‹ Histoire de la révolution médicale du XIXe siècleChapitre 22 sur 64 · I. RÉFUTATION DES DOCTRINES PAR RROUSSAIS · texte numérisé non relu

I. RÉFUTATION DES DOCTRINES PAR RROUSSAIS

Nous voyons ici le rùformaleur oublier souvent la gratitude , les convenances , et dans ses fougueux emportements , se manquer à lui-même en employant des expressions peu mesurées, en s'abandonnant à des déclamations nuisibles à sa cause, et sans aucune utilité pour la science.

C'est un reproche que nous lui faisons d'abord pour n'y plus revenir dans les occasions trop fréquentes où ce reproche pourrait trouver son application.

Nous n'admettrons point son excuse, et nous ne dirons pas avec lui: « qu'il ne suffisait pas de frapper juste, et qu'il fallait encore frapper fort. »

Il faut bannir un pareil langage des discussions médicales où tout doit être calme , sérieux, réservé.

Ce n'était pas avec ces formes acerbes et violentes que procédait Bichat, et cependant, ses ouvrages n'ont-ils pas été connus du monde entier; n'a-t-il pas produit la révolution qu'il désirait; sa gloire n'est-elle pas immortelle ?

Nous regrettons sincèrement que Broussais , avant d'écrire, ne se soit pas fait à lui-même les sages réflexions de Montfalcon imprimées dans le Dict. des Sciences méd., t. 54, p. 'iOG :

« Si les hommes à systèmes se rappelaient tant de vicissitudes, tant de révolutions médicales , ne seraient-ils pas plus indulgents envers leurs devanciers ; un juste retour sur eux-mêmes ne leur insipircrait-il pas plus de modestie , ne les rendrait-il pas moins exclusifs? Et ceux qui sont les apôtres de leurs principes, ne les défendraient-ils pas avec moins de véhémence , d'exagération et de partialité ? »

Si l'on veut savoir à quelle occasion cette réflexion si pleine de sens a été faite, il suffira de lire les deux lignes qui la précèdent : « Combien cette chaîne de doctrines est étendue I Le temps montrera que Broussais est loin d'avoir fermé la carrière. » Il est important de noter que c'est un partisan du réformateur français qui parle.

84 MANIFESTATION DE LA RÉVûLLTION MÉDICALE.

Pour en Unir avec ce défaut de formes que rien n'autorisait et que ne juslilierail pas même , à notre sens , le droit de représaille, nous demanderons à tout homme sage s'il voudrait avouer les citations suivantes que nous prendrons entre cent autres du même genre? 4" Examen , pré face , p. vu :

« Les gens (ini n'ont coutume de prononcer le nom d'humanité que par spéculation me supposeront des intentions pareilles aux leurs , etc. » et p. 3S0 :

« Répétez à chaque instant les mots saine critique, goût sévère, philosophie, etc., afin que le lecteur étourdi de ces grands mots, oublie vos inconséquences et jusqu'à vos fautes de français. »

P. 58^: « Votre bruyant cliquetis de citations ne pourrait plus effrayer la multitude , vos insolentes interrogations ne vous feraient plus passer pour un homme à grandes vues , etc. C'est de Pincl dont Broussais parle ainsi ! . . .

P. Ail à propos des médecins qui ne partagent pas ses idées : « La complaisance avec laquelle ils vantent leurs succès n'est pas moins ridicule que leur crédulité est surprenante, etc., etc. I... »

2° Examen, p. G56 : dans un parallèle dont il est facile de reconnaître les deux acteurs, Broussais dit encore à propos de Pinel :

« Un homme fort exécute sans avertir Un homme faible,

un charlatan répète à chaque instant qu'il va chercher, qu'il va distinguer , qu'il va approfondir , qu'il va vous apprendre , etc. Mais il a d'excellentes raisons pour se dispenser de prendre tant de peine, etc. »

