LIVRE PREMIER
Ereeurs commises par ceux qui ont traité de la révolution grecque. — Sources où j'ai puisé les matériaux de mon histoire. — Aperçu de Tétat moral et politique de la Grèce, depuis l'iriniption des mahométans jusqu'en i8i5. — Origine d'une association secrète qui, sous 'e nom d'Hétérie , se propose de soulever la nation. — Chefs de l'Hétérie. — Mesures qu'ils prennent à Byzance , pour la réussite de leurs projets. — - Ils expédient en Russie Galatis. — Celui-ci fait partout des pro*sélytes, est découvert par la police russe, et récompensé par l'empereur Alexandre. — Sa fin tragique. — Anagnostopoulos lui succède, et entraîne dans THétérie Théodore Négris. — Papa-Georges, fougueux Hétériste, fait à Constantinople quinze mille adeptes. — Éphories, ou commissions de lllétérie, établies dans les principales villes de l'empire ottoman et des états où se trouvent des Grecs. — Gabciel Ctftacazis initie dans lllétërie Nicolas Hypsilantb. — Celui-ci tâche
d*y faire entrer son frère Alexandre , qui s'y refuse. — Entretien de ce général avec quelques Hétéristes macédoniens, et conseils qu'il leur donne. — Les Hétéristes le choisissent pour leur chef, et tâchent de le gagner. — L'empereur de Russie promet à A. Hypsilantis de seconder la Grèce si elle tente de s'affraur chir. — A. Hypsilantis, encouragé par les paroles du czar, se met à la tête de l'Hétérie, et fait les préparatifs de la révolte. — Guerre de la Porte contre Ali-^ Pacha. — Ce tyran artificieux envoie aux Souliot€S le plan d'un massacre général des Grecs , formé par le sultan, et devant être exécuté au commencement de 1821. — A cette nouvelle^ les Hétéristes accourent auprès d'A. Hypsilantis, et le déterminent à donner le signal de l'insurrection. — Mesures que prend A. Hypsilantis avant de se jeter dans la Moldavie.
La plupart des historiens de la révolutiou grecque ont rédigé leurs écrits d'après les rap^ ports souvent erronés de quelques voyageurs , ou les relations intéressées des différents partis qui ont déchiré la Grèce : dans leurs ouvrages la vérité se trouve altérée de mille manières ; les actions d'éclat de nos plus grands capitaines y sont défigurées ou méconnues, les traits originaux de leurs caractères omis ou dénaturés; leurs noms même mutilés ou laisi
&és dans l'oubli; les événements les plus remarquables, entassés sans ordre et sans liaison , sont attribués à des causes secondaires , et souvent à des hommes qui n'ont jamais existé^ ou qui méritent peu de fixer les regards de la postérité.
Quant à moi, voulant retracer fidèlement les faits mémorables qui ont signalé la lutte dans laquelle ma patrie se trouve encore engagée, j'ai visité les lieux où je pouvais puiser aux sources mêmes ; mes relations avec tous ceux qui ont influé sur les destinées de la Grèce m'ont éclairé sur leurs sentiments et sur leur conduite; mon refus constant d'accepter aucun emploi m'a laissé libre d'engagements envers tous les partis. Riche de do** cuments authentiques, exempt de toute passion , sans condescendance pour le vice , sans enthousiasme pour la vertu méme^ je consacrerai ma plume à la vérité, et je distribuerai le blâme et la louange avec l'équité d'un juge impartial.
. L'histoire que j'entreprends est pleine d'actions héroïques, de crimes inouïs et d'événements presque miraculeux : une province ébranlant un empire; luie poignée de braves
chassant des armées; de chétifs bâtiments marchands luttant contre des vaisseaux de ligne; l'Egypte disciplinée et la belliqueuse Albanie rassemblées en vain autour jd'une* faible place; ici, dans des plaines couvertes de cadavres, des cités livrées aux flammes; là, dans une mer rougie de sang, des iles veuves d'habitants; partout des scènes attendrissantes et terribles à la fois : tel est le tableau que je vais offrir aux yeux du monde civilisé.
D'une part on verra un peuple d'opprimés»
grand dans ses revers, étonnant par son génie, souillé souvent de crimes et jeté hors de sa route par ime stupide aristocratie :
de l'autre, une nation d'oppresseurs qui, séquestrée du monde moral par les arrêts du Coran , paraît fière de son ignorance et de ses forfaits ; hordes de brigands qui , pour ressaisir l'inique héritage de leurs ancêtres, marchent à travers le sang et le feu , conduites par un chef implacable dans ses haines, persévé-* rant dans ses projets et ferme dans ses adversités.
Mais avant de montrer les deux parties belligérantes les armes à la main, il convient de
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jeter un coup d'œil rapide sur Tétat moral et politique de la Grèce, depuis l'invasion des Mahométans jusqu'à l'époque qui amena sou insurrection ; il convient de faire connaître l'organisation et les progrès d'une association qui, sous le nom d'Hétérie, se propageant d'un bout de la Grèce à l'autre , parvint à réuuîr toutes les souffrances et toutes les haines en une haine commune contre les tyrans, arma la nation et Tentraina dans cette arène où devaient éclater tant de gloire et tant de malheurs.
Lorsque les armes victorieuses des Ottomans eurent fini par s'étendre sur tous les points de la Grèce, et que les bannières vénitiennes, chassées de tous les ports de l'Archipel, se furent arrêtées sur l'île de Corcyre , un grand nombre de Grecs éclairés se vit obligé de s'expatrier ; ceux qui consentirent à rester dans un pays opprimé , se divisèrent en trois classes . distinctes : les débris des nobles de l'empire d'Orient, les descendants des riches vassaux de Venise , tous ceux qui , vivant dans les cours, étaient instruits dans l'art de dissimuler, et façonnés d'avance à la servitude, se livrèrent aux Osmanlis , et reçurent en récom-
pense , avec le titre de kodjabachis ou prirnats, la charge de percevoir les taxes imposées sur leurs concitoyens. Les hommes indépendants se retirèrent sur les montagnes, et là, comme une protestation vivante des droits d'une nation réduite au sort des esclaves, ils se perpétuèrent, sous le nom de Klephtes, dans la liberté et dans une guerre continuelle contre les conquérants. Le peuple, courbé sous la verge sanglante du despotisme , se laissa peu à peu dépouiller de ses biens , et, sous l'ignominieuse dénomination de rayas, devint le jouet et la proie des satrapes et des primats.
