRE TOUS LES

PARTIS. ARRESTATION DE RONSIN, d'hÉBERT, DES

QUATRE DÉPUTÉS AUTEURS DU FAUX DÉCRET , ET DES PRÉTENDUS AGENS DE l'ÉTRANGER.

JDepuis la chute des girondins , le parti montagnard , resté seul et victorieux , avait commencé à se diviser. Les excès toujours plus grands de la révolution achevèrent de le diviser tout-à-fait, et on touchait à une rupture- pro- /

chaine. Beaucoup de députés avaient été émus du sort des girondins, de Bailly, de Brunet, de Houchard ; d'autres blâmaient les violences commises à l'égard du culte , les jugeaient impolitiques et dangereuses. Ils disaient que de nouvelles superstitions succédaient à celles qu'on voulait détruire, que le prétendu culte de la raison n'était que celui de l'athéisme , que l'athéisme ne pouvait convenir à un peuple , et que ces extravagances étaient payées par l'étranger. Au contraire le parti qui régnait aux cordeliers et à la commune, qui avait Hébert pour écrivain , Ronsin et Vincent pour chefs , Chaumette et Cloofe pour apôtres, soutenait que ses adversaires voulaient ressusciter une faction modérée, et amener une nouvelle division dans la république.

Danton était revenu de sa retraite. Il ne disait pas sa pensée, mais un chef de parti voudrait en vain la cacher; elle se répand de proche en prt)che , et devient bientôt manifeste à tous les esprits. On savait qu'il aurait voulu empêcher l'exécution des girondins , et qu il avait été vivement touché de leur fin tragique ; on savait que , partisan et inventeur des moyens révolutionnaires , il commençait à en blâmer l'emploi féroce et aveugle ; que la violence ne lui semblait pas devoir se prolonger au-delà du dan-

ger, et qu'à la fin de la campagne actuelle et après l'expulsion entière des ennemis, il voulait faire rétablir le règne des lois douces et équitables. On n'osait pas l'attaquer à la tribune des clubs. Hébert n'osait pas l'insulter dans sa fouille du Père Duchesne ; mais on répandait verbalement les bruits les plus insidieux; on insinuait des soupçons sur sa probité ; on rappelait avec plus de perfidie que jamais les concussions de la Belgique, et on lui en attribuait une partie; on était même allé jusqu'à dire , pendant sa retraite à Arcis-sur-Aube , qu'il avait émigré en emportant ses richesses. On lui associait , comme ne valant pas mieux , Camille Desmoulins, son ami, qui avait partagé sa pitié pour les girondins, et avait défendu Dillon; Philippeaux , qui revenait de la Vendée, furieux contre les désorganisateurs, et tout prêt à dénoncer Ronsin et Rossignol. On rangeait encore dans son parti tous ceux qui, de quelque manière , avaient démérité des révolutionnaires ardens , et le nombre commençait à en être assez grand.

Julien de Toulouse, déjà fort suspect par ses liaisons avec d'Espagnac et avec les fournisseurs, avait achevé de se compromettre par un rapport sur les administrations fédéralistes , dans lequel il s'efforçait d'excuser les torts de la plupart

d'entre elles. A peine l'eut-il prononcé que les •cordeliers et les jacobins soulevés l'obligèrent à se rétracter. Ils firent une enquête sur sa vie privée; ils découvrirent qu'il vivait avec des agioteurs , et qu'il avait une ci-devant comtesse pour maîtresse , et ils le déclarèrent tout à la fois corrompu et modéré. Fabre-d'Eglantine, venait tout à coup de changer de situation , et déployait un luxe qu'on ne lui connaissait pas auparavant. Chabot , le capucin Chabot, qui, en entrant dans la révolution , n'avait que sa pension ecclésiastique , venait aussi d'étaler un beau mobilier, et d'épouser la jeune sœur des deux Frey, avec une dot de deux cent mille livres. Ce changement de fortune si prompt excita des soupçons contre les nouveaux enrichis, et bientôt une proposition qu'ils firent à la Convention acheva de les perdre. Un député, Osselin , venait d'être arrêté pour avoir, disait-on , caché une émigrée. Fabre, Chabot, Julien, Delaunay, qui n'étaient pas tranquilles pour eux-mêmes; Bazire, Thuriot, qui n'avaient rien à se reprocher, mais qui voyaient avec effroi qu'on ne ménageât pas même les membres de la Convention , proposèrent un décret, portant qu'aucun député ne pourrait être arrêté, sans auparavant être entendu à la barre. Ce décret fut adopté , mais tous les clubs et les jacobins

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se soulevèrent, et prétendirent qu'on voulait renouveler X inviolabilité. Ils le firent importer, et commencèrent l'enquête la plus ïevère sur ceux qui l'avaient proposé , sur leur conduite et sur l'origine de leur subite fortune. Julien , Fabre , Chabot , Delaunay, Bazire, Thuriot, dépopularîsés en quelques jours , furent rangés dans le parti des hommes équivoques et modérés. Hébert les couvrit d'injures grossières dans sa feuille , et les livra à la vile populace.

Quatre ou cinq individus partagèrent encore le même sort , quoique jusqu'ici reconnus excellens patriotes. C'étaient Proli, Pereyra, Gusman, Dubuisson et Desfieux. Nés presque tous sur le sol étranger, ils étaient venus, comme les deux Frey et comme Clootz, se jeter dans la révolution française , par enthousiasme , et probablement aussi par besoin de faire fortune. On ne s'inquiéta pas de ce qu'ils étaient, tant qu'on les vit abonder dans le sens de la révolution. Proli, qui était de Bruxelles, fut envoyé avec Pereyra et Desfieux auprès de Dumouriez, pour découvrir ses intentions. Ils le firent expliquer, et vinrent, comme nous l'avons rapporté, le dénoncer à la Convention et aux Jacobins. C'était bien jusque-là, npiais ils avaient été employés par Lebrun, parce qu'étant étrangers et instruits, ils étaient capables de rendre

des services aux relations extérieures. En approchaftjpfebrun , ils avaient appris à l'estimer, et ils l'avaient défendu. Proli avait connu beaucoup Dumouriez, et, malgré la défection de ce général , il avait persisté «à vanter ses talens et à dire qu'on aurait pu le conserver à ]$. république; enfin presque tous connaissant mieux les pays voisins, avaient blâmé l'application du système jacobin à la Belgique et aux provinces réunies à la France. Leurs propos furent recueillis , et lorsqu'une défiance générale fit imaginer l'intervention secrète d'une faction étrangère, on commença, à les soupçonner, et à se raviser sur leurs discours. On sut que Proli était fils naturel de Kaunitz ; on supposa qu'il était le meneur en chef, et on les métamorphosa. tous en espions de Pitt et*de Cobourg. Bientôt la fureur n'eut plus de bornes, et l'exagération même de leur patriotisme , qu'ils crqyaierit prc^ pre à les justifier, ne servit qu'à les compromettre davantage. On lè's confondit avec le parti des équivoques , des modérés. Dès que Danton 9U ses amis avaient quelque observation à faire sur les fautes des agens ministériels, ou sur le^ violences exercées contre le culte, le parti Hébert, Vincent et Rondin répondait en criant à la modération , à la corruption , à la faction étrangère. *

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Suivant l'usage, les modérés renvoyaient à leurs adversaires cette accusation , et leur disaient : C'est vous qui êtes les complices de ces étrangers; tout vous rapproche , ; et la commune violence de votre langage , et le projet de tout bouleverser en poussant tout au pire. Voyez , ajoutaient-ils, cette commune qui s'arroge une autorité législative, et rend des lois sous le titre modeste d'arrêtés ; qui règle tout, police, sub-> sistances, culte; qui substitue de son chef une religion à une autre, remplace les anciennes superstitions par des superstitions nouvelles, prêche l'athéisme, et se fait imiter par toutes les municipalités de la république; voyez ces bureaux de la guerre, d'où s'échappent une foule d'agens qui vont dans les provinces rivaliser avec les représentans , exercer les plus grandes vexations, et décrier la révolution par leur conduite; voyez cette commune et ces bureaux! que veulent-ils, sinon usurper l'autorité législative et executive , déposséder la Convention, les comités, et dissoudre le gouvernement! Qui peut les poussera ce but, sinon l'étranger?

Au milieu de ces agitations et de ces querelles , l'autorité devait prendre un parti vigoureux. Robespierre pensait avec tout le comité que ces accusations réciproques étaient extrêmement dangereuses. Sa politique, comme on l'a

déjà vu, avait consisté, depuis le 3i mai, à empêcher un nouveau débordement révolutionnaire, à rallier l'opinion autour de la Convention, et la Convention autour du comité, afin de créer un pouvoir énergique, et il s'était servi pour cela des jacobins tout-puissahs sur l'opinion. Ces nouvelles accusations contre des patriotes accrédités, comme Danton, Camille Desmoulins , lui semblaient très-dangereuses. Il avait peur qu'aucune réputation ne résistât aux imaginations déchaînées; il craignait que les violences à l'égard du culte n'indisposassent une partie de la France, et ne fissent passer la révolution pour athée ; il croyait voir enfin la main de l'étranger dans cette vaste confusion. Aussi ne manqua-t-il pas l'occasion que bientôt Hébert lui offrit, de s'en expliquer aux Jacobins.

Les dispositions de Robespierre avaientpercé. On répandait sourdement qu'il allait faire sévir contre Pache, Hébert, Chaumette, Clootz, auteurs du mouvement contre le culte. Troli, Desfieux, Pereyra, déjà compromis et menacés, voulaient rattacher leur cause à celle de Pache, Chaumette, Hébert; ils virent ces derniers et leur dirent qu'il y avait une conspiration contre les meilleurs patriotes, qu'ils étaient tous également en danger, et qu'il fallait se soutenir et se

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garder réciproquement. Hébert se rend alors aux Jacobins , le I er frimaire (2 1 novembre 1 793), et se plaint d'un plan de désunion tendant à diviser les patriotes. « De toutes paru, dit-il, je 30 rencontre des gens qui me complimentent de » n'être pas arrêté. On répand que Robespierre » doit me dénoncer, moi, Ghaumette et Pache... » Quant à moi, qui me mets tous les jours en » avant pour les intérêts de la patrie, et qui dis 30 tout ce qui me passe par la tête , cela pourrait

» avoir quelque fondement; mais Pache! Je

» connais toute l'estime qu'a pour lui Robes- » pierre, et je rejette bien loin de moi une pa- » reille idée. On a dit aussi que Danton avait 30 émigré , qu'il était allé en Suisse chargé des

» dépouilles du peuple Je l'ai rencontré ce

» matin dans les Tuileries, et puisqu'il est à » Paris, il faut qu'il vienne s'expliquer frater- 30 nellement aux Jacobins. Tous les patriotes se 30 doivent de démentir les bruits injurieux qui 30 courent sur leur compte. » Hébert rapporte ensuite qu'il tient une partie de ces bruits de Dubuisson , lequel a voulu lui dévoiler une conspiration contre les patriotes; et, suivant l'usage de tout rejeter sur les vaincus, il ajoute que la cause des troubles est dans les complices de Brissot qui vivent encore, et dans les Bourbons qui restent au Temple. Robespierre monte aus-

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sitôt à la tribune : « Est-il vrai, dit il, que 1105 » plus dangereux ennemis soient les restes im- » purs de la race de nos tyrans? Je vote en mon » cœur pour que la race des tyrans disparaisse » de la terre ; mais puis-je m'aveugler sur la » situation de mon pays, au point de croire que » cet événement suffirait pour éteindre le foyer » des conspirations qui nous déchirent? A qui » persuadera-t-on que la punition de la mépri- » sable sœur de Capet en imposerait plus à nos » ennemis que celle de Capet lui-même et de « sa criminelle compagne?

» Est-il vrai encore que la cause de nos maux » soit le fanatisme? Le fanatisme! il expire. Je » pourrais même dire qu'il est mort. En diri- » géant depuis quelques jours toute notre atten- » tion contre lui, ae la détourne-t-on pas de » nos véritables dangers ? Vous avez peur des » prêtres, et ils s'empressent d'abdiquer leurs » titres pour les échanger contre ceux de mu- » nicipaux , d'administrateurs , et même de pré-

» sidens de sociétés populaires Ils étaient

» naguère fort attachés à leur ministère quand » il leur valaitsoixante-dix mille livresde rentes; » ils l'ont abdiqué dès qu'il n'en a plus valu

» que six mille Oui, craignez non pas leur

» fanatisme, mais leur. ambition ! nGn pas l'habit » qu'ils portaient, mais la peau nouvelle qu'ils

» ont revêtue ! craignez non pas l'ancienne su- » perstition , mais la nouvelle et fausse supers- » tition qu'on veut feindre pour nous perdre! »

Ici Robespierre abordant franchement la question des cultes, ajoute :

« Que des citoyens animés par un zèle pur » viennent déposer sur l'autel de la patiàe les » monumens inutiles et pompeux de la supers- » tition, pour les faire servir aux triomphes de » la liberté; la patrie et la raison sourient à ces >> offrandes ; mai» de quel droit l'aristocratie et » l'hypocrisie viendraient-elles mêler ici leur in- » fluence à celle du civisme? De quel droit des » hommes inconnus jusqu'à ce jour dans la car- » rière de la «révolution viendraient-ils cher- » cher au milieu de tous ces événemens les » moyens d'usurper une fausse popularité , d'en- » traîner les patriotes même à de fausses me- » sures, et de jeter parmi nous le trouble et la » discorde ? De quel droit viendraient-ils trou- » bler la liberté des cultes au nom de la liberté, » et attaquer le fanatisme par un fanatisme » nouveau? De quel droit feraient-ils dégénérer » les hommages solennels rendus à la vérité pure » en des farces éternelles et ridicules?

» On a supposé qu'en accueillant des offrandes » civiques, la Convention avait proscrit le culte » catholique. Non, la Convention n'a point fait

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» cette démarche, et ne la fera jamais. Son in- » tention est de maintenir la liberté des cultes » qu'elle a proclamée, et de réprimer en même » temps tous ceux qui en abuseraient pour trou- » bler Tordre public. Elle ne permettra pas qu'on » persécute les ministres paisibles des diverses » religions, et elle les punira avec sévérité , » toutes les fois qu'ils oseront se prévaloir de » leurs fonctions pour tromper les citoyens, et » pour armer les préjugés ou le royalisme contre » la république,

» Il est des hommes qui veulent aller plus loin ; » qui, sous le prétexte de détruire la supersti- » tion, veulent faire une sorte de religion de » l'athéisme lui-même. Tout philosophe, tout » individu peut adopter là-dessus l'opinion qui » lui plaira : quiconque voudrait lui en faire un » crime est un insensé; mais l'homme public, » mais le législateur serait cent fois plus insensé, » qui adopterait un pareil système. La Gonven- » tion nationale l'abhore. La Convention n'est » point un faiseur de livres et de systèmes. Elle » est un corps politique et populaire. L'athéisme » est aristocratique. L'idée d'un grand Être , qui » veille sur l'innocence opprimée et qui punit » le crime triomphant, est toute populaire. Le » peuple, les malheureux m'applaudissent; si je » trouvais des censeurs ce serait parmi les riches

» et parmi les coupables. J'ai été dès le collège » un assez mauvais catholique; je n'ai jamais été » ni un ami froid, ni un défenseur infidèle de » l'humanité. Je n'en suis que plus attaché aux » idées morales et politiques que je viens de » vous exposer. 5* Dieu ri existait pas, ilfau- » droit F inventer. »

Robespierre , après avoir fait cette profession de foi, impute à l'étranger les persécutions exercées contre le culte, et les calomnies répandues contre les meilleurs patriotes. Robespierre , qui était extrêmement défiant, et qui avait supposé les girondins royalistes, croyait beaucoup à la faction de l'étranger, laquelle consistait tout au plus, comme nous l'avons dit, dans quelques espions envoyés aux armées, et dans quelques banquiers intermédiaires de l'agiotage, et correspondans des émigrés. « Les étrangers, dit-il, » ont deux espèces d'armées; l'une sur nos fron- » tières est impuissante et près de sa ruine , » grâce à nos victoires ; l'autre plus dangereuse » est au milieu de nous. C'est une armée d'es- » pions, de fripons stipendiés, qui s'introduit » sent partout, même au sein des sociétés popu- » laires. Cest cette faction qui a persuadé à » Hébert que je voulais faire arrêter Pache , » Chaumette, Hébert, toute la commune. Moi, » poursuivre Pache , dont j'ai toujours admiré vi. 2

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if et défendu la vertu simple et modeste , moi » qui ai combattu pour lui contre les Biissot et » ses compliees! *> Robespierre loue Pache et se tait sur Hébert. Il se contente de dire qu-il n'a pas oublié les services de la commune dans les jours où la liberté était en péril. Se déchaînant ensuite contre ce qu'il appelle la faction étrangère , il foit tomber le courroux des jacobin s sur ) Proli, Dubuisson, Pereyra, Desfieux. Il raconte leur histoire , il les dépeint comme des agens de Lebrun et de l'étranger, chargés d'envenimer les haines, de diviser les patriotes, et de les animer les uns contre les autres. A la manière dont il s'exprime , on voit que la haine qu'il éprouve contre d'anciens amis de Lebrun se mêle pour beaucoup à sa défiance. Enfin, il les fait chasser tous quatre de la société , au bruit des plus grands applaudissemens , et il propose un scrutin épwatoire pour tous les jacobins.

Ainsi Robespierre avait frappé d'anathème le nouveau culte , avait donné une leçon sévère à tous les brouillons , n'avait rien dit de bien rassurant pour Hébert, ne s'était pas compromis jusqu'à louer ce sale écrivain , et avait fait retomber tout l'orage sur des étrangers qui avaient le malheur d'être amis de Lebrun, d'admirer Dtimouriez , et de blâmer notre système politique dans les pays de conquête. Enfin il s'était

arrogé la recomposition de la société ? en fanant décider qu'il y aurait un scrutin épura toire.

Pendant les jours suivans , Robespierre poursuit son système, vient lire aux jacobins des lettres anonymes, d'autres interceptées , prouvait que l'étranger, s'il ne les produit, désire au moins les extravagances à l'égard du culte r et les calomnies à l'égard des meilleurs patriotes* Danton avait en quelque sorte reçu d'Hébert l'invitation de s'expliquer. Il ne le fait pas d'abord , pour ne pas obéir k une sommation; mais quinze jours après, il saisit une circonstance favorable pour prendre la parole. Il s'agissait de fournir à toutes les sociétés populaires un local aux dépens de l'état II présente à ce sujet di* verses observations, et en prend occasion de dire que si la constitution doit être endormie pendant que le peuple frappe et épouvante les ennemis de ses opérations révolutionnaires, il faut cependant se défier de ceux qui veulent porter ce même peuple au-delà des bornes de la révolution. Coupé de l'Oise réplique à Danton , et dénature ses idées en les combattant. Danton remonte aussitôt à la tribune, et essuie des murmures. Il somme alors ceux qui ont contre lui des motifs de défiance de préciser leurs accusations, afin qu'il puisse y répondre publiquement. Il se plaint de cette défaveur qui se

manifeste en sa présence, a Ai-je donc perdu, » s'écrie-rt-il , ces traits qui caractérisent la figure » d'un homme libre? » Et en proférant ces mots, il agitait cette tête qu'on avait tant vue, tant rencontrée dans les orages de la révolution, et qui avait toujours soutenu l'audace des républicains et jeté la terreur chez les aristocrates. « Ne suis-je plus, ajoute-t-il, ce même homme » qui s'est trouvé à vos côtés dans tous les mo- » mens de crise ? Ne suis-je plus cet homme tant » persécuté , tant connu de vous ; cet homme » que vous avez si souvent embrassé comme » votre ami , et avec lequel vous avez fait le ser- » ment de mourir dans les mêmes périls ?» Il rappelle alors qu'il fut le défenseur de Marat , et il est ainsi obligé de se couvrir de l'ombre de cet être, qu'il avait autrefois protégé et dédaigné. « Vous serez étonné , dit-il , quand je vous » ferai connaître ma conduite privée, de voir » que la fortune colossale que mes ennemis et » les vôtres m'ont prêtée, se réduit à la petite » portion de bien que j'ai toujours eue. Je défie » les malveillans de fournir aucune preuve con- » tre moi. Tous leurs efforts ne pourront m'é- » branler. Je veux rester debout en face du peu- » pie ; vous me jugerez en sa présence. Je ne » déchirerai pas plus la page de mon histoire » que vous ne déchirerez la vôtre.... » Danton

demande en finissant une commission, pour examiner les accusations portées contre lui. Robespierre s'élance alors à la tribune avec un- empressement extrême. « Danton , s'écrie-t-il , vous » demande une commission pour examiner sa » conduite; j'y consens, s'il pense que cette me- » sure lui soit utile. Il veut qu'on précise les » griefs portés contre lui , eh bien ! je vais le » faire. Danton, tu es accusé d'avoir émigré. On » a dit que tu avais passé en Suisse ; que ta ma- » ladie était feinte pour cacher au peuple ta » fuite; on a dit que ton ambition était d'être » régent sous Louis XVII; qu'à une époque dé- » terminée tout a été préparé pour proclamer ce » rejeton des Capets; que tu étais le chef de la » conspiration; que ni Pitt, ni Cobourg, ni l'An- » gleterre , ni l'Autriche , ni la Prusse , n'étaient » nos véritables ennemis , mais que c'était toi » seul ; que la Montagne était composée de tes » complices , qu'il ne fallait pas s'occuper des » agens envoyés par les puissances étrangères , » que leurs conspirations étaient des fables di- » gries de mépris, en un mot qu'il fallait t'égor-

» ger toi, toi seul! » Des applaudissemens

universels 1 couvrent la voix de Robespierre. Il reprend : « Ne sais-tu pas, Danton , que plus » un homme a de courage et de patriotisme , » plus les ennemis de la chose publique s'atta-

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» chent à 6a perte ? Ne sais-tu pas et ne savez- » vous pas tous, citoyens , que cette méthode p est infaillible? Eh ! si le défenseur de la liberté » n'était pas calomnié , ce serait une preuve que d nous n'aurions plus ni nobles, ni prêtres à » combattre! » Faisant alors allusion aux feuilles d'Hébert , où lui, Robespierre , était fort loué , il ajoute : « Les ennemis de la patrie semblent » m'àccabler de louanges exclusivement. Mais je » les répudie. Croit-on qu'à coté de ces éloges » que l'on répète dans certaines feuilles , je ne » voie pas le couteau avec lequel on a voulu » égorger la patrie? La cause des patriotes est » comme celle des tyrans; ils sont tous solidai- » res. Je me trompe peut-être sur Danton; mais, » vu dans sa famille, il ne mérite <jue des éloges. » Sous les rapports politiques, je l'ai observé ; w une différence d'opinion me le faisait étudier » avec soin , souvent avec colère ; il ne s'est pas » assez bâté , je le sais, de soupçonner Dumou- » riez : il n'a pas assez haï Brissot et ses compli- » ces ; mais s'il n'a pas toujours été de mon avis , » en conclurai-je qu'il trahissait la patrie ? Non , » je la lui ai toujours vu servir avec zèle. Danton » veut qu'on le juge ; il a raison. Qu'on méjuge » aussi ! qu'ils se présentent ces hommes qui » sont plus patriotes que nous. Je parie que ce j>sont des nobles, des privilégiés, des prêtres.»

» Vous y trouverez un marquis, et vous aurez la » juste mesure du patriotisme des gens qui nous x» accusent. »

Robespierre demande ensuite que tous ceux qui ont quelque reproche à faire à Danton prennent la parole. Personne ne l'ose. Momoro luimême , l'un des amis d'Hébert , est le premier à s'écrier que personne ne se présentant, c'est une preuve qu'U n'y a rien à dire contre Danton. Un membre demande alors que le président lui donne l'accolade fraternelle. On y consent, et Danton, Rapprochant du bureau, reçoit l'accolade au milieu des applaudissemens universels.

La conduite de Robespierre dans cette circonstance avait été généreuse et habile. Le danger commun à tous les anciens patriotes , l'ingratitude qui payait les services de Danton , ^nfin une supériorité décidée , avaient arraché Robespierre à son égoisme habituel , et , cette fois, plein de bons sentimens , il avait été plus éloquent qu'il n'était donné à sa nature de l'être. Mais le service qu'il avait rendu à Danton avait été plus utile à la cause du gouvernement et des vieux patriotes qui le composaient, qu'à Danton lui-même , dont la popularité était perdue. On ne refait pas l'enthousiasme , et on ne pouvait pas présumer encore d'assez grands dangers

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publics pour que Danton trouvât par son courage le moyen de réparer son influence.

Robespierre , poursuivant son ouvrage , ne manquait pas d'être présent à chaque séance d'épuration. Le tour de Clootz arrivé, on l'accuse de liaisons avec les banquiers étrangers Vafcdeniver. Il essaie de se justifier, mais Robespierre prend la parole. Il rappelle les liaisons de Clootz avec les girondins, sa jupture avec eux par un pamphlet intitulé ni Roland ni Marat, pamphlet dans lequel il n'attaquait pas moins la Montagne que la Gironde , ses exagérations extravagantes , son obstination à parler d'une république universelle , à inspirer la rage des conquêtes ,%t à compromettre la France auprès de toute l'Europe, ce Et comment M. Clootz , » ajoute Robespierre , pouvait - il s'intéresser » au bonheur de la France , lorsqu'il s'intéressait » si fort au bonheur de la Perse et du Monomo- » tapa? Il est une dernière crise dont il pourra » se vanter. Je veux parler du mouvement contre » le culte, mouvement qui, ménagé avec raison » et lenteur, aurait pu devenir excellent , mais »dont la violence pouvait entraîner les plus

» grands malheurs M. Clootz eut avect'évçque

» Gobelune conférence de nuit Gobel donna

«parole pour le lendemain, et il vint, chan- » géant subitement de langage et d'habit, dé-

» poser ses lettres de prêtrise M. Clootz croyait

»que nous serions dupes de (es mascarades.

