‹ Histoire de la révolution médicale du XIXe siècleChapitre 21 sur 64 · II" PÉRIODE. - BROUSSMS, FOUGUEUX RÉFORMATEUR · texte numérisé non relu

II" PÉRIODE. - BROUSSMS, FOUGUEUX RÉFORMATEUR

Dans cette période, Broussais devient chef de secte puissant; fait des cours particuliers de pathologie ; publie le premier et le deuxième examen de la doctrine médicale ; un traité de physiologie appliquée à la pathologie ; les annales de la médecine physiologique, et professe la clinique interne au Val-de-Grâce.

Ici commence , pour Broussais , une ère toute nouvelle. Nous ne retrouvons plus en lui le patient expérimentateur, l'observateur modeste et l'interprète religieux des faits; nous y voyons un génie bouillant, audacieux, un réformateur déterminé , plus solidement instruit, sans doute, que Brown et Paracelse, mais aussi entreprenant et non moins exclusif.

Si l'on pouvait douter de la violence de ses attaques nous laisserions à l'estimable professeur Bouillaud, son élève et son ami , le soin de les caractériser , dans son éloge funèbre :

«En 1816, l'auteur presque oublié du livre des phlegmasies chroniques fulmina, si j'ose ainsi parler , sous le nom iV Examen de la doctrine médicale (jénéralement adoptée, un manifeste de guerre tel que le monde médical n'en avait vu depuis longtemps. Réveillés par cette sorte de coup de tonnerre , les médecins se redressèrent, et, prêtant une oreille attentive, ils reconnurent qu'ils ne s'agissait rien moins que d'une immense révolution!... »

En effet , dans ses chimériques prétentions , Broussais ne rêve rien moins que la destruction de l'édifice médical jusque dans ses derniers fondements , et sa reconstruction sur les nouvelles bases de la médecine physiologique. Il veut faire du domaine de la pathologie , ce que Locke faisait du cerveau , une table rase , et ne reconnaît qu'à lui seul le droit et la puissance d'y tracer les caractères indélébiles de la véritable science médicale. Mais comme on pourrait croire ces assertions exagérées, hâtons-nous de les justifier par une citation. Il dit 2' Examen, t. I ,p. 2:

« L'application que j'ai tentée pendant longtemps des principes théoriques les plus accrédités aux observations qui s'offraient à

80 MAMFESTATION PK LA RÉVOLITION MÉDICALE.

moi dans la pratique , m'a fait d'abord soupçonner que ces principes étaient faux. Dès lors je me suis déterminé à faire , pour toutes les parties de la médecine , ce que j'avais fait pour les phlegmasies chroniques , c'est-à-dire , de supposer que je ne savais rien en médecine, que je n'avais jamais entendu parler d'aucune théorie. Il fallait pourtant partir de quelques bases pour étudier les maladies internes, eh bien! ces bases , je les ai puisées dans la chirurgie. »

Nous avons dit que le Traité des phlerjmaiies chroniques avait été un moyen de transition des premières opinions de Broussais à des croyances complètement opposées, il se charge encore de prouver la réalité de cette assertion, /" Examen, préf.p. ii :

« A mesure que j'avançais dans ce travail, le 1" Examen , je m'aperçus qu'il devenait le complément de mon ouvrage sur les phlegmasies. »

Voulant se réserver le monopole de la localisation des fièvres , il ajoute . lue. cit., p. m :

« Dans quel ouvrage a-t-on consigné que les fièvres essentielles rentreraient quelque jour dans la série des inllammations locales?» Mais dans plusieurs écrits, et notamment dans cclni de Prost, conmic Broussais l'a reconnu lui-même très-positivement , Plilcg. cliron., t. 2, p. 7, citation que nous avons faite, p. 15 de cet ouvrage. Voilà de ces contradictions évidentes (pi'ii est important de signaler.

