‹ Histoire de la révolution médicale du XIXe siècle; appréciation de ses avantages et de ses inconvenients pour l'enseignement de la science et la pratique de l'artChapitre 18 sur 27 · DOCTRINE MÉDICALE · texte numérisé non relu

DOCTRINE MÉDICALE

Ce mot iVorganicisme^ qui fait le titre du' livre dt, M. Rostan, me remet vivement en l'esprit la difficulté de traiter, dans un journal tel que le Journal des Débats, des questions abstraites de médecine. Je dis abstraites, et ceux qui voudront passer par-dessus ce mot cVorganicisme et me lire verront ce qu'est ici l'abstraction et à quel ordre elle appartient; car il s'agit de faire des généralités très-solides avec des faits très-concrets ; ce qui, ayant toujours paru impossible à l'ancienne philosophie, est l'œuvre de la nouvelle.

Dans tout problème médical, ou, pour me servir d'un terme plus simple, dans toute maladie, il y a deux parties étroitement unies, l'une physiologique, l'autre pathologique. La partie physiologique représente, par exemple, l'organe et la fonction en état de santé ; la partie pathologique représente le même organe et la même fonction en état de maladie. Par ce seul énoncé,

1. De Forgunicisme ^ précédé de réflexions sur l'incrédulité en matière de médecine, par M. le professeur Rostan. Troisième édition. Paris, 18G4. — Journal des Débals, 19 juillet 18G5.

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il est manifeste que Ton ne connaîtra bien le dérangement que si l'on connaît bien l'arrangement. La physiologie prime la pathologie, suivant la méthode ; car, tout compliqué qu'il est, le cas physiologique l'est encore moins que le cas pathologique, puisqu'une condition quelconque est venue s'ajouter et troubler le jeu régulier.

Mais ce n'est point ainsi que le développement a procédé, ni, à vrai dire, qu'il pouvait procéder; on ne s'est point proposé d'abord les questions physiologiques pour arriver aux questions pathologiques. Non, la maladie, la souffrance étaient là, pressantes, acharnées ; un désir invincible porta les hommes à chercher des secours contre les maux qui les assaillaient, et, comme dit le vieil Homère, k composer les doux médicaments qui apaisent les noires douleurs. Les observations s'accuniulèrent, et des esprits judicieux en tirèrent des règles pour la pratique et pour l'enseignement. Ainsi se forma l'ancienne médecine; des hommes éminents. Hippocrate, Érasistrate, Hérophile, Soranus, Galien, écrivirent; et les livres et les écoles devinrent les dépositaires de ce que l'expérience et la réflexion avaient suggéré de mieux pour le soulagement des malades.

Au fur et à mesure que les maladies étaient étudiées, la partie physiologique, qui y est implicitement incluse, se montrait davantagcElle mit bien du temps à se dégager. N'ayant ni doctrine, ni enseignement, abandonnée presque exclusivement aux mains médicales, dont elle ne faisait pas le principal souci, elle s'enrichissait lentement. Pourtant la médecine finit par produire au jour cette grande science : la science de la vie ou biologie, qu'elle portait dans son sein.

L'esprit humain doit à .sa constitution un privilège suprême, grâce auquel il peut s'intéresser à la vérité

pure, abstraite, sans aucun retour pour les fruits et les utilités qu'elle produit. C'est ce privilège qui a enfanté les sciences. L'histoire montre que la faculté de se passionner pour la science n'est d'abord éveillée que par les arts, lils de nos besoins; puis, fortiliée par cet utile exercice, cette faculté s'empare successivement des domaines que l'évolution sociale lui ouvre. Les Grecs furent les premiers chez qui elle commença de s'exercer avec grandeur ; chez les autres nations, elle était restée rudimentaire, et elle l'est encore chez beaucoup de races. Ce précieux héritage échut aux mains des peuples occidentaux, les seuls qui aient su le féconder immensément et en faire la propriété perpétuelle du genre humain. Depuis longtemps la faculté de connaître n'a plus d'autre stimulant que le besoin du vrai lui-même. Gela lui sutfit; et là s'otfre un beau spectacle : avec un désintéressement qu'elle seule possède, et avec une impartialité stoïque, la science demande à la nature ce qui est. La réalité, humble et méconnue tant que les facultés de l'esprit qui la veulent et la comprennent étaient dormantes, a pris des attraits infinis maintenant qu'elles se sont éveillées. Et, comme on a vu qu'elle était à la fois la mère vénérée des vérités et la féconde productrice des utilités, son empire, qui se consolidait auprès des esprits scientifiques, s'est consolidé également auprès des esprits pratiques; de sorte que le régime mental et social des modernes reçoit désormais sa direction des facultés qui, à l'origine, n'avaient que la moindre influence.