Bientôt la barbarie des vainqueurs atteignit les vaincus : les prêtres, ignorants eux-mêmes, furent les seuls instituteurs de la nation ; les églises, ses uniques écoles : et, tandis que l'Europe , à travers les controverses religieuses , marchait à grands pas vers les lumières, la Grèce paraissait anéantie sous le joug abrutissant des Osmanlis.
Au commencement du dix-huitième siècle, le réformateur de la Russie paraît sur l'horizon politique de l'Europe: Kerre-le-Grand, vainqueur de Charles XII , ayant tourné tous ses efforts contre l'empire ottoman, cherche
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à semer clans le Péloponèsc des idées d'indépendance ; à la tête d'une année formidable , il s'approche des frontières de la Turquie; la Grèce, au bruit de ses armes, tressaille de joie et fixe ses regards vers le Nord; mais bientôt , à la nouvelle de ses revers , elle retombe dans son premier accablement.
£lle agite plus tard ses chaînes , à Téclat des flammes qui dévorent Tescadre ottomane dans les parages de Tsesmé ; mais trompée de nouveau dans ses attentes par une ambitieuse impératrice, punie par ses tyrans pour avoir dévoilé ses espérances, elle ne songe plus qu'à se familiariser avec l'esclavage.
Les Klephtes ne pensent qu'à défendre leur existence contre les attaques réitérées des Osmanlis; les primats s'occupent uniquement à fonder leur fortune sur la misère publique ; les chefs de cette hiérarchie féodale, les princes du Fanare, ne rêvent que le pouvoir; personne n'ose élever sa pensée jusqu'à l'affranchissement de son pays, et la nation entière semble assoupie sous le poids de ses fers, i
La révolution française, en donnant une grande secousse au monde, réveilla la Grèce; l'apparition de Bonaparte dans la péninsule
italienne ranima ses espérances ; le canon de Marengo retentit jusqu'aux ruines de Sparte; et le chef des libres peuplades du Taygète, félicitant de ses succès le libérateur de l'Italie , sollicite pour sa patrie sa puissante protection. Le conquérant, loin de rejeter ses prières, conçoit pour un moment le généreux dessein de briser le joug de la Grèce (i) : mais cette
(i) Voici une de ses lettres adressées au chef des Maniâtes :
Le général en chef de t Italie Au chef du peuple libre de Mania.
« Citoyen ,
<c J ai reçu de Trieste une lettre dans laquelle vous « me témoignez le désir d'être utile à la république « française , en accueillant ses bâtiments dans vos « ports. Je me plais à croire que vous tiendrez votre « parole avec cette fidélité qui convient à un des- « cendant des Spartiates. La république française ne « sera pQint ingrate envers votre nation.
« Quant à moi, je recevrai volontiers quiconque « viendra me trouver de votre part , et ne souhaite « rien tant que de voir régner une bonne Harmonie
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italienne ranima ses espérances ; le canon de Marengo retentit jusqu'aux ruines de Sparte; et le chef des libres peuplades du Taygète, félicitant de ses succès le libérateur de l'Italie , sollicite pour sa patrie sa puissante protection. Le conquérant, loin de rejeter ses prières, conçoit pour un moment le généreux dessein de briser le joug de la Grèce (i) : mais cette
(i) Voici une de ses lettres adressées au chef d«s Maniâtes :
Le général en chef de t Italie Au chef du peuple libre de Mania,
« Citoyen ,
« J ai reçu de Trieste une lettre dans laquelle vous « me témoignez le désir d'être utile à la république « française , en accueillant ses bâtiments dans vos « ports. Je me plais à croire que vous tiendrez votre « parole avec cette fidélité qui convient à un des- « cendant des Spartiates. La république française ne « sera point ingrate envers votre nation.
« Quant à moi, je recevrai volontiers quiconque « viendra me trouver de votre part , et ne souhaite N rien tant que de voir régner une bonne Harmonie
idée , inutile à son ambition , se perd au milieu de ses vastes projets; il rêve la conquête de l'Asie, Tenvahissement des Indes, le trône de la France... Voulant néanmoins, dans son expédition d'Egypte, opérer une diversion aux forces ottomanes , et donner à ses entreprises militaires comme un point d'appui Tinsurrection des Hellènes , il fait circuler par ses émissaires, dans tous les cantons de la Grèce, des promesses et des espérances. Entradné par ses agents, enflammé d'un zèle imprudent, le magnanime Rhigas se consacre tout entier à la régénération de son pays : arrêté bientôt par le gouvernement autrichien, livré à la vengeance de la Porte, il périt à Belgrade sous la hache des bourreaux, en prononçant ces mémorables paroles : « Tremble, orgueilleux Sul-
« entre deux nations également amies de la liberté. « Je vous recommande les porteurs de cette lettre « qui sont aussi des descendants des Spartiates : s'ils • n'ont pas fait jusqu'ici de grandes clioses, c'est « qu'ils ne se sont point trouvés sur un grand « théâtre.
« Salut et fraternité ! »
Signé Bonaparte.
lO HISTOIRE
tan! la révolution est à tes portes. De mon sang versé vont renaître les vengeurs de ma patrie, v
Ces mots prophétiques ne tarderont pas à se réaliser. La révolution française , en mettant toute l'Europe en mouvement, favorise le génie commercial des Hellènes ; la fortune sourit aux spéculations hasardeuses des enfants d'Hydra, de Spezzia , d'Ipsara et de Chios; l'Archipel entier, rÉlide , FArgolide et FArcadie ressentent les heureux effets de ces entreprises maritimes; la population s'augmente, l'industrie pénètre dans les villes, le numéraire devient abondant, et l'aisance succède à la misère.
