DE LA DOCTRINE MEDICALE
un savoir effectif est nécessaire pour apprécier les conditions de salubrité générale et pour appliquer les mesures utiles. De même que les gouvernements, pour gagner les batailles^ ne s'en rapportent pas aux pouvoirs occultes qui seraient pourtant si puissants, mais perfectionnent leur artillerie et leur mousqueterie, de môme ils demandent à la médecine les règles pour coordonner les éléments hygiéniques dans les agglomérations d'hommes qui leur ont remis la gestion de leurs affaires. Tels ou tels des gouvernés ou des gouvernants peuvent croire aux interventions surnaturelles, au docteur noir ou à l'homoeopathie, les gouvernements n'y croient pas ^
Tandis qu'autrefois la théorie en médecine était suspecte et ne servait, pour ainsi dire, que de cible aux faits qui la démolissaient, aujourd'hui, en vertu de la subordination aux lois physiologiques, elle est devenue un instrument effectif de recherche et une règle- fidèle de conduite. De sorte que, en bien des cas, l'esprit s'habitue à une espèce de synthèse; et, comme on sait, la synthèse est la mère de l'étendue et de la généralité, dangereuse et illusoire quand elle est métaphysique, sûre et féconde quand elle est positive. C'est ainsi que le diagnostic, capital, je l'ai dit, en médecine, commence à se présenter d'une façon plus compréhensive. Le but, qui semblait définitif, en avait éié de déterminer l'organe lésé et la lésion, et, en cette voie, Vorgamcisme, fidèle à son nom, lui rendit des services. Mais à présent on s'aperçoit qu'on ne peut plus s'arrêter là, que les organes sont composés des
1. Voyez, p. 284, ce que je dis de l'utilité qu'il y aurait à créer un ministère de la santé publique. J'ai vu depuis, dans une publication anglaise, la même idée mise en avant. Je note la concordance .: elle me donne quelque confiance en mon idée.
f'iéinents , et que les affections des éléments priment les atï'ections des organes. Et, en eftet, déjà apparaissent, dans la science et dans la pratique, des notions précieuses émanées de ce diagnostic plus profond.
Dans la primitive ignorance, il y eut un moment où un esprit plus méditatif que les autres se complut à combiner quelques figures, jetant ainsi dans le monde les premiers germes de la géométrie. Peu à peu ces spéculations sur des sujets si simples et si faciles à mettre sous les yeux grandirent infiniment; le vieil Archytas était déjà le mesureur numéro carentis arenœ. Cette science éclaira Thomme sur les nombres, sur les dimensions et sur le mouvement.
Plus tard, ces figures géométriques passèrent, du sable où la main studieuse les traçait, dans les espaces célestes; les divinités radieuses qui répandaient la lumière du jour ou paraient de leur scintillation nocturne la voûte éternelle furent trouvées se mouvoir selon des courbes et des angles. L'importance d'une telle opération fut, dès l'antiquité, si bien sentie, que Pline n'hésite pas à dire : « La porte, des choses s'ouvrit quand l'obliquité du zodiaque fut comprise. » Oui, la porte des choses fut ouverte; et aujourd'hui, grâce à cette science, l'homme connaît sa place : atome jeté sur
1 . Traité philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle dans les états de santé et de maladie du système nerveux, par le docteur IMosper Lucas. Tome \^^ : depuis, l'ouvrag.^ a été mené à bonne fin. — National, li mai I8i9'.
une planète qui fait cortège à un soleil perdu parmi (les soleils infinis.