» Non , non ; les jacobins ne regarderont jamais » comme un ami du peuple ce prétendu sans- » culotte, qui est Prussien et baron, qui pos- #^PI cent mille livres de rentes, qui dîne avec » les banquiers^onspiimeurs , et qui est , non » pas l'orateur du peuple français , mais du genre » humain.» ♦ £

Clootz fut exclu sur-le-champ de la société, et , sur la proposition de Robespierre , il fut décidé qu'on exclurait sans distinction tous les nobles, les prêtres, lesbanquiersetles étrangers.

A la séance suivante vint le tour de Camille Desmoulins. Onlui reprochait s^ettre à Dillon , et tin mouvement de sensibilit^en faveur des girondins. « J'avais , dit Camille , j'avais cru » Dillon brav^et habile , et je l'ai défendu. » Quant aux girondins, j'étais à leur égard dans » une position particulière. J'ai toujours aimé » et servi la république , mais je me suis souvent «trompé sur ceux qui la servaient; j'ai adoré » Mirabeau, j'ai chéri Barnave et les Lameth; » j'en conviens, mais j'ai sacrifié mon amitié et » mon admiration dès que j'ai su qu'ils avaient » cessé d'être jacobins. Une fatalité bien mar- » quée a voulu que de soixante révolutionnaires » qui avaient signé n^i contrat de mariage, il

*6 H*$ŒOIBJE

» ne me restât plus que deux amis, Danton et * Robespierre. "Jous les autres sont émigrés ou » guillotinés. De ce nombre étaient sept des » vingt-deux. Un mouvement de sensibilité était » donc bien pardonnable en cette occasion. J'ai » dit, ajoute Desmoulins, qu'ils mouraie^p^ » républicains, mais en Wpublic^ns fédéralistes; » car, je vous l'assure „, je ne crois pas qu'il y » eût» beaucoup de royalist^f>ai#i eux. »

On aimait le caractère facile, l'esprit naïf et

original de Camille Desmoulins. « Camille a

» mal choisi ses amis, s'écrie un jacobin; prou-

» vons-lui que nous savons mieux choisir les

» nôtres en le recevant avec empressement. »

Robespierre, toujours protecteur de ses vieux

collègues, m™ en .gardant cependant un ton

de supériorité, défend Camille Desmoulins. «Il

» est faible est confiant, dit-il, iqpis il a toujours

» été républicain. Il a aimé Mirabeau, Lameth,

» Dillon, mais il a lui-même brisé ses idoles dès

» qu'il a été détrompé. Qu'il poursuive sa car-

» rière et soit plus réservé à l'avenir. » Après ces

avis , Camille est admis au milieu des applau-

dissemens.Dantonest ensuite admis sans aucune

observation. Fabre-d'Églantine l'est à son tour,

mais il essuie quelques questions sur sa fortune,

qu on veut bien attribuer à ses talens littéraires.

Cette épuration fut poApuivie, et devint fort

, DE LA irévOHmOtf FRANÇAISE. 37

longue. Commencée en novembre 1793, elle dura plusieurs mois.

La politique de Robespierre et du gouvernement était bien connue. L'énergie avec laquelle cette politique avait été manifestée, intimida les brouillons, promoteurs du nouveau culte, # et ils songèrent à se rétracter, et à revenir {sur leurs premières démarches. ChtttteJ£e r qui avait ^^ la faconde d'un orateur de dufl Ht commune, ■«nais qui n'avait ni l'ambition m^ecourage d'un chef de parti, ne prétendait nullement rivaliser avec la Convention et se faire le créateur d'un nouveau culte; il s'empressa donc de chercher une occasion pour réparer sa faute. Il résolut de faire interpréter l'arrêté qui fermait tous les temples, et il proposa à la commune de déclarer qu'elle ne voulait pas gêner la liberté religieuse, et qu'elle n'interdisait pas aux divers partisans de chaque religion le droit de se réunir dans des lieux payés et entretenus à leurs frais.

<if Qu'on ne prétende pas, dit-il, que c'est la » faiblesse ou la politique qui me font agir; je v> suis également incapable de l'une ou de l'au- » tre. C'est la conviction que nos ennemis veu- » lent abuser de notre zèle pour le pousser au- » delà des bornes , et nous engager dans de » fausses démarches, c'est la conviction que si » nous empêchons les catholiques d'exercer leur

» culte publiquement et avec l'aveu de la loi , » des êtres bilieux iront s'exalter ou conspirer » dans les cavernes ; c'est cette conviction qui » seule m'inspire et me fait parler. » L'arrêté proposé par Chaumette, et fortement appuyé par le maire Pache, fut enfin adopté après quelques murmures bientôt couverts par de nom-* breux applaudjjKemens. La Convention déclara de son côtA Mie n'avait jamais entendu par^^ ses décrets gêner la liberté religieuse, et ellflP défendit de toucher à l'argenterie qui restait encore dans les églises, vu que le trésor n'avait plus besoin de ce genre de secours. Dès ce jour, les farces indécentes que le peuple s'était permises cessèrent dans Paris , et les pompes du culte de la Raison , dont il s'était tant diverti , furent abolies*

Le comité de salut public, au milieu de cette grande confusion, sentait tous les jours davantage la nécessité de rendre l'autorité plus forte, plus prompte et plus obéie. Chaque jour l'expérience des obstacles le rendait plus habile , et il ajoutait de nouvelles pièces à cette machiné révolutionnaire, créée pour la durée de laguerre. Déjà il avait empêché la transmission du pouvoir à des mains nouvelles et inexpérimentées , en prorogeant la Convention, et en déclarant le gouvernement révolutionnaire jusqu'à la paix.

DE LA REVOLUTION FRANÇAISE. ag

En même temps il avait concentré ce pouvoir dans ses mains en faisant aboutir à lui le tribunal révolutionnaire , la police, les opérations militaires, et la distribution même des subsistances. Deux mois d'expérience lui firent sentir les obstacles que les autorités locales, soit par excès ou défaut de zèle, faisaient éprouver à Faction de l'autorité supérieure. L'envoi des décrets était souvent interrompu q^ retardé, et ^ leur promulgation négligée dans certains départcmens. U restait beaucoup de ces administrations fédéralistes qui s'étaient insurgées, et la faculté de se coaliser ne leur était pas encore interdite. Si d'une part les administrations de département présentaient quelque danger de fédéralisme, les communes au contraire, agissant en sens opposé, exerçaient, à l'imitation de celle de Paris, une autorité vexatoire, rendaient des lois, imposaient des taxes; les comités révolutionnaires déployaient contre les personnes un pouvoir arbitraire et inquisitorial ; des armées révolutionnaires, instituées dans différentes localités, achevaient ces petits gouvernemens particuliers, tyranniques, désunis entre eux, et embarrassans pour le gouvernement supérieur. Enfin l'autorité des représentans , ajoutée à toutes les autres, augmentait la confusion des pouvoirs souverains, car ils frappaient

3o HISTOIRE

des impôts, rendaient des lois pénales, comme les communes et la Convention elle-même.

Billaud- Varennes , dans un rapport mal écrit? mais habile , dévoila ces inconvéniens , et fit rendre le décret du 14 frimaire (4 décembre), modèle du gouvernement provisoire, énergique, et absolu. L'anarchie, dit le rapporteur, menace les républiques à leur naissance et dans leur vieillesse. Tâchons de nous en garantir. Ce décret instituait le Bulletin des Lois, belle et neuve invention dont on n avait pas encpre eu l'idée; car les lois envoyées par l'assemblée aux ministres, par les ministres aux autorités locales, sans délais fixés, sans procès-verbaux qui garantissent leur envoi ou leur arrivée, étaient souvent rendues depuis long-temps, sans être ni promulguées fc connues. D'après le nouveau décret, une commission, une imprimerie, un papier particulier, étaient consacrés à Fimpres*sion et à l'envoi des lois. La commission, formée de quatre individus indépendans de toute autorité, libres de tout autre soin, recevaient la loi, la faisaient imprimer, l'envoyaient par la poste dans des délais fixés et invariables. Les envois et les remises étaient constatés par les moyens ordinaires de la poste; et ces mouvemens, ainsi régularisés, devenaient infaillibles. La convention était ensuite déclarée centre d'im-

DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. 3l

pulsion du gouvernement. Sous ces mois on cachait la souveraineté des comités, qui faisaient tout pour la convention. Les autorités de département étaient en quelque sérte abolies ; on leur enlevait toute attribution politique, on ne leur laissait , comme au département de Paris lors du 10 août, que la répartition des contributions, l'entretien des routes , enfin les sçins purement économiques. Ainsi ces intermédiaires , trop puissans entre le peuple et l'autorité suprême, étaient supprimés. On ne laissait exister, avec toutes leurs attributions, que les administrations de district et de commune. Il était défendu à toute administration locale de se réunir à d'autres; de se déplacer, d'envoyer des agens, de prendre des arrêtés extensifs ou limitatifs des décrets , de lever des impôts ou des hommes. Toutes les armées révolutionnaires établies dans les départemens étaient licenciées, et il ne devait subsister que la seule armée révolutionnaire établie à Paris pour le service de toute la république. Les comités révolutionnaires étaient obligés de correspondre avec les districts chargés de les surveiller, et avec le comité de sûreté générale. Geux de Paris ne pouvaient correspondre qu'avec le comité de sûret&générale, et point avec la commune. Il était défendu aux représentans de lever des taxes , à moins

'il HISTOIRE

que la Convention ne les approuvât; il leur était interdit de porter des lois pénales.

Ainsi toutes les autorités étaient ramenées dans leur sphère ; leur conflit ou leur coalition étaient impossibles. Elles recevaient les lois d'une manière infaillible; elles ne pouvaient ni les modifier ni en différer l'exécution. Les deux comités conservaient toujours leur domination. Celui de salut public, outre sa suprématie sur celui de sûreté générale, continuait d'avoir la diplomatie ? larguer re et la surveillance universelle de toutes choses. Seul désormais, il pouvait s'appeler comité de salut public. Aucun comité dans les communes ne pouvait prendre ce titre.

Ce nouveau décret sur l'institution du gouvernement révolutionnaire, quoique restrictif de l'autorité des communes, et rendu même contre leurs abus de pouvoir , fut reçu dans celle de Paris avec de grandes démonstrations d'obéissance. Chaùmette, qui affectait la docilité comme le patriotisme, fit un long discours en l'honneur du décret. Par son maladroit empressement à entrer dans le système de l'autotorité supérieure, il donna même une occasion de se faire réprimander; et il eut l'art de désobéir en voulant trop obéir. Le nouveau décret mettait les comités révolutionnaires de Paris en

DE IA RivOLUTIOIT FRANC AI SE. 33

communication directe et exclusive avec le comité de sûreté générale. Dans leur zèle fougueux, ils se permettaient des arrestations en tout sens; cm prétendait qu'une foule de patriotes avaient été incarcérés par eux , et on les accusait d'être remplis de ce qu'on commençait à appeler les ultra- révolutionnajçes. Chaumette se plaignit' au conseil général de leur conduite , et proposa ^e les convoquer à la commune, pour leur faire une admonition sévère, La proposition de Chaumette fut adoptée. Mais celui-ci, avec son ostentation d'obéissance, avait oublié que, d'après le nouveau décret, les comités révolutionnaires de Paris ne devaient correspondre qu'avec le comité de sûreté générale. Le comité de salut public ne voulant pas, plus d'une obéissante exagérée que de la désobéissance, ne souffrant pas surtout que la commune se permît de donner des leçons, mêmes bonnes, à des comités placés sous l'autorité supérieure , fit casser l'arrêté de Chaumette, et défendre aux comités de se réunir à la commune. Chaumette reçut cette correction avec une soumission parfaite. « Tout homme, dit-il à la commune, est sujet à l'erreur. Je confesse franchement que je me suis trompé. La Convention a cassé mon réquisitoire et l'arrêté que j'avais fait prendre; elle a fait justice de la faute que j'avais commise; elle vi. 3

est notre mère commune, unissons-nous à elle. » (19 frimqjre.)

C'est avec cette énergie que le comité pouvait parvenir à arrêter tous les mouvemens désordonnés, soit de zèle, soit de résistance, et à produire la plus grande * précision possible dans l'action du gouvernement. Les ultra-révolutionnaires , compromis et réprimés depuis le mouvement contre le culte, essuyèrent une nouvelle répression, plus sévère que les précédentes. Ronsin était revenu de Lyon, où il avait accompagné Collot-d'Herbois avec un détachement de l'armée révolutionnaire. Il était arrivé à Paris au moment où le bruit des sanglantes exécutions commises à Lyon avait soulevé la pitié. Ronsin fit placarder une affiche qui révolta la Convention. Il y disait que sur les cent quarante mille Lyonnais, quinze cents seulement n'étaient pas complices de la révolte, qu'avant la fin de frimaire' tous les coupables auraient péri , et que le Rhône aurait roulé leurs cadavres jusqu'à Toulon. On citait de lui d'autres propos atroces ; on parlait beaucoup du despotisme de Vincent dans les bureaux de la guerre , de la conduite de ses agens ministériels dans les provinces, et de leur rivalité avec les représentans. On répétait quantité de mots échappes à quelques-uns d'entre eux, annonçant encore le

projet de faire organiser constitutionnellement le pouvoir exécutif. L'énergie que Robespierre et le comité venaient de déployer encourageait à se prononcer contre ces agitateurs. Dans la séance du 27 frimaire, on commence par se plaindre de certains comités révolutionnaires. Lecointre dénonce l'arrestation d'un courrier du comité de salut public par l'un des agens du ministère; Boursault dit qu'en passant à Longjumeau, il a été arrêté par la commune, qu'il a fait connaître sa qualité de député, et que cette commune a voulu néanmoins que son passeport fût légalisé par l'agent du conseil exécutif présent sur les lieux. Fabre-d'Églantine dénonce Maillard , le chef des égorgeurs de septembre , qut a été envoyé à Bordeaux par le conseil exécutif, et qui est chargé d'une* mission , tandis qu'il devait être expulsé en tous lieux ; il dénonce Ronsin et son affiche , dont tout le monde a frémi; il dénonce enfin Vincent, qui a réuni tous les pouvoirs dans les bureaux de la guerre, et quia dit qu'il ferait sauter la Convention , ou la forcerait à organiser le pouvoir exécutif , parce qu'il ne voulait pas être le valet des comités. La Convention met aussitôt en état d'arrestation Vincent, secrétaire-général delà guerre, Ronsin , général de l'armée révolutionnaire , Maillard, envoyé à Bordeaux, trois autres agens.

du pouvoir exécutif dont on signale encore le* vexations à Saint-Girons, enfin un nommé Mazuel , adjudant dans l'armée révolutionnaire, qui a dit que la Convention conspirait, et qu'il cracherait au visage des députés. La Convention porte ensuite peine de mort contre les officiers des années révolutionnaires, illégalement formées dans les provinces , qui ne se sépareraient pas sur-le*ehamp. Elle ordonne enfin que le conseil exécutif viendra se justifier le lendemain.

Cet acte d'énergie causa une grande douleur aux Cordeliers, et provoqua des explications aux Jacobins. Ces derniers ne se prononcèrent pas encore sur le compte de Vincent et de Ronsin , mais ils demandèrent qu'il fût fait une enquête pour constater la nature de leurs torts. Le conseil exécutif vint se justifier très-humblement à la Convention ; il assura que son intention n'avait point été de rivaliser avec la représentation nationale, et que l'arrestation des courriers, les difficultés essuyées par le représentant Boursault , ne provenaient que d'un ordre du comité de salut public lutmême, ordre qui enjoignait de vérifier tous les passe-ports et toutes les dépêches.

Tandis que Vincent, Ronsin venaient d'être incarcérés comme ultra - révolutionnaires , le comité sévit en outre contre le parti des éqni-

voques et des agioteurs. Il mit en arrestation Proli, Dubuisson, Deffieux, Peyrera, accusés d'être agens de l'étranger et complices de tous les partis. Enfin, il fit enlever , au milieu de la nuit, les quatre députés Bazire, Chabot, Delaunay d'Angers et Julien de Toulouse, accusés d'être modérés , et d'avoir fait une fortune subite.

On a déjà vu l'histoire de leur association clandestine , et du faux qui en avait été la suite. On a vu que Chabot, déjà ébranlé , se préparait à dénoncer ses collègues, et à rejeter tout sur eux. Les bruits qui couraient sur son mariage, les dénonciations qu'Hébert répétait chaque jour, achevèrent de l'intimider, et il courut tout dénoncer à Robespierre. Il prétendit qu'il n'avait ^u d'autre projet, en entrant dans le complot, que celui de le suivre et de le révéler ; il attribua ce complot à l'étranger , qui voulait T disait*-il, corrompre les députés pour avilir la représentation nationale, et qui se servait ensuite d'Hébert et complices pour les diffamer après les avoir corrompus. II y avait ainsi, selon lui, deux branches dans la conspiration, la branche corruptrice et la branche diffamatrice , qui toutes deux se concertaient pour déshonorer et dissoudre la Convention. La participation des banquiers étrangers à cette intrigue, les.

propos de Julien de Toulouse et de Delaunay r qui disaient que la Convention finirait bientôt par se dévorer elle-même, et qu'il fallait faire fortune le plus tôt possible, quelques liaisons de la femme d'Hébert avec les maîtresses de Julieti de Toulouse et de Delaunay, servirent à Chabot de moyens pour étayer cette fable d'une conspiration à deux branches, dans laquelle les corrupteurs et les diffamateurs s'entendaient secrètement pour arriver au même but. Chabot eut cependant un reste de scrupule et justifia Bazire. Comme il avait été le .corrupteur àe Fabre, et qu'il s'exposait à une dénonciation de celui-ci en l'accusant, il prétendit que ses offres avaient été rejetées, et que les cent mille francs en assignats, suspendus avec un fil -dans des lieu^x d'aisance , étaient les cent mille francs destinés à Fabre, et refusés par lui. Ces fables de Chabot n'avaient aucune apparence de vérité , car il eût été bien plus naturel, en entrant dans la conspiration pourla découvrir, d'en prévenir quelques membres de l'un ou l'autre fcomité, et de déposer l'argent dans leurs mains. Robespierre renvoya Chabot au comité de sûreté générale, qui fit arrêter dans la nuit les députés désignés. Julien de Toulouse par vint à s'évader j Bazire, Delaunay et Chabot furent seuls arrêtés.

La découverte de cette trame honteuse causa une grande rumeur, et confirma toutes les calomnies que les partis dirigeaient les uns contre les autres. On répandit plus que jamais le bruit d'une faction étrangère, corrompant les patriotes, les excitant à entraver la marche dé la révolution, les uns par une modération inte***» pestive, et les autres par une exagération* follè^ par des diffamations continuelles , et par une* odieuse profession d'athéisme. Cependant quy avait-il de réel dans toutes ces supposition? ? D'un côté des hommes moins fanatiques, plus prompts à s'appitoyer sur les vaincus, et plus susceptibles par cette même raison de céder à l'attrait du plaisir et de la corruption ; d'un autre côté des hommes plus violens et plus aveugles, s'aidant de la partie basse du peuple, poursuivant de leurs reproches ceux qui ne partageaient pas leur insensibilité fanatique , profanant les vieux objets du culte, sans ménagement et sans décence; au milieu de ces deux partis, des banquiers, profitant de toutes les crises pour agioter; quatre députés sur sept cent cinquante , se laissant corrompre et devenant les complices de cet agiotage; enfin quelques révolutionnaires sincères, mais étrangers, suspects à ce titre, et se compromettant par l'exagération même, à la faveur de laquelle ils

4o HISTOIRE

voulaient foire oublier leur origine : voilà ce qu ? il y avait de réel , et il n'y avait là rien que de très-ordinaire, rien qui exigeât la supposition d'une machination profonde.

Le comité dfe saltït public, voulant se placer au-dessus des partis, résolut de les frapper et de les flétrir tous , et pour cela il chercha à montrer qu'ils étaient tous complices de l'étrangey . Robespierre avait déjà dénoncé une faction étrangère, à laquelle son esprit défiant lui faisait ajouter foi. La faction turbulente contrariant ^autorité supérieure, et déshonorant la révolution, il l'accusa aussitôt d'être complice de la faction étrangère; cependant il ne dit rien encore de pareil contre la faction modérée, il la défendit même, comme on l'a vu, dans la personne de Danton. S'il la ménageait encore, c'est qu'elle n'avait rien fait jusque là qui pût contrarier la marche de la révolution, c'est qu'elle ne formait pas un parti opiniâtre et nombreux comme les anciens girondins, et qu'elle se composait tout au plus de quelques individus improuvant les extravagances ultra - révolution* noires. #

Telle était la situation des partis, et la politique du comité de salut public à leur égard , en frimaire an a (décembre 1793). Tandis qu'il se servait de l'autorité avec tant de force, et

DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. /\t

achevait de compléter à l'intérieur la machine du pouvoir révolutionnaire, il déployait audehors une énergie non moins grande, et assurait le salut de la révolution p^r des victoires éclatantes.

FIN DE LA CAMPAGNE DE l'jgi* — MANOEUVRE DE.

HOCHE DANS LES VOSGES. — RETRAITE DES AUTRI- CHIENS ET DES PRUSSIENS , DÉBLOCUS DE LANDAU.

OPÉRATIONS A l' ARMÉE d'itALIE , SIÈGE ET PRISE DE TOULON. — DERNIERS COMBATS AUX PYRÉNÉES.

— EXCURSION DES VENDÉENS AU-DELA DE LÀ LOIRE ,. ET LEUR DESTRUCTION A SAVENAY.

La campagne s'achevait sur toutes les frontières de la manière la plus brillante et la plus heureuse. Dans la Belgique , on avait enfin préféré le parti d'entrer dans les quartiers d'hiver, malgré le projet du comité de salut pùBlic , qui avait voulu profiter de la victoire de Watignies pour envelopper l'ennemi entre l'Escaut et la Sambre. Ainsi, sur ce point, les événemens n'avaient pas changé , et les avantages de Watignies nous étaient restés.

Sur le Rhin, la campagne s'était beaucoup prolongée par la perte des lignes fie Wissembourg, forcées le i3 octobre (22 vendémiaire). Le comité de salut public voulait les recouvrer

à tout prix, et débloquer Landau, comme il avait débloqué Dunkerque et Maubeuge. L'état de nos départemens du Rhin était une raison de se hâter, et d'en éloigner l'ennemi. Les Vosges étaient singulièrement empreintes de l'esprit féodal; les prêtres et les nobles y avaient conservé une grande influence ; la langue française y étant peu répandue, les nouvelles idées révolutionnaires n'y avaient presque pas pénétré; il y avait une foule de communes où les décrets de la Convention étaient inconnus , où il n'y avait point de comités révolutionnaires, et dans lesquelles les émigrés circulaient impunément. Les nobles de l'Alsace avaient suivi l'armée de Wurmser enfouie, et étaient répandus depuis Wissembourg jusqu'aux environs de Strasbourg. Un complot-s'était formé dans cette dernière ville , afin de la livrer à Wurmser. Le comité de salut public y envoya aussitôt Lebas et Saint- Just, pour y exercer la dictature ordinaire des commissaires de la Convention. Il nomma le jeune Hoche, qui s'était si fort distingué au siège de Dunkerque, général de l'armée de la Moselle ; il détacha de l'armée oisive desArdennes une forte division, qui fut partagée entre les deux armées de la Moselle et du Rhin ; enfin il fit exécuter des levées en masse dans tous les départemens environnans, et les

dirigea sur Besançon. Ces nouvelles levées occupèrent les places fortes, et les garnisons furent portées en ligne* Saint-Just déploya à Strasbourg tout ce qu'A avait d'énergie et d'intelligence, il fit trembler les malintentionnés, livra à une commission ceux qui étaient soupçonnés d'avoir voulu livrer Strasbourg , et les fit conduire à l'échafaud. Il communiqua aux généraux et aux soldats une vigueur nouvelle, il exigea chaque jour des attaques sur toute la ligne , afin d'exercer nos jaunes conscrits. Aussi brave qu'impitoyable, il allait lui-même au feu, et partageait tous les dangers de la guerre. Un grand enthousiasme s'était emparé de l'armée; et le cri des soldats, qu'on enflammait de l'espoir de recouvrer le te**ain perdu , leur cri était : Landau ou la mort! •

La véritable manœuvre à exécuter sur cette partie des frontières, était toujours de réunir les deux armées du Rhin et de la Moselle, et d'opérer en masse sur un seul versant des Vosges. Pour cela il fallait recouvrer les passages qui coupaient la ligne des montagnes, et que nous avions perdus depuis que Brunswick s'était porté au centre des Vosges, et Wurmser sous les murs de Strasbourg. Le projet du comité était formé, et il voulait s'emparer de la chaîne même, pour séparer les Prussiens des Autri-

DE LA HKVOLUTJOJ* FRANÇAISE. l\S

chiens. Le jeune Hoche , plein d'ardeur et de talent, était chargé d'exécuter ce plan, et ses premiers mouvemens à la tête de l'armée de la Moselle firent espérer les plus énergiques déterminations.

