‹ Histoire de la révolution médicale du XIXe siècle; appréciation de ses avantages et de ses inconvenients pour l'enseignement de la science et la pratique de l'artChapitre 19 sur 27 · DE LA DOCTRINE MEDICALE · texte numérisé non relu

DE LA DOCTRINE MEDICALE

physiques et chimiques. En théorie, c'est une hypothèse illusoire; car elle rentre dans l'ordre de celles qui se proposent la recherche de conditions inaccessibles à l'esprit humain, et qui substituent la poursuite du pourquoi à celle du comment. En méthode, c'est une hypothèse fautive ; car elle tend à transporter dans les sciences plus compliquées les procédés des sciences moins compliquées, dans les problèmes biologiques les solutions physico-chimiques, et dans la vie la nonvie.

Il est temps de se demander comment, le principe de M. Rostan étant vrai, car, je le répète, il est vrai, ces opinions que j'ai été obligé de combattre en 'sont sorties. C'est qu'il ne suffit pas qu'un principe soit vrai, il faut encore ne lui demander que ce qu'il contient. On rend faux un principe vrai en le surchargeant. Or, le rapport entre la fonction et l'organe ou organicisme n'offre pas une base assez étendue pour supporter la doctrine entière de la vie, saine ou malade. L'analyse, soit anatomique, soit fonctionnelle, doit pénétrer plus avant ; et alors, au-dessous des organes on rencontre les éléments ou parties anatomiquement indécomposables, et au-dessous des fonctions les propriétés m-éductibles inhérentes à ces éléments. Quand cette analyse est faite et qu'on est arrivé à ce qui est indécomposable et à ce qui est irréductible, on touche la base, le sol.

Les propriétés qui appartiennent à la substance vivante, irréductibles aussi bien l'une à l'autre qu'aux propriétés physico-chimiques , sont les suivantes : la première est la nutrition, commune aux végétaux et aux animaux, inhérente à toute particule vivante, fondement des autres propriétés, et consistant en un échange moléculaire par lequel la substance organisée s'assimile

CONNUE SOUS LE NOM d'ORGANICISME. 357

ce qui lui est bon et rejette ce qui lui est devenu inutile; à la nutrition se rattache la génération qui n'en paraît être qu'une extension, et par laquelle se continuent les espèces. La seconde est la faculté de se contracter départie à la libre musculaire. La troisième est l'innervation, départie à l'élément nerveux, et de laquelle dépendent tous les phénomènes de sensibilité, d'intelligence, de passion et de volonté. Ces deux dernières sont particulières aux animaux. Tandis que l'organicisme scinde l'innervation, ici une vue plus complète en fait le troisième échelon dans une complication croissante d'organisation et de propriété.

Ainsi, en résumé, toute la doctrine de la vie consiste en la notion d'un certain nombre de propriétés irréductibles, conjointes à un mode de la matière qu'on nomme organisation, et subordonnées aux propriétés irréductibles aussi qui régissent la matière inorganique. Toute la doctrine de la maladie consiste en la notion de dérangement de ces propriétés et de cette organisation par les causes morbitiques, sans création ni de propriétés nouvelles, ni d'éléments organiques nouveaux.

Vers cette doctrine, l'organicisme a été une étape, et dans cette étape on lui rapportera avec reconnaissance un des bons travaux que l'école de Paris ait produits, l'histoire du ramollissement du cerveau. Au début de sa carrière, M. Rostan se signala par cette œuvre dans le champ difficile de la pathologie cérébrale. Cette funeste maladie, qui n'est le triste apanage d'aucune occupation spéciale de nos facultés intellectuelles, sévit surtout quand l'Age s'avance. C'est elle qui souvent sépare les vieilles amitiés, avertissant ceux qui demeurent de se préparer et de ne pas méconnaître en eux le déclin et l'usure des organes.

3oS DE LA DOCTRINE MEDICALE.

Gomme l'organicisme a contribué à promouvoir la médecine dans l'utile voie du diagnostic, son auteur s'est senti attiré à faire précéder son livre d'une introduction où il défend contre les doutes l'efficacité de l'art qu'il exerce. Les doutes s'élèvent naturellement. Tous les malades traités par les médecins ne guérissent pas ; tous les malades qui n'ont point de médecin ne meurent pas. Où donc, disent les sceptiques, est la réalité de l'art? Cette objection, qui est celle des Montaigne, des Molière, des Jean-Jacques Rousseau, suppose deux choses : ou que la nature fait toujours bien ce qu'elle fait et qu'il faut la laisser agir, ou, au pis aller, que la médecine ne peut rien sur le cours d'une maladie qui, fatalement, se termine soit par la guérison, soit par la mort.

Que la nature fasse toujours bien ce qu'elle fait et qu'il faille toujours la laisser agir, c'est ce qui ne peut être soutenu, Yoilà un homme que surprend un accès de fièvre pernicieuse : le second accès, ou le troisième, ou le quatrième l'emportera ; la nature a ainsi réglé la chose, à moins que des doses de quinquina puissantei* et habilement administrées ne détournent l'arrêt. En voilà un autre chez qui l'artère de la cuisse est atteinte d'un anévrisme ; la nature n'a que d'impuissantes coagulations à opposer à une rupture qui entraînera une hémorrhagie foudroyante et la mort, si, avant ce moment, une ligature portée à travers les tissus sur le vaisseau malade ne prévient cet accident inévitable et mortel. En voilà un troisièine à qui un obstacle quelconque empêche le cours de l'urine ; la nature ne fait qu'allumer une fièvre ardente qui tuera le malade au milieu des souffrances aiguës, ou, au mieux et trèsrarement, elle crée une voie au liquide à l'aide d'abcès et de perforations qui laissent de vastes délabrements

CONNUE SOUS LE NOM D'ORGANICISME. 3o9

«t des infirmités permanentes. Qu'on ne force pas mes paroles et qu'on ne m'attribue pas de penser qu'en tous les cas la nature se comporte ainsi; mais je n'ai pas le temps, car ce serait long, de tracer le départ entre ce que la nature peut et ne peut pas, entre ce qu'elle fait bien et ce qu'elle fait mal. 11 suffit, pour la thèse actuelle, de savoir que souvent elle fait mal ou est impuissante.

Les mêmes exemples qui viennent de prouver que la nature ne doit pas, en toute circonstance, être aban- <lonnée à elle-même, suffisent à prouver aussi l'efficacité de la médecine. Mais ceci veut être examiné à un point de vue plus général. Déjà, dans la haute anti- ^{uité, Hippocrate a discuté cette question de savoir si la médecine avait de la réalité, la résolvant comme nous, même à défaut du progrès que les siècles ont produit. Il est sorti des écoles grecques d'éminents praticiens; et il n'est personne qui, lisant les écrits d' Hippocrate, ne sentit de la confiance à être remis à des mains si prudentes et si expérimentées. Pourtant, si l'on veut noter la différence essentielle entre la médecine ancienne et la médecine moderne, on aperçoit que celle-là n'a à sa disposition, pour juger des maladies, que les symptômes, tandis que celle-ci a en plus le$ lésions. Ceci, dont l'importance n'échappera pas à une réflexion attentive, et qui a déterminé le cours historique de la médecine, a eu une influence décisive sur ce qu'on nomme en médecine le diagnostic, c'està-dire la connaissance précise de la maladie sur le patient.

La première condition pour bien traiter une maladie est de la bien connaître, et il est certain que la médecine connaît beaucoup mieux les maladies qu'elle ne faisait jadis. Aussi les consultations entre médecins ne

Page 1