Préface , p. xi.... « C'est en flétrissant l'erreur, en faisant ressortir à tous les yeux le ridicule qui la caractérise, que l'on parviendra à dégoûter les lecteurs des ouvrages qui en portent le sceau , et à imposer silence à ceux (]iii seraient tentés de s'en constituer les défenseurs ! »

On doit plaindre, éclairer l'erreur; mais la flétrir, la couvrir do ridicule!... De tels moyens porteront-ils la conviction dans l'esprit des linmmes sages? Pourront-ils faire désirer la lecture d'un livre aux csjtrits sérieux ipii veulent y trouver de l'iuslruclion et non

DEUXIÈME PÉRIODE. 8o

du scandale? Seront-ils bien propres à favoriser l'établissement d'une doctrine médicale qu'il est impossible de fonder solidement aujourd'hui sur d'autres bases que sur l'expérience , la raison et la vérité ? Nous ne le pensons pas ; l'avenir prononcera.

3° Examen, t. 4 , p. 151 : « Pour appuyer l'idée aussi basse et rétrécie qu'elle est fausse et ridicule d'une sorte de fatalité de la phthisie indépendamment des influences des climats et des phlcgmasies pulmonaires, Bayle cile , etc. :

Loc. cit. , p. 407 : « Notre proposition de rapporter toutes les fièvres dites essentielles des auteurs à la gastro-entérite avait révolté un grand nombre de médecins ; l'école de Paris surtout en avait frémi de courroux sous le règne octennal du jésuitisme , etc. »

T. •/", préface, p. 1 ; « Certes la doctrine physiologique a vaincu ; mais la mauvaise foi ose le nier et cherche à chaque instant à détourner les médecins de la source d'où elle émane en faisant mentir l'histoire. »

P. III : « Telles sont les petites manœuvres à l'ordre du jour

dans les coteries de la capitale On s'expose il est vrai dans ces

efforts de travestissement à des contradictions choquantes , à des absurdités; on se rend même coupable d'imposture, mais qu'importe? Le mensonge n'est plus un vice : son apothéose est faite par un parti fameux qui croit régner pour toujours , etc. , etc. »

Ainsi l'âge , l'expérience et la raison , ces fruits si précieux de l'enseignement sévère du temps , n'avaient point changé le style de Broussais, il écrivait en 1834 d'une manière plus virulente encore qu'en 1816. Il parlait en 1832 comme en 1813, puisque M. H. de Montègre, son biographe, lui prête ces paroles: notice, p. 94, pendant qu'on était aux prises avec le choléra épidémique :

« Allez dire à ceux qui prétendent que le choléra n'a pas son point de départ dans les intestins , qu'ils en ont menti. »

Voilà pour la forme , occupons-nous désormais exclusivement du fond.

Nous allons suivre Broussais dans le jugement qu'il porte sur les ouvrages et sur les doctrines des différents âges et des divers pays. Cette élude complétera celle que nous avons présentée dans

la docirine biologique en exposant l'histoire de la médecine depuis son oriiiinc jusqu'à nos jours , histoire dont Broussais luimême nous fait sentir la nécessité, j" £,>(//«(•», /. i , préface p. 1. « Il n'y a pour l'homme impartial d'autre moyen que de porter ses regards sur les systèmes de tous les siècles afin de découvrir les sources des idées qui gouvernent aujourd'hui le monde médical. »

MÉDECINE ANTÉRIEURE AU TEMPS UHirrOCRATE.

Broussais pense que l'art de guérir ne fut d'abord qu'un grossier empirisme; que la théorie des nombres inventée par Pylhagorc, ou puisée par lui chez les Chaldécns , consacrée par Hippoorale , exerça depuis une grande iniluence dans la pratique, fut le point de départ des jours critiques, des années climalériques ou septénaires , enfin de l'ontologie par rinHuenco que l'on s'empressa d'accorder à la puissance des nombres.