Les Prussiens , pour assurer leur position , avaient voulu enlever par une surprise le château de Bitche, placé au milieu même des Vosges. Cette tentative fut déjouée par la vigilance de la garnison , qui accourut à temps sur les remparts; et Brunswick, soit qu'il fût déconcerté par ce défaut de succès, soit qu'il redoutât l'activité et l'énergie de Hoche, soit aussi qu'il fut mécontent de Wurmser, avec lequel il ne vivait pas d'accord, se retira d'abord à Bisingen, sur la ligne de l'Erbacb , puis à Reiserlautern , au centre des Vosges! Il n'avait pas prévenu Wurmser de ce mouvement rétrograde; et, tandis que celui-ci se trouvait engagé sur le versant oriental presque à la hauteur de Strasbourg, -Brunswick, sur le versant occidental 7 se trouvait même en arrière de Wissembourg, et à peu près à la hauteur de Landau. Hoche avait suivi Brunswick de très-près dans son mouvement rétrograde; et, après avoir vainement essayé de l'entourer à Bisingen , et même de le prévenir à Keiserlautern, il forma le projet de l'attaquer à Keiserlautern même , quelque

46 XnSTOIRE

grande que fut la difficulté des lieux. Hoche avait environ trente mille tommes; il se battit les 28, 09 et 3o novembre ; mais les lieux étaient peu connus et peu praticables. Le premier jour le général Ambert, qui commandait la gauche, se trouva engagé, tandis que Hoche, au centre, cherchait sa route ; le jour suivant Hoche se trouvait seul en présence de l'ennemi, tandis que Ambert s'égarait dans les montagnes. Grâce aux lieux, à sa force et à l'avantage de sa position, Brunswick eut un succès complet. Il ne perdit qu'environ douze hommes; Hoche fut obligé de se retirer avec une perte d'environ trois mille hommes; mais il ne fut pas découragé, et vint se rallier à Pirmasens, Hornbach et Deux-Ponts. Hoche, quoique malheureux, n'en avait pas moins déployé une audace et une résolution qui frappèrent les représentans et l'armée. Le comité de salut public, qui, depuis l'entrée de Carnot, était assez éclairé pour être juste , et qui n'était sévère qu'envers lé défaut de zèle, lui écrivit les lettres les plus encourageantes, et, pour la première fois, donna des éloges à un général battu. Hoche , sans être ébranlé un moment par sa défaite, forma aussitôt la résolution de se joindre à l'armée du Rhin, pour accabler Wurmser. Celui-ci, qui était resté en Alsace tandis que Brunswick avait rétrogradé

DE LA REVOLUTION FRANÇAISE. fy

jusqu'à Keiserlautern , avait son flanc droit découvert. Hoche dirigea le général Taponnîer avec douze mille tommes sur Werdt, pour percer la ligne des Vosges, et se jeter sur le flanc de Wurmser, tandis que l'armée du Rhin ferait sur le front de celui-ci une attaque générale.

Grâce à la présence de Saint- Jus t ? des combats continuels avaient eu lieu pendant la fin de novembre et le commencement de décembre, entre l'armée du Rhin et les Autrichiens. Elle commençait à s'aguerrir en allant tous les jours au feu. Pichegru la commandait. Le corps envoyé dans les Vosges par Hoche eut beaucoup de difficultés à vaincre pour y pénétrer, mais il y réussit enfin, et inquiéta sérieusement de sa présence la droite de Wurmser. Le 2 a décembre (2 nivôse), Hoche marcha lui-même à travers les montagnes, et parut à Werdt sur le sommet du versant oriental. Il accabla la droite de Wurmser, lui prit beaucoup de canons, et jit im grand nombre de prisonniers. Les Autrichiens furent alors obligés de quitter la ligne de la Motter, et de se porter d'abord à Sultz, puis le 24 à Wissembourg, sur les lignes même de la Lauter. La retraite s'opérait avec désordre et confusion. Les émigrés, les nobles alsaciens accourus à la suite de Wurmser, fuyaient avec la plus grande précipitation. Des familles entières

couvraient la route eu cherchant à s'échapper. Les deux armées prussienne et autrichienne étaient mécontentes l'une de l'autre , et s'aidaient peu contre un ennemi plein d'ardeur et d'enthousiasme.

Les deux armées du Rhin et de la Moselle étaient réunies. Les représentans donnèrent le commandement en chef à Hoche, et celui-ci se disposa sur-le-champ à reprendre Wissembourg. Les Prussiens et les Autrichiens, concentrés maintenant par leur mouvement rétrograde, étaient, s'ils le voulaient, mieux en mesure de se soutenir. Ils résolurent donc de prendre l'offensive le 26 décembre (6 nivôse), jour même où le général français se disposait à fondre sur eux. Les Prussiens étaient dans les Vosges et autour de Wissembourg; les Autrichiens étaient étendus en avant de la Lauter, depuis Wissembourg jusqu'au Rhin. Certainement, s'ils n'avaient pas été décidés à prendre l'initiative, ils " n'auraient pas reçu l'attaque en avant des lignes, ayant la Lauter à dos; mais ils étaient résolus à attaquer les premiers; et les Français, en s'avançant sur eux, trouvèrent leurs avant-gardes en marche. Le général Desaix, commandant la droite de l'armée du Rhin, marcha sur Lauterbourg; Le général Michaud fut dirigé sur Scbleithal; le centre attaqua les Autrichiens, rangés

DE IA révolution française. 49

sur le Geisberg, et la gauche pénétra dans les Vosges pour tourner les Prussiens. Desaix emporta Lauterbourg, Michaud occupa Schleithal; et le centre repliant les Autrichiens, les refoula du Geisberg jusqu'à Wissembourg même. L'occupation instantanée de Weisseiribourg pouvait être désastreuse pour les coalisés, et elle était imminente; mais Brunswick, qui était au Pigeonnier, accourut sur ce point, et contint les Français avec beaucoup de fermeté. La retraite des Autrichiens se fit alors avec moins de désordre; mais le lendemain les Français occupèrent les lignes et Weissenbourg. Les Autrichiens se replièrent sur Gemersheim, les Prussiens sur Bergzabern. Les soldats français s'avançaient toujours en criant : Landau ou la mort! Les Autrichiens se hâtèrent de repasser le Rhin, sans vouloir tenir un jour de plus sur la rive gauche , et sans donner aux Prussiens le temps d'arriver à Mayence. Landau fut débloqué, et les Français prirent leurs quartiers d'hiver dans le Palatinat. Aussitôt après, les deux généraux coalisés s'attaquèrent dans des relations contradictoires , et Brunswick donna sa démission à Frédéric-Guillaume. Ainsi, sur cette partie du théâtre de la guerre, nous aVions glorieusement recouvré nofc frontières, malgré les forées réunies de la Prusse et de l'Autriche, vi. A

5o • . HISTOIRE

L'armée d'Italie n'avait rien entrepris d'important, et, depuis sa défaite du mois de juin, elle était restée sur la défensive. Dans le mois de septembre, les Piémontais, en voyant Toulon attaqué par les Anglais, songèrent enfin à profiter de cette circonstance , qui pouvait amener la perte de l'armée française. Le roi de Sardaigne se rendit lui-même sur le théâtre de la guerre, et une attaque générale du camp français fut résolue pour le 8 septembre. La manière la plus sûre d'opérer contre les Français eût été d'occuper la ligne du Var, qui séparait Nice de leur territoire. On aurait ainsi fait tomber toutes les positions qu'ils avaient prises audelà du Var, on les aurait obligés d'évacuer le comté de Nice , et peut-être même de mettre bas les armes. On aima mieux attaquer immédiatement leur camp. Cette attaque, exécutée avec des corps détachés, en opérant par diverses vallées à la fois, ne réussit pas; et le roi de Sardaigne, peu satisfait, se retira aussitôt dans ses états. A peu près à la même époque, le général autrichien Dewins songea enfin à opérer sur le Var; mais il n'exécuta son mouvement qu'avec trois ou quatre mille hommes, ne s'avança que jusqu'à Isola, et, arrêté tout à coup par un léger échec , il remonta sur les Hautes- Alpes , sans avoir dojiné suite à cette tentative.

Telles avaient été les opérations insignifiantes de l'armée d'Italie.

Un intérêt plus grave appelait toute l'attention sur Toulon. Cette place, occupée par les Anglais et les Espagnols, leur assurait un pied à terre dans le Midi , et\ine base pour tenter une invasion. U importait donc à la France de la recouvrer au plus tôt. Le comité avait donné à cet égard les ordres les plus pressans, mais les moyens de siège manquaient entièrement. Carteaux, après avoir soumis Marseille, avait débouché avec sept ou huit mille hommes par les gorges d'Ollioules, s'en était emparé après un léger combat , et s'était établi au débouché même de ces gorges, en présence de Toulon. Le général Lapoype, détaché de l'armée d'Italie avec quatre mille hommes à peu près, s'était rangé sur le côté opposé à celui où était Carteaux, vers Solliès et Lavalette. Les deux corps français ainsi placés l'un au couchant, l'autre au levant, étaient si éloignés qu'ils s'apercevaient à peine, et ne pouvaient se prêter aucun secours. Les assiégés, avec un peu plus d'activité, auraient pu les attaquer isolément , et les accabler Fun après l'autre. Heureusement ils ne songèrent qu'à fortifier la place, et à la garnir de troupes. Ils firent débarquer huit mille Espagnols , Napolitains et Piémontais, deux régimens an-

glais venus de Gibraltar, et portèrent la garnison à quatorze ou quinze mille hommes. Ils perfectionnèrent toutes les défenses, armèrent tous les forts , surtout ceux de la côte, qui protégeaient la rade où leurs escadres étaient au mouillage. Ils s'attachèrent particulièrement à rendre inaccessible le fort de FÉguillette , placé à l'extrémité du promontoire qui ferme la rade intérieure, ou petite rade. Ils en rendirent l'a* bord tellement difficile qu'on l'appelait dans l'armée , le petit Gibraltar. Les Marseillais et tous les Provençaux qui s'étaient réfugiés dans Toulon, s'employèrent eux-mêmes aux ouvrages, et montrèrent le plus grand zèle. Cependant l'union ne pouvait durer dans l'intérieur de la place, car la réaction contre la montagne y avait fait renaître toutes les factions. On y était républicain ou royaliste à tous les degrés. Les coalisés eux-mêmes n'étaient pas d'accord. Les Espagnols étaient offensés de la supériorité qu'affectaient les Anglais, et se défiaient de leurs intentions. L'amiral Hood , profitant de cette désunion, dit que, puisqu'on ne pouvait s'entendre, il fallait pour le moment ne proclar mer aucune autorité. Il empêcha même le départ d*une députation que les Toulonais voulaient envoyer auprès du comte de Provence, pour engager ce prince à se rendre dans leurs murs

en qualité de régent. De» cet instant on pouvait entrevoir la conduite des Anglais , et sentir combien avaient été aveugles et coupables ceux qui avaient livré Toulon aux plus cruels ennemis de la marine française.

Les républicains ne pouvaient pas espérer avec leurs moyens actuels , de reprcadreTouku». Les représentais conseillaient même de replier V armée au-delà de la Durance, et d'attendre la saison suivante. Cependant la prise de Lyon ayant permis de disposer de nouvelles forces > on . achemina versToulon des troupes et du matériel. Le général Doppet, auquel on attribuait la prise de Lyon , fut chargé de remplacer Carteaux.

Bientôt Doppet lui-même fut remplacé par Dugommier ,- qui était fort brave et beaucoup plus expérimenté que Doppet. Vingt -huit ou trente mille hommes furent réunis , et l'ordre fut donné d'achever le siège avant la fin de la campagne.

On commença par serrer la place de près , et par établir des batteries contre les forts. Le général Lapoype, détaché de l'armée d'Italie , était toujours au levant, et le général en chefDugommier au couchant , en avant d'OUioules; Ge dernier était chargé de la principale attaque. Le comitéde salu t public avait fait rédiger parle comité des fortifications un plan d'attaque régulière. Le général assembla un conseil de guerre

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pour discuter le plan envoyé de Paris. Ce plan était fort bien conçu , mais il y en avait un plus 'convenable aux circonstances , et qui devait avoir des résultats plus prompts.

Dans le conseil de guerre se trouvait un jeune officier, qui commandait l'artillerie en l'absence du chef de cette arme. Il se nommait Bonaparte, et était originaire de Corse. Fidèle à la France, au sein de laquelle il avait été élevé , il s'était battu en Corse pour la cause de la Convention contre Paoli et les Anglais ; il s'était rendu ensuite à l'armée d'Italie , et servait devant Toulon. Il montrait une grande intelligence , uije extrême activité , et couchait à côté de ses canons. Ce jeune officier, à l'aspect de la place, fut frappé d*une idée, et la proposa au conseil de guerre. Le fort l'Eguillette, surnommé lé petit Gibraltar, fermait la rade où mouillaient les escadres coalisées. Ce fort occupé, les escadres ne pouvaient plus mouiller dans la rade, sans s'exposer à y être brûlées : elles ne pouvaient pas l'évacuer en y laissant une garnison de quinze mille hommes, sans communications, sans secours, et tôt ou tard exposée à mettre bas les armes: il était donc infiniment présumable que le fort l'Eguillette étant une fois en la possession des républicains, les escadres et la garnison évacueraient Toulon. Ainsi la clef de la place était au

fort l'Eguillette ; mais il était presque imprenable. Le jeune Bonaparte soutint fortement cette idée comme plus convenable aux circonstances , et réussit à la faire adopter.

On commença par serrer la place* Bonaparte, à la faveur de quelques oliviers qui cachaient ses artilleurs , fit placer une batterie très-près du fort Malbosquet , l'un des plus iraportans parmi ceux qui environnaientToulon.Un matin cette batterie éclata à l'improviste, et surprit les assiégés, qui ne croyaient pas qu'on pût établir des feux aussi près du fort. Le général anglais O'Hara, qui commandait la garnison, résolut de faire une sortie j)our détruire la batterie , et enclouer les canons. Le 3o novembre (10 frimaire), il sortit à la tête de six mille hommes , pénétra à l'improviste à travers les postes républicains, s'empara de la batterie , et commença aussitôt à enclouer les pièces. Heureusement le jeune •Bonaparte se trouvait non loin de là avec un bataillon. Un boyau conduisait à la batterie. Bonaparte s'y jeta avec son bataillon , se porta sans bruit au milieu des Anglais , puis tout à coup ordonna le feu , et les jeta, par cette subite apparition, dans la plus grande surprise. Le général O'Hara , étonné , crut que c'étaient ses propres soldats qui se trompaient , et faisaient feu les uns sur les autres. Il s'avança alors vers»

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les républicains pour s'en assurer , mais il fut blessé à la main, et pris dans le boyau même par un sergent. Au même instant , Dugommier, qui avait fait battre là générale au camp , ramenait ses soldats à l'attaque, et se portait entre la batterie et la place. Les Anglais , menacés alors d'être coupés , se retirèrent; après avoir perdu leur général , et sans avoir pu se délivrer de cette dangereuse batterie.

Ce succès anima singulièrement les assiégeant et jeta beaucoup de découragement parmi les assiégés. La défiance était si grande chez ces derniers , qu'ils disaient que le général Q'Hara s'était fait prendre pour vendre Toulon aux républicains. Cependant les républicains qui voulaient conquérir la place , et qui n'avaient pas les moyens de l'acheter , se préparaient à l'attaque si périlleuse de l'Eguillette. Ils y avaient jeté un grand nombre de bombes, et tâchaient d'en raser la défense avec des pièces de a4- # Le 1 8 décembre (28 frimaire) l'assaut fut résolu pour minuit. Un attaque simultanée devait avoir lieu du coté du général Lapoype sur le fort Faron. A minuit, et par un orage épouvantable* les républicains s'ébranlent. Les soldats qui gardaient le fort se tenaient ordinairement en arrière, pour se mettre à l'abri des bombes et des boulets. Les Français espéraient y arriver avant

DE LA REVOLUTION FRANÇAISE. !yj

d'avoir été aperçus ; mais au pied de la hauteur ils trouvent des tirailleurs ennemis. Le combat s'engage. Au bruit de la mousqueterie , la garnison du fort accourt sur les remparts et foudroielesassaillans.Ceux-cireculentet reviennent tour à tour. Un jeune capitaine d'artillerie , nommé Muiron , profite des inégalités du terrain, et réussit à gravir la hauteur , sans avoir perdu beaucoup de monde. Arrivé au pied du fort , il s'élance par une embrasure ; les soldats le suivent, pénètrent dans la batterie , s'emparent des canons , et bientôt du fort lui-même.

Dans cette action , le général Dugommier, les représentais Salicetti et Robespierre jeune, le commandant d'artillerie Bonaparte , avaient été présens au feu, et avaient communiqué aux troupes le plus grand courage. Du côté du général Lapoype l'attaque n'avait pas été moins heureuse, et une des redoutes du fort Faron avait été emportée.

Dès que le fort l'Éguillette fut occupé, les républicains se hâtèrent de disposer les canons de manière à foudroyer la flotte. Mais les Anglais ne leur en donnèrent pas le temps. Ils se décidèrent sur-le-champ a évacuer la place , pour ne pas courir plus long-temps les chances d'une défense difficile et périlleuse. Avant de se retirer, ils résolurent de brûler l'arsenal, les chaifr

tiers, et les vaisseaux qu'ils ne pourraient pas prendre. Le 1 8 et le 19, sans en prévenir l'amiral espagnol , sans avertir même la population compromise qu'on allait la livrer aux montagnards victorieux, les ordres furent donnés pour l'évacuation. Chaque vaisseau anglais vint à son tour s'approvisionner à l'arsenal de ce dont il avait besoin. Les forts furent ensuite tous évacués, excepté le fortLamalgue, qui devait être le dernier abandonné. Cette évacuation se fit même si vite que deux mille Espagnols, prévenus trop tard , restèrent hors des murs , et ne se sauvèrent que par miracle. Enfin on donna l'ordre d'incendier l'arsenal. Vingt vaisisèaux ou frégates parurent tout à coup en flammes au milieu de la rade, et excitèrent le désespoir chez les malheureux habitans, et l'indignation chez les républicains , qui voyaient brûler l'escadre sans pouvoir la sauver. Aussitôt, plus de vingt mille individus, hommes, femmes, vieillards , enfans , portant ce qu'ils avaient de plus précieux, vinrent sur les quais, tendant les mains vers les escadres, et implorant un asile pour se soustraire à l'armée victorieuse. C'étaient toutes les familles provençales qui à Aix, Marseille, Toulon, s'étaient compromises dans le mouvement sectionnaire. Pas uneseule chaloupe ne se montrait à la mer pour secourir ces impru-

DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. 5g

dens Français, qui avaient mis leur confiance dans l'étranger, et qui lui avaient livré le premier port de leur patrie. Cependant l'amiral Lan gara, plus humain, ordonna de mettre les chaloupes à la mer, et de recevoir sur l'escadre espagnole tous les réfugiés qu'elle pourrait contenir. L'amiral Hood n'osa pas résister à cet exemple, et aux imprécations qu'on vomissait contre lui. Il ordonna à son tour, mais fort tard, de recevoir les Toulonais. Ces malheureux se précipitaient avec fureur dans les chaloupes. Dans cette confusion, quelques-uns tombaient à la mer, d'autres étaient séparés dé leurs familles. On voyait des mères cherchant leurs enfans, des épouses, des filles, cherchant leurs maris ou leurs pères, et errant sur ces quais aux lueurs de l'incendie. Dans ce moment terrine, des brigands, profitant du désordre pour piller, se jettent sur les malheureux accumulés le long des quais, et font feu en criant: Voici les républicains. La terreur alors s'empare de cette multitude; elle se précipite, se mêle, et, pressée de fuir , elle abandonne ses dépouilles aux brigands , auteurs de ce stratagème.

Enfin les républicains entrèrent, et trouvèrent la ville à moitié déserte , et une grande partie du matériel de la marine détruit. Heureusement les forçats avaient arrêté l'incendie

ÔO HISTOIRE

et empêché qu'il ne se propageât* De 56 vaisseaux ou frégates , il pe restait que j vaisseaux et 1 1 frégates ; les autres avaient été pris ou brûlés par les Anglais. Bientôt aux horreurs du siège et de l'évacuation, succédèrent celles de la vengeance révolutionnaire, Nous raconterons ailleurs la suite des désastres de cette cité coupable et malheureuse. La prise de Toulon causa W0 joie extraordinaire, et produisit autant d'impression que les victoires de Watignies , la prise de Lyon, et le déblocus de Landau. Dès lors, on n'avait plus à craindre que les Anglais , s appuyant sur Toulon, vinssent apporter dans le midi le ravage et la révolte,.

La campagne s'était terminée moins heureusement aux Pyrénées. Cependant, malgré de nombreux revers et une grande impéritie de la part des généraux , nous n'avions perçai que la ligne du Tech, et celle de la Tet nous était restée. Après le combat malheureux de Truillas, livré le 22 septembre ( i er yendémiaire) contre le camp espagnol, et où Dagobert avait montré tant de bravoure et de sang-froid, Ricardos, au lieu de marcher en. avant, avait rétrogradé au contraire sur le Tech. La reprise de Villefranche, et un renfort de quinze mille hommes arrivé aux républicains, l'avaient décidé à ce mouvement rétrograde. Il avait levé le blocus de Col-

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lioure et de Port-Vendre, s'était porté au camp du Boulou, entre Ceret et Ville-Longue, et veillait à ses communications en gardant la grande route de Bellegarde. Les représentans Fabre et Gaston , pleins de fougue, voulurent faire attaquer le camp des Espagnols, afin de les rejeter au-delà des Pyrénées; mais l'attaque fut infructueuse etn'aboutit qu'à une Vaine effusion de sang.

Le représentant Fabre, impatient de tenter une entreprise importante , rêvait depuis longtemps une marche au-delà des Pyrénées, pour forcer les Espagnols à rétrograder. On lui avt% persuadé que le fort de Roses pouvait être enlevé d'un coup de main. D'après son vœu, et malgré l'avis des généraux, trois colonnes furent jetées aurdelà des Pyrénées, pour se réunir à Espola. Mais, trop faibles, trop désunies, elles ne purent se joindre, furent battues, et ramenées sur la grande chaîne après une perte considérable. Ceci s'était passé en octobre. En novembre , des orages peu ordinaires dans la saison grossirent les torrens , interrompirent les communications des divers camps espagnols entre eux, et les mirent dans le plus grand péril.

C'était le cas de se venger sur les Espagnols des revers qu'on avait essuyés. Il ne leur restait

6a HISTOIRE

que le pont de Ceret pour repasser le Tech, et ils demeuraient inondés et affamés sur la rive gauche à la merci des Français. Mais rien de ce qu'il fallait ne fut exécuté. Au général Dagobert avait succédé le général Turreau , à celui-ci le général Doppet. L'armée était désorganisée. On se battit mollement aux environs de Ceret, on perdit même le camp de Saint-Ferréol, et Ricardos échappa aux dangers de sa position.

Bientôt il se vengea bien plus habilement du danger où il s'était trouvé, et fondit le 7 novembre (17 brumaire) sur une colonne française, <^ii était engagée à Villelongue sur la rive droite du Tech, entre le Tech, la mer et les Pyrénées. Il défit cette colonne, forte de dix mille hommes, •et la jeta dans un tel désordre, qu'elle ne put se rallier qu'à Argelès. Immédiatement après , Aicardos fit attaquer la division Delatre à Collioure, s'empara de Collioure, Port- Vendre et Saint-Elme, et nflus rejeta entièrement au-delà du Tech. La campagne se trouva ainsi terminée vers les derniers joura de décembre. Les Espagnols prirent leurs quartiers d'hiver sur les bords du Tech ; les Français campèrent autour de Perpignan , et sur les bords de la Tet. Nous ^avions perdu un peu de territoire, mais moins qu'on ne devait le craindre d'après les désastres que nous avions essuyés. C'était du reste la seule

frontière où la campagne ne se fut pas glorieusement terminée pour les armes de la république. Du coté des Pyrénées occidentales on avait gardé une défensive réciproque.

C'est dans la Vendée que de nouveaux et terribles combats avaient eu lieu , avec un grand avantage pour la république, mais avec un grand dommage pour la France, qui ne voyait dés deux côtés que des Français s'égorgéant les uns les autres.

Les Vendéens , battus à Chollet le 17 octobre {26 vendémiaire) , s'étaient jetés sur le bord de la Loire au nombre de quatre-vingt mille individus , hommes , femmes, enfans, vieillards.