Dès lors, la nation grecque s'avance à grands pas vers sa régénération, et ce mouvement secret échappe à l'œil du stupide mahométan.
Dès lors , une classe moyenne, celle des industriels, paraît dans la Grèce entre les primats oppresseurs et les peuplades opprimées; secondée par les bénéfices que lui offrent les guerres du continent, elle parvient en peu de temps à se créer une marine marchande, forte d'environ six cents vaisseaux ; trente mille Grecs, devenus les caboteurs de la Méditerranée pour l'exportation des denrées de la Tur-
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quie, acquièrent des idées nouvelles par leur contact fréquent avec les peuples civilisés.
Dès le commencement du dix-neuvième siècle , plusieurs écoles sont fdndées dans les îles de la mer Egée , dans les principales villes de Fempire ottoman, sous le sérail même du sultan. Déjeunes Grecs, nouvellement sortis des lycées de la France, de l'Allemagne et de ritalie , inculquent dans Famé de leurs élèves des principes de patriotisme et de vertu. Des théâtres sont ouverts dans les capitales des deux provinces ultra-danubiennes , et les chefsd'œuvre de Voltaire et d'Alfieri électrisent une jeunesse avide d'émotions.
Les Grecs entrevoient déjà qu'ils sont à la veille d'une crise terrible; ils semblent avoir le pressentiment d'un orage qui se prépare, et demeurent pensifs devant leur avenir ; cette douleur accablante qui , depuis tant de siècles , restait ensevelie dans les replis de leur cœur, on la voit se manifester sur leur physionomie, dans leurs sourcils froncés, et prendre un air de méditation sérieuse; leurs regards fixes annoncent la constance d'une grande résolution; leur démarche, leurs paroles ont plus de liberté, et laissent entrevoir plus d'espérance.
D'une part, les -succès obtenus par les Russes sur les rives du Danube, les victoires du fa» meux Pasvand-oglou , pacha rebelle de Widdin , la noble résistance des Serviens , conduits par Czerni-George de triomphe en triomphe , Tinsolence impunie des sauvages Chaïdoutes de Macédoine osant s'aventurer jusqu'aux portes de Byzance, tous ces événements accumulés dans le court espace de vingt années démontrent aux Hellènes la faiblesse de l'empire ottoman. D'un autre côté, leurs souffrances redoublées par la férocité d'Ali-Pacha de Janina, l'aspect du bonheur dont le peuple des îles Ioniennes jouit depuis le commencement du dix- neuvième siècle, sous des gouvernements européens, leurs richesses, leurs connaissances, les souvenirs de leur antique splendeur, tout les invite à prendre les armes.
L'an i8i5, la Sainte -Alliance , à la généreuse sollicitation de Jean Gapo - d'Istrias , souscrivit à une société dite d'Athènes ou des Philomuses, dont le but était de répandre l'instruction parmi la nation grecque. Quelques mois après , trois Grecs d'un rang obscur , Scoufas , Xanthos et l'archimandrite
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Dtcée (i)y hommes pleins d'audace, de ruse et de souplesse, prirent la résolution de se créer un brillant avenir dans la délivrance de leur patrie. Ils formèrent une association qui, sous le nom dHétérie amicale, se proposait d'éteindre les inimitiés qui divisaient les familles, et de soulever toute la Grèce contre Tennemi commun. Le devoir qu'ils imposaient aux initiés était de consacrer au bien public leiu* fortune, leurs talents, et de procurer pour le moment quelques subsides à ia caisse nationale.
TXe se dissimulant point leur nullité, trem* blant de se présenter comme les chefs d'une entreprise si périlleuse, ils faisaient accroire à leurs adeptes que la société des Philomuses n'était qu'une ramification de la leur, et que les mêmes personnages qui figuraient dans la première étaient les moteurs invisibles de la seconde ; ils ne se montraient que comme les humbles ministres de quelqu'un de bien plus
(i) C'est le même que nous verrons bientôt, sous le nom de Papa-Flécbas , jouer un rôle dans la révolution.
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puissant, et^ par des expressions ambiguës^ leur donnaient à entendre que leur chef suprême était l'autocrate des Russies (i).
Cette entreprise trouve bientôt de forts encouragements dans la haine des Grecs contre leurs oppresseurs. Puisant dans le succès de leurs premiers efforts une nouvelle ardeur^ ils courent sur tous les points de l'empire ottoman entasser les matières de l'incendie révolutionnaire ; ils répandent leur institutioa dans tous les cantons de la Grèce ; et dans un oratoire, devant l'image de la Résurrection^ un prêtre fait prononcer aux récipiendaires agenouillés le serment solennel de fidélité et de persévérance; il leur fait jurer Te silence et la soumission la plus absolue.
(i) Le cachet de rHétérie, rond et d environ un pouce de diamètre, représentait deux cerclçs concentriques^ l'un un peu plus grand que l'autre; il y avait dans Tintervalle compris entre eux plusieurs A avec un K, et dans le milieu un 2. Ces signes. ne manquèrent pas de tromper un grand nombre de Grecs : d'après ces Grecs, l'A désignait Alexandre, l'empereur de Russie ; le K et le 2 étaient les lettres initiales de Yidvc^iç^iokç (Gapo-d'Istrias) et de 2uf&{i.axéft ispà (Sainte-Alliance).
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Il existait en Grèce une confrérie ancienne dont Rhigas se servit pour tirer les Klephtes du fond de leurs antres sauvages, et les joindre avec les Déré-Béis, ou Mahométans rebelles à la Porte. Albanais, Grecs, depuis le commencement du dix-septième siècle, avaient coutume de s'unir par les 1 iens d'une fraternité, appelée À^eV foiroiTifftç. Parés de leurs plus beaux vêtements, ils se présentaient devant l'autel de Dieu; ils échangeaient leurs armes, et, se donnant la main, ils en formaient une chaîne mystérieuse; puis, en s'embrassant, ils prononçaient ces paroles : « Ta vie est ma vie, et ton ame est mon ame. » Par suite de cette liaison, souvent un Grec abandonnait la garde de sa famille à son confrère albanais, s'occupait pendant des semaines à labourer ses champs, et retrouvait à son retour la paix dans son ménage.