On ne peut trop remettre sous les yeux quels sont les éléments essentiels d'une doctrine positive de la vie. Nous ne connaissons point de vie hors d'une substance organisée, c'est-à-dire une substance présentant un certain arrangement régulier de parties complexes.

3o2 DE LA DOCTRINE MEDICALE

Nous ne connaissons non plus aucune substance organisée qui ne soit formée de particules appartenant à la matière de notre globe terrestre. Tous les corps organisés se résolvent en oxygène, hydrogène, azote, carbone et quelques autres. Ces particules y arrivent avec toutes leurs propriétés physiques et chimiques, de sorte que, nécessairement, en tout corps vivant est un plan fondamental où ces propriétés exercent leur empij-e ; rien ne peut soustraire un corps vivant à cette condition. Mais, cette nécessité de toute vie étant satisfaite, la substance organisée déploie un certain nombre de propriétés qui lui sont immanentes ; je me sers de ce mot, afm d'inculquer que toute considération qui, autrement que comme artitîce logique, sépare la vie et la substance organisée, est une conception métaphysique, et, partant, sans valeur scientifique.

Un très-long temps a été exigé pour parvenir à la conception de l'immanence de la vie en la substance organisée. Il n'y a pas beaucoup plus de soixante-dix ans qu'elle s'est emparée de la science et l'a constituée. Jusque-là l'idée oscillait entre des forces extrinsèques surajoutées ou des forces matérielles déjà connues; ce (jui faisait de la vie ou un cas particulier de la métaphysique, ou un cas particulier de la physique et de la chimie. On aura une juste notion de cet état de la biologie en se représentant ce qu'était l'astronomie avant Newton : auparavant on attribuait les mouvements des corps célestes, soit à des esprits, forces extrinsèques, qui les mouvaient, soit à un mécanisme tel que les tourbillons, tandis qu'ils dépendent d'une force immanente à la matière, la pesanteur. Les propriétés fondamentales qui constituent la vie, étant ainsi mises dans leur spécitité et servant désormais de point de départ, on les étudie dans leurs conditions et dans leurs sub-

CONNUE SOUS LE NOM D'ORGANICISME. 3o3

ordinations, et on en déduit des notions générales qu'on nomme lois biologiques. C'est un travail dans lequel notre siècle est ardemment et fructueusement engagé, mais qui se distingue par l'éminence des difficultés.

Il importe ici, mais il suffit de noter qu'il y a un ordre effectif de superposition dans les sciences, et que la biologie, se superposant à la chimie et à la physique, est supérieure, c'est-à-dire plus compliquée. La hiérarchie des sciences n'est pas un arrangement simplement logique créé par l'esprit pour la commodité d'étudier, c'est aussi un arrangement réel ; et c'est parce qu'elle est un arrangement réel qu'elle est si puissamment logique.

La révolution qui, je l'ai dit tout à l'heure, mit, il n'y a guère que soixante-dix ans, la science de la vie sur ses bases positives, ne tarda pas à se faire sentir à la pathologie. Environ trente ou quarante ans plus tard, on reconnut que les anciennes idées qui, faute de mieux, faisaient de la maladie quelque chose d'indépendant, n'avaient aucune raison d'être, et que îa pathologie n'est qu'un cas particulier de la physiologie, c'est-à-dire que l'altération soit de tissus, soit de fonctions, ne représente que le trouble des lois anatomiques et physiologiques. C'est sur cette donnée que dorénavant on chercha les lois pathologiques, qui, comme on le voit, sont secondaires et subordonnées. Ainsi se montre (j'y reviens encore], visible de soi et sans qu'il soit seulement besoin de parole, une hiérarchie qui met la pathologie après la physiologie, et qui superpose la vie animale sur la vie végétale, et toute vie, soit végétale, soit animale, sur les conditions physiques et chimiques ; hiérarchie qui guide si sûrement l'esprit et qui projette une si vive lumière sur l'enchaînement des choses, sur la philosophie et sur l'hihtoire.