N'osant pas rentrer dans leur pays occupé par les républicains, ne pouvant plus tenir la campagne en présence d'une armée victorieuse , ils songèrent à se rendre en Bretagne, et à suivre les idées de Bonchamps , lorsque ce jeune héros était mort, et ne pouvait plus diriger leurs tristes destinées. On a vu qu'à la teille de la bataille de Chollet, il envoya un détachement pour faire occuper le poste de Varade , sur la Loire. Ce poste, mal gardé par les républicains, fut pris dans la nuit du 16 au 17» La bataille perdue, les Vendéens purent donc impunément traverser le fleuve , à la faveur de quelques bateaux laissés sur la rive, et à l'abri du canon

républicain. Le danger ayant été jusqu'ici sur la rive gauche, le gouvernement n'ayait pas songé à défendre la rive droite.Toutes les villes de la Bretagne étaient mal gardées; quelque»

détacheméns de gardes nationales épars çà et là , étaient incapables d'arrêter les Vendéens > et ne pouvaient que fuir à leur approche. Ceuxci s'avancèrent donc sans obstacles, et parcoururent successivement Candé , Château-Gonthier et Laval, sans essuyer aucune résistance»

Pendant ce temps, l'armée républicaine était incertaine de leur marche , de leur nombre et de leurs projets. Un moment même , elle les avait crus détruits, et les représentans l'avaient écrit à la Convention. Kléber seul j qui commandait toujours l'armée sous le nom de l'Echelle , avait pensé le contraire, et s'était efforcé de modérer une dangereuse sécurité. Bientôt, en effet, on apprit que les Vendéens étaient loin d'être exterminés, que dans la colonne fugitive, il restait encore trente ou quarante mille hommes armés, et capables de combattre. Un conseil de guerre fat aussitôt rassemblé, et comme on ne savait pas si les fugitifs se porteraient sur Angers ou sur Nantes, s'ils Voulaient marcher sur la Bretagne , ou aller par la Basse-Loire se réunir à Charette, on décida que l'armée se diviserait, et qu'une partie sous le général Haxo irait faire

tête à Charette, et reprendre Noirmoutiers ; qu'une autre partie sous Kléber occuperait le camp de Saint-George près de Nantes, et que le reste enfin demeurerait à Angers pour couvrir cette ville, et observer la marche de l'ennemi. Sans doute si Ton avait été mieux instruit, il aurait fallu rester en masse et marcher sans relâche à la poursuite des Vendéens. Dans l'état de désordre et d'effroi où ils se trouvaient, il eût été facile de les disperser et de les détruire entièrement; mais on ne connaissait pas la direction qu'ils avaient prise, et, dans le doute, le parti que l'on prit était encore le plus sage. Bientôt, cependant, on fut mieux instruit, et l'on apprit la marche des Vendéens sur Candé, Château-Gonthier et Laval. Dès lors on résolut de les poursuivre sur-le-champ, et de les atteindre, avant qu'ils pussent mettre la Bretagne en feu, et s'emparer de quelque grande ville, ou d'un port sur l'Océan. Les généraux Vimeux et Haxo furent laissés à Nantes et dans la Basse- Vendée; tout le reste de l'armée fut acheminé vers Candé et Château-Gonthier. Westerman et Beaupuy formaient lavanjt- garde ; Chalbos , Kléber, Canuel commandaient chacun une division, et L'Échelle, éloigné du champ de bataille, laissait diriger les mouvemens par Kléber, qui avait la confiance et l'admiration de l'armée, vi. 5

Le a 5 octobre au soir (4 brumaire) l'avântgarde républicaine arriva à Château-Gonthier ; le gros des forces était à une journée en arrière. Westerman, quoique ses troupes fussent ti*èsfatiguées, quoiqu'il £àt presque nuit , et qu'il restât encore six lieues pour arriver à Laval , voulut y marcher sur-le-champ» Beaupuy, tout aussi brave , mais plus prudent que Westermart, s'efforça en vain dé lui faire sentir le danger d'attaquer la masse vendéenne au milieu de la nuit > fort en avant du corps d'armée , et avec des troupes harassées de fatigue. Beaupuy fut obligé de céder au plus ancien en commandement.' On se mit aussitôt en marche. Arrivé k Laval au milieu de la nuit, Westerman envoya Un officier reconnaître l'ennemi : celui-ci, emporté par son ardeur, fit une charge au lieu d'une reconnaissance, et replia rapidement les premiers postes. L'alarme se, répandit dans La* val, le tocsin donna, toute la masse ennemie fut bientôt debout, et vint faire tête aux républicains. Beaupuy se comportant avec sa fermeté ordinaire > soutint courageusement l'effort des Vendéens. Westçrman déploya toute sa bravoure, le combat fut des plus opiniâtres, et l'obscurité de la nuit le rendit encore plus sanglant. L'avant -garde républicaine, quoique très-inférieure en nombre , serait néanmoins

DE LA REVÔtUUbtf FHANjJAISE. 67

parvenue à se soutenir jusqu'à *la fin; mais la cavalerie de Westermaft, qui n'était pas toujours aussi brave que son chef , se débanda tout à coup , et l'obligea à la retraite. Grâce à Beaupuy, elle se fit sur Château-Gonthier, avec assez d'ordre. Le corps de bataille y arriva le jour suivant. Toute l'armée s'y trouva donc réunie le *6, l'avant- garde épuisée d'un combat inutile et sanglant , le corps de bataille fatigué d'une route longue, faite sans vivres, sans souliers, et à travers les boues de l'automne. Westerman et les représentans voulaient de nouveau se reporter en avant. Kléber s'y opposa fortement, et fit décider qu'on ne s'avancerait pas au-delà de Villiers, moitié chemin de Château-Gonthier à Laval.

Il s'agissait de former un plan pour l'attaque de Laval. Cette ville est située sur la Mayenne. Marcher directement par la rive gauche que l'on occupait , était imprudent , comme l'observa judicieusement un officier très-distingué, Savary, qui connaissait parfaitement les lieux. Il était fecile aux Vendéens d'occuper le pont de Laval, et de s'y maintenir contre toutes les attaques; ils pouvaient ensuite, tandis que l'armée républicaine était inutilement amassée sur la , rive gauche , filer le long de la rive droite , passer la Mayenne sur ses derrières, et l'accabler à

lïmproviste. It proposa donc de diviser l'attaque, et de porter une partie de l'armée sur la rive droite. De ce côté l'on ne devait point trouver de pont à franchir, et l'occupation de Laval ne présentait point d'obstacle. Ce plan , approuvé par les généraux, fut adopté par L'Échelle. Le lendemain cependant, L'Échelle qui sortait quelquefois de sa nullité pour commettre des fautes, envoie l'ordre le plus sot et le plus contraire à celui qui avait été convenu la veille. Il prescrit, suivant ses expressions accoutumées, de marcher majestueusement et en masse sur Laval, en filant par la rive gauche. Kléber et tous le&généraux sont indignés; cependant il faut obéir. Beaupuy s'avance le premier; Kléber le suit immédiatement. Toute l'armée vendéenne était déployée sur les hauteurs d'Entrames. Beaupuy engage le combat; Kléber se déploie à droite et à gauche de la route, de manière à s'étendre le plus possible. Sentant néanmoins le désavantage de cette position, il fait dire à L'Echelle de porter la division Chalbos sur le flanc de l'ennemi , mouvement qui devait l'ébranler. Mais cette colonne. composée de ces bataillons formés à Orléans et à Niort, qui avaient fui si souvent, se débande avant d'avoir été mise en marche. L'Echelle s'échappe le premier à toute bride; une grande moitié de l'ar-

mée, qui ne se battait pas, fait en toute hâte, ayant L'Echelle en tête, et court jusqu'à Chah teau-Gonthier, et de Ghateau-Gonthier jusqu'à Angers. Les braves Mayençais, qui n'avaient jamais lâché pied, se débandent pour la .première fois. La déroute devient alors générale; Beaupuy, Kléber, Marceau, les représentans Merlin et Turreau font des efforts incroyables, mais inutiles, pour arrêter les fuyards. Beaupuy reçoit une balle au milieu de la poitrine. Porté dans une cabane, il s'écrie : Qu'on me laisse ici, et qu'on montre ma chemise sanglante à mes soldats. Le brave Bloss, qui commandait les grenadiers, et qui était connu par une bravoure extraordinaire, se fait tuer à leur tête. Enfin une partie de l'armée s'arrête au Lyon-d'Angers ; l'autre fuit jusqu'à Angers même. L'indignation était générale contre le lâche exemple qu'avait donné L'Echelle , en fuyant le premier. Les soldats murmuraient hautement. Le lendemain pendant la revue, le petit nombre de braves qui étaient restés sous les drapeaux, et c'étaient les Mayençais, criaient : A bas L'Echelle, vive Kléber et Dubayet ! qu'on nous rende Dubayetl L'Echelle, qui entendit ces cris, en fut encore plus mal disposé contre l'armée de Mayence, et contre les généraux dont la bravoure lui faisait honte. Les représentans, voyant que les soldats ne

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voulaient plus de L'Echelle, se décidèrent à le suspendre, et proposèrent le commandement à Kléber. Celui-ci le refusa parce qu'il n'aimait pas la situation d'un général en chef, toujours en butte aux représentans, au ministre, au comité de salut public, et consentit seulement à diriger l'armée sous le nom d'un autre. On donna donc le commandement à Chalbos, qui était l'un des généraux les plus âgés de l'armée. L'Echelle, pré- Tenant l'arrêté des représentans, demanda son congé, en disant qu'il était malade, et se retira £ Nantes , où il mourut quelque temps après.

Kléber, voyant l'armée dans un état pitoyable, dispersée partie à Angers, et partie au Lyon^d' Angers , proposa de la réunir tout entière à Angers même, de lui donner ensuite quelques jours de repos, de la fournir de souliers et de vêtemens, et de la réorganiser d'une manière complète. Cet avis fut adopté, et toutes les troupes furent réunies à Angers. L'Echelle n'avait pas manqué de dénoncer l'armée de Mayence en donnant sa démission , et d'attribuer à de braves gens une déroute qui n'était due qu'à sa lâcheté. Depuis long-temps on se défiait de cette armée, de son esprit de corps, de son attachement à ses généraux, et de son opposition à l'état^major de Saumur. Les derniers cris de viveDubayetl à bas L'Echelle! achevèrent de

DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. . Jl

la compromettre dan* l'esprit du gouvernement* Bientôt en effet le comité 4e salut public rendit u» arrêté, pour en ordonner la dissolution et l'amalgame avec le» autres corps. KJéber fut chargé de cette opération» Quoique cette mesure fût prise contre lui et cçntre ses compagnons d'armes , il s'y prêta volontiers , car U sen*tait le danggr de l'esprit de rivalité et de haine qui s'établissait entre la garnison de Afayepce et le reste des troupes , «t il vpyait surtout un grand avantage à former de bonnes têtes de colonnes, qui, habilementdistribuées, pouvaient communiquer leur propre force £ toute l'armée.

Pendant que cela se passait à Angers, les Vendéens, délivrés à Laval des républicains, et ne voyant plus rien qui s'opposât k leur marche, cherchaient quel parti ils avaient à prendre. Il s'en présentait deux également avantageux ; Us avaient à choisir entre la pointe de Bretagqf , et celle de Normandie. L'extrême Bretagne était toute fanatisée par les prêtres et les nobles; la population les aurait reçus avec joie; et le sol, extrêmement coupé et montueux, leur aurait fourni dm moyens très-faciles de résistance ; enfin ils se seraient trouvés sur le bord de la mer, et en communication avec les Anglais.

L'extrême Normandie, ou presqu'île de Çotentin, était un peu plus éloignée* mais bien plus

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facile à garder, car, en s'emparant de Port-Beil et Saint-Cosme, ils la fermaient entièrement. Ils y trouvaient l'importante place de Cherbourg , très-atccessible.pour eux du côté de la terre, pleine d'approvisionnemens de toute espèce, et surtout très-propre aux communications avec les Anglais. Ces deux projets présentaient donc de grands avantages, et leur exécution rencontrait peu d'obstacles. La route de Bretagne n'était gardée que par l'armée de Brest, confiée a Rossignol , et consistant tout au plus en cinq ou six mille hommes mal organisés. La route de Normandie était défendue par l'armée de Cherbourg, composée, de levées en masse prêtes à se dissoudre au premier coup de fusil, et de quelques mille hommes de troupes plus régulières, qui n'avaient pas encore quitté Caen. Ainsi aucune de ces deux armées n'était à« redouter pour la masse vendéenne. Il était même facile d'éviter leur rencontre, avec un peu de célérité. Mais les Vendéens ignoraient la nature des localités; ils n'avaient pas parmi eux un seul officier qui pût leur dire ce qu'jétaient la Bretagne et la Normandie, quels en étaient les avantages militaires et les places fortes. Ils croyaient, par exemple j que, Cherbourg était défendu du côté dé terre; ils étaient incapables de se hâter, de s'éclairer dans leur marche , de rien exé-

cuter enfin avec un peu de forcé et de précision. Quoique nombreuse , leur armée était dans un état pitoyable. Tous les chefs principaux étaient ou morts ou blessés. Bonchamps avait expiré sur la rive gauche ; d'Elbée, blessé, avait été transporté à Noirmoutiers; Lescure, atteint d'une balle au front, était traîné mourant à la suite de l'armée. Larochejacquelain était resté seul , et avait reçu le commandement général. Stofflet commandait sous lui. L'armée, maintenant obligée de se mouvoir et d'abandonner son sol, aurait dû être organisée; mais elle marchait pêle-même comme une horde, ayant au milieu d'elle des femmes, des enfans, des chariots.

Dans une armée régulière , les braves^ les faibles, les lâches, encadrés les uns avec les autres, restent forcément ensemble et se soutiennent réciproquement. Il suffit de quelques hommes de courage pour communiquer leur éner^fe à toute la masse. Ici , au contraire , aucun rang n'étant gardé , aucune division de compagnie , de bataillon n'étant observée, chacun marchant avec qui lui plaisait, les braves s'étaient rangés ensemble , et formaient un corps de cinq ou six mille hommes, toujours prêts à s'avancer les premiers. Après eux venait une troupe composée de ceux qui étaient disposés à décider un succès, en se portant sur les flancs d'un ennemi déjà

ébranlé. A la suite de ces deux bandes, la masse, toujours prête à fuir au premier coup de fusil , se traînait confusément. Ainsi les trente ou quarante mille hommes armés se réduisaient aux quelques mille braves , qui étaient toujours dis* posés à se battre par tempérament. Le défaut de subdivisions empêchait de former des déta* chemens, de porter un corps sur un point ou sur un autre , de faire aucune disposition d'aucune espèce. Les uns suivaient Larochejacquelein , les autres Stofflet , et ne suivaient qu'eux seuls. Il était impossible de donner des ordres; tout ce qu'on pouvait obtenir , c'était de se faire suivre en donnant un signal. Stofflet avait seur lement quelques paysans affidés qui allaient répandre ce qu'il voulait parmi leurs camarades. A peine avait- on deux cents mauvais cavaliers, et une trentaine de pièces de canon , mal servies etfiial entretenues. Les bagages encombraient la marché; les femmes , les vieillards, pour être plus en sûreté, cherchaient à se fourrer au milieu de la troupe des braves , et , en remplissant leurs rangs , embarrassaient leurs mouvemens. La méfiance commençait à s'établir de la part des soldats à l'égard des ofi&ciers. On disait qu'ils ne voulaient aborder k l'Océan que pour s'embarquer, et abandonner les malheureux paysans qu'ils avaient arrachés de leur pays. Le conseil ,

dont l'autorité était devenue toût-à-fait illusoire, était divisé ; les prêtres y étaient mécontens des chefs militaires ; rien enfin n'eut été plus facile que de détruire une pareille armée , si le plus grand désordre de commandement n'avait régné chez les républicains.

Les Vendéens étaient donc incapables de concevoir et d'exécuter un plan quelconque. Us avaient quitté la Loire depuis vingt- six jours \ et .dans un aussi long espace de temps , ifc n'avaient rien fait du tout. Après beaucoup d'incertitudes , ils prirent enfin un parti. D'une part on leur disait que Rennes et Saint - Malo étaient gardés par des troupes considérables; de l'autre , que Cherbourg était fortement défendu du côté de terre; ils se décidèrent alors à assiégerGranville , placée sur le bord de l'Océan, entre la pointe de Bretagne et celle de Normandie. Ce projet avait surtout l'avantage de les rapprocfctër de la Normandie , qu'on leur avait dit très-fertile , et très-bien approvisionnée. En conséquence ils marchèrent sur Fougères. On avait réuni sur leur route quinze ou seize mille hommes de levée en masse , qui se dispersèrent sang coup férir. Il se portèrent à Dol le 10 novembre, et le 1 a sur Avranches.

Le i/i novembre (24 brumaire) ils se dirigèrent vers Gran ville, en laissant à Avranches une

moitié de leur monde, et tous leurs bagages. La garnison ayant voulu faire une sortie , ils la repoussèrent , et se jetèrent à sa suite dans le faubourg qui précède le corps de la place. La garnison eut le temps de rentrer et de refermer ses portes; mais le faubourg était en leur possession , et ils avaient ainsi de grandes facilités pour l'attaque. Us s'avancèrent du faubourg jusqu'à des palissades qu'on venait de construire , et sans songer à les enlever, se bornèrent à. tirailler contre les remparts , tandis qu'on leur répondait avec de la mitraille et des boulets. En même temps ils placèrent quelques pièces sur les hauteurs environnantes, et tirèrent inutilement sur la crête des murs et sur les maisons de la ville. A la nuit ils s'éparpillèrent , et abandonnèrent le faubourg, où le feu de la place ne leur laissait aucun repos. Ils allèrent chercher hors delà portée du canon des logemens , des vivres , et surtout du feu , car il commençait à faire un froid très- vif. Les chefs purent à peine retenir quelques cents hommes dans le faubourg , pour y continuer un feu de tirailleurs.

Le lendemain leur impuissance de prendre une place fermée , leur fut encore mieux démontrée ; ils essayèrent encore de leurs batteries , mais sans aucun succès. Ils tiraillèrent de nouveau le long des palissades, et furent bientôt en-

tièrement découragés. Tout à coup l'un d'entre eux imagina de profiter de la marée basse , pour traverser une plage, et prendre la ville du côté du port Ils se disposaient à cette nouvelle tentative, lorsque le feu fut mis au faubourg par les représentans enfermés dans Granville. Us furent alors obligés de l'évacuer , et ils songèrent à la retraite. La tentative du côté du port fut entièrement abandonnée , et le lendemain ils revinrent tous à Agrandies rejoindre le reste de leur monde et les bagages. Dès ce moment, le découragement fut porté au comble; ils se plaignirent plus amèrement que jamais des chefs qui les avaient arrachés de leur pays , et qui voulaient les abandonner , et ils demandèrent à grands cris à rejoindre la Loire. En vain Larochejacquelein , à la tête des plus braves, voulutil faire une nouvelle tentative pour les entraîner dans la Normandie; en vain marcha -t- il sur Ville-Dieu, dont il s'empara ; il fut à peine suivi de mille «hommes. Le reste de la colonne reprit le chemin de la Bretagne, en marchant sur Pontorson , par où elle était arrivée. Elle s'empara du pont au Beaux qui, jeté sur la Selune, était indispensable pour arriver à Pontorson.

Pendant que ces événemens se passaient à Granville, l'armée républicaine avait été réorganisée à Angers. A peine le temps nécessaire pour

lui donner un peu de repos et d'ordre , s'était-il écoulé, quon l'avait conduite à Rennes, ptmr s'y joindre aux six ou sept mille hommes de l'armée de Brest, commandés par Rossignol. Là, un conseil de guerre avait été tenu, et on avait arrêté le» mesures à prendre pour continuer la poursuite de la colonnç vendéenne. Chalbos malade avait obtenu la permission de se retirer sur les derrières , pour y réparer sa santé ; Ros* signol avait reçu des reprlsentans le commandement en chef de l'armée de l'Ouest et de celle de Brest , formant en tout vingt ou vingt et uh mille hommes. Il avait été résolu que ces deux armées se porteraient tout de suite à Antrain ; que le général Tribout , qui était à Dol avec trois ou quatre millehommes, se rendrait àPontorson, et que le général Sepher, qui avait six mille soldats de l'armée de Cherbourg, suivrait par derrière la Colonne vendéenne. Ainsi placée entre la mer , le poste de Pontorson , l'armée d'Antrain, et Sepher qui arrivait à Avranches , cette colonne devait être enveloppée et détruite.

Toutes ces dispositions avaient été exécutées au moment même où les Vendéens quittaient Avranches , et s'emparaient du pont au Beaux pour se rendre à Pontorson. C'était le 18 novembre (28 brumaire.) Le général Tribout, déclamateursansconnaissance de la guerre, n'avait

pour garder Pontorson qu'à occuper un passage étroit , à trarers un marais qui couvrait la ville, et qu'on ne pouvait pas tourner. Avec une position aussi avantageuse , il pouvait empêcher les Vendéens de faire un seul pas. Mais aussitôt qu'il aperçoit l'ennemi, il abandonne le défilé, et se porte en avant. Les Vendéens, encouragés par la prise du pont au Beaux , le chargent vigoureusement , l'obligent à céder, et, profitant du désordre de sa retraite , se jettent à sa suite dans le passage qui traverse le marais, et se rendent ainsi maîtres de Pontorson , qu'ils n'auraient jamais dû aborder.

Grâce à cette faute impardonnable , une route inattendue s'ouvrait aux Vendéens. Ils pouvaient marcher sur Dol; mais de Dol il fallait aller à Àntrain, et passer sur le corps de la grande armée républicaine. Cependant ils évacuent Pontorson, et s'avancent sur Dol. Westerman se jette à leur poursuite. Toujours aussi bouillant, il entraîne Marigny avec ses grenadiers, et ose suivre les Vendéens jusqu'à Dol, avec une simple avant-garde. Il les joint en effet, et les pousse confusément dans la ville; mais bientôt ils se rassurent, sortent de Dol, et, par ces feux meurtriers qu'ils dirigeaient si bien , ils. obligent l'avant-garde républicaine à se retirer à une grande distance.

Kléber, qui dirigeait toujours l'armée par ses conseils, quoiqu'un autre eu fût le chef, propose, pour achever la destruction de la colonne vendéene, de la bloquer, *et de la faire périr de faim, de maladie et de misère. Les débandades étaient si fréquentes dans les troupes républicaineé, qu'une attaque de vive force présentait des chances dangereuses. Au contraire en fortifiant An train, Pontorson, Dinan, on enfermait les Vendéens entre la mer et trois points retranchés^ et en les faisant harceler tous les jours, par Westerman etMarigny, on ne pouvait manquer de les détruire. Les représentons approuvent ce plan ; les ordres sont donnés en conséquence. Mais tout à coup arrive un officier de Westerman : il dit que si on veut seconder son général et attaquer Dol du côté d'An train, tandis qu'il l'attaquera du côté de Pontorson, c'en est fait de l'armée catholique, et qu'elle sera entièrement perdue. Les représentans s'enflamment à cette proposition. Prieur de la Marne, aussi bouillant que Westerman, fait changer le plan d'abord convenu, et il est décidé que Marceau, à la tête d'une colonne, marchera sur Dol, concurremment avec Westerman.

Le 2 1 au matin , Westerman s'avance sur Dol. Dans son impatience , il ne songe pas à s'assurer si la colonne de Marceau, qui doit arriver d'An*

DE LA REVOLUTION FRANÇAISE. 8l

train, est déjà Fendue sur le champ de bataille, et il attaque en toute hâte. L'ennemi répond à son attaque par ses feux- redoutables. Westerman déploie son infanterie , et gagne du terrain; mais les cartouches commencent à manquer; il est alors obligé de faire un mouvement rétrograde, et il vient s'établir en arrière sur un plateau. Les Vendéens en profitent , se jettent sur sa colonne, et la dispersent. Pendant ce temps, Marceau arrive enfin à la vue de Dol; les Vendéens victorieux se réunissent contre lui; il ré* siste avec une fermeté héroïque pendant toute la journée , et réussit à se maintenir sur le champ de bataille. Mais sa position est très-hasardée; il demande Kiéber, pour lui apporter des conseils et des secours. Kiéber accourt, et conseille de prendre une position rétrograde , il est vrai , mais très-forte aux environs de Trans. On hésite encore à suivre l'avis de Kiéber, lorsque la présence des tirailleurs vendéens fait reculer les troupes. Elles se débandent d'abord , mais on les rallie bientôt sur la position indiquée par # Kiéber. Kiéber reproduit alors lé premier plan qu'il avait proposé, et qui consistait à fortifier • Antrain. On- y adhère, mais on ne veut pas retourner à Antrain , on veut rester à Trans , et s'y fortifier pour être plus près de Dol. Tout à coup avec la mobilité qw présidait à toutes les détervi. 6

8a HISTjOIRE

minations, on change encore d'avis, et on se résout de nouveau à l'oflFensive malgré l'expérience de la veille. On envoie un renfort à Westcrman, en lui ordonnant d'attaquer de son côté, tandis que l'armée principale attaquera du côté de Trans.

Kléber objecte en vain que les troupes de Westerman, démoralisées par l'événement de la veille, ne tiendront pas; les représentais insistent, et l'attaque est résolue pour le lendemain. Le lendemain en effet le mouvement s'exécute. Westerman et Marigny sont prévenus et assaillis par l'ennemi. Leurs troupes , quoique soutenues par un renfort, se débandent. Ils font des efforts inouïs pour les arrêter; ils réunissent en vain quelques braves autour d'eux, et sont bientôt emportés. Les Vendéens, vainqueurs, abandonnent ce point, et se portent à leur droite , sur l'armée qui s'avançait de Trans.

Tandis qu'ils venaient d'obtenir cet avantage, et qu'ils se disposaient à en remporter un second , le bruit du canon avait répandu l'épouvante dans la ville de Dol , et parmi ceux d'entre eux qui n'en étaient pas encore sortis pour combattre. Les femmes, les vieillards, les en- Ibns, et les lâches, couraient de tous côtés, et fuyaient vers Dinan et vers la mer. Leurs prêtres , la croix à la main , faisaient de vains efforts

pour les ramener. Stofflet^ Larochejacquelein , couraient de toutes parts pour les reconduire au combat. Enfin on était parvenu à les rallier, et à les porter sur la route de Trans , à la suite des braves qui les avaient devancés.

Une confusion non moins grande régnait dans le camp principal des républicains. Rossignol, les représentai, commandant tous à la fois^ ne pouvaient ni s'entendre ni agir. Kléber et Marceau, dévorés de chagrins, s'étaient avancés pour reconnaître le terrain, et soutenir Fef* fort des Vendéens. Arrivé devant l'ennemi, Kléber veut déployer l'avant-garde de l'armée de Brest , mais elle se débande au premier coup de feu. Alors il fait avancer la brigade Canuel, composée en grande partie de bataillons mayençais : ceux-ci, fidèles à leur vieille bravoure, résistent pendant toute la journée, et demeurent seuls sur le champ de bataille, abandonnés du reste des troupes. Mais la bande vendéenne qui avait battu Westerman, les prend en flanc, et ils sont obligés à la retraite. Les Vendéens en profitent , et les poursuivent jusqu'à Antrain même. Enfin il devient urgent de quitter Antrain, et toute l'armée républicaine se retire à Rennes.