Les Hétéristes, s'appropriant cette association, la perfectionnèrent; ils refusèrent d'y admettre dorénavant des Mahométans, et en firent le premier degré de la leur.
Vers la fin de i8i5, les principaux Hétéristes s'assemblèrent dans une maison isolée de Byzance, et décidèrent que, dans la crainte d'être découverts, ils devaient se garder à l'a-
venir d'étendre l'affiliation dans la capitale; que, dans leurs missions à l'étranger, ils n*en-» verraient que des Grecs d'une grande eipé-* rience, d'une éloquence entraînante et d'une vertu à toute épreuve ; qu'ils leur donneraient plein pouvoir dans tout ce qu'ils entreprendraient pour le bien de la patrie, et qu'enfin eux trois resteraient à Constantinople pour donner plus de consistance à l'Hétérie.
Conforrocment à ces résolutions, ils expédient en Russie Galatis, natif d'Ithaque, jeune honiine peu discret, mais doué d'un ardent patriotisme et d'une pénétration étonnante^ Galatis débarque, en 1816, à Odessa sous l'uniforme anglais, et, muni de lettres de recomman* dation , il trouve accès auprès des négociants les plus marquants; il commence par sonder leurs dispositions, leur manière de penser; il s'ouvre à eux, exhorte, raisonne , pleure et fait partout des enthousiastes et des prosélytes : les mêmes pratiques, continuées à Saint-Pétersbourg , attirent sur lui les regards de la police, plus ac-^ tive et vigilante en Russie que partout ailleurs^ elle se met sur ses traces , l'arrête et l'enferme dans la forteresse de la ville avec deux de ses amis, Argyropoulos et Pérévos, compromis par
son imprudence. On s'empare âe ses papiers; le général Gorgoli, chef de la police, y trouve le secret de sa mission , et fait directement sou rapport à l'empereur : sa majesté accorde aussitôt la grâce aux détenus, et gratifie Ârgyropoulos et Pérévos d une somme de vingt ducats. De là Galatis se rend à Jassi, où, averti qu'on le demande au consulat russe, il ne doute plus de sa perte; mais il croît renaître, lorsque le secrétaire vient le rassurer et lui annoncer qu'une grande faveur Tattend ; il court trouver le consul, qui lui remet secrètement cinq mille francs, comme un présent de la part de son souverain (i). Il ne manque pas de faire part
(i) En 181 5, l'empereur Alexandre, de retour dans ses états sauvés du désastre qui les avait menacés , avait le cœur plein de gratitude envers l'Etre suprême J il avait encore lame pénétrée des maximes du Nouveau Testament , qui l'avait consolé dans ses adversités, lors de Tinvasiqu des Français en Russie ; on l'entendait souvent répéter cette phrase : « Enfermé dans ma chambré, je beu- «glais coitime un bœuf; et Gàllitzin m ayant vu « dans cet état épouvantable, me proposa la lecture « de la sainte Bible , où en effet j'ai trouvé ce calme < si nécessaire dans mes infortunes. » C'est alors que,
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de ce- fait à ses confrères , et court de Moldavie en Yalachie, de Yalachie en Transylvanie, associer à THétérie tout ce qu'il y rencontre d'hommes capables de coopérer à la restauration de la Grèce.
Un de ceux qui furent admis par Galatis dans THétérie fut Athanase Tsacalof , fils d'un négociant de Moscou. Quoiqu'il n'eût pas la vivacité de Galatis, il le surpassait en un grand nombre d'autres qualités. C'est sur lui que les chefs de l'Hétérie jetèrent les regards, lorsque abandonnant biens et parents il se rendit à Constantinople pour se dévouer tout entier à sa patrie; ils résolurent d'organiser la Grèce par son intermédiaire , et , vers le commence-
plein d'humanité, il parlait souvent d'affranchir la partie malheureuse de ses sujets; c'est alors qu'il rétablissait le royaume de Pologne et qu'il accordait aux Polonais une constitution, avec le désir de l'améliorer dans la suite. Il est juste enfin d'ajouter qu'à cette époque' il était bien intentionné pour les Grecs ; c'est pour cela qu'au congrès de Vienne un de ses ministres avait parlé en notre faveur , et qae plus tard M. le baron de Strogonoff^ son ambassadeur à Constantinople, reçut des instructions pour nous protéger auprès des Turcs. Le même sentiment lui dicta cette généreuse conduite envers Galatis.
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«nent de 1817, ils lui désignèrent le Péloponèse pour centre de ses opérations.
Tsacalof, se présentant comme un émissaire clu czar, étendit lHétérie avec ime étonnante rapidité. Les esprits étaient disposés à Tinsurrection : suivant une tradition répandue par toute la Grèce , Tempire ottoman devait êtie anéanti par une race blonde qui descendrait du Septentrion. On conservait de père en fils cette autre croyance, que la ville de Constantinople, fondée par Constantin, perdue par un autre Coi^taiitin, serait reconquise par un prince du même nom. Ce dernier, ajoutait-on , ne saurait être que le grand-duc , héritier présomptif de la couronne de Russie. L'Apocalypse de saint Jean, expliquée par un moine d'Àthos, venait à Tappui de cette opinion.
Un livre prophétique, écrit dans le style pompeux dls^e, XJgaikange^ leur assignait pour époque de la destruction des mahométans le commencement du dix-neuvième siècle. Toutes ces idées facilitèrent d'une manière e£Scace les projets de Tsacalof, qui parvint en peu de temps à attirer dans THétérie la plupart des Klephtes , des marins et des primats de la Grèce.