Soi DE LA DOCTRINE MEDICALE

Peut-être ou demandera à quoi servent ces hautes spéculations pour la médecine, dont l'œil est fixé incessamment sur un lit de malade et la main occupée à guérir des maladies, à cicatriser des plaies, à soulager des douleurs ? Scire potestates herbaimm ususque medendi, a dit le poëte latin, en la renfermant dans son humble et utile office ; contenti febres et ulcéra agitare, a dit l'habile vulgarisateur de la médecine grecque chez les Romains. J'ai répondu d'avance à cette demande en montrant Tattrait, devenu impérieux, de l'esprit humain pour le vrai ; mais tout à l'heure, à un autre point de vue, j'y répondrai en examinant ce que M. Rostan a dit des progrès de la médecine.

Des considérations sur le rapport de la biologie avec la médecine, on vient directement à Vorgamcisme. Par ce mot, formé d'organique, M. Rostan désigne une doctrine médicale qu'il a fondée au début de sa carrière^ qu'il défend à la fm, et qui peut se résumer en ces deux propositions essentielles, l'une physiologique, l'autre pathologique : la première, que les fonctions ne sont qu'une conséquence d'une disposition anatomique ; la seconde, que toute maladie dépend matériellement d'un organe et d'une fonction.

On ne peut trop louer la rectitude qui lit que M. Rostan mit dans une étroite dépendance la physiologie et la pathologie ; et T.on conçoit que, frappé de cette lumière, il n'ait jamais abandonné un principe qui avait de grandes conséquences. Mais ces deux propositions connexes que je viens de rapporter sont susceptibles, dans leur généralité, de bien des interprétations, et, avant de les apprécier, il est bon de voir quelle interprétation l'auteur avait dans Tesprit quand il les écrivit.

« Tous les phénomènes, tous les actes de la vie, dit

« M. Kostaii, doivent être désignés sous le nom de « propriétés organiques, pour indiquer que les pro- (( priétés physiques et chimiques sont modifiées par « l'organisation. » A cette pensée M. Rostan donne une précision définitive, en ajoutant : « Un temps vien- « dra où, par les efforts du génie, les sciences physicoce chimiques auront expliqué les effets de l'organisation « jusqu'ici mystérieux et couverts de ténèbres. » Je laisse de côté cette espérance sur laquelle je reviendrai, et je suis Tauteur dans le développement de ses idées ; car il ajoute que ces actes de la vie, dus à des conditions organiques, ont besoin, pour se produire, d'être aidés de l'innervation, ne restant obscurs pour nous que parce que l'innervation intervient ; l'innervation, qui est la source et le siège de toute propriété vitale.

J'ai, avec 31. Rostan, un fonds commun de doctrine; et, ne lui demandant pas pourquoi il crée un hiatus entre l'innervation et le reste, et pourquoi il n'en fait pas aussi une condition organique devant un jour être expliquée par les lois physico-chimiques, je prends le corps de sa pensée tel qull la donne; c'est que dans l'être vivant il n'y a qu'une propriété vitale, l'innervation, et que tout le reste appartient à des conditions organiques, sans doute résolubles en lois physico-chimiques. Or, ceci ne se peut soutenir, renversé aussitôt par un grand fait : une moitié des êtres vivants vit sans innervation, je veux dire les végétaux. La vitalité est donc autre chose que l'innervation.

Le même coup atteint l'explication qui prétend assimiler les actes vitaux aux actes physico-chimiques. En fait, c'est une pure hypothèse ; nulle expérience n'a montré que les propriétés vitales, dont je ferai tout à l'heure Ténumération, soient des modifications des lois

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