Un pas dans le temps et un degré de plus dans le savoir nous instruisent de la pesanteur, du calorique, de la lumière, de Télectricité et du son. En possession de ces connaissances, l'homme se rend un compte véritable de tout ce qui se passe autour de lui. La chute des graves, les feux étincelants de la foudre, la tendance singulière de l'aimant vers le nord, la lumière, rapide messagère entre les mondes de l'espace, l'écho qui n'est plus une nymphe en pleurs se plaignant de Narcisse, tout ce vaste ensemble, une fois saisi, donne la clef des phénomènes qu'on peut appeler extérieurs. Mais des phénomènes intérieurs et plus cachés, des forces intimes décomposent et recomposent incessamment la matière; et la philosophie naturelle n'est encore qu'un fragment incomplet tant que la chimie ne nous a pas menés dans les profondeurs moléculaires. Par cette voie nous touchons déjà à la grande science des êtres vivants ; l'organisation animée a pour trame nécessaire un échange perpétuel de combinaisons chimiques, qui seules enseignent comment les mêmes éléments passent de la terre, des eaux et des airs, dans les tissus végétaux et animaux. Puissance de combinaison ou nutrition, transmission ou génération, analogie des formes organiques, hiérarchie des êtres organisés, motilité musculaire, sensibilité, intelligence, en un mot vie dans l'acception véritable, voilà ce qui avance grandement l'éducation de Tesprit humain et la conquête du domaine intellectuel. Que reste-t-il maintenant pour saisir tout ce que Pliomme peut saisir, et mettre définitivement hors de cause les conceptions surnaturelles ou métaphysiques qui ont alimenté la raison humaine dans son enfance ? Il reste à comprcn-
dre que les sociétés aussi sont un phénomène naturel ne dépendant ni de volontés célestes ni d'un vain hasard. Or, en voyant les lois invariables qui président à la nature inorganique et organique, en voyant les sociétés greffées sur un pareil ensemble, on peut conclure hardiment qu'elles ne sont pas moins assujéties à une marche nécessaire. Et, en effet, l'histoire, déjà suffisamment longue, témoigne de la tendance mvariable de la civilisation. Ainsi, les sociétés, ayant une loi naturelle, ont une science; et cette science, s' ajoutant aux sciences précédentes ci-dessus énumérées, complète ainsi la philosophie réelle, qui, dès lors, peut se substituer à la philosophie subjective et provisoire des périodes antécédentes.
Je viens de tracer les linéaments d'une histoire des sciences, et implicitement j'ai tracé aussi ceux des révolutions sociales; car les sociétés n'ont changé que par le développement des idées, et les idées ne se sont développées que par le progrès des connaissances scientifiques. Mais rien de tout cela n'aurait été possible, l'histoire aurait été tout autre, ou plutôt il n'y aurait pas eu d'histoire sans l'hérédité, sans cette faculté singulière qu'ont les êtres vivants de transmettre par la voie de la génération les variétés acquises. A défaut d'une telle propriété, l'homme primitif, se reproduisant tel quel et sans aucune impression profonde des influences subies, n'aurait pas suivi dans ses changements la direction déterminée que nous nommons civilisation. Sans doute la nature humaine, par sa force innée, aurait, comme elle a fait, produit incessamment des esprits plus pénétrants, plus actifs, plus inventeurs que le commun; mais les innovations dues à ces bienfaiteurs n'auraient pas créé d'habitudes mentales, et l'homme serait resté indocile, farouche, sans
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goût pour le travail, toujours prêt à quitter ses commencements d'établissement pour rentrer dans l'immense forêt et y poursuivre son gibier. En un intervalle d'environ cent cinquante ans, les éleveurs anglais, par un emploi judicieux du phénomène d'hérédité, ont créé une race de chevaux remarquable par sa configuration physique et ses aptitudes. Eh bien! la civilisation doit être considérée comme une expérience toute spontanée du même genre, créant par Thérédilé l'homme policé, tellement le même et tellement autre que rhomme errant dans les solitudes de l'Amérique ou de la Nouvelle-Hollande. L'hérédité est la condition physiologique de Thistoire, ce qui en assure la marche, et ce qui en borne les oscillations entre certaines amplitudes.
En toute transmission de la vie , le nouvel habitant du monde apporte une part individuelle (ce que M. Lucas nomme innéité].^ et une part héréditaire qui provient des deux auteurs. Avec beaucoup de sagacité, M. Lucas a démêlé ce double principe, ou, en d'autres termes, ce double fait primordial. Toujours et partout pullulent des variétés infinies; toujours et partout les parents impriment leur marque sur la conformation physique et morale des rejetons. Ce sont deux conditions de la procréation qui se donnent constamment la main et dont l'une n'élimine jamais l'autre. Ainsi , dans le cas même des jumeaux, là où l'hérédité, si Thérédité agissait seule, devrait exercer le plus parfaitement son influence et aller jusqu'à l'identité, il y a encore des dissemblances profondes à côté de frappantes ressemblances. C'est l'innéité qui produit, dans toutes les familles, les hommes de génie, les aptitudes spéciales, les dispositions prédéterminées; et c'est l'hérédité qui assigne aux races leurs caractères, aux castes
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leurs mœurs, aux générations des phases historiques leurs tendances séculaires. C'est l'innéiié qui, dans la culture de? plantes et dans l'élève des animaux, produit les variétés; et c'est l'hérédité qui, lorsqu'elles en valent la peine, les conserve et les perpétue.