Galatis continuait ses prédications; mais, son
indiscrétion croissant avec le succès ^ il était à craindre qu'il ne compromît le sort de l'entreprise. Les chefs de l'Hétérie résolurent de le sacrifier au bien de la patrie ; ils l'envoyèrent à Tsacalof , avec ordre de s'en défaire. Tsacalof , répugnant à tremper ses mains dans le sang de son ami , communiqua cet ordre à ses initiés : ceux«ci reçoivent à bras ouverts l'inuoceiit Galatis, lui prodiguent des festins, et le mènent un jour à la campagne ; de vallon en vallon et de colline en colline, ils arrivent sous l'ombre d'un platane. Là, pendant que Galatis, couché sur la verdure, chante un hymne patriotique, un tromblon est déchargé sur son dos par un des Hétéristes ; le malheureux rend l'ame, en s'écriant : « Que vous ai-je fait?» On dit que ses cendres reposent encore au pied de ce même arbre sous lequel il fut, tué, et que sur son écorce un de ses amis a gravé, en guise d'épitaphe, les dernières paroles de cette déplorable victime: « Que vous ai-je fait ? »
Après le meurtre de Galatis, Anagnostopoulos parait sur la scène. Il parvient à réunir à l'Hétérie Théodore Négris, alors secrétaire de Charles Callimachis, hospodar de la
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Moldavie; mais bientôt, brouillé avec un certain Gatsos et Georges Lassanis, tous deux Hétéristes, il quitte son poste et rentre dans son obscurité. Ses rivaux se saisissent de THétérie, et, grâce aux soins d'un vénérable vieillard, nommé Andronicos, ils la propagent à Jassi et dans les principales villes de la Bessa* rabie.
Dans le même temps, les trois chefs de l*Hétérie sortent de leur inertie. Scoufas part pour la Russie; Dicée va rejoindre Tsacalof dans le Péloponèse ; Xanthos reste seul à Constantinople, sous prétexte de gagner les princes du Fanare; mais, timide par nature et préférant une vie oisive aux dangers , il se livre tout entier aux plaisirs, en se déchargeant d'une partie de ses devoirs sur un Hétériste fougueux , appelé Papa-Georges. Ce prêtre turbulent, portant un coutelas sous son manteau de bure, parcourt les bazars, les cabarets, tous les recoins de Byzance, et, sans s'intimider 9e la peste qui exerçait alors ses ravages, parvient, dans l'espace de deux mois , à faire monter le nombre de ses adeptes à quinze mille, la plupart gens du peuple, bateliers, boulangers et même portefaix.
Au commenconent de 1818, les chefs de THétérie , s'aperoevant qa*elle prenait de Taccroissemeiit , établirent des Éphories, ou commissions, dans toutes les capitales des provinces de l'empire ottoman, et même dans celles des autres états où se trouvâent des Grecs; ils statuèrent que chaque Éphorie aurait une caisse à part , avec plein pouvoir d'agir dans son étendue respective, et entretiendrait une ccHTespondance directe avec celle de Constantinojrfe , dont émaneraient les arrêts suju-émes; les membres de chacune d'elles ne devaient être élus que parmi les ' négociants ou les banquiers marquants, et les Éphores devaient emfJoyer toute leur adresse à se ménager une entrée libre dans les palais des gouverneurs turcs, pour épier leurs mouvements.
Ainsi, dans le courant de Tannée 18 18, Constantinople , Smyme, Chios, Samos, Calamate, Missolonghi^ Janina, Bukarest, Jassi, Trieste, Moscou, Pest et plusieurs autres villes eurent chacune une Éphorie secrète;, et, parmi les initiés de cette époque , on distingua Marc Botzaris, Georges l'Olympien, Kyriakoulis, Pierre Mavromichalis , Antoine Criésis, La-
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zate Coundouriotis , le traître Savas, une foule d'archevêques et plusieurs princes du Fanare.
Peu de temps après, Alexandre et Nicolas Hypsilantis, fils de feu Constantin Hypsilantb, ex-hospodar de la Yalachie (i), partirent de
(i) Voici quelques détails biographiques et eu* rieux sur cette famille :
Le premier des Hypsilantis qui mérite de fixer l'attention est Athanase , bisaïeul de celui qui donna le signal de Tinsurrection grecque. H vécut au commencement du XYIII^ siècle, jouit dun grand crédit auprès du sultan , et «e servit de son libre accès dans le sérail pour en exploiter la bibliothèque ; il y puisa la plupart des faits importants dont est remplie son histoire inédite, qui commence à la prise de Gonstantinople par les Turcs et finit avec le XVIP siècle.
Alexandre son fils, devenu maître, par sa mort, d une fortune immense pour cette époque, développa dès sa première jeunesse de grands talents, et parvint rapidement à toutes les charges qu'un Grec pouvait obtenir: il devint successivement bache-capou-kéhaya, puis grand drogman de la Porte, et enfin hospodar de la Yalachie. Il donna à cette pro-> vince un code de lois; et ce qui prouve la sa-
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reux de la Grèce avec une toile énergie, qu'il lui arracha des larmes. Le silence de la solitude 9 l'aspect de la nature , les invitaient à des épanchements de cœur. Catacazis , voyant que
empêché de profiter des soins que son père avait prodigués pour son instruction ; mais bientôt il montra que, loin d*avoir Tesprit frivole, il était susceptible des plus sérieuses applications. Voici comment s'opéra ce changement : un Arménien, banquier de son père et de son dncle, le prince Mourouzis , alla un jour à Gouroutsesmé faire sa cour aux deux vieux hospodars. Chez Mourouzis , il trouva le jeune prince Georges > le même qui depuis devint grand drogman à Tàge de 19 ans , livré tout entier à Fétude; chez HypsiËintis il vit Constantin jouant du violon et tout épris des charmes d'une jeune personne à qui ses chants s'adressaient. Le rigide Arménien , tout dévoué à la famille des Hypsilantis, s'indigna tellement à cet aspect, qu'il lui arracha l'instrument desnnains, le brisa et lui dit : « Youlez-vous devenir un méné- « trier , un baladin , tandis que Georges , votre «jeune cousin, portera le panache d'un vaivode?» Ces mots lui firent une profonde impression : il travailla nuit et jour, et devint en peu d'années l'homme le plus savant du Fanare : il posséda le grec ancien , le latin , l'arabe, le persan , le français, l'italien et l'allemand; il (ut si versé dans la
BE LA B^YOUTTION GRECQUE. a^
son ami oe respirait que haine et que vengeance contre les mahométans, se hasarda & lui coufier le secret de THétérie, parvint bientôt à le gagner, et lui permit même de prendre une
lecture des auteurs arabes, qu'un jour, se trouvant chez un des premiers ulémas, il rétonua par son érudition : il lui fit l'analyse des passages les plus difficiles du Coran, et lui cita ce que les nombreux et volumineux commentateurs ont écrit là-dessus , en ajoutant aussi sa propre opinion ; un schéich qui était de la compagnie s'écria : « Se « peut-il qu'un infidèle soit si bien au fait de notre «littérature sacrée? s'il portait un turban, je lui « baiserais la main. » Après le prince Cantémir, c'est lui qui contribua le plus au perfectionnement de la musique orientale, et le piano-forte lui doit la seule méthode composée par un Grec. Poursuivant de bonne heure le dessein qu'avait formé son père d'éclairer les Ottomans , il tradidsit du français en turc quelques ouvrages scientifiques, entre autres ceux de Yauban ; il composa le fameux beyannamé (déclaration de guerre) contre la république française, chefd'œuvre d'élégance , et qui depuis senrit de modèle à ceux qui s'exercèrent au style diplomatique du divan. En sa qualité de drogman , il exerça une trèsgrande influence en Turquie, signa des traités, et dissuada h, Porte du projet qu'elle avait conçu
copie du mode et des formules de réception.