Broussais ajoute que cette ontologie ou création d'êtres malfaisants qui produisent ou sont enx-mérnes des maladies, et qu'il attaquera partout avec une sorte d'irritation, forme la base des vaines théories qu'enfanta l'imagination des anciens philosophes au nombre desquels il cite Pylhagoro , Empédocle , AIcméon , Heraclite , Déniocrilo , Acron, Hérodicus , etc.

lIirPÛCRATE.

Après avoir faitl'énuméralion des ouvrages d'il ippocrate, Broussais s'exprime ainsi relativement à la doctrine do celui que le monde médical a nommé le père de la médecine, 2"" Kxam. p. G.

On y trouve une anatomieyrosï/^rr, l'explication des symptômes ])ar les vices des humeurs , une physiologie </ry«H/rt/i/r, quehpies traces de superstition et d'astrologie, et une thérni)culique insufli- «anto et ridicule; peu d'hommes aujourd'hui pourraient en soutenir la lecture. *

Dans le passage suivant, l'un des plus curieux de son examen, il va nous préciser ce qui mamiuait à la doctrine d'Hippocrale pour être parfaite et nous faire pressentir à quelles données étroites il réduira bientôt le domaine de l'art , il dit en eiïet, loc. cit., p. 8 :

« Si Hippocrate avait connu les signes qui indiquent l'état inflammatoire de la surface interne des voies gastriques, et s'il eût eu l'idée que l'on pouvait arrrêter les phlegmasies dès leur début, les siècles subséquents n'auraient eu presque rien à ajouter à sa médecine. »

Cette opinion peut se traduire ainsi dans le langage dit physiologique : si Hippocrate avait eu l'art d'apprécier la gastro-entérite et de l'arrêter à son début, sa doctrine eût été presque parfaite!... quelle étrange contradiction I...

Hippocrate ayant dit : « il faut considérer encore si le régime prescrit au malade le soutiendra jusqu'à ce que la maladie soit dam sa vigueur ; ou si avant ce terme il doit succomber , même soutenu par les aliments; ou si la maladie doit fléchir et tomber la première , » Broussais lui reproche d'admettre la maladie comme un être distinct , agissant par lui-même, indépendamment de l'état organique , et le condamne sans appel comme ontologiste.

Le réformateur français poursuivant partout cet ontologisme avec une sorte de monomanie et tous les auteurs dans lesquels il pourra découvrir même une trace légère de ce péché capital , devant être frappés d'une réprobation définitive parla médecine physiologique, nous allons en quelques mois juger ici la question.

Sans doute Broussais aura complètement raison lorsqu'il accusera d'ontologisme la personnification d'un groupe de symptômes qui agirait à la manière d'un être sous le nom d'adynamie , d'ataxie par exemple , mais est-il également fondé dans ses prétentions lorsqu'il renferme dans le même blâme une simple explication dont les termes n'ont d'autre tort que celui d'être pris dans un sens flguré? Nous ne le pensons pas. C'est aussi l'opinion de M. le professeur Bérard lorqu'il dit, éloge de Broussais :

« Peut-être a-l-il grandi l'ennemi qu'il a terrassé, peut-être

8S MANIFESTATION DE L.V Kl-VOLLTIO.N MÉDICALE.

a-l-il parfois vu roiilologic là où il n'y avait que des expressions mi'lhaiilioriqucs. » ^

Si nous pouvions ainsi abuser de la valeur des mots, nous tournerions l'arme de Broussais contre Broussais lui-même, et ses livres à la main , nous le proclamerions le plus onlologiste de tous les mT'decins. Ainsi, entre mille citations, nous prendrons les suivantes : 2' Exam. projws.wn : il dit.