C'est alors qu'on put sentir la sagesse de* avis de Kléber. Rossignol, dans l'un de ces gé-

néreux mouvemens dont il était capable, malgré son ressentiment contre les généraux may ençais, parut au conseil de guerre avec un papier contenant sa démission* « Je ne suis pas fait, » dit-il, pour commander unç armée. Qu'on me » donne un bataillon, je ferai mon devoir; mais » je ne puis suffire au commandement en chef. » Yoici donc ma démission, et, si on la refuse, » on est ennemi de la république. » — « Pas de » démission, s'écrie Prieur de la Marne; tu es » le fils aîné du comité de salut public. Nous te » donnerons des généraux qui te conseilleront, » et qui répondront pour toi des événemens de .» la guerre. » Cependant Rléber, désolé de voir l'armée aussi mal conduite, proposa un plan qui pouvait seul rétablir l'état des affaires, mais qui était bien peu approprié aux dispositions des représentons. Il faut, leur dit-il , en laissant le généralat à Rossignol, nommer un commandant en chef des troupes, un commandant de la cavalerie, et un de l'artillerie. On adopte sa proposition; alors il a le courage de proposer Marceau pour commandant en chef des troupes, Westerman pour commandant de la cavalerie , et Debilly pour commandant de l'artillerie , tous trois suspects comme membres de la faction mayençaise. On dispute un moment sur les individus, puis enfin on se rend , et on cède à l'as-

cendant de cet habile et généreux militaire?qui aimait la république non par exaltation de tête, mais par tempérament, qui servait avec une loyauté , un désintéressement admirables , et avait la passion et le génie de son métier à un degré rare. Kléber avait fait nommer Marceau parce qu'il disposait de ce jeune et vaillant homme , et qu'il comptait sur son entier dévouement. Il était assuré, si Rossignol restait dans la nullité, de tout diriger lui-même, et de terminer heureusement la guerre.

On réunit la division de Cherbourg, qui était venue de Normandie, aux armées de Brest et de l'Ouest, et on quitta Rennes pour s'acheminer vers Angers, où les Vendéens cherchaient à passer la Loire. Ceux-ci, après s'être assurés un moyen de retour, par leur double victoire sur la route de Pontorson et sur celle d'Àntrain, songèrent à rentrer dans leur pays. Ils repassèrent sans coup férir par Fougères et Laval, et projetèrent de s'emparer d'Angers, pour traverser la Loire au pont de Ce. La dernière expérience qu'ils avaient faite à Gran ville, ne les avait pas encore assez convaincus de leur impuissance à prendre des places fermées. Le 3 décembre ils se jetèrent dans les faubourgs d'Angers, et commencèrent à tirailler sur le front de la place. Ils continuèrent le lendemain; mais,

quelle que fut leur ardeur à s'ouvrir un passage vers leur pays, dont ils n'étaient plus séparés que par la Loire, ils désespèrent bientôt de réussir. L'avant-garde d* Westerman, arrivant dans cette journée du 4 > acheva de les décourager, et de leur faire abandonner leur entreprise. Us se mirent alors en marche, remontant la Loire, et ne sachant plus où ils pourraient la passer. Les uns imaginèrent de remonter jusqu'à Saumur, les autres jusqu'à Blois; mais, dans le moment où ils délibéraient, Kléber, arrivant avec sa division le long de la chaussée de Saumur, les obligea à se rejeter de nouyeau en Bretagne. Voilà donc ces malheureux manquant de vivres, de~ souliers, de voitures pour traîner leurs familles, travaillés par une maladie épidémique, errant de nouveau en Bretagne, sans trouver ni un asile, ni une issue pour se sauver. Ils jonchaient les routes de leurs débris; et au bivouac devant Angers, on trouva des femmes et des enfans morts de faim et de froid. Déjà ils commençaient à croire que la Convention n'en voulait qu'à leurs chefs, et beaucoup jetaient leurs armes pour s'enfuir clandestinement à travers les campagnes. Enfin ce qu'on leur dit du Mans, de l'abondance qu'ils y trouveraient, des dispositions des habitans, les engagea à s'y porter. Ils traversèrent La Flèche,

dont ils s'emparèrent , et entrèrent au Mans après une légère escarmouche.

L'armée républicaine les suivait. De nouvelles querelles s'étaient élevées entre les généraux. Kléber avait intimidé les brouillons par sa fermeté , et avait obligé les représentans à renvoyer Rossignol à Rennes, avec sa division de l'armée de Brest. Un arrêté du comité de salut public donna alors à Marceau le titre de général en chef, etdestituatous les généraux mayençais, en laissant néanmoins à Marceau la faculté de se servir provisoirement de Kléber. Marceau déclara qu'il ne commanderait pas, si Kléber net^jt pas à ses'côtés pour tout ordonner. « En accep- » tant le titre , dit Marceau à Kléber, je prends » les dégoûts et la responsabilité pour moi, et je » te laisserai à toi le commandement véritable, » et les moyens de sauver l'armée. » — « Sois » tranquille , mon ami , dit Kléber ; nous nous » battrons , et nous nous ferons guillotiner en- » semble. »

On se mit donc aussitôt en marche , et dès ce moment tout fut conduit avec unité et fermeté. L'avant-garde de Westerman arriva le 12 au Mans , et chargea aussitôt les Vendéens. La confusion se mit parmi eux, mais quelques mille braves, conduits par Larochejacquelein, vinrent se former en avant de la ville , et obligèrent

We&terman à se replier sur Marceau , qui arrivait avec une division. Kléber était encore en arrière avec le reste de Tarmée.Westerman voulait attaquer sur4e~charap , quoiqu'il fût nuit» Marceau , entraîné par son tempérament bouillant, mais craignant le blâme de Kléber , dont la force froide et calme ne se laissait jamais emporter, hésite;. cependant emporté par Westevman, Use décide, et attaque le Mans. Le tocsin sonne, la désolation se répand dans la ville. Westerman, Marceau se précipitent au milieu de la nuit, culbutent tout devant eux , et , malgré un feu terrible des maisons , parviennent à refouler le plus grand nombre des Vendéens sur la grande place de la ville. Marceau fait couper à sa droite et à sa gauche les rues aboutissant à cette place, et tient ainsi les Vendéens bloqués. Cependant sa position était hasardée, car, engagé dans une ville au milieu de la nuit, il aurait pu être tourné et enveloppé. U envoie donc un avis à Kléber, pour le presser d'accourir au plus vite avec sa division. Celui-ci arrive à la pointe du jour. Le plus grand nombre des Vendéens avait fui ; il ne restait que les plus braves pour protéger la retraite : on les charge à la baïonnette, on les enfonce, on les disperse, et un carnage horrible commence dans toute la ville.

Jamais déroute n'avait été aussi meurtrière.

Une foule considérable de femmes , laissées en arrière, furent faites prisonnières. Marceau saura une jeune personne qui avait perdu ses parens, et qui, dans son désespoir, demandait qu'on lui donnât la mort. Elle était modeste et belle ; Marceau , plein d égards et de délicatesse, la recueillit dans sa voiture, la respecta , et la fit déposer dans un lieu sur. Les campagnes étaient couvertes au loin de ce grand désastre. Westerman, infatigable, harcelait les fugitifs , et jonchait les routes de cadavres. Les infortunés, ne sachant où fuir, rentrèrent dans Laval pour la troisième fois, et en ressortirent aussitôt pour se reporter de nouveau vers la Loire. Ils voulurent la repasser à Ancenis. Larochejao quelein et Stofflet se jetèrent sur l'autre bord, pour aller, dit-on , prendre des barques et les amener sur la' rive droite. Ils ne revinrent plus. On assure que le retour leur avait été impossible. Lé passage ne put s'effectuer. La colonne vendéenne , privée de la présence et de l'appui de ses deux chefs , continua de descendre la Loire , toujours potirsiaivie , et toujours cherchant vainement un passage. Enfin , désespérée , ne sachant ou se porter, elle résolut defutr vers la pointe de Bretagne , dans le Morbihan. Elle se rendit à Blain , où elle remporta encore un avantage d'arrière-garde; et de Blain à Save-

90 HISTOntE

nai, d'où elle espérait se jeter dans le Morbihan.

Les républicains l'avaient suivie sans relâche, et ils arrivèrent à Savenai le soir même du jour où elle y était entrée. Savenai avait la Loire à gauche , des marais à droite , et un bois en avant. Kléber sentit l'importance d'occuper le bois le jour même , et de se rendre maître de toutes lps hauteurs , afin d'écraser le lendemain les Vendéens dans Savenai, avant qu'ils eussent le temps d'en sortir. En effet il lança l'avant-garde sur eux ; et lui-même , saisissant le moment où les Vendéens débouchaient du bois, pour repousser cette avant-garde, s'y jeta hardiment avec un corps d'infanterie , et les en débusqua tout-à-fait. Alors ils s'enfuirent dans Savenai, et s'y enfermèrent, sans cesser néanmoins de faire un feu soutenu pendant toute la nuit. Westermàn et les représentons proposaient d'attaquer sur-le-champ, pour tout détruire dès la nuit même. Kléber, qui ne voulait pas qu'une faute lui fît perdre une victoire assurée , déclara positivement qu'on n'attaquerait pas; et puis, s'enfonçant dans un sang-froid imperturbable , il laissa dire , sans répondre à aucudb provocation. Il empêcha ainsi toute espèce de mouvement. #

Le lendemain a3 décembre, avant le jour , il était à cheval avec Marceau , et parcourait sa

ligne, lorsquelesVendéens, désespérés et ne voulant pas survivre à cette journée , se précipitent les premiers sur les républicains. Marceau marche avec le centre, Canuelavec la droite, Kléber avec la gauche. Tous se précipitent et reploient les Vendéens sur eux-mêmes. Marceau et Kléber se réunissent dans la ville , prennent tout ce qu'ils rencontrent de cavalerie , et s'élancent à la suite des Vendéens. La Loire et les marais interdisaienttoûte retraite à ces infortunés; un grand nombre fut immolé à coups de baïonnettes, d'autres furent faits prisonniers, et à peine quelques-uns trouvèrent^ le moyen de se sauver.

Ce jour, la colonne fut entièrement détruite, et la grande guerre de la Vendée véritablement finie.

Ainsi cette malheureuse population , rejetée hors de son pays par Fimprudence de ses chefs, et réduite à chercher un port pour se réfugier vers les Anglais , avait mis vainement le pied dans les eaux de l'Océan. Granville lui avait été inaccessible; elle avait été ramenée sur la Loire, n'avait pu la repasser , avait été refoulée une seconde fois en Bretagne , et de Bretagne sur la Loire encore. Enfin ne pouvant franchir cette barrière fatale , elle venait d'expirer tout entière, entre Savenai, la Loire et des marais. Westermanfut chargé avec sa cavalerie de pour-

suivre les restes fugitifs de la Vendée. Kléber et Marceau retournèrent à Nantes. Reçus le 24 par le peuple de cette ville, ils obtinrent une espèce de triomphe, et forent gratifiés par le club jacobin d'une couronne civique.

Si Fcm considère dans son ensemble cette campagne mémorable de g3 , on ne pourra s'empêcher de la regarder comme le plus grand effort qu'$it jamais feit une société menacée. Dans Tannée 1792, la coalition, qui n'était pas complète encore , avaitagi sans ensemble et sans vigueur. Les Prussiens avaient tenté en Champagne une invasion ridicule; les Autrichiens s'étaient 'bornés dans les Pays-Bas à bombarder la place de Lille : les Français dans leur première exaltation, repoussèrent les Prussiens audelà du Rhin , les Autrichiens au-delà de la Meuse , conquirent les Pays - Bas , Mayence , la Savoie et le comté de Nice. La grande année 93 s'ouvrit d'une manière bien différente. La coalition était augmentée des trois puissances qui jusque là étaient restées neutres. L'Espagne, poussée à bout par le 21 janvier, avait enfin porté cinquante mille hommes sur les Pyrénées; la France avait obligé Pitt à se déclarer; et l'Angleterre et la Hollande étaient entrées à la fois dans la coalition, qui se trouvait ainsi doublée , et qui, mieux avertie des moyens de l'en-

DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. <j3

nemi qu'elle avait à combattre , augmentait ses forces , et se préparait à faire un effort décisif. Ainsi, comme sous Louis XIV, la France avait à soutenir l'attaque de l'Europe entière; et elle ne s'était pas attiré ce concours d'ennemis par son ambition , mais par la juste colère que lui avait inspirée ^'intervention des puissances dans ses affaires intérieures.

Dès le mois de mars, Dumouriez débuta par Une témérité, et voulut envahir la Hollande en se jetant dans des bateaux. Pendant ce temps Cobourg surprit les lieutenans de Dumouriez , les rejeta au-delà de la Meuse , et l'obligea luimême à venir se mettre à la tête de son armée. Dumouriez fut obligé . de livrer la bataille de Nerwinde. Cette terrible bataille était gagnée, lorsque l'aile gauche fléchit , et repassa la Gette ; il fallut battre en retraite, et nous perdîmes la Belgique en quelques jours. Alors les revers aigrissant les cœurs, Dumouriez rompit avec son gouvernement , et passa aux Autrichiens. Dans le même moment , Custine battu à Francfort , ramené sur le Rhin , et séparé de Mayence , laissait les Prussiens bloquer cette place fameuse, et en commencer le siège ; les Piémontais nous repoussaient à Saorgio , les Espagnols entamaient les Pyrénées ; et enfin les provinces de l'ouest , déjà privées de leurs prêtres et poussées

à bout par la levée des trois ceiit mille hommes, venaient de s'insurger au nom du trône et de l'autel. Cest dans ce moment que la montagne exaspérée de la désertion de Dumouriez , des défaites essuyées dans les Pays-Bas, sur le Rhin, aux Alpes, et surtout de l'insurrection de l'ouest, ne garda plus aucune mesure , arracha violemment les girondins du sein de la Convention , et repoussa ainsi tous ceux qui pouvaient lui parler encore de modération. Ge nouvel excès lui valut de nouveaux ennemis. Soixante- sept dégartemens sur quatre-vingt-trois se soulevèrent contre ce gouvernement , qui eut alors à lutter contre l'Europe , la Vendée royaliste , et les trois quarts de la France fédéralisée. C'est à cette époque que nous perdîmes le camp de Famars et le brave Dampierre, que le blocus de Valenciennes fut achevé, que Mayence.fat pressée vivement, que les Espagnols passèrent le Tech , et menacèrent Perpignan, que les Vendéens prirent Saumur et assiégèrent Nantes, que les fédéralistes se disposèrent à fondre de Lyon> de Marseille , de Bordeaux et de Caen , sur Paris.

De tous les points on pouvait tenter une marche hardie sur la capitale , terminer la révolution en quelques journées , et suspendre la civilisation européenne pour long-temps. Heu-

DE LA RivOLtmOH FRANÇAISE. g5

reusement on assiégea des places. On se souvient avec quelle fermeté la Convention fit rentrer les départemens dans la soumission , en leur, montrant seulement son autorité, et en dispersant les imprudens qui s'étaient avancés jusqu'à VernoA ; avec quel bonheur les Vendéens furent repoussés de Nantes, et arrêtés dans leur marche victorieuse. Mais tandis que la Convention triomphait des fédéralistes, ses autres ennemis avaient fait des progrès alarmans. Valenciennes et Mayence furent prises après des sièges mémorables ; la guerre du fédéralisme amena deux événemens déplorables , le siège de Lyon, et la trahison de Toulon ; enfin la Vendée elle-même, quoique renfermée dans le cadre de la Loi^e , de la mer et du Poitou , par l'heureuse résistance de Nantes , venait de repousser les colonnes de Westerman et de Labarolière , qui avaient voulu pénétrer dans son sein. Jamais la situation n'avait été plus grave. Les coalisés n'étaient plus arrêtés au nord et au Rhin par des sièges; Lyon et Toulon offraient aux Piémontais de solides appuis; la Vendée paraissait indomptable, et offrait un pied-à-terre aux Anglais. C'est alors que la Convention appela à Paris les envoyés des assemblées primaires, leur donna la constitution de l'an III à jurer et à défendre, et décida avec eux que la France

entière , hommes et choses, était à la disposition du gouvernement. Alors fut décrétée la levée en masse , génération par génération , et la faculté de requérir tout ce qui serait nécessaire à la guerre; alors fut institué le grand livre, et l'emprunt forcé sur les riches, pour retirer de la circulation une partie des assignats et opérer le placement forcé des biens nationaux; alors deux grandes armées furent dirigées sur la Vendée; la garnison de Mayence y fiit transportée en poste; il fut résolu que ce malheureux pays serait brûlé, et que la population en serait transportée ailleurs. Enfin Carnot entra au comité de salut public, et commença à introduire l'ordre et l'ensemble dans les opérations militaires.

Nous avions perdu le camp de César, et Kilmaine avait, par une retraite heureuse, sauvé les restes de l'armée du Nord. Les Anglais s'étaient portés à Dunkerque, et en faisaient le siège, tandis que les Autrichiens attaquaient le Quesnoy* Une masse fut rapidement portée de Lille sur les derrières du duc d'York. Si Houchard , qui commandait en cette occasion soixante mille Français, avait compris le plan, de Carnot, et s'était porté àFurne, pas un An* glais n'était sauvé. Au lieu de se porter entre le corps d'observation et le corps de siège, il prit

une marche directe, et décida du moins la levée du siège, en donnant l'heureuse bataille d'Hondtschoote. Cette bataille fut notre pre* mière victoire , sauva Dunkerque , priva les An* glais de tous les fruits de cette guerre, et nous rendit la joie et Fespérance*

Bientôt de nouveaux revers changèrent cette joie en nouvelles alarmes. Le Quesnoy fut pris par les Autrichiens, l'armée de Ilouchard fut saisie à Menin d'une terreur panique, et se dis* persa; les Prussiens et les Autrichiens, que rien n'arrêtait plus depuis la prise de Mayence , s'avancèrent sur les deux versans des Vosges, menacèrent les lignes de Wissembourg, et nous battirent en diverses rencontres. Les Lyonnais résistaient avec vigueur, les Piémontais avaient recouvré la Savoie, et étaient descendus vers Lyon pour mettre notre armée entre deux feux ; Ricardos avait passé la Tet , et dépassé Perpignan; enfin la division des troupes de l'ouest en deux armées, celle de La Rochelle et celle de Brest, avait empêché le succès du plan de campagne arrêté à Saumur le 2 septembre. Canclaux mal secondé par Rossignol s'était trouvé seul en flèche dans le sein de la Vendée, et s'était replié sur Nantes. Alors nouveaux efforts i la dictature fut complétée et proclamée par l'institution du gouvernement révolutionnaire; la puissance du vi. 7

comité de salut public fut proportionnée au danger; les levées furent exécutées, et les armées grossies d'une multitude de réquisitionnaires; les nouveaux venus remplirent les garnisons, et permirent de porter les troupes organisées en ligne; enfin la Convention ordonna aux armées de vaincre dans un délai donné.

Les nioyens qu'elle avait pris, produisirent leurs inévitables effets. Les armées du Nord renforcées, se concentrèrent à Lille et à Guize. Les coalisés s'étaient portés à Maubeuge , et voulaient la prendre avant la fin de la campagne. Jourdan, parti de Guize, livra aux Autrichiens la bataille de Watignies, et fit lever le siège de Maubeuge, comme Houchard avait fait lever ce. lui de Dunkerque. Les Remontais furent rejetés au-delà du Saint-Bernard par Kellermann; Lyon inondé de levées en masse fut emporté d'assaut; Ricardos fiit rejeté au-delà de la Tet; enfin les deux armées de La Rochelle et de Brest réunies sous un seul chef, L'Échelle , qui laissait agir Kléber, écrasèrent les Vendéens à Chollet, et les obligèrent à passer la Loire en désordre.

Un seul revers troubla la joie que devaient causer de tels événement; les lignes de Wissembourg furent perdues. Mais le comité de salut public ne voulut pas terminer la campagne avant qu'elles fussent reprises : le jeune Hoche ,

général de Farmée de la Moselle, malheureux mais brave à Keiserlautern ,' fiit encouragé quoique battu. N'ayant pu entamer Brunswick, il se jeta sur le flanc de Wurmser. Dès ce moment > les deux armées du Rhin et de la Moselle réunies repoussèrent les Autrichiens au-delà *dë Wissembourg, obligèrent Brunswick à suivre ce mouvement rétrograde, débloquèrent Lan^ dau, et campèrent dans le Palatinat. Toulon fut repris par une idée heureuse et par un prodige de hardiesse; enfin, les Vendéens, qu'on * croyait détruits, mais qui dans leur, désespoir s'étaient portés au nombre de quatre-vingt mille individus au-delà de la Loire , et cherchaient un port pour se jeter dans les bras des Anglais, les Vendéens furent repoussés des bords de l'Océan, repoussés également des bords de la Loire , et écrasés entre ces deux barrières qu'ils ne purent jamais franchir. Aux Pyrénées seulement nos armes avaient été malheureuses, mais nous n'avions perdu que la ligne du Tech, et nout campions encore en avant de Perpignan.

Ainsi cette grande et terrible année nous montre l'Europer pressant la révolution de tout son poids, lui faisant' expier ses premiers succès dé 92, ramenant ses armées en arrière, pénétrant par toutes les frontières à la fois , et une partie de la France s'insurgeant, et ajoutant ses efforts

edtyL

IOO HISTOIRE

à ceux des puissances ennemies. Alors la révolution s'irrite : elle fait éclater sa colère au 3i mai , se crée par cette journée de nouveaux ennemis , et semble prête à succomber contre l'Europe , et les trois quarts de ses provinces révoltées. Mais bientôt elle fait rentrer ses ennemis intérieurs dans le devoir, soulève un million d'hommes à la fois, bat les Anglais à Hondtschoote , est battue de nouveau, mais redouble aussitôt d'efforts, gagne une bataille à Watignies, recouvre les lignes de Wissembourg , rejette les Piémontais au-delà des Alpes , prend Lyon, Toulon , et écrase deux fois les Vendéens , une première fois dans la Vendée , et pour la dernière fois en Bretagne. Jamais spectacle ne fut plus grand et plus digne d'être proposé à l'admiration et à l'imitation des peuples. La France avait tout recouvré ce qu'elle avait perdu, excepté Coudé, Valenciénnes et quelques forts dans le Roussillon; les puissances de l'Europe, au contraire, qui avaient toutes lutté contre une seule, n'avaient rien obtenu, s'accusaient les unes les autres, et se rejetaient la honte de la campagne. La France achevait d'organiser ses moyens, et devait paraître bien plus formidable l'année suivante.

LUTTE DES HÉBERT1STES ET DES PA3T0NISTES. — LE - COMITÉ DE SALUT PUBLIC SE PLACE ENTRE LES DEUX PARTIS , ET S'ATTACHE SURTOUT A RÉPRIMER LES HÉ- BERTISTES. — MOUVEMENT TENTÉ PAR LES HÉBER- TISTES. — ARRESTATION ET MORT DE RONSlN , VIN- CENT, HÉBERT , MOMORO , ETC. — LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC FAIT SUBIR UN SORT PAREIL AUX DAN- TONISTES. — MORT DE DANTON , CAMILLE DESMOU- LINS 9 LACROIX, FABRE-d'ÉGLANTINE, CHABOT, ETC.

La Convention avait commencé d'exercer quelques sévérités envers la faction turbulente des cordeliers et des agens ministériels. Ronsin et Vincent étaient en prison. Leurs partisans s'agitaient au-deho'rs. Momoro aux Cordeliers , Hébert aux Jacobins, s'efforçaient d'exciter en faveur de leurs amis l'intérêt des cbauds révolutionnaires. Les cordeliers firent une pétition , et d'un ton assez peu respectueux, demandèrent si on voulait punir Vincent et Ronsin d'avoir courageusement poursuivi Dumouriez, Custines et Brissot ; ils déclarèrent qu'ils regardaient ' ces deux citoyens comme d'excellens patriotes t

et qu'ils les conserveraient toujours commemem-, bres de leur société. Les jacobins présentèrent une pétition plus mesurée , et se bornèrent à demander qu'on accélérât le rapport sur Vincent et Ronsin, afin de les punir s'ils étaient coupables, ou de les rendre à la liberté, s'ils étaient innocens.

Lft comité de salut public gardait encore le silence. Coliot-d'Herbois seul , quoique membre du comité et partisan obligé du gouvernement, montra le plus grand zèle pour Ronsin. Le motif en était naturel : la cause de Vincent lui était presque étrangère, mais celle de Ronsin, envoyé à Lyon avec lui , et de plus exécuteur de ses sanglantes ordonnances, le touchait de trèsprès. Coliot-d'Herbois avait soutenu avec Ronsin qu'il n'y avait qu'un centième des Lyonnais qui fussent patriotes; qu'il fallait déporter ou immoler le reste , charger le Rhône de cadavres , effraye* tout le midi de ce spectacle, et frapper de terreur la rebelle cité de Toulon. Ronsin était en prison pour avoir répété ces horribles expressions dans une affiche. Coliot-d'Herbois, rappelé pour rendre compte de sa mission , avait le plus grand intérêt à justifier la conduite de Ronsin , afin de faire approuver la sienne. Dans ce moment il arrivait une pétition signée de quelques citoyens lyonnais , qui faisaient la peinture la

BE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. Io3

plus déchirante des maux de leur ville. Ils montraient les mitraillades succédant aux exécutions de la guillotine , une population entière menacée d'extermination , et une cité riche et manufacturière démolie non plus avec le marteau, mais avec la mine. Cette pétition , que quatre citoyens avaient eu le courage de signer , produisit une impression douloureuse sur la Convention. Çollot-d'Herbois se hâta de faire son rapjtort, et, dans son ivresse révolutionnaire, il présenta ces terribles exécutions comme elles paraissaient être à son imagination, c est-à-dire comme indispensables et toutes naturelles. — « Les Lyonnais, dit-il en substance, étaient vain-» eus, mais ils disaient hautement qu'ils prendraient bientôt leur revanche. Il fallait frapper de terreur ces rebelles encore insoumis; et avec eux tous ceux qui voudraient les imiter; il fallait un exemple prompt et terrible. L'instrument ordinaire de mort n'agissait point assez vite ; le marteau ne démolissait que lentement. La mitraille a détruit les hommes, la wine a détruit les édifices. Ceux qui sont morts avaient tous trempé leurs mains dans le sang des patriotes. Une commission populaire les choisissait d'un coup d'oeil prompt et sûr dans la foule des prisonniers ; et on n'a lieu de regretter aucun de ceux qui ont été frappés. » — CpHot-d'Herbois,

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obligea la Convention étonnée à approuver ce qui lui semblait à lui-même si naturel ; il se rendit ensuite aux Jacobins pour se plaindre à eux de la peine qu'il avait eue à justifier sa conduite , et de la compassion qu'avaient inspirée les Lyonnais. <r Ce matin, j'ai eu besoin , dit-il , de me servir »de circonlocutions poiy? faire approuver la » mort des traîtres. On pleurait , <m demandait

» s'ils étaient yiorts du premier coup ! Du

» premier coup les contre-révolutionnaires ! et

» Chalier est-il mort du premier coup (i)!