Le lendemain, Nicolas Hypsilantis essaya d'initier son frère Alexandre ; mais celui-ci se contenta de feuilleter le Catéchisme de l'association, et ne voulut point y participer. Plus
de détruire la nation grecque après la découverte de la conspiration deRhigas. Il parvint, en 1799 9 à rhospodarat de Moldavie, perdit cette principauté par les intrigues du sérail , et peu de temps après obtint celle de la Yalachie : ce fut en sa faveur que la Russie stipula alors la septennalité de l'administration hospodarale ; et cet article enfreint trois ans après ( i8o5) par la Porte , qui, non contente de déposséder Hypsilantis, attenta même à sa vie^ occasiona son départ pour Saint-Pétersbourg, et servit de prétexte à la rupture entre les deux états. U revint, en 1806, à Bukarest, à la tête de vingt mille Russes , y composa un corps de troupes helléniques, souleva les Serviens, et forma le projet d afiranchir la Grèce. Mais le traité de Tilsitt, et la haine implacable que lui portait Napoléon, Tobliigèrent à se retirer à Kiew et mirent fin à toutes ses entreprises : il mourut dans cette ville , l'an i8i6. Parmi ses ouvrages, les plus remarquables sont : Anecdotes sur le sérail. — Particularités sur la guerre turco-autrichienne. -—Traductions d' Ana-
DE LA R^yOLtJTfON GRECQUE. jg
tard , ayant vu quelques Grecs appartenant à lHétérie qui se dirigeaient vers la capitale : «Que voulez-vous faire à Pétersbourg ? leur demanda- 1 - il. — Prendre du service. — Et croyez-vous que votre patrie n'ait pas besoin
créon en vers italiens, et d'Hésiode en prose française.
De cinq fils qu'il laissa y Taîné Alexandre , chef de la révolution grecque, entra, en 1809, comme officier dans les chevaliers-gardes , sans passer par lesgrades suhalternes ; il était lieutenant au commencement de la campagne de Napoléon ; dans cette année, il trouva Toccasion de montrer sa bravoure: avec un demi-peloton il entra à Polozk occupé par les Français, engagea ses soldats à descendre de leurs chevaux et à se servir de leurs courroies pour emporter quelques canons de la place ; mais un fort détachement français étant survenu, il se. battit avec courage et se vit obligé de se retirer. Il passa ensuite^ en qualité de major, aux houssards de Grodnow, et fit la campagne d'Allemagne sous les ordres de Yittgenstein. Près de Dresde, un coup de mitraille lui emporta la main droite avec son sabre. En 18149 Tempereur Alexandre lui ayant demandé s'il était content des récompenses qu'on lui avait accordées , il répondit franchement qu'il avait mérité bien plus; le czar le promut sur-lechamp au grade de colonel , et en fit un peu plus tard son aide-de-camp.
3o HISTOIRE
de vos bras? — Ce&t à la Russie à nous le dire.
— La Russie est trop grande pour penser à vous. — On nous a dit que l'empereur est chef d'une Hétérie. — Je la connais cette Hétérie ; je connais l'empereur : tout est faux. —
— Un consul russe nous a cependant assuré tout le contraire, quand nous vivions paisibles en Macédoine... Oh! quand' notre patrie serat-elle libre? — Quand vous l'aurez résolu. — Dieu est juste ; il faut espérer en sa clémence. — Espérer en Dieu, c'est une parole très-sage; mais ce n'est pas celle d'un brave. — Que faut-il faire? — Vous préparer à la mor.t ou à la liberté. — Vous ne vous faites pas une idée de l'enthousiasme de notre nation. Que ne vous placez «^ vous à la tête de l'Hétérie? — Connaissez-vous une lettre que Capo - d'Istrias vient d'adresser au professeur Vardalaque au sujet de l'Hétérie? — Non. — Eh bien! prenez-en copie; allez la lire à vos concitoyens; vous y verrez des pensées fort sages. Il se répand en invectives contre les Hétéristes qui traînent la nation aux bords du précipice. — Reculer maintenant devant l'entreprise serait trop tard : la Grèce bientôt prendra feu. — Vous me faites frémir... Ou sont vos finances ,
DE LA R^TOUTTION GBRGQUS. 3l
VOS armées, vos génëiaax? Croye&vous qoe la résurrection d'un peuple se fesse par miracle? Amis, ce que je puis vous conseiller en qualité de votre compatriote , c^est de ne compter que sur vos propres forces; c'est de vous préparer à votre défense avant de réveiller le tigre endormi. Si vous parvenez un jour à vous mettre en état de disputer à vos tyrans le sol natal , souvenez -vous d'Hypsilantis : l'une de mes mains est tombée sous les murs de Dresde ; je garde l'autre pour la patrie. »
Cependant les principaux Hétéristes voyant d'une part y que, par la paix générale de l'Europe, le commerce se trouvait dans une complète stagnation, et que la marine grecque se détériorait de jour en jour; de l'autre, que les mahométans , devenus soupçonneux , s'opposaient à l'instruction du peuple, et commençaient à veiller sur ses mouvements; pressés d'ailleurs par une foule d'initiés méfiants qui leur demandaient compte de leurs actions, et les accusaient d'avoir dévoré les offrandes pécuniaires ; les principaux Hé^ téristes, dis-je, ne songèrent plus qu'à trouver un chef qui pût dès l'instant leur faire une garantie de son nom auprès de la nation ,
3a HISTOIRE
et couronner un jour leur entreprise par la voie des armes. Empressés de se décharger du poids de leur responsabilité sur le premier venu , leur choix tombe d'abord sur le vieux prince Caradjas, sur Constantin Mourouzis et sur Alexandre Mavrocordatos ; mais arrivés au dénombrement de leurs mérites, ils les trouvent privés de talents militaires, et par leur peu d'influence incapables de donner le branle à la masse du peuple. Au milieu de leur incertitude, un de ces Macédoniens, dont nous avons ci-dessus rapporté l'entretien avec A. Hypsilantis, prononce le nom de ce général. Un autre Hétériste paraît tenir pour Capo-d'Istrias , et se répand en éloges sur ses talents diplomatiques. Les membres de l'assemblée se partagent: Xanthos, jusqu'alors resté pensif, leur impose silence , et leur dit d'un ton d'inspiration : « Nous avons autant « besoin d'habiles politiques que de vaillants « guerriers : pendant que les uns repousseront ce l'ennemi , les autres constitueront le pays. «Voici comment nous agirons : Anagnosto- « poulos et Tsacalof feront voile pour l'Italie , « et proposeront à l'archevêque Ignace d'en- <i gager son ami Capo - d'Istrias à recevoir
DE LA RivOLUTIOir GRECQUE. 33
<c la direction suprême de lHétérie. Moi, j'irai <c à Pétersbourg frapper à la porte de ce mice nistre et à celle crHypsilantis ; celui qui me a rouvrira, recevra de mes mains nos comptes, ce nos papiers et le titre de chef absolu, o Cette proposition est unanimement approuvée : Xanthos part pour sa destination; il arrive à Pétersbourg et se présente chez Gapo-d7strias. Celui-ci , prévenu contre un homme qu'on lui dépeignait comme étranger à tout sentiment patriotique, reconduit sans l'écouter, et lui fait intimer l'ordre de ne plus mettre le pied chez lui. Xanthos, rejeté par Capo-d'Istrias, aborde les amis d'Hypsilantis, met dans ses intérêts les plus affidés d'entre eux, et par un aveu sincère du peu de moyens de l'Hétérie, par la vive peinture des dangers de la patrie , il tâche de le gagner et de le placer à la tête de la grande conjuration.
A. Hypsilantis, avant d'acquiescer à cette demande et de se livrer aux chances d'une entreprise si hasardeuse, voulut sonder les dispositions de l'empereur de Russie. Il savait qu'il n'était point insensible aux souffrances des Grecs, et qu'il avait coutume de qualifier les Ottomans de barbares; il se rappelait qu'en
lui pariant plus d'une fois de leur expulsion , il lui disait : <c Patience; cela viendra. »
Le czar jouissait alors de Tair de la campagne dans les vastes jardins de Tzarski-Célo ; il y méditait sur les voyages qu'il allait entre* prendre pour se rendre à l'ouverture de la diète de Varsovie , et de là à Laybach. Hypsilantis s y présenta sous prétexte de lui demander un congé illimité , mais en effet pour lui glisser quelques paroles sur la situation malheureuse de la Grèce. Un soir, épiant le moment de le trouver à l'écart, il se promenait rêveur dans une allée de Tzarski-Célo; tout à coup il s'entend appeler, se retourne, et voit l'empereur qui vient seul à lui; son cœur palpite. Le souverain , l'abordant d'un air amical : «Que faites-vous ici ? lui dit -il... Vous me paraissez triste. » Hy psilantis , en lui montrant une feuille qu'il tenait par hasard dans sa main , lui récite une élégie de M. Arnault, qui commence ainsi :
Pauvre feuille desséchée , De ta tige détachée , Où vas- tu? (i)
(i) A. Hypsilantis avait beaucoup de goût pour la poésie ; il s y était même essayé souvent avec as-
DB L4 RllvOlDTfON GRECQCfi. 35
« De qui sont ce$ vers? lui demanda Sa Ma* J68té* — Sire, ils sont d'un Français; mais ils peuvent être appliqués à tous ces Grecs infortunés , ^rant de pays en pays et mourant
sez de succès. Ses amis se rappellent encore quelques-unes de ses pièces fugitiyes, qui se distinguent par le charme d'un rhythme nomlMreux et la naïveté de l'expression : une d'entre elles surtout mérite de trouver place ici; oiuiie qu'elle parait être une imitation très -heureuse de M. Amault, elle peint, sous une allégorie touchante , le triste sort de ces Grecs qui fuyaient chez l'étranger la tyrannie des Turcs. La voici:
« nouXfltxt ^vo
«( flou ifàç *ax Tp^x'^^f ^ IIoS f ttXtàv l^tic ;
— « ^oXiàv èbt Ix» •
« nviyatvtt Tp^tt
Ê^û x' tKcT,
« X.«»pU va (t!&p«> * Twv i^oruxtav »
.«( Xctptc va tfipe* « TJl» ràTUxCav
«( IIoD xqitoixeT.
«I Mtxp^ aftv î^fiouv , (ixA irarpt^a * « Mkç ffTOÛc {AUp9ÎvaK tyXuxoCouffa ' « « Eix« IXffi^a *
sur un sol étranger. — Ah ! toujours exalté ^ toujours ne Fevant que patrie !.. Eh bien !
vous en aurez une un jour; je ne mourrai pas content, si je ne fais rien pour mes pau*
« El^a xal viav àyàmiLinny , *< TSiv iroi^i^'Ocv i&ou IpujAivDv.