« Pendant qu'une impressinti ou mieux la stimulation qui résulte d'une impression chemine dans l'appareil nerveux des viscères, elle détermine des mouvements dans les muscles qui en font partie, modifie la circulation de tous les fluides qui les parcourent, f7 />rof/H?7 même des contractions involontaires dans les muscles locomoteurs. »

Est-il possible de personnifier d'avantage l'impression ou la stimulationi

Proposit. xcviii : « l'irritation tend à se propager \tyc similitude do (issu et de système organique... cependant elle passe quelquefois dans des tissus tout différents de ceux où elle a pris naissance, etc.

Prop. xxxii : « lors que l'irritai ion prédomine dans les viscères, les nerfs ganglionaires la font refluer dans l'appareil de relation , etc. Pri)}). xcix : « l'irritation accumule le sang dans un tissu avec tumeur , rougeur etc. on lui donne le nom d'inflammalion, » etc etc. Peut-on faire une entité jtlus réelle de l'irritation? Or, pour revenir à la citation d'IIippocrate qui lui a valu de la part du réformateur le litre d'ontologiste et qui nous a fourni l'occasion de cette réflexion indispensable à l'intelligence de tout ce qui va suivre, si nous substituons le terme irritation employé par Broussais, au terme maladie employé par Hippocratc, cette citation sera tout au j)lus aussi cfuiplable d'onlologisme (|ne celles du novateur français, et jtar conséquent avouée par lui sous peine de rétractation des trois quarts de ses propositions; et pourtant elle n'aura yof/H^ dans ce cliangemenl d'expression que le grave inconvénient d'être alors beaucoup plus erclusirr.

Nous comprendrons actuellement combien est gratuite et fautive

DEUXIÈME l'ÉRlOUE. 89

cette inculpation d'ontologisme adressée par Broussais à la plupart des médecins dont il a voulu souvent par ce seul fait ruiner et condamner les doctrines.

Est-il rien de plus étrange que ce passage, 2 Exam. p. -// : « Hippocrate témoigne faire le plus grand cas du talent de pronostiquer ; et cela devait être , un médecin qui voyait succomber tant de malades entre ses mains ne pouvant les soustraire à leur sort, à raison de l'imperfection de son art, devait au moins s'attacher à connaître les signes funestes afin que l'événement ne lui fût point imputé. »

Un tel passage a d'autant moins besoin de commentaire que le réformateur, sans s'inquiéter des contradictions dans lesquelles nous le voyons si fréquemment tomber , vaincu par la haute estime que le génie descriptif du père de la médecine inspire aux hommes les plus mal prévenus , ajoute p. 12 :

« C'est ici qu'Hippocrate est vraiment admirable! — et p. 18 : il a dédaigné de faire plier les faits à la théorie , préférant à toute autre considération l'intérêt de la vérité et comptant probablement sur les travaux de ses successeurs pour rectifier ce qui pouvait exister d'imparfait dans sa doctrine. Pourquoi cette noble franchise a-t-elle trouvé si rarement des imitateurs?... C'est à Hippocrate que nous devons les premiers modèles d'histoires d'épidémies , et il me semble que ce genre de littérature médicale loin de s'être perfectionné depuis cet écrivain aurait au contraire fait quelques pas rétrogrades. »

Telle est la conclusion du réformateur sur le mérite d'Hippocrate; p. 30. « D'après tout ce que nous venons de voir il est clair que les écrits du pire de la médecine contiennent de grandes et belles vérités, quelques peintures animées de certains états pathologiques, mais qu'ils ne présentent point le tableau complet de la nature souffrante. »

Ce reproche a-t-il réellement un sens? trouvera-t-on jamais un génie assez puissant pour créer et perfectionner en même temps une science de faits , d'expérience et d'observation ?

Enfin comme s'il eût voulu mettre le comble à ses ét.rapces

contradictions et châtier lui-même son irrévérence envers celui qu'il nomme le père de la médecine, il ajoute : loc. cit., p. 30 : « Pour ce qui est de la candeur d'Uiiipocrate on ne saurait trop l'admirer et c'est avec la considération de l'époque où il a vécu, ce qui nous fait un devoir de ne jamais parler de lui qu'avec respect et vénération.

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