» Vous vous informez, disais-je à la Convention, » comment sept morts ces hommes qui étaient » couverts du sang de nos frères! S'ils n'étaient » pas morts, vous ne délibéreriez pas ici !.... Eh » bien, à peine entendait-on ce langage! Us ne » pouvaient entendre parler des morts ; ils ne » savaient pas se défendre des ombres. » Passant ensuite à Ronsiri, Collot-d'Herbois ajouta que ce général avait partagé tous les dangers des par triotes dans le midi, qu'il y avait bravé avec lui les poignardées aristocrates, et déployé la plus grande fermeté pour y faire respecter l'autorité de la république ; que dans ce moment tous le$

* Ce montagnard, condamné par les fédéralistes lyon-pnais , avait été mal exécuté par le bourreau , qui avait été obligé de revenir jusqu'à trois fois pour faire tomber sa tête.

DE tA ItivOLtJlTON FRANÇAISE. lo5

aristocrates se réjouissaient de son arrestation , et y voyaient pour eux-mêmes un sujet d'espoir, a Qu'a donc fait Ronsin pour être arrêté? ajoutait Collot. Je l'ai demandé à tout le monde; personne n'a pu me le dire. » Le lendemain de cette séance, dans celle du 3 nivôse, Collot, revenant à la charge , vint annoncer la mort du patriote Gaillard, lequel, voyant que la Convention semblait désapprouver l'énergie déployée à Lyon , s'était donné la mort. « Vous ai-je trompé, s'écria Collot , quand je vous ai dit que les patriotes allaient être réduits au désespoir, si l'esprit public venait à baisser ici ? »

Ainsi , tandis que jleux chefs des ultra-révolutionnaires étaient enfermés, leurs partisans s'agitaient pour eux. Les clubs , la Convention étaient troublés de réclamations en leur faveur, et un membre même du comité de salut public, compromis dans leur système sanguinaire, les défendait pour se défendre lui-même. Leurs adversaires commençaient, de leur côté , à mettre la plus grande énergie dans leurs attaques. Philipeaux , revenu de la Vendée , et plein d'indt gnation contre l'état-major de Saumur, voulait que le comité de salut public , partageant cette indignation , poursuivît Rossignol , Ronsin et autres, et vît une trahison dans la non-réussite du plan de campagne du 2 septembre. On a déj^

IOÔ HISTOIRE

vu ce qu'il y avait de torts, de mal-entendus , et d'incompatibilités de caractère, dans la conduite de cette guerre. Rossignol et l'état-major de Saumur avaient eu de l'humeur, mais n'avaient point trahi ; le comité , en les désapprouvant , ne pouvait leur faire essuyer une condamnation qui n'aurait été ni juste ni politique. Robespierre aurait voulu qu'on s'expliquât à l'amiable ; mais Philipeaux, impatient, écrivit un pamphlet virulent où il raconta toute la guerre , et où il mêla beaucoup d'erreurs à beaucoup de vérités. Cet écrit devait produire la plus vive sensation, car il attaquait les révolutionnaires les plus prononcés, et les accusait des plus affreuses trahisons. « Qu'a fait Ronsin? disait Phi- » lipeaux; beaucoup intrigué, beaucoup volé , » beaucoup menti! Sa seule expédition c'est celle » du 18 septembre, où il fit accabler quarante- » cinq mille patriotes par trois mille brigands; » c'est cette journée fatale de Coron , où, après p avoir disposé notre artillerie dans une gorge, » à la tête 9une colonne de six lieues de flanc, p il se tint caché dans une étable comme un lâj> che coquin , à deux lieues du champ de ba- » taille, où nos infortunés camarades étaient » foudroyés par leurs propres canons. » Les expressions n'étaient pas ménagées , comme on le yoit, daiisl'écritde Philipeaux. Malheureusement

le comité de salut public, qu'il aurait fallu mettre pour soi, n'était pas traité lui-même avec beaucoup d'égard. Philipeaux, mécontent de n'avoir pas vu son indignation assez partagée , semblait imputer au comité une partie des torts qu'il reprochait à Ronsin , et employait même cette expression offensante : Si vous navez été que trompé.

L'écrit, comme nous venons de le dire, produisit une grande sensation. Camille Desmoulins ne connaissait point Philipeaux ; mais , satisfait de voir que dans la Vendée les ultra-révolutionnaires avait autant de torts qu'à Paris, et n'imaginant pas que la colère eût aveuglé Philipeaux jusqu'à changer des fautes en trahison , il lut son pamphlet avec empressement, admira son courage, et dans sa naïveté, il disait à tout le monde : Âvez-vous lu Philipeaux ?... Lisez Philipeaux... — Tout le monde, suivant lui, devait lire cet écrit, qui prouvait les dangers qu'avait courus la république, par la faute des exagérateurs révolutionnaires.

Camille aimait beaucoup Danton , et en était aimé. Tous deux pensaient que la république étant sauvée par ses dernières victoires, il était temps de mettre fin à des cruautés désormais inutiles; que ces cruautés prolongées plus longtemps ne seraient propres qu'à compromettre.

Io8 HISTOIRE

la révolution , et que l'étranger pouvait seul en désirer et en inspirer la continuation. Camille imagina d'écrire un nouveau journal qu'il intitula le vieux Cordelier, car lui et Danton étaient les doyens de <;e club célèbre. Il dirigea sa feuille contre tous les révolutionnaires nouveaux , qui voulaient renverser et dépasser les révolutionnaires les plus vieux et les plus éprouvés. Jamais cet écrivain le plus remarquable de la révolution , et l'un des plus naïfs et des plus spirituels de notre langue, n'avait déployé autant de grâce, d'originalité et même d'éloquence. Il commençait ainsi son premier numéro :

(i5 frimaire.) « O Pitt! je rends hommage à » ton génie ! Quels nouveaux débarqués de » France en Angleterre t'ont donné de si bons » conseils, et des moyens si sûrs de perdre ma » patrie? Tu as vu que tu échouerais éternelle- » ment contre elle, si tu ne t'attachais à perdre » dans l'opinion publique ceux qui, depuis cinq » ans, ont déjoué tous tes projets. Tu as corn- » pris que ce sont ceux qui t'ont toujours vaincu » qu'il fallait vaincre; qu'il fallait faire accuser de » corruption, précisément ceux que tu n'avais pu » corrompre , et d'attiédissement ceux que tu » n'avais pu attiédir ! J'ai ouvert les yeux, ajoutait » Desmoulins , j'ai vu le ïiombre de nos-ennemis : » leur multitude m'arrachede l'hôtel desinvalides

» et me ramène au combat. Il faut écrire, il faut » quitter le crayon lent de l'histoire de la révo- » lution, que je traçais au coin du feu, pour re- » prendre la plume rapide et haletante du jour- » naliste, et suivre à bride abattue le torrent » révolutionnaire.. Député consultant que per- » sonne ne consultait plus depuis le 3 juin, je » sors de mon cabinet et de ma chaise à bras, » où j'ai eu tout le loisir de suivre , par le menu, » le nouveau système de nos ennemis. »

Camille élevait Robespierre jusqu'aux deux, pour sa conduite aux jacobins, pour les services généreux qu'il avait rendus aux vieux patriotes, et il s'exprimait de la manière suivante à l'égard du culte et des proscriptions.

« Il faut, disait-il, à l'esprit humain malade le » lit plein de songes de la superstition : et à voir » les fêtes, les processions qu'on institue, les » autels et les saints sépulcres qui s'élèvent , il » me semble qu'on ne fait que changer le lit du » malade; seulement on lui retire l'oreiller de » l'espérance d'une autre vie... Pour moi, je l'ai » dit ainsi, le jour même où je vis Gobet venir à » la barre avec sa double croix qu'on portait en » triomphe devant le philosophe Anaxagoras \ » Si ce n'était pas un crime de lèse-Montagne

* Nom qu'avait pris Chaumette

IIO HISTOIRE

» de soupçonner un président des jacobins et » un procureur de la commune, tels que Clootz » et Chaumette, je serais tenté de croire qu'à » cette nouvelle de Barrère, la Vendée n'existe » plus, le roi de Prusse s'est écrié douloureuse- » ment : Tous nos efforts échoueront donc con* » tre la république, puisque le noyau de la Ven- » dée est détruit; et que l'adroit Luchesini pour » le consoler lui aura dit : Héros invincible i » /imagine une ressource; laisse z^moi faire. Je » paierai quelques prêtres pour se dire charla- » tans, f enflammerai le patriotisme des autres » pour faire une pareille déclaration. ïlyaà » Paris deux fameux patriotes qui seront très* » propres par leurs talens, leur exagération, et » leur système religieux bien connu, à nous se- » conder et à recevoir nos impressions. Il nest » question que défaire agir nos amis en France, » auprès des deux grands philosophes Ana- » char sis et Anaxagoras; de mettre en mouve* » ment leur bile , et et éblouir leur civisme, par la » riche conquête des sacristies. (J'espère que » Chaumette ne se plaindra pas de ce numéro; » le marquis de Luchesini ne peut pas parler de » lui en termes plus honorables). Anacharsis et » Anaxagoras croiront pousser la roue de la » raison, tandis que ce sera celle de la contre-ré* » solution; et bientôt au lieu de laisser mourir

DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. 1 1 f

» en France de vieillesse et d'inanition, lepa- » pisme prêt à y rendre le dernier soupir y je vous » promets par la persécution et V intolérance » contre ceux qui voudraient messe r et être » messes, de faire passer force recrues à Lescure » et à Larochejaquelein. »

Camille, racontant ensuite ce qui se faisait sous les empereurs romains, et prétendant ne donner qu'une traduction de Tacite , fit une effrayante allusion à la loi des suspects, a Ancien* » nement, dit-il, il y avait à Rome, selon Tacite, » une loi qui spécifiait les crimes d'état et de » lèse*majesté , et portait peine capitale. Ces » crimes de lèse-majesté , sous la république , se » réduisaient à quatre sortes : si une armée avait » été abandonnée en pays ennemi; si Ton avait » excité des séditions; si les membres des corps » constitués avaient mal administré les affaires » pu les deniers publics ; si la majesté du peuple » romain avait été avilie. Les empereurs n'eu- » rent besoin que de quelques articles addition- » nels à cette loi, pour envelopper les citoyens » et les cités entières dans la proscription. Au* » guste fut le premier à étendre cette loi de » lèse-majesté, en y comprenant les écrits qu'il » appelait contre-révolutionnaires. Bientôt les » extensions n'eurent plus de bornes. Dès que » les propos furent devenus des crimes d'état >

» il n'y eut plus qu'un pas à faire pour changer » en crimes les simples regards, la tristesse, la » compassion, les soupirs, le silence même.

» Bientôt ce fut un crime de lèse-majesté ou » de contre-révolution à la ville de Nursia d'a- » voir élevé un monument à ses habitans morts » au siège de l^Iodène ; crime de contre-révolu- » tion à Libon-Drusus d'avoir demandé auxdi- » seurs de bonne aventure s'il ne posséderait pas » un jour de grandes richesses; crime de contre- » révolution au journaliste Crémuntius-Cordus » d'avoir appelé Brutus et Cassius les derniers » des Romains; crime de contre-révolution à » un des descendans de Cassius d'avoir chez lui » un portrait de son bisaïeul; crime de contre- » révolution à Marcus-Scaurus d'avoir fait une » tragédie où il y avait tel vers auquel on pouvait » donner deux sens; crime de contre-révolution » à Torquatus-Silanus de faire de la dépense; » crime de contre-révolution à Petréius d'avoir » eu un songe sur Claude; crime de contre-ré- » volution à Pomponius de ce qu'un ami de Sé- » jan était venu chercher un asile dans une de » ses maisons de campagne; crime de contre- » révolution de se plaindre des malheurs du » temps, car c'était faire le procès du gouver- » nement; crime de contre-révolutioi>de ne pas » invoquer le génie divin de Caligula. Pour y

D| LA R^VOt,UTIOW FRANÇAISE. ï ïS

* avoir manqué, grand nombre de citoyens fu- » rent déchirés de coups, condamnés aux mines » ou aux bêtes, quelques-uns même sciés par » le milieu du corps* Crime enfin de contre-ré- » volution à la mère du consul Fusius-Germinus » d'avoir pleuré la mort funeste de son fils.

» Il fallait montrer de la joie de la mort de » son ami, de son parent, si Ton ne voulait s'ex- «> poser à périr soi-même.

» Tout donnait de l'ombrage au tyran. Un » citoyen avait-il de la popularité? c'était un » rival du prince , qui pouvait susciter une » guerre civile. Studio, civium in se verterel, et » si multi idem audeant, hélium esse. Suspect*

» Fuyait-on au contraire la popularité, et se » tenait-on au coin de son feu ? cette vie retirée » vous avait fait remarquer , vous avait donné » de la considération. Quanta metu occultior, » tanto plus famaadep tus. Suspect.

» Etiez-vous riche, il y avait un péril immi- » nent que le peuple ne fut corrompu par vos » largesses. Aurivimatque opes plauti, principe » infensas. Suspect.

» Etiez-vous pauvre? Comment donc! invin- » cible empereur ! il faut surveiller de plus près » cet homme. Il n'y a personne d'entreprenant » comme celui qui n'a rien. Syllam inopem, undè » prœcipuam audaciam. Suspect.

vi. 8

1 l4 HISTOIliE #

» Etiez-vous d'un caractère sombre , mélanco » lique , ou mis en négligé ? Ce qui vous affligeait » c'est que les affaires publiques allaient bien. » Hominem publicis bonis mœstum. Suspect. »

Camille Desmoulins poursuivait ainsi cette grande énumération des suspects , et traçait un horrible tableau de ce qui se faisait à Paris , par ce qui s'était fait à Rome. Si la lettre de Philipeaux avait excité une vive sensation, le journal de Camille Desmoulins en produisit une bien plus grande encore. Cinquante mille exemplaires de chacun de ses numéros furent vendus en quelques jours. Les provinces en demandaient en quantité ; les prisonniers se les transmettaient à la dérobée , et ils lisaient avec délices, et avec un peu d'espoir, ce révolutionnaire qui leur était autrefois si odieux. Camille, sans vouloir qu'on ouvrît les prisons, ni qu'on fît retro^ grader la révolution, demandait l'institution d'un comité qui s'appellerait de clémence, qui ferait la revue des prisonniers , élargirait les citoyens enfermés sans cause suffisante , et arrêterait le sang là où il avait trop coulé.

Les écrits de Philipeaux et Desmoulins irritèrent au plus haut degré les révolutionnaires zélés, et furent improuvés aux jacobins. Hébert les y dénonça avec fureur ; il proposa même de radier leurs auteurs de la liste de la société. Il

DE LA REVOLUTION FRANÇAISE. I iS

signala en outre, comme complices de Camille Desmoulins et de Philipeaux , Bourdon de FOise et Fabre d'Eglantine* On a vu que Bourdon de FOise avait voulu, de concert avec Goupilleau, destituer Rossignol ; il s'était brouillé depuis avec l'état -major de Saumur, et n'avait cessé dans la Convention de s'élever contre le parti Ronsin.C'est ce qui le faisait associer à Philipeaux* Fabre était accusé d'avoir pris part à Faffaire du faux décret, et on était disposé à le croire, quoiqu'il eût été justifié par Chabot. Sentant sa position périlleuse, et ayant tout à craindre d'un système de sévérité trop grande , il avait deux ou trois fois parlé pour le système de l'injlulgénce , s'était entièrement brouillé avec les ultra-révolutionnaires, et avait été traité d'intrigant par le père Duchesne. Les jacobins, sans adopter les violentes propositions d'Hébert , décidèrent que Philipeaux, Camille Desmoulins, Bourdon de FOise et Fabre d'Eglantine , viendraient à la barre de la société, donner des explications sur leurs écrits , et sur leurs discours dans la Convention.

La séafcce où ils devaient comparaître avait excité une affluence extraorç^iaire. On se disputait les places avec fureur, bn en vendit quelques-unes jusqu'à 25 francs. C'était en effet le procès des deux nouvelles classes de patriotes f

1 l6 HISTOIRE

qui allait se juger devant l'autorité toute puissante des jacobins. Philipeaux, quoiqu'il ne fût pas membre de la société, ne refusa pas de corn paraître à sa barre , et répéta les accusations qu^H avait déjà consignées , soit dans sa correspondance avec le comité de salut public , soit dans sa brochure. Il ne ménagea pas plus les individus qu'il ne l'avait fait précédemment, et donna àHébert deux ou trois démentis formels et insultans. Ces personnalités si hardies de Philipeaux commençaient à agiter la société , et la séance devenait orageuse, lorsque Danton, prenant la parole , observa que , pour juger une question aussi grave , il fallait la plus grande attention et le plus grand calme; qu'il* n'avait t aucune opinion faite sur Philipeaux et sur la vérité de ses accusations; qu'il lui avait déjà dit à lui-même : il faut que tu prouves tes accusations ou que tu portes ta tête sur l'échafaud; que peut-être il n'y avait ici de coupables que les événemens; mais que, dans tous les cas, il fallait que tout le monde fut entendu , et surtout écouté.

Robespierre , parlant après Danton f dit qu'il n'avait par lu la tyrochure de Philipeaux , qu'il savait seulement que le comité était, dans cette brochure , rendu responsable de la perte de trente mille hommes; que le comité n'avait pas

le temps de répondre à des libelles et de feire une guerre de plume ; que cependant il ne croyait pas Philipeaux coupable d'intentions mauvaises, mais entraîné par des passions.

« Je ne prétends pas, dit Robespierre , imposer. » silence à la conscience de mon collègue ; mais » qu'il s'examine , et juge s'il n'y a en lui- » même ni vanité ni petites passions. Je. le crois «entraîné par le patriotisme non moins que » parla colère; mais qu'il réfléchisse ! qu'il consi- » dère la lutte qui s'engage ! il verra que les mo- » dérés prendront sa défense , que les aristo- » crates se rangeront de son côté , que la Con- » vention elle-même se partagera, qu'il s'y élèvera » peut-être un parti de l'opposition , ce qui serait » désastreux , et ce qui renouvellerait le combat » dont on est sorti, et les conspirations qu'on a » eu tant de peine à déjouer ! » Il invite donc Philipeaux à examiner ses ifltotifs secrets , et les jacobins à l'écouter silencieusement.

Rien n'était plus sage et plus convenable que les observations de Robespierre, au ton près, qui était toujours emphatique et doctoral, surtout depuis qu'il dominait aux Jacobins. Philipeaux reprend la parole, se rejette dans les mêmes personnalités , et provoque le même trouble. Danton impatienté s'écrie, qu'il faut abréger de telles querelles , et nommer une com^

ri8 HISTOIRE

mission qui examine les pièces du procès. Couthon dit qu'avant même de recourir à cette mesure , il faut s'assurer si la question en vaut la peine , si ce ne serait pas simplement une question d'homme à homme, et il propose de demander à Philipeaux si , en son âme et conscience , il croit qu'il y ait eu trahison. Alors il ^'adresse à Philipeaux. — Crois-tu, lui dit-il, en ton âme et conscience, qu'il y ait eu trahison? r~- Oui , répond imprudemment Philipeaux. — En ce cas , reprend Couthon , il n'y a point d'autre moyen ; il faut nommer une commission qui écoute les accusés et les accusateurs,, et en fasse son rapport à la société. — La proposition est adoptée , et la commission est chargée d'examiner , outre les accusations de Philipeaux , la conduite de Bourdon de l'Oise , de Fabre d'Eglantine , de Camille Desmoulins.

C'était le 3 nivofce. Pendant le temps que la commission employa à faire son rapport, la guerre de plume et les récriminations continuèrent sans interruption. Les cordeliers exclurent Camille Desmoulins de leur société, fis firent de nouvelles pétitions pour Ronsin et Vincent, et vinrent les communiquer aux Jacobins, pour engager ceux-ci à les appuyer auprès de la Convention. Cette foule d'aventuriers , de mauvais sujets dont on avait rempli l'armée révolution-

naire, se montraient partout, dans les promenades , les tavernes, les cafés, les spectacles, en épaulettes de laine et en moustaches, faisaient grand bruit pour Ronsin leur général, et Vincent leur ministre. Ils étaient surnommés les épauletiers, et fort redoutés dans Paris. Depuis la loi qui interdisait aux sections de se réunir plus de deux fois par semaine , elles s'étaient changées en sociétés populaires fort turbulentes. Il y avait jusqu'à deux de ces sociétés par sections , et c'était là que tous les partis qui avaient quelque intérêt à produire un mouvement , dirigeaient leurs agens. Les èpauletiers n'avaient pas manqué de s'y rendre , et grâce à eux le tumulte régnait dans presque toutes.

Robespierre, toujours ferme aux Jacobins, fit repousser la pétition des cordeliers , et de plus fit retirer l'affiliation à toutes les société» populaires formées depuis le 3 1 mai. C'étaient là des actes d'une prudente et louable énergie.

Cependant le comité , tout en faisant les plus grands efforts pour comprimer la faction turbulente, devait s'attacher auss^ à ne pas se donner les apparences de la mollesse et de la modération. Il fallait, pour qu'il pût conserver sa popularité et sa force , qu'il déployât la même rigueur. C'est pourquoi , le 5 nivôse , Robespierre fut c hargé de faire un nouveau rapport sur îésprin*-

cipes du gouvernement révolutionnaire , et de proposer des mesures de sévérité contre quel-

- ques prisonniers illustres. S' attachant toujours , par politique et aussi par erreur , à jeter tous les

^ désordres sur la prétendue faction étrangère , il lui imputa à la fois les torts des modérés et des exagérés. «Les cours étrangères ont vomi , dit-il , » sur laFrance, les scélérats habiles qu'elles tien- % nent à leur solde. Us délibèrent dans nos ad* » ministrations, s'introduisent dans nos assetn- » blges sectionnaires et dans nos clubs; ils ont » siégé jusque dans la représentation nationale ; » ils dirigent et dirigeront éternellement la contre-révolution sur le même plan. Ils rôdent » autour de nous; il surprennent nos secrets, » caressent nos passions , et cherchent à nous » inspirer jusqu'à nos opinions. » Robespierre , poursuivant ce tableau, les montre poussant tour à tour à l'exagération ou à la faiblesse, excitant à Paris la persécution des cultes, et dans la Vendée la résistance du fanatisme ; immolant LepelletieretMarat, et puis se mêlant dans les groupes pour leur décerner les honneurs divins, afin de les rendre ridicules et odieux ; donnant ou retirant le pain au peuple , faisant paraître ou disparaître l'argent , profitant enfin de tous les accidens pour les tourner contre la révolution et la France. Après avoir fait ainsi la somme

DE LA RivOLUTjKWf . FRANÇAISE. J a I

générale de tous nos maux, Robespierre , ne voulant pas voir qu'ils étaient inévitables , les imputait à l'étranger, qui sans doute pouvait s'en applaudir , mais qui pour les produire s'en reposait sur les vices de la nature humaine , et n'aurait pas eu le moyen dfy suppléer par des complots. Robespierre, regardant comme complices de la coalition tous les prisonniers illustres qu'on détenait encore , proposa de les envoyer de suite au tribunal révolutionnaire. Ainsi Dietrich, maire de Strasbourg , Custines fils , Biron, et tous les officiers amis de Dumouriez, de Custines et deHouchard, durent être incessamment jugés. Sans doute il n'était pas besoin d'un décret de la Convention pour que ces victimes fussent immolées par le tribunal révolutionnaire ; mais ce soin de hâter leur supplice était une preuve que le gouvernement ne. faiblissait pas. Robespierre proposa en outre d'augmenter d'un tiers les récompenses territoriales promises aux défenseurs de la patrie.

Après ce rapport, Barrère fut chargé d'en faire un autre sur les arrestations qu'on disait chaque jour plus nombreuses , et de proposer les moyens de vérifier les motifs de ces arrestations. Le but de ce rapport était de répondre , sans qu'il y parût , au vieux Cordelier, de Camille Desmoulins, et à sa proposition d'un co-

mité de clémence. Barrère traité avec sévérité les Traductions des orateurs anciens , et proposa néanmoins de nommer une commission pour vérifier les arrestations; ce qui ressemblait fort au comité de clémence imaginé par Camille. Cependant , sur les observations de quelques-uns de ses membres, la Convention crut devoir s'en tenir à ses décrets précédens, qui obligeaient les comités révolutionnaires à adresser au comité de sûreté générale les motifs des arrestations, et permettaient aux détenus de réclamer auprès de ce dernier comité.

Le gouvernement poursuivait ainsi sa marche entre les deux partis qui se formaient, inclinant secrètement pour le parti modéré, mais craignant toujours de le laisser trop apercevoir. Pendant ce temps , Camille publia un numéro plus fort que les précédens, et qui était adressé $ux jacobins. Celui-ci était intitulé sa défende , et c'était la plus hardie et la plus terrible récrimination contre ses adversaires.