Il comprenait bien du reste le scandale que devait occasionner son pamphlet, et semble tirer avantage de son courage à se poser en victime, il dit : i"' Examen, prvf. p. iv :

« l'eul-ètre verrai-je au nombre de mes persécuteurs des hommes que j'estime , et qui m'ont honoré de leur confiance et de leur protection. J'y serai très-sensible , mais je sacrilie tout au désir d'être utile. »

Il fait ainsi sa profession de foi, p. viii : « Les traits caracléristi(pies des maladies doivent être puisés dans la physiologie : formez un tableau aussi vrai (in'aniiiié du mallieunMix livré aux angoisses de, la doidi'ur; débrouillez-moi jiar une savante analyse

los cris souvent confus des organes souffrants; faites-moi connaître leurs influences réciproques; dirigez habilement mon attention vers le douloureux mobile du désordre universel qui frappe mes sens , afin que j'aille y porter avec sécurité le baume consolateur qui doit terminer cette scène déchirante ; alors j'avouerai que vous êtes un homme de génie. »

Broussais qui bientôt se vantera d'avoir opéré seul toutes ces merveilles , ne semble-t-il pas se désigner un peu trop à l'admiration publique?

D'un autre côté , comprenant que les esprits sérieux et réfléchis ne le croiront pas sur parole , et d'ailleurs forcé de s'avouer à luimême que, de tant d'observateurs judicieux et de génies supérieurs, quelques-uns du moins avaient enrichi le domaine de la science de beaucoup de faits authentiques et de vérités fondamentales qu'il était difQcile de réduire au néant , le réformateur entreprend de renverser l'autel des divinités jusqu'alors honorées , pour y substituer celui d'une divinité nouvelle.

Il est facile de remonter ici à l'idée principale qui d'abord le dirige dans cette audacieuse entreprise , et de suivre les progrès de ses prétentions à la possibilité de l'accomplir entièrement.

Dans ses cours de pathologie en 1813, c'est Brown qui devient le but apparent de ses violentes attaques.

Dans son premier examen en 1816 , c'est Hernandez qu'il désigne comme l'occasion de ce pamphlet. Mais en réalité l'auteur qu'il veut atteindre dans ses cours , dans son manifeste de guerre , d'après l'expression très-convenable de M. Bouillaud , c'est le professeur Pinel; la doctrine qu'il désire avant tout renverser pour y substituer la sienne ; c'est évidemment celle de la nosorjraphie philosophique. '

Si la lecture du premier examen était insuCBsante pour le démontrer, les paroles de Broussais rapportées par H. de Montègre, son élève et son ami, ne laisseraient plus aucun doute à cet égard. Nous lisons en effet, notice historique , /;. 5i , ce passage remarquable que nous avons déjà cité : c'est M. II. de Montègre qui parle de Broussais :

« Je suis parti , nie tlisail-il souvent, résolu k défendre , sur les traces de Pinci, l'esscnlialilé des fièvres ; rien, àce qu'il me semblait, ne pouvait ébranler ma croyance. Je suis revenu avec des armes pour la renverser , quelque forte qu'elle fût , et pour détruire toute la doctrine de mon maître. » Or, ce départ eut lieu en 1805, et ce retour définitif en 1814.

Ces faits bien établis, nous pouvons actuellement interpréter, sans craindre de commettre aucune erreur, le motif capital de chacun des trois examens , et suivre , dans la succession de ces ouvrages, les progrès exorbitants des prétentions qu'ils expriment. Voici , d'après nous , la véritable exposition de ces motifs el du but essentiel que s'est proposé le réformateur.

Premier examen. — Bruyant appel à l'attention du public médical; destruction entière do la doctrine de Pinel.

Second examen. — Renversement de tous les systèmes pathologiques depuis Hippocrate jusqu'à nos jours ; jugement et condamnation de tous les auteurs , el surtout do ceux dans les ouvrages desquels plusieurs critiques avaient prétendu trouver les bases fondamentales de la médecine physiologique; établissement de cette doctrine.

Troisième examen. — Guerre à tous les auteurs modernes qui ne professent pas exclusivement la médecine physiologique, prétention sérieuse au monopole de la science. Enfin, dans le catéchisme do la médecine physiologique , sorte do supplément au troisième examen, appel désespéré au public en général.

Lien que ces trois examens apitarlicnnent à des éj)oques différentes , nous y puiserons en même temps les principes de la médecine physiologique afin d'éviter d'inutiles cl fastidieuses répétitions.

Désirant mettre tout l'ordre cl toute la clarté possibles dans l'exposition do cette partie fondamentale de notre sujet, nous diviserons cette période en deux sections :

1" îlcfutation des doctrines par Droussais. 2' Exposition de la doctrine phisiologiqHC.

DEUXIÈME PKRIODE. 83

Page 1