« Tttfv é^OoXi&ttv i&ou rh yXuxb f ûç (tou
<« NtxpoopTràCti , *
« Kfld rnv ftÀkié/ (aou xardi^f&aCii * n ÉxTOTtc Tptx<A arà (^va yiiçBn « XupU irtXTp^^a xat xjtùçlç ri^i * « Mi xovpaafA^va irrtpà xal iacXy) « nXav&fikat ^iroc i^ tu^^ ^^ «Kl* 2irou i&i fsp^ àvtjjkOirXocvT).* n O90 va çSfléocA ^tT vw fOdtvit
« Tb xd^t «payt^a « Kat Toû TràvTo'c \kttç aùrh rb OoiuiAa^ « Oirou moYfluvtt xal rb yspocxi «< Kol rb ÂOâo (tixpb irouXâxi. »
« Petit oiseau passager, où yas-tu, triste et solitaire ? « Où se trouve ton nid ? — Je n'ai point de nid ; je vais, « je cours çà et là, sans connaître le repos, sans sa- <i voir où réside le bonheur. Plus jeune encore , j a- « vais une patrie ; mes jours coulaient heureux au R milieu des myrtes : bercé dun doux espoir, ma- « tin et soir je chantais. J^vaîs aussi une tendre
SX LA RliVOLOTIOir GRECQUE. 37
^res Grecs ; je n'attends qu'un signe du ciel pour cela : je saurai le discerner, ou ils me l'indiqueront eux-mêmes. Mais, avant tout, il faut qu'ils soient dignes d'être heureux ; il faut que je puisse dire : Les voyez-vous ? Ib demandent la liberté. — Ils la demandent , sire ; interprète de leurs vœux , j'ose les déposer à vos pieds. — Il faut que j'y pense , moi : un boulet tiré sur le Danube mettrait toute l'Europe en feu. » Hypsilantis appliqua sa bouche sur l'épaule de l'empereur, et, les larmes aux yeux , lui dit : « Âh ! si un de vos regards tombait sur mon pays... » Il voulut continuer ; l'agitation lui coupa la voix. Alexandre ému laissa échapper ces mots : « Qu'une le-
« amante, la bien -aimée de mon enfance. Tout à « coup un cruel épervier Tenlève, lui donne la mort «sous mes yeux, et désole notre asile. Depuis ce « temps, je cours dans les pays étrangers, sans patrie, « sans compagne. JTerre d une aile débile et fatiguée « au gré de la fortune et des vents, jusqu'à ce que j'ar- « rive où va toute chose , où va le vautour sangui- « naire et l'innocent petit oiseau , où finira par aller « aussi cet ouvrage miraculeux du Créateur. »
Yée de boucliers se montre en Grèce, et mes Cosaques iront la seconder... (i). »
Rassuré par ces paroles, Â. Hypsilantis accepte le poste dangereux de généralissime
(i) Une partie de ces détails est tirée d'une lettré justificative qu'A. H;fps3àntis9 sept jours avant sa mort, adressa à l'empereur Nicolas, et qui finit ainsi :
« La nation travaillait à sa régénération par tous les efforts possibles, et s'entendait par le moyen d'une société secrète, long-temps avant que des abus et des mésintelligences , compromettant la sûreté de là nation , eussent forcé les chefs de l'Hétérie à en* TOyer à Pétersbourg pour me confier la âitt^ctkm suprême. Le danger pouvait devenir grand : j*ai cru que l'heure du dévouement avait sonné pour moi... C'était au commencement de l'année 1820, époque où la Porte ottomane venait de déclarer une guerre à mort à AH , pacha dé Janina. Cet événement , qui permettait aux Grecs de s'armer, porta leur éxaha* tion et leurs espérances au comble. Je ne fus pas le dernier à m'apercevbir dés avantages qu'on poiivait en tirer...
« Il est certain que sa majesté Temperéur Aléitan» dre, depuis l'année 16, connaissait l'exigence de l'Hétérie secrète, nourris^t des projets qu'il lui arrivait souvent de Itiisser entrevoir en parlant à
DE LA BÉVOLVTlOJf GRECQUE. ^9
de la Grèce, sous la condition expresse qu'on relardera le plus possible l'explosion de la révolte, afin qu'il ait le temps de faire les préparatiÊ les plus indispensables. Il expédie
ceux des Grecs qui venaient implorer sa protection et sa générosité, 6t qui le quittaient toujours comblés de ses bienfaits. Ces Grecs repaient partout avec enthousiasme les expressions pleines de bien« veillance de Sa Majesté, et les espérances qu'elle leur donnait pour l'avenir. Ainsi se forma un écho prophétique qui, retentissant dans tous les points de la Grèce, enflamma tous les cœurs du feu sacré de Venthonsiasme et du dévouement à la patrie. C'est aussi à cette cause qu'est dû l'immense résultat de mes lettres et de mes proclamations secrètes aux notables et aux capitaines de terre et de mer, ainsi qne le dévouement qui caractérise les premières entr^rises, exécutées toutes avec si peu de moyens. « On m'accuse d'avoir mal choisi le moment et d'avoir trop précipité la chose. Mais , lorsque la révolution de Naples et du Piémont éclata , il me fut impossible d'arrêter l'impulsion qui avait été donnée, impulsion parfaitement étrangère par le principe à celle qui venait d'entraîner les esprits turbulents de ces deux pays à la révolte. Je ne me dissimulai pas les fausses conséquences qui pouvaient en être déduites pour la cause des Grecs ; mais il âait trop tard, et tous mes efforts n'aboutirent qu'à
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aussitôt des lettres à toutes les Éphories , en leur recommandant Tactivité, le patriotisme et la prudence; il fait *en personne la totiraée des principales villes de la Russie, pour recueillir de tous les Hétéristes, répandus dans l'empire, leurs contributions pour la patrie* Donnant le premier l'cxempïe de la générosité (i), invitant les autres à Fimiter (i^), il met tous ses