A propos de sa radiation des cordeliers, il disait : « Pardon , frères et amis, si j'ose prendre » encore le titre de vieux cordelier, après l'ar- » rêté du club qui me défend de me pâf er de ce » nom. Mais , en vérité, c'est une insolence si » inouïe que celle de petits-fils se révoltant con- * tre leur grand-père, et lui défendant de porter

». son nom , que je veux plaider cette cause con- » tre ces fils ingrats. Je veux savoir à qui le nom » doit rester ou au grand-papa ou à des enfans » qu'on lui a faits , dont il n'a jamais ni reconnu » ni même connu la dixième partie, et qui pré- » tendent le chasser du paternel logis ! »

Ensuite il explique ses opinions. « Le vais- » seau de la république vogue entre deux » écueils, le rocher de l'exagération et le banc *> de sable du modérantisme. Voyant que le père » Duchéne et presque toutes les sentinelles pa- » triotes se tenaient sur le tillac, avec leur lu- » nette, occupés uniquement à crier : Gare ! vous » touchez au modérantisme, il a bien fallu que » moi, vieux cprdelier et doyen des Jacobins , » je me chargeasse de faire la faction difficile, et » dont aucun des jeunes gens ne voulait, crainte » de se dépopulariser , celle de crier : Gare ! vous » allez toucher à l'exagération. Et voilà l'obli- » Ration que doivent m'avoir tous mes collè- » gjies de la Convention , celle d'avoir exposé » ma popularité même , pour sauver le navire » où ma cargaison n'était pas plus forte que la » leur. »

Il se justifie ensuite de ce propos qui lui avait été si reproché : Vincent Pitt gouverne George Bouchotte. « J'ai bien, dit-il, appelé Louis XVI » mon gros benêt de roi, en 1 787, sans être em-

» bastille pour cela. Bouchotte ferait-il un plus » grand seigneur? »

Il passe ensuite ses adversaires en revue; il dit à Collot-d'Herbois que si lui Desmoulins , a son Dillon , lui Collot, a son Brunet, son Proli, qu'il a défendus tous les deux. U dit à Barrère : « On ne se reconnaît plus à la montagne ; si » c'était un vieux cordelier comme moi, un pa- » triote ricti4igne, Billaud-Varenne par exem- » pie, qui m'eût gourmande si durement, sus- » tinuissem utique /j'aurais dit : C'est le soufflet » du bouillant saint Paul au bon saint Pierre » qui a péché ! Mais toi, mon cher Barrère , toi » l'heureux tuteur de Paméla * ! toi le prési- » dent des feuillans , qui as proposé le comité » des douze! toi, qui le a juin, mettais en déli- » bération dans le comité de salut public si on ' » n'arrêterait pas Danton ! toi dont je pourrais » relever bien d'autres fautes , si je voulais fouil- » 1er le vieux sac **, que tu deviennes tout à » coup un passe- Robespierre , et que je sois par » toi apostrophé si sec ! »

« Tout cela n'est qu'une querelle de ménage, » ajoute Camille, avec mes amis les patriotes » Collot et Barrère; mais je vais être à mon tour

* Allusion à la pièce de Paméla, dont la représentation avait été défendue.

** Barrère s'appelait de Vieux-sac, quand il était noble.

DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. T3t5

» bougrement en colère * contre le père Du- » chêne , qui m'appelle un misérable intrigaiU » leur, un vièdase à mener à la guillotine , un » conspirateur qui veut qu'on ouvre les prisons » pour en faire une nouvelle Vendée, un endor- » meur payé par Pitt , un bourriquetà longues » oreilles. Attends-moi, Hébert, je suis a toi » dans un moment. Ici ce n'est pas avec des in- » jures grossières et des mots que je vais tfatta- » quer, c'est avec des faits. »

Alors Camille , qui avait été accusé par Hébert d'avoir épousé une femme riche, et de dîner, avec des aristocrates, fait l'histoire de son" mariage, qui lui avait valu quatre mille livres de rentes, et il trace le tableau de sa vie simple, modeste et paresseuse. Passant ensuite à Hébert, il rappelle l'ancien métier de ce distributeur de contre-marques , ses vols qui l'avaient fait chasr ser du théâtre, sa fortune subite et connue, et il le couvre de la plus juste infamie. Il raconte et prouve que Bouchotte avait donné à Hébert , sur les fonds de la guerre, d'abord cent vingt mille francs , puis dix , puis soixante , pour les exemplaires du père Duchêne distribués aux armées; que ces exemplaires ne valaient que

* Expression des colporteurs qui , en vendant les feuilles du père Duchéne , criaient dans les rues : Il est bougrement en colère le père Duckéne.

seize mille francs, et que par conséquent le surplus avait été volé à la nation.

« Deux cent raille francs, s'écrie Camille, à ce » pauvre sans-culotte Hébert, pour soutenir les » motions de Proli , de Clootz ! deux cent mille » francs pour calomnier Danton, Lindet, Cam- » bon, Thuriot, Lacroix, Phi li peaux, Bourdon »de l'Oise, Barras, Fréron, d'Eglantine, Le- » gendre, Camille Desmoulins , et presque tous » les commissaires de la Convention ! Pour inon- » der la France de ses écrits, si propres^, former » l'esprit et le cœur , deux cefct mille francs de » Bouchotte !.... S'étonnera-t-on après cela de » cette exclamation filiale d'Hébert à la séance » des jacobins : Oser attaquer Bouchotte ! Bou- » chotte qui a mis à la tête des armées des gêné- » raux sans-culottes 1 Bouchotte un patriote si » pur! Je suis étonné que dans le transport de s sa reconnai$sance , le père Duchéne ne se soit » pas écrié : Bouchotte qui m'a donné deux cent » mille livres depuis le mois de juin !

» Tu me parles, ajoute Camille, de mes sociép tés : mais ne sait-on pas que c'est avec l'intime » de Dumouriez , le banquier Kock , avec la » femme Rochechouart . agente des émigrés , » que le grand patriote Hébert , après avoir ça- » lomnié dans sa feuille les hommes les plus purs » de la république, va dans sa grande joie , lui

DE LA REVOLUTION FRANÇAISE. tZJ

» et sa Jacqueline, passer les beaux jours de » l'été à la campagne, boire le vin de Pitt, et » porter des toasts à la ruine des réputations des » fondateurs de la liberté! »

Camille reproche ensuite à Hébert le style de son journal : « Ne sais-tu pas, Hébert, que lors- » que les tyrans d'Europe veulent faire croire à » leurs esclaves que la France est couverte des » ténèbres de la barbarie , que Paris, cette ville » si vantée par son atticisme et son goût, est » peuplé de vandales; ne sais-tu pas, malheu- » reux, que ce sont des lambeaux de tes feuilles » qu'ils insèrent dans leurs gazettes ? comme si » le peuple était aussi ignorant que tu voudrais » le faire croire à M. Pitt, comme si on ne pou- » vait lui parler qu'un langage aussi grossier ; » comme si c'était là le langage de la Convention » et du comité de salut public; comme si tes sa- » letés étaient celles de la nation ; comme si un » égout de Paris était la Seine ! »

Camille l'accuse ensuite d'avoir ajouté par ses numéros aux scandales du culte de la raison , puis il s'écrie : « Ainsi , c'est ce vil flagorneur » aux gages de deux cent mille livres, qui me » reprochera les quatre mille livres de rentes de » ma femme ! c'est cet ami intime des Rock , des » Rochechouart, et d'une multitude d'escrocs , » qui me reprochera mes sociétés ! c'est cet écri-

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» vain insensé ou perfide qui më reprochera mes » écrits aristocratiques , lui , dont je démontre- » rai que les feuilles sont les délices de Coblentz, » et le seul espoir de Pitt! cet homme rayé de la » liste des garçons de théâtre, pour vols, fera » rayer de la liste des jacobins, pour leur opi- » nion , des députés fondateurs immortels de la » république! cet écrivain des charniers sera le » régulateur de l'opinion, le mentor du peuple » français.

» Qu'on désespère , ajoute Camille Desmou- » lins, de m'intimider par les terreurs et les » bruits de mon arrestation, qu'on sème autour » de moi. Nous savons que les scélérats méditent » un 3i ^nai contre les hommes les plus énergi- » ques de la montagne !.... O mes collègues ! je » vous dirai comme Brutus et Cicéron : Nous '» craignons trop la mort, et l'exil, et la pou- » ureté! Nimium timemus mortem et exltium et » paupertatem... Eh quoi ! lorsque tous les jours » douze cent mille Français affrontent les re- » doutes hérissées des batteries les plus meur- » trières, et volent de victoires en victoires, » nous, députés à la Convention, nous qui ne » pouvons jamais tomber comme le soldat, dans » l'obscurité de la nuit, fusillé dans les ténèbres, » et sans témoins de sa valeur; nous, dont la » mort soufferte pour la liberté ne peut être que

*> glorieuse , solennelle et reçue en présence de » la nation entière , de l'Europe et de la posté- » rite; serions-nous plus lâches que nos soldats? » craindrions-nous de nous exposer à regarder » Bouchotte en face? n'oserons-nous pas braver » la grande colère du père Duchêne, pour rem* » porter aussi la victoire que le peuple attend » de nous, la victoire sur les ultra-révolution- » naires, comme sur les contre-révolutionnaires; » la victoire sur tous les intrigans, sur tous les » fripons , sur tous les ambitieux , sur tous les » ennemis du bien public?

» Croit-on que même sur l'échafaud, soutenu » de ce sentiment intime que j'ai aimé avec pas- » sion , ma patrie et la république, couronné de » l'estime et des regrets de tous les vrais républicains, je voulusse changer mon supplice » contre la fortune de ce misérable Hébert, qui , » dans sa feuille, pousse au désespoir et à la ràr » volte vingt classes de citoyens; qui, pour sVé » tourdir sur ses remords et ses calomnies , a » besoin de se procurer une ivresse plus forte » que celle du vin, et de lécher sans cesse le » sang au pied de la guillotine? Qu'est-ce donc » que l'échafaud pour un patriote, sinon le pié- » destal des Sidney et des Jean de With? Qu'est-ce, » dans un moment de guerre où j'ai eu mes deux » frères hachés pour la liberté , qu'est-ce que la vi. 9

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» guillotine, sinon un coup de sabre, et le plus » glorieux de tous, pour un député victime de » son courage et de son républicanisme? »

Ces pages donneront une idée des mœurs de l'époque. L'âpreté, le cynisme, l'éloquence de Rome et d'Athènes, avaient reparu parmi nous , avec la liberté démocratique.

Ce nouveau numéro de Camille Desmoulins causa encore plus d'agitation que les précédens. Hébert ne cessa de le dénoncer aux jacobins, et de demander le rapport de la commission. Le 16 nivôse enfin, Collot-d'Herbois prit la parole peur faire ce rapport. L'affluence était aussi considérable que le jour où la discussion avait été entamée, et les places se vendaient aussi cher. Collot montra plus d'impartialité qu'on n'aurait dû l'attendre d'un ami de Jlonsm. Il reprocha à Philipeaux d'impliquer le comité de salut public dans ses accusations , de montrer les dispositions !w plus favorables pour des hommes suspects , de parler de Biron avec éloge , tandis qu'il couvrait Rossignol d'outrages, et enfin d'exprimer exactement les mêmes préférences que les aristocrates. Il lui fit un reproche qui , dans les circonstances, avait quelque gravité : c'était d'avoir retiré dans son dernier écrit les accusations d'abord portées contre le général Fabre-Fond, frère de Fabre-d'Églantine. Philipeaux , en effet, qui

DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE. l3l

ne connaissait ni Fabre, ni Camille, avait dénoncé le frère du premier, qu'il croyait avoir trouvé en faute dans la Vendée. Une fois rapproché de Fabre par sa position , et accusé avec lui , il avait retranché , par un ménagement tout naturel, les reproches adressés^ son frère. Cela seul prouvait qu'ils avaient été conduits, isolé* ment , et sans se connaître , à agir comme ils l'avaient fait, et qu'ils ne formaient point une faction véritable. Mais l'esprit de perti en jugea autrement , et Collot insinua qu'il existait une intrigue sourde, et un concert entre les prévenus de modération. Il fouilla dans le passé, et reprocha à Philipeaux ses votes sur Louis XVI et sur Marat. Quant à Camille, il le traita bien plus favorablement ; il le montra comme un bon patriote, égaré par de mauvaises sociétés, et auquel il fallait pardonner , en l'engageant toutefois à ne plus commettre de pareilles débauches d'esprit. Il demanda donc l'exclusion de Philipeaux, et la censure pure et simple de Camille.

Dans ce moment, Camille, présent à la séance, fait passer une lettre au président, pour déclarer que sa défense est consignée dans son dernier numéro 9 et pour demander que la société veuille bien en écouter le contenu. À cette proposition, Hébert, qui redoutait la lecture de ce

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numéro, où les turpitudes de sa vie étaient révélées, prend la parole , et s'écrie qu'on a voulu compliquer la discussion en le calomniant, et que, pour détourner l'attention, on lui a imputé d'avoir volé la trésorerie, ce qui est une fausseté atroce... — J'ai les pièces en main, s'écrie Camille. — Ces mots causent une grande rumeur. Robespierre le jeune dit alors qu'il faut écarter lès discussions personnelles, que la société n'est pas réunie pour l'intérêt des réputations, et que, si Hébert a volé , peu lui importé 4 elle ; que ceux qui ont des reproches à se faire ne doivent pas interrompre la discussion générale... — A ces expressions peu satisfaisantes, Hébert s'écrie : Je n'ai rien à me reprocher. — Les troubles des départemens, reprend Robespierre le jeune , sont ton ouvrage ; c'est toi qui as contribué à les provoquer en attaquant la liberté des cultes. — Hébert se tait à ce reproche. Robespierre aîné prend la parole, et, gardant plus de mesure que son frère, mais sans être plus favorable à Hébert, dit que Collot avait présenté la question sous son véritable point de vue, qu'un incident fâcheux avait troublé la dignité de la discussion , que tout le monde avait eu tort, Hébert et ceux qui lui avaient répondu. « Ce que je vais dire, ajoute-t-il, n'a trait à au- » cun individu. On a mauvaise grâce à se plaindre

» de la calomnie quand on a calomnié soi-même. » On ne doit pas se plaindre des injustices quand » on a jugé lesautres avec légèreté, précipitation » et fureur. Que chacun interroge sa conscience^ » et s'applique ces réflexions. J'avais voulu pré- » venir la discussion actuelle ; je voulais que dans » desentretiens particuliers, dans des conféren- » ces amicales, chacun s'expliquât et convînt de » ses torts. Alors on aurait pu s'entendre et s'é- » pargner du scandale. Mais point du tout, les » pamphlets ont été répandus le lendemain, et » on s'est empressé de produire un éclat. Main- » tenant ce qui nous importe dans toutes ces » querelles personnelles, ce n'est pas de savoir » si on a mis de tous côtés des passions et de » l'injustice , mais si les accusations dirigées pat » Philipeaux contre les hommes chargés de la » plus importante de nos guerres sont fondées. » Voilà ce qu'il faut éclyrcir dans l'intérêt non » des individus, mais de la république. »

Robespierre pensait en effet que les attaques de Camille contre Hébert étaient inutiles à dis-» « cuter, car la vérité en était connue de tout le monde ; que d'ailleurs elles ne renfermaient rien que la république eût intérêt à constater, et qu'au contraire il importait beaucoup d'éclahv cir la conduite des généraux dans la Vendée.

On poursuit en effet la. discussion relative, à.

Philipeaux. La séance entière est consacrée a écouter une foule de témoins oculaires; mais, au milieu de ces affirmations contradictoires r Danton, Robespierre déclarent qu'ils ne discernent rien, et qu'ils ne savent plus à quoi s'en tenir. La discussion, déjà trop longue, est renvoyée à la séance suivante.

Le 18 la séance est reprise; Philipeaux était absent. On était fatigué de la discussion qui lui était relative, et qui n'amenait aucun éclaircissement; on s'étend alors sur Camille Desmoulins. On ïe somme de s'expliquer sur les éloges qu'il a donnés à Philipeaux, et sur ses relations avec lui. Camille ne le connaît pas, à ce qu'il assure; des faits affirmés par Goupilleau, par Bourdon , lui avaient d'abord persuadé que Philipeaux disait vrai, et l'avaient rempli d'indignation; mais aujourd'hui apercevant d'après la discussion que Philipeaux avait altéré 1$ vérité (ce qui commençait en effet à percer de toutes parts) , il rétracte ses éloges, et déclare n'avoir plus aucune opinion à cet égard.

Robespierre prenant encore une fois la parole sur Camille, répète ce qu'il avait déjà dit à son égard, que son caractère est excellent, mais que ce caractère connu ne lui donne pas le droit ^'écrire contre les patriotes; que ses écrits, dévorés par les aristocrates, font leurs délices, et

DE LA REVOLOTIOir FRANÇAISE. l35

sont répandus dans tous les départemens; qu'il a traduit Tacite sans l'entendre; qu'il faut le traiter comme un enfant étourdi qui a touché à des armes dangereuses et en a fait un usage funeste ; qu'il faut l'engager à quitter les aristocrates et les mauvaises sociétés qui le corrompent; et qu'en lui pardonnant à lui, il faut brûler ses numéros. Camille alors, oubliant les ménagemens qu'il fallait gardçr envers l'orgueil" leux Robespierre, s'écrie de sa place : Brûler n'est pas répondre. — a Eh bien ! reprend Ro- » bespierre irrité, qu'on ne brûle pas, mais. » qu'on réponde ; qu'on lise sur-le-champ les » numéros de Camille. Puisqu'il le veut, qu'il » soit couvert d'ignominie; que la société ne » retienne pas son indignation , puisqu'il s'obs- » tine à soutenir ses diatribes et ses principes * dangereux. L'homme qui tient aussi fortement » à des écrits perfides est peut-être plus qu'é- » garé; s'il eût été de bonne foi, s'il eût écrit » dans la simplicité de son cœur, il n'aurait pas » osé soutenir plus long-temps des ouvrages » proscrits par les patriotes , et recherchés par » les contre-révolutionnaires. Son courage n'est » qu'emprunté ; il décèle les hommes cachés » sous la dictée desquels il a écrit son journal ; » il décèle que Desmoulins est l'organe d'une » faction scélérate qui a emprunté sa plume

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» pour distiller son poison avec plus d'audace » et de sûreté. » Camille veut en vain demander la parole et calmer Robespierre ; on refuse de l'écouter, et on passe sur-le-champ à la lecture de ses feuilles. Quelque ménagement que les individus veuillent garder les uns pour les autres dans des querelles de parti, il est difficile que bientôt les orgueils ne se trouvent pas engagés. Avec la susceptibilité de Robespierre et la naïve étourderie de Camille , la division d'opinions devait bientôt se changer en une division d'amour-propre et en haine. Robespierre méprisait trop Hébert et les siens pour se brouiller avec eux; mais il pouvait se brouiller avec un écrivain aussi célèbre dans la révolution que Camille Desmoulins; et celui-ci ne mit pas assez d'adresse à éviter une rupture.

La lecture des numéros de Camille dure deux séances tout entières. On passe ensuite à Fabre. On l'interroge, on veut l'obliger à dire quelle part il a eue aux nouveaux écrits qui ont été répandus. Il répond qu'il n'y est pas pour une virgule, et que, relativement à Philipeaux et Bourdon de l'Oise , il peut assurer ne pas les connaître. On veut enfin prendre un parti sur les quatre individus dénoncés. Robespierre, quoique n'étant plus disposé à ménager Camille, propose de laisser là cette discussion ,

et de passer à un autre sujet plus grave, plus digne de la société, plus utile à l'esprit public; ce sont les vices et les crimes du gouvernement anglais. « Ce gouvernement atroce cache, dit-il, » sous quelques apparences de liberté, un prin- » cipe de despotisme et de machiavélisme » atroce ; il faut le dénoncer à son propre peu- » pie, et répondre à ses calomnies, en prouvant » ses vices d'organisation et ses forfaits. » Les jacobins voulaient bien de ce sujet qui fournissait une si vaste carrière à leur imagination accusatrice , mais quelques-uns d'entre eux désiraient auparavant radier Philipeaux, Camille , Bourdon et Fabre. Une voix même accuse Robespierre de s'arroger une espèce de dictature. « Ma dictature , s'éçrie-t-il, est celle de Marat et » de Lepelletier ; elle consiste à être exposé tous » lesCjours aux poignards des tyrans. Mais je » suis las des disputësTjui s'élèvent chaque jour » dans le sein de la société , et qui n'aboutissent » à aucun résultat utile. Nos véritables ennemis » sont les étrangers ; ce sont eux qu'il faut pour- » suivre et dont il faut dévoiler les trames. » Robespierre renouvelle en conséquence sa proposition , et fait décider, au milieu des applaudissemens, que la société, mettant de côté les disputes élevées entre les individus, s'occupera, dans les séances qui vont suivre , de discuter,

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sans interruption, les vices du gouvernement anglais.

C'était détourner à propos l'inquiète imagina* tion des jacobins , et la diriger sur une proie qui pouvait les occuper long-temps. Philipeaux s'était déjà retiré sans attendre une décision. Camille et Bourbon ne furent ni rejetés ni confirmés; on n'en parla plus , et ils se contentèrent de ne plus paraître devant la société. Pour Fabred'Eglantine , bien que Chabot l'eût entièrement justifié , les faits qui arrivaient chaque jour à la connaissance du comité de sûreté générale , ne permirent plus de douter de sa complicité ; il fallut lancer contre lui un mandat d'arrêt , et le réunir à Chabot, Bazire, Delaunay et Julien de Toulouse.

Il restait de toutes ces. discussions une impression fâcheuse pour les nouveaux modérés.

Il n'y avait aucune espèce de concert entre eux. Philipeaux, presque girondin autrefois, ne connaissait ni Camille , ni Fabre , ni Bourdon m f Camille seul était assez lié avec Fabre ; quant à Bourdon, il était entièrement étranger aux trois autres. Mais on s'imagina dès lors qu'il y avait une faction secrète dont ils étaient ou complices ou dupes. La facilité de caractère, les goûts épicuriens de Camille , et deux ou trois dîners qu'il avait faits avec les riches financiers de

DE LA REVOLUTION FRANÇAISE. iZg

1 époque, la complicité démontrée de Fabre avec les agioteurs, sa récente opulence, firent supposer qu'ils étaient liés à la prétendue faction corruptrice. On n'osait pas encore désigner Danton comme en étant le chef; mais, si on ne l'accusait pas d'une manière publique , si Hébert dans sa feuille, si les cordeliers à leur tribune ménageaient ce puissant révolution* naire,ils se disaient entre eux ce qu'ils n'osaient publier.

L'homme le plus nuisible, au parti était La* croix , dont les concussions en Belgique étaient si démontrées qu'on pouvait les lui imputer sans être accusé de calomnie, et sans qu'il osât répondre. On l'associait aux modérés à cause de son ancienne liaison avec Danton , et il leur faisait partager sa honte.

Les cordeliers mécontens de ce que les jacobins avaient passé à l'ordre du jour sur les dénoncés , déclarèrent: i° que Philipeaux était un calomniateur ; a que Bourdon , accusateur acharné de Ronsin , de Vincent et des bureaux de la guerre , avait perdu leur confiance , et n'était à leurs yeux que le complice de Philipeaux ; 3° que Fabre partageant les sentimens de Bourdon et de Philipeaux, n'était qu'un intrigant plus adroit y 4° que Camille , déjà exclu de leurs rangs, avait aussi perdu leur confiance,

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quoiqu auparavant il eût rendu de grands services à la révolution.

Après avoir détenu quelque temps Ronsin et Vincent, on les fit élargir, car on ne pouvait les mettre en jugement pour aucune cause. Il n'était pas possible de poursuivre Ronsin pour ce qu'il avait fait dans la Vendée , car les événemens de cette guerre étaient couverts d'un voile épais ; ni pour ce qu'il avait fait à Lyon , car c'était soulever une question dangereuse, et accuser en même temps Collot-d'Herbois et tout le système actuel du gouvernement. Il était tout aussi impossible de poursuivre Vincent pour quelques faits de despotisme # dans les bureaux de la guerre. On n'aurait pu faire à l'un et à l'autre qu'un procès politique , et il n'était pas politique encore de leur en intenter un pareil. Ils furent donc élargis à la grande joie des cordeliers, et de tous les èpauletiers de l'armée révolutionnaire.

Vincent était un jeune homme . de vingt et quelques années , espèce de frénétique dont le fanatisme allait jusqu'à la maladie , et chez lequel il y avait encore plus d'aliénation que d'ambition personnelle. Un jour que sa femme était allée le voir dans sa prison , et lui rapportait ce qui se passait , indigné du récit qu'elle lui faisait, il s'élança sur un morceau de viande crue,.

DE LA RÉVOLUTtOIf FRANÇAISE. l4l

et dit en le dévorant : Je voudrais dévorer ainsi tous ces scélérats. Ronsin , tour à tour médiocre pamphlétaire , fournisseur , général , joignait à beaucoupd'intelligence un courage remarquable et une grande activité. Naturellement exagéré , mais ambitieux , il était le plus distingué de ces aventuriers qui s'étaient offerts à être les instrujnens du gouvernement nouveau. Chef de l'armée révolutionnaire, il songeait à en tirer parti , soit pour lui , soit pour le triomphe de son système et de ses amis. Dans la prison du Luxembourg, où lui et Vincent étaient enfermés , ils avaient toujours parlé en maîtres ; ils n'avaient cessé de dire qu'ils triompheraient de l'intrigue , qu'ils sortiraient par le secours de leurs partisans, qu'ils reviendraient alors pour élargir les patriotes enfermés, et envoyer tous les autres prisonniers à la guillotine^ Ils avaient fait le tournant des malheureux détenus avec eux, et les avaient laissés pleins d'effroi.

A peine sortis, ils dirent hautement qu'ils se vengeraient, et que bientôt ils sauraient se faire raison de leurs ennemis. Le comité de salut public n'avait guère pu se dispenser de les élargir; mais il ne tarda pas à s'apercevoir qu'il avait déchaîné des furieux, et qu'il faudrait bientôt les réduire à l'impossibilité de nuire. Il restait à Paris quatre mille hommes de l'armée révolu-

tionnaire. Là se trouvaient des aventuriers, des voleurs, des septembriseurs ? ^qui prenaient le masque du patriotisme , et qui aimaient mieux butiner à l'intérieur que d'aller sur les frontières mener une vie pauvre, dure et périlleuse. Ces petits tyrans, avec leurs moustaches et leurs grands sabres , exerçaient dans tous les lieux publics le plus dur despotisme. Ayant de l'artillerie , des munitions et, un chef entreprenant , ils pouvaient devenir dapgereux. À eux se joignaient les brouillons , qui remplissaient les bureaux de Vincent. Celui - ci était leur chef civil, comme Ronsin était leur chef militaire. Ils avaient des liaisons avec la commune par Hébert, substitut de Chaumette r et par le maire Pache , toujours prêt à recevoir chez lui tous les partis, et à caresser tous les hommes redoutables. Momoro , l'un des présidens des cordeliers , était leur fidèle partisan et leur avocat aux jacobins. Ainsi on rangeait ensemble Ronsin, Vincent, Hébert, Chaumette, Momoro ; et on ajoutait à la liste Pache et Bouchotte , comme des comr plaisansqui leur laissaient usurperdeux grandes autorités.

Ils ne se contenaient plus dans leurs discours contre ces représentans qui voulaient , disaientils, s'éterniser au pouvoir et faire grâce aux aristocrates. Un jour étant à dîner chez Pache,

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ils y rencontrèrent Legendre, l'ami de Danton f autrefois l'imitateur de sa # véhémence , aujourd'hui de sa réserve, et la victime de cette imitation, car il essuyait les attaques qu'on n'osait pas diriger contre Danton lui-même. Ronsin et Vincent lui adressèrent dé mauvais propos. Vincent , qui avait été son obligé , l'embrassa en lui disant qu'il embrassait l'ancien., et non le nouveau Legendre ; que le nouveau Legendre était

# devenu un modéré et ce méritait aucune estime. Vincent lui demanda ensuite $vec ironie s'il avait porté dans ses missions le costume de député. Legendre lui ayant répondu qu'il l'avait porté aux armées, Vincent ajouta que ce costume était fort pompeux , mais indigne de vrais républicains; qu'il habillerait un mannequin de ce costume, qu'il rassemblerait le peuple, et lui dirait: Voilà les représentans que vous vous êtes donnés; ils vous prêchent l'égalité, et se couvrent d'or et de plumes. Il ajouta ensuite qu'il mettrait le feu au mannequin. Legendre lui répondit qu'il était un fou, un séditieux. On fut prêt d'en venir aux mains , au grand effroi de Pache. Legendre ayant voulu s'adresser à Ronsin qui était plus calme, et l'ayant engagé à modérer Vincent, Ronsin répondit qu'à la vérité Vincent était vif, mais que son caractère convenait aux circonstances, et qu'il fallait de pareils hommes pour

le temps où Ton vivait. Vous avez , ajouta Ronsin , une faction dans le sçin de l'assemblée ; si vous ne l'en chassez pas, vous nous en ferez raison. Legendre sortit indigné , et répéta tout ce qu'il avait vu et entendu pendant ce repas. La conversation fut connue y et donna une nouvelle idée de l'audace et de la frénésie des deux hommes qu'on venait d'élargir.

Ils témoignaient un grand respect pour Pache m et pour ses vertus , comme avaient fait jadis les jacobins, quand Pache était au ministère. Le sort de Pache était de charmer par sa complaisance et par sa douceur tous les hommes violens. Ils étaient enchantés de voir leurs passions approuvées par un homme qui avait toutes les apparences de la sagesse. Les nouveaux révolutionnaires en voulaient faire, disaient -'ils, un grand personnage dans leur gouvernement; car sans avoir un but précis , sans avoir même encore le projet et le courage d'une insurrection , ils parlaient beaucoup , à l'exemple de tous les comploteurs qui commencent par s'essayer et s'échauffer en paroles. Ils disaient partout qu'il fallait d'autres institutions. Tout ce qui leur plaisait dans l'organisation actuelle du gouvernement , c'était le tribunal et l'armée révolutionnaires. Ils imaginaient donc une constitution consistant en un tribunal suprême présidé par

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un grand-juge , et un conseil militaire dirigé par un généralissime. Dans ce gouvernement on devait juger et administrer militairement. Le généralissime et le grand-juge étaient les deux principaux personnages. U devait y avoir auprès du tribunal un grand-accusateur sous le titre de censeur, qui serait chargé de provoquer les poursuites. Ainsi dans ce projet, formé dans un moment de fermentation révolutionnaire , les deux fonctions, essentielles, uniques, c'était condamner et se battre. On ne sait si ce projet était celui d'un seul rêveur en délire, ou de plusieurs d'entre eux ; s'il n'avait d'autre existence que leurs propos > ou s'il fut écrit; mais il est certain qu'il avait son modèle dans les commissions révolutionnaires établies à Lyon, Marseille, Toulon, Bordeaux, Nantes, et que l'imagination pleine de ce qu'ils avaient fait dans ces grandes cités, ces terribles exécuteurs voulaient gouverner sur le même modèle la France tout entière, et faire de la violence d'un jour le modèle d'un gouvernement permanent. Ils nedésignaient encore qu'un seul des grands personnages destinés à occuper ces hautes dignités. Pache convenait à merveille à la place de grand-juge ; les conjurés disaient donc qu'il devait l'être, et qtf-il le serait. Sans savoir ce que c'était que ce projet et cette dignité de grand-juge, beaucoup de gens vi. 10

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répétaient comme une nouvelle : Pache doit être fait grand-juge. Ce bruit circulait sans être ni expliqué , ni compris. Quant à la dignité de généralissime, Ronsin, quoique général de l'armée révplutionnaire, n'osait y prétendre , et ses partisans n'osaient pas le proposer, car il fallait un plus grand nom pour une telle dignité, Chaumette était désigné #ussi par quelques bouches comme censeur , mais son nom avait été rarement prononcé. Il n'y avait qu'un seul de ces bruits assez répandu, c'est que Pache serait grand-juge.

Pendant toute la révolution , lorsque les passions dun parti long-temps excitées étaient prêtes à faire explosion, c'était toujours une défaite , une trahisop , une disette, une calamité enfin qui leur servait de prétexte pour éclater* Il en arriva de même ici. La seconde loi du maximum qui, remontant au-delà des boutiques, fixait la valeur de* objets sur le lieu de fabrication , déterminait le prix du transport , réglait le profit du marchand en gros , celui du marchand en détail, avait été rendue; mais le commerce échappait encore de mille manières au despotisme de la loi , et il y échappait surtout par le moyen le plus désastreux , en s'arrêtant* Le resserrement de la marchandise n'était pas moins grand qu'auparavant ; et si elle ne refu-

sait plus de se donner au prix de l'assignat, elle se cachait, ou cessait de se mouvoir, et de se transporter sur les lieux de consommation. La disette était donc très-grande par la stagnation générale du commerce. Cependant les efforts extraordinaires du gouvernement, les soins de la commission des subsistances, avaient réussi en partie à diminuer la disette des blés , et surtout à en diminuer la crainte, aussi redoutable que la disette même , par le désordre et le trouble qu'elle apporte dans les relations commerciales. Mais une nouvelle calamité venait de se faire sentir, c'était le défaut de viande. Les nombreux bestiaux que la Vendée envoyait jadis aux provinces voisines, n'arrivaient plus depuis l'insurrection. Les départemens du Rhin avaient cessé d'en envoyer aussi , depuis que là guerre s'y était fixée; il y avait donc une diminution réelle dans la quantité. En outre les bouchers achetant les bestiaux à haut prix^ et obligés de les vendre au prix du maximum , cherchaient à échapper à la loi. La bonne viande était réservée pour le riche ou le citoyen aisé qui la payait bien. 11 s'établissait une foule de marchés clandestins, surtout aux environs de Paris et dans les campagnes; et il ne restait que les rebuts pour le peuple ou l'acheteur qui se présentait dans les boutiques, et traitait au prix

du maximum. Les bouchers se dédommageaient ainsi par la mauvaise qualité du bas prix auquel ils étaient obligés de vendre. Le peuple se plaignait avec fureur du poids -, de la qualité , des réjouissances , et des marchés clandestins établis autour de Paris. Les bestiaux manquant, on avait été réduit à tuer des vaches pleines. Le peuple avait dit aussitôt que les bouchers aristocrates voulaient détruire l'espèce, et avait demandé la peine de mort contre ceux qui tuaient des vaches et des brebis pleines. Mais ce n'était pas tout : les légumes, les fruits, les œufs, le beurre, le poisson n'arrivaient plus dans les marchés. Un chou coûtait jusqu'à vingt sous* On devançait les charrettes sur les routes , on les entourait , et on achetait à tout prix leur chargement. Peu d'entre elles arrivaient à Paris où le peuple les attendait en vain. Pour chaque chose à faire, il se trouve bientôt des gens qui s'en chargent. U s'agissait de courir les campagnes pour avoir de la viande , de devancer sur la route les fermiers apportant des légumes : une foule d'homtaes et de femmes s'étaient chargés de ce soin, et achetaient les denrées pour le compte des gens aisés, en les payant au-dessus du maximum. Y avait-il un marché mieux approvisionné que d'autres , ces espèces d'entremetteurs y couraient, et enlevaient les denrées

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à un prix supérieur à la taxe. Il y avait dans le peuple un grand déchaînement contre ceux qui faisaient ce métier; on disait qu'il se trouvait dans le nombre beaucoup de malheureuses filles publiques , que les réquisitoires de Ghaumette avaient privées de leur déplorable industrie, et qui, pour vivre , faisaient ce nouveau métier.

Pour parer à tous ces inconvéniens, la commune avait arrêté, sur les pétitions réitérées des sections, que les bouchers ne pourraient plus devancer les bestiaux et aller au-delà des marchés ordinaires; qu'ils ne pourraient tuer que dans les abattoirs autorisés; que la viande ne pourrait être achetée que dans les étaux; qu'il ne serait plus permis d'aller sur les routes audevant des fermiers ^ que ceux qui arriveraient seraient dirigés par la police et distribués également entre les différens marchés; qu'on ne pourrait pas aller faire la queue à la porte des bouchers avant six heures, car il arrivait souvent qu'on se levait à trois.

Ces, règlemens multipliés ne pouvaient épargner au peuple les maux qu'il endurait. Les ultra-révolutionnaires se torturaient l'esprit pour imaginer des moyens. Une dernière idée leur était venue,, c'est que les, jardins de luxe dont abondaient les faubourgs de Paris, et surtout le faubourg Saint-Germain, pourraient être mi*.

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en culture. Aussitôt la commune, qui ne leur refusait rien , avait ordonné le recensement de ces jardins, et il avait été décidé que, le recensement fait, on y cultiverait des pommes de terre et des plantes potagères. En outre ils avaient supposé que les légumes, le laitage, la volaille n'arrivant plus à la ville , la cause en devait être imputée aux aristocrates retirés dans leurs maisons autour de Paris. En effet, beaucoup de gens effrayés s'étaient cachés dans leurs maisons de campagne. Des sections vinrent proposer à la commune de rendre un arrêté ou de demander une loi pour les faire rentrer. Cependant Chaumette , sentant que ce serait une violation trop odieuàe de la liberté individuelle, se contenta de prononcer un discours menaçant contre les aristocrates retirés autour de Paris. Il leur adressa seulement l'invitation de rentrer en ville , et fit donner aux municipalités de village l'avis de les surveiller.

Cependant l'impatience du mal était au comble. Le désordre augmentait dans les marchés. A chaque instant il s'y élevait des tumultes. On faisait la queue à la porte des bouchers, et malgré la défense d'y aller avant une certaine heure, dti mettait le même empressement à se devancer. On avait transporté là un usage qui avait pris naissance à la porte des boulangers, c'était

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d'attacher une corde à la porte de la boutique; chacun y avait la main, de .manière à pouvoir garder son rang. Mais il arrivait ici comme à la porte des boulangers, que des malveillans ou des gens mal placés coupaient la corde; alors les rangs se confondaient , le désordre s'introduisait dans la foule qui était en attente, et on était prêt à en venir aux mains.

On ne savait plus désormais à qui s'e i prendre. On ne pouvait pas, comme avant le 3i mai, se plaindre que la Convention refusât une loi de maximum, objet de toutes les espérances, car elle accordait tout Dans l'impuissance d'imaginer quelque chose, on ne lui demandait plusrien. Cependant il fallait se plaindre; les épauletiers, les commis de Bouchotte, les cordeliers disaient que la cause de la disette était dans la faction modérée de la Convention ; que Camille Desmoulins, Philipeaux, Bourdon de l'Oise et leurs amis étaient les auteurs des maux qu'on essuyait; qu'on ne pouvait plus exister de la sorte, qu'il fallait recourir à des moyens extraordinaires \ et ils ajoutaient le vieux propos de toutes les insurrections : Il faut un chef . Alors ils se disaient mystérieusement à l'oreille } Poche sera fait grand-juge.

Cependant bien que le nouveau parti disposât de moyens assez considérables, bien qu'iE

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eût l'armée révolutionnaire et utie disette, il n'avait pour lui ni le gouvernement, ni l'opinion, car les jacobins lui étaient opposés. Roi> siu, Vincent, Hébert, étaient obligés de professer pour les autorités établies un respect apparent , de cacher leurs projets, de les tramer dans l'ombre. Au contraire, lors du 10 août et du 3i mai, les conspirateurs maîtres de la commune, des Cordeliers, des Jacobins, de tous les clubs, ayant dans l'assemblée nationale et les comités de nombreux et énergiques partisans, osant conspirer à découvert, pouvaient entraîner publiquement le peuple à leur suite, et se servir des masses pour l'exécution de leurs complots. Mais il n'en était pas de même du parti des ultra-révolutionnaires.

L'autorité actuelle ne refusait aucun des moyens extraordinaires de défense ni même de vengeance; des trahisons n'accusaient plus sa vigilance; des victoires sur toutes les frontières attestaient au contraire sa force, son habileté et son zèle. Par conséquent ceux qui attaquaient cette autorité et promettaient ou une habileté ou une énergie supérieure à la sienne étaient des intrigans, qui agissaient dans un but ou de désordre ou d'ambition. Telle était la conviction publique, et les conjurés ne pouvaient se flatter d'entraîner le peuple à leur suite. Ainsi, quoi-

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que redoutables si on les laissait agir, ils l'étaient peu si on les arrêtait à temps.

Le comité les observait, et il continuait par une suite de rapports à déconsidérer les deux pagis opposés. Dans les ultra-révolutionnaires, il voyait des conspirateurs à détruire; au contraire, il n'apercevait dans les modérés que d'anciens amis, qui partageaient ses opinions, et dont le patriotisme ne pouvait lui être suspect. Mais pour ne point paraître faiblir en frappant les ultra-révolutionnaires, il était obligé de condamner les modérés, et d'en appeler sans cesse à la terreur. Ceux-ci voulaient répondre. Camille écrivait de nouveaux numéros; Danton et ses amis combattaient dans leurs entretiens les raisons du comité, et dès-lors une lutte d'écrits et de propos s'était engagée. I/aigreur s'en était suivie, et Saint-Just,* Robespierre, Barrère, Billaud, qui d'abord n'avaient repoussé les modérés que par politique, et pour en être plus forts contre les ultra-révolutionnaires, commençaient à les poursuivre par humeur personnelle et par haine. Camille avait déjà attaqué, comme on l'a vu, Collot et Barrère. Dans sa lettre à Dillon il avait adressé au fanatisme dogmatique de Saint-Just , et à la dureté monacale de Billaud, des plaisanteries qui les a^ent profondément blessés. Il avait enfin irrité Robespierre

aux Jacobins, et, tout en le louant beaucoup, il avait fini par se l'aliéner tout-à-fait. Danton leur était peu agréable à tous par sa renommée; et aujourd'hui qu'il s'était retiré de la conduite des affaires, qu'il restait à l'écart, censurant le gouvernement, et paraissant exciter la plume caustique et babillarde * de Camille, il devait leur devenir chaque jour plus odieux; et il n'était pas supposable que Robespierre s'exposât encore à le défendre.

Robespierre et Saint-J^st, habitués à faire au nom du comité les exposés de principes, et chargés en quelque sorte de la partie morale du gouvernement, tandis que Barrère , Carnot , Billaud et autres s'acquittaient delà partie matérielle et administrative, Robespierre et Saint- Just firent deux rapports, l'un sur les principes de morale qui devaient diriger le gouvernement révolutionnaire, et l'autre sur les détentions dont Camille s'était plaint dans le Vieux Cordelier. Il faut voir comment ces deux esprits sombres concevaient le gouvernement révolutionnaire, et les moyens de régénérer un état.

Le principe du gouvernement démocratique c'est la vertu , disait Robespierre, et son moyen pendant qu'il s'établit, c'est la terreur. « Nous

* Expression de Camille lui-même.

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» voulons substituer, dans notre pays, la morale » à l'égoïsme^ la probité à l'honneur, les princi- » pes aux usages, les devoirs aux bienséances, » l'empire de la raison à la tyrannie de la mode; » le mépris du vice au mépris du malheur, la » fierté à l'insolence , la grandeur d'âme à la va- » nité, l'amour de la gloke à l'amour de l'argent, » les bonnes gens à la bonne compagnie , le mé- » rite à l'intrigue, le génie au bel esprit, la vé- » rite à l'éclat , le charme du bonheur aux ennuis » de la volupté , la grandeur de l'homme à la pe- » titesse des grands , un peuple magnanime , » ppiseanf , heureux, à un peuple aimable, fri- » vole et misérable, c'est-à-dire toutes les vertus » et tous les miracles de la république à tous les » vices et à tous les ridicules de la monarchie. » Pour atteindre à ce but il fallait un gouvernement austère , énergique , qui surmontât les résistances de toute espèce. Il y avait d'une part l'ignorance brutate, avide, qui ne voulait dans la république que: des bouleversemens; de l'autre, la corruption lâche et vile qui voulait tous les délices de l'ancien luxe, et qui ne pouvait pas * se résoudre aux vertus énergiques de la démocratie. De là deux factions : l'une qui voulait outrer toute chose, qui poussait tout au-delà des bornes, qui , pour attaquer la superstition , cherchait à détruire Dieu même ^ et à verser des

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torrens de sang sous prétexte de venger la république; l'autre qui, faible et vicieuse, ne se sentait pas assez vertueuse pour être si terrible 9 et s'apitoyait lâchement sur tous les sacrifices nécessaires qu'exigeait l'établissement de la vertu. L'une de Êts factions, disait Saint-Just,

«.Voulait CHANGER LA LIBERTÉ EN BACCHANTE , L'AU- TRE EN PROSTITUJÉE.

Robespierre et Saint-Just énumeraient les folies de quelques agens du gouvernement, révolutionnaire, de deux ou trois procureurs de communes , qui avaient prétendu renouveler l'énergie de Marat, et ils faisaient ain&i alluyon à toutes lés folies d'Hébert et des siens. Ils énuméraient]ensuite les torts de faiblesse, de complaisance, de sensibilité, imputés aux nouveaux modérés; ils leur reprochaient de s'apitoyer sur des veuves de généraux, sur des intrigantes de l'ancienne noblesse, sur des aristocrates, déparier enfin sans cesse des sévérités de la république, bien inférieures aux cruautés des monarchies. « Vous avez, disait Saint Just , cent mille » détenus, et le tribunal révolutionnaire a con- » damné déjà trois cents coupables. Mais sous » la monarchie vous aviez quatre cent mille pri- » sonniers; on pendait par an quinze mille con- » trebandiers; on rouait trois mille hommes, et » aujourd'hui même il y a en Europe quatre

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» millions de prisonniers dont vous n'entendez » pas les cris, tandis que votre modération par- » ricide laisse triompher tous les ennenfcs de » votre gouvernement ! Nous nous accablons de » reproches, et les rois, mille fois plus cruels que » nous, dorment dans le crime. »

Robespierre et Sain t- Jus t, conformément au * système convenu , ajoutaient que ces deux factions, en apparence opposées, avaient un point commun, l'étranger, qui les faisait agir pour perdre la république.

On voit ce qu'il entrait à la fois de fanatisme, de politique et de haine , dans le système du comité. Camille, par des allusions, et même des expressions directes, y était attaqué lui et ses amis. Il répondait, dans son Vieux Corclelier, au système de la vertu par celui du bonheur. Il disait qu'il aimait la république parce qu'elle devait ajouter à la félicité générale, parce que le commerce, l'industrie, la civilisation s'étaient développés avec plus d'éclat à Athènes, Venise , Florence, que dans toutes les monarchies; parce que la république pouvait seule réaliser le vœu menteur de la monarchie , la poule au pot « Qu'importerait à Pitt, s'écriait Camille, que la » France fut libre , si sa liberté ne servait qu'à » nous ramener à l'ignorance des vieux Gaulois, » à leurs sajres, à leurs brqyes, à leur guy de

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» chêne, et à leurs maisons, qui n'étaient que » des échoppes en terre glaise? Loin cf en gémir, » il me semble que Pitt donnerait bien des guinées » pour qu'une l telle liberté s'établît chez nous. » Mais ce qui rendrait furieux le gouvernement » anglais, c'est si on disait de la France ce que » dirait Dicéarque de l'Attique : JVùlk part au » monde on ne peut vivre plus agréablement qu'à » Athènes, soit qu on ait de l 'argent, soit qu'on » ri en ait point. Ceux qui se sont mis à l'aise, » par le commerce ou leur industrie , peuvent » s y procurer tous les agrémens imaginables , » et quant à ceux qui cherc/zent à le devenir, il » y a tant c? ateliers où ils gùgnent de quoi se » divertir aux aittestheries, et mettre mcore » quelque chose de côté, qu'il ri y a pas' moyen » de se plaindre de sa pauvreté, sans se faire à » soi-même un reproche de sa paresse.

» Je crois donc que la liberté n'existe pas dans » une égalité de privations, et que le plus bel » éloge de la Convention serait, si elle pouvait » se rendre ce témoignage : j'ai trouvera nation » sans culottes ? et je jajaisse culottég. .*„

» Charmante démocratie , ajoutait Camille , » que celle d'Athènes ! Solon n'y passa point » pour un muscadin, il n'en fut pas moins re- » gardé comme le modèle des législateurs, et » proclamé par l'oracle le premier des sept

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» sages, quoiqu'il ne fit aucune difficulté de » confesser son penchant pour le vin , les » femmes et la musique; et il a une possession » de sagesse si bien établie , qu'aujourd'hui en- » core on ne prononce son nom dans la Conven- » tdon et aux Jacobins que comme celui du plus » grand législateur. Combien cependant ont » parmi nous une réputation d'aristocrates et » dçSardanapales, qui n'ont pas publié une sem- » blable profession -de foi !

» Et ce divin Socrate, un jour rencontrant » Alcibiade sombre et rêveur, apparemment » parce qu'il était piqué d'une lettre d'Aspasie : » Qu'avez-vous? lui dit le plus grave des Men- » tor; au riez-vous perdu votre bouclier à la ba- » taille? aye&vous.été vaincu dans le camp , à k » coursé, ou à la salle d'armes? quelqu'un a-t-il » mieux chanté ou mieux joué de la lyre que » vous à la table du général? *— Ce tarait peint » les mœurs. Quels républicains aimables ! »

Camille se plaignait ensuite de ce qu'aux mœurs d'Athènes on ne voulût pas ajouter la liberté de langage qui régnait dans cette république. Aristophane y représentait sur la scène les généraux, lçs orateurs, les philosophes et le peuple lui-même ; et le peuple d'Athènes , tantôt joué sous les traits d!un vieillard, et tan-* tôt sous ceux d'un jeune homme, loin de s'irri-

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ter, proclamait Aristophane vainqùeul* des jeux, et l'encourageait par des bravos et des couronnes. Beaucoup de ces comédies étaient dirigées contre les ultra-révolutionnaires de ce temps-là; les railleries en étaient cruelles*. « Et si aujour- » d'hui , ajoutait Camille , on traduisait quel- » qu'une de ces pièces jouées 43° an s avant » Jésus-Christ, sous l'archonte Sthénoclès, Hé- » bert soutiendrait aux Cordeliers que la pièce » ne peut être que d'hier, de l'invention de Fa- » bre-d'Églantine, contre lui et Ronsin, et que » c'est le traducteur qui est la cause de la di- » sette.

» Cependant, reprenait Camille avec tristesse, » je m'abuse quand je dis que les hommes sont » changés; ils ont toujours été les mêmes; la li- » berté de parler n'a pas été plus impunie dans » les républiques anciennes que dans les moder- » nés. Socrate , accusé d'avoir mal parlé des » dieux, but la ciguë; Cicéron, pour avoir atta- » que Antoine, fut livré aux proscriptions. »

Ainsi ce malheureux jeune homme semblait prédire que la liberté ne lui serait pas plus pardonnée qu'à tant d'autres. Ces plaisanteries, cette éloquence irritaient le comité : tandis qu'il suivait de l'œil Ronsin , Hébert, Vincent et tous les agitateurs, il concevait une haine funeste contre ï'aimable écrivain qui se riait de ses sys-

tèmes, contre Danton, qui passait pour inspirer cet écrivain, contre tous les hommes enfin supposés amis ou partisans de ces deux chefs.

Pour ne pas dévier de sa ligne , le comité présenta deux décrets à la suite des rapports de Robespierre et de Saint Just, tendant, disait-il, à rendre Je peuple heureux aux dépens de ses ennemis. Par ces décrets , le comité de sûreté générale était seul investi de la faculté d'examiner les réclamations des détenus, et de les élargir s'ils étaient, reconnus patriotes. Tous ceux au contraire qui seraient reconnus ennemis de la révolution, resteraient enfermés jusqu'à la paix et bannis ensuite % perpétuité. Leurs biens, provisoirement séquestrés , devaient être partagés aux patriotes indigens, dont la liste serait dressée par les communes *. C'était, comme on le voit , la loi agraire appliquée aux suspects au profit des patriotes. Ces décrets, de l'imagination de Saint-Just, étaient destinés à répondre aux ultra-révolutionnaires , et à conserver au comité sa réputation d'énergie.

Pendant ce temps les conjurés s'agitaient avec plus de violence que jamais. Rien ne prouve que leurs projets fussent bien arrêtés, ni qu'ils eussent mis Pache et la commune dans leur

* Décrets des 8 et 1 3 ventôse.

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