Il faut donc, pour avoir une juste idée de l'hérédité, écarter tout ce qui n'en est pas; mais il faut aussi savoir la reconnaître là où elle existe réellement. Ordinairement, elle se fait sentir directement des père et mère sur les enfants; mais il arrive aussi (et ce n'est pas une des particularités les moins singulières de cette propriété des êtres vivants) qu'elle se fasse en retour^ c'est-à-dire qu'elle reproduise quelqu'un des ascendants. M. Lucas en cite de curieux exemples : un chien de chasse était issu d'une mère braque et d'un père épagneul; son aïeul maternel était braque, et son aïeule paternelle épagneule; on ignore ce qu'étaient Taïeul paternel et l'aïeule maternelle; il était lui-même braque. Ce chien, accouplé avec une chienne braque, donna des mâles épagneuls qui n'avaient ni sa couleur ni son caractère, mais bien le poil et le caractère de son père; il donna aussi du même accouplement des chiennes braques auxquelles il avait transmis sa bonté et sa vivacité , et de plus , des chiens braques qui avaient le caractère du père et la couleur de la mère. On est surpris souvent de voir naître des agneaux noirs ou tachés de brebis et de béliers à laine blanche; mais, si on prend la peine de remonter à l'origine du phénomène, on le retrouve dans les aïeux. Cette faculté d'hérédité en retour, qu'on désigne sous le nom iVaiavisme^ se trouve aussi chez les plantes. Dans l'espèce humaine , les mulâtres offrent des faits de ce genre : on voit reparaître tantôt des enfants nègres, tantôt des enfants blancs, reproduction de quelqu'un
des ascendants. Ici c'est la couleur qui rend saisissables ces réapparitions; ailleurs ce sont des anomalies de conformation. Un homme ou une femme sexdigitaires peuvent avoir tous leurs enfants exempts de ce défaut; et, s'il arrive que ces enfants donnent le jour à des enfants aussi bien conformés qu'eux-mêmes, il arrive aussi qu'ils leur transmettent l'irrégularité qui les avait sautés. Les livres de médecine contiennent de pareilles généalogies qui mettent hors de doute le fait en question.
A côté de l'hérédité en retour est l'hérédité indirecte, qui ne doit pas non plus faire illusion sur la réalité du fait. En certaines circonstances la ressemblance au père ou à la mère manque, mais la ressemblance avec d'autres parents en vient prendre la place. On observe, en effets entre des parents souvent fort éloignés et tout à fait en dehors de la ligne directe, entre les oncles et les neveux, les nièces et les tantes, les cousins, les cousines, les arrière-neveux même et les arrière-cousins, des rapports saisissants de conformation, de figure, d'inclinations, de passions, de caractère, de facultés, et même de monstruosités et de maladies. Voici comment se comporte cette hérédité indirecte : UQ homme bien conformé, parmi les parents duquel s'en trouvaient deux atteints de bec-de-lièvre, eut d'une première femme onze enfants, dont deux avec un bec-de-lièvre; et, d'une seconde femme, deux qui étaient atfectés de la même difformité. On cite un enfant, seul sourd-muet parmi cinq enfants, dont le père avait une tante et un frère sourds-muets. On cite encore un enfant affligé de surdi-mutité, qui, ayant six frères infirmes comme lui et deux qui entendaient, avait une tante sourde-muette. On voit donc que , quand on veut apprécier, par exemple, la chance de
rhéréclité pathologique dans les familles, il faut regarder non-seulement aux père et mère, mais aussi aux ascendants et même aux collatéraux. -
Toutefois c'est, comme on le conçoit, en ligne directe et des père et mère aux enfants, qu'agit surtout l'hérédité. M. Lucas a poursuivi la trace de cette action dans la conformation physique et dans la conformation morale. Son livre est une riche collection de faits de ce genre, classés systématiquement. J'y puise ce qui est relatif à la durée de la vie.
Dans certaines familles, une mort précoce est si ordinaire, qu'il n'y a qu'un petit nombre d'individus qui puissent s'y soustraire à force de précautions. Dans la famille Turgot on ne dépassait guère l'âge de cinquante ans; et l'homme qui en a fait la célébrité, voyant approcher cette époque fatale, malgré toute l'apparence d'une bonne santé et d'une grande vigueur de tempérament, lit observer un jour qu'il était temps pour lui de mettre ordre à ses affaires et d'achever un travail qu'il avait commencé, parce que l'âge de durée de la vie, dans sa famille, était près de finir. Il mourut, en effet, à cinquante-trois ans. Combien de fois les médecins n'ont-ils pas eu sous les yeux de pareils exemples, et n'ont-ils pas éprouvé l'impuissance de l'art à prolonger l'existence dans ces familles où la vie n'a qu'un âge?
La longévité est également héréditaire. Le 5 janvier 1724, mourait en Hongrie, dans le bannat de Temeswar, un cultivateur, Pierre Czortan, âgé de 185 ans, et après avoir vu ainsi changer trois fois le millésime séculaire. Le cadet de ses fils avait, au moment de sa mort, 97 ans, l'aîné 155 ans. En Norwége, aux environs de Berghem, mourut, à l'âge de 160 ans, un cultivateur , Jean Surrington ; l'aîné de ses fils avait
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103 ans; le plus jeune 9 ans; il l'avait eu à l'âge de 151 ans. En Angleterre, Thomas Parr mourut le 4 novembre 1635, âgé, selon les uns, de 153 ans, et, selon les autres, de 168 ans, après avoir vu sur le trône dix. rois ou reines d'Angleterre; son fils mourut à l'âge de 127 ans. Jeanne Forster, du comté de Cumberland, atteignit 138 ans; elle laissa une tille unique âgée de
103 ans. A Rome, en 1825, mourait Gavini, un chanteur, il avait 138 ans; son fils est mort récemment dans la même ville à l'âge de 113 ans. Le 17 février 1711, Henri le Boucher, de la ville de Caen, mourait à 115 ans; son père avait vécu 108 ans. Le 23 mars 1715, Jean Filleul, laboureur au village de Boisle, diocèse d'Evreux, meurt âgé de 108 ans; son père avait vécu
104 ans, son aïeul 113; il laissait une fille de 80 ans. Au Havre, une femme, Anne Pesnel, arriva à 110 ans; elle avait conservé toutes ses dents; sa chevelure était encore noire et fournie, et sa raison intacte; depuis 25 ans seulement, elle n'avait plus son père, laboureur près de Lisieux, mort à 105 ans. En 1772, à Dieppe, existait, âgée de 140 ans, et l'intelligence encore saine, une femme, Anne Gauchie, dont le père avait vécu 124 ans, et l'oncle 153 ans.
Ges longévités extraordinaires sont, on le voit, de tous les pays, et, on le voit aussi, nous n'avons, làdessus, rien à envier aux temps anciens. Pline rapporte (et M. Lucas fait le rapprochement) que, lors du recensement opéré par Vespasien et son fils, censeurs (an de J.-G. 74), il y eut, dans la huitième région de l'Italie, cinquante-quatre individus qui se déclarèrent âgés de 100 ans, quatorze de 110, deux de 125, quatre de 135 ou 137, et trois de 140. En France, il décède annuellement, terme moyen, cent cinquante personnes ayant 100 ans et plus.
Citer sur la foi d'autrui est quelquefois trompeur, et M. Lucas me saura gré de lui signaler une de ces citalions qui induisent en erreur, et auxquelles le savant îe plus exact et le plus laborieux ne peut jamais échapper. Un auteur dont M. Lucas adopte le dire, voulant prouver les lacunes de l'hérédité, représente le tils de Caton d'Utique aussi intâme de mœurs qu'infâme de lâcheté. En ceci, on manque singulièrement à la vérité historique. Pour moi, je serais bien plutôt porté à offrir Caton d'Utique et son fds, autant du moins que l'on connaît ce dernier, comme des exemples d'hérédité de dispositions et de caractère. Caton d'Utique était à la fois un homme très-passionné et très-tendre. On n'a qu'à lire, dans Plutarque, l'affection extrême qu'il portait à son frère, et l'inconsolable douleur que la mort de ce frère lui causa. On n'a qu'à lire aussi les soins touchants qu'il prit pour le salut de ses amis à Utique, quand il voulut se donner la mort. Le stoïcisme s'empara de cette nature passionnée, et Caton s'y donna sans réserve et sans retour. Mettez des dispositions semblables, sans le contrepoids du stoïcisme, dans le tils de Caton, et vous aurez une explication naturelle des désordres de ses passions. Mais la fermeté du père se retrouva le jour de la bataille de Philippes. Caton le fils, voyant son parti perdu, se jeta bravement au milieu des ennemis, et, se nommant à haute voix pour tourner sur lui les épées, il linit, comme son père, sans vouloir survivre à la ruine de sa cause.
Le premier volume seulement de l'ouvrage de M. Lucas a paru, et l'on doit désirer, dans l'intérêt de cette grande et importante question de l'hérédité, que le second arrive. Un auteur qui a consacré de longues méditations et de puissants efforts à une œuvre considérable, et qui s'y est complu et satisfait, est imman-
(luablemeiit soutenu par la force de l'idée qui l'anime et par la perspective du but qui l'attire. M. Lucas n'a donc pas besoin des encouragements fugitifs que je lui donne ici ; toutefois, il est bon de signaler au public le^ sujets bien choisis, les labeurs sérieux et la sagacité ingénieuse à faire sortir l'ordre et le système d'un amas de faits longtemps jugés incohérents.
L'hérédité pèse d'un poids immense dans les destinées de tout ce qui a vie; c'est un puissant modificateur des formes, des propriétés, de la santé, de la maladie, du caractère. On sait tout le parti qu'on en a tiré pour améliorer certaines races domestiques; on a fait, par cet intermédiaire, des chevaux, des bœufs, des moutons pour des services déterminés; et, comme, en définitive, l'homme n'est que le premier des animaux, et que les forces qui régissent leur existence régissent aussi la sienne, il n'est pas douteux que Thérédité ne doive tenir une grande place dans un plan bien entendu d'hygiène publique. Les sociétés européennes, qui aujourd'hui constituent l'élite de Thumanité, sont gravement préoccupées par leurs efforts contre des institutions anciennes qui, de tutélaires qu'elles ont été, sont devenues rétrogrades et oppressives; mais, quand cette lutte sera terminée, quand tout ce qui est parasite et, à ce titre, cause de trouble et de désordre, aura disparu, alors tous les soins de l'intelligence se dirigeront vers le meilleur emploi des ressources sociales; et la biologie, avec les arts qui en dérivent, interviendra dans ce remaniement des conditions relativement grossières au milieu desquelles se passe encore notre existence.
fïorace, d'accord en cela avec toute l'antiquité, a dit : c( Nos pères valaient moins que leurs pères ; nous valons moins que les nôtres, et nos enfants vaudront moins
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i[ue nous. » C'est le contraire qui est la vérité. La civilisation, par Tentremise de l'hérédité, développe justement les facultés par lesquelles l'humanité se distingue spécialement du reste de l'animalité, et subordonne, sans pouvoir les éteindre (ce qui, d'ailleurs, n'est ni possible ni même intelligible], les tendances plus spécialement animales, qui font parfois de terribles retours. Prétendre que le naturel humain va en se dévastant de plus en plus, ce serait comme si on soutenait que les générations se transmettent la terre de plus en plus déserte, inculte, impraticable. Et, en effet, la même croyance plaçait dans les époques primitives un éden, un paradis, un âge d'or. Au fait, les champs défrichés, les forêts abattues, les rivières contenues dans leurs lits, les marais desséchés, les ponts, les routes, les maisons, les villes ne sont pas, tout prodigieux que soient les travaux exécutés et transmis, la meilleure partie de ce que les hommes qui nous ont précédés dans la vie nous laissent en héritage. Il faut mettre au premier rang du legs fait par eux, et au premier chef de notre pieuse reconnaissance pour les ancêtres, l'amélioration de notre nature intellectuelle et morale.
DU
La lecture du livre de M. Des Etangs sur le suicide poli tique m'a causé une émotion profonde, je n'en disconviens pas. De quelque sang-froid historique qu'on se munisse, quand les aventures de l'histoire prennent ainsi le caractère de tragédies domestiques et confondent incessamment l'inexorable fatalité des choses et les suprêmes supplications des douleurs humaines, le cœur ne peut rester froid et impassible, et il faut l'abandonner au frémissement qui le saisit à mesure (jue se tourne sous le doigt la feuille lamentable. Que de tristesse dans la révolution et dans le suicide ainsi liés par le récit comme ils le furent dans le fait ! Que de regrets pour les meilleures comme pour les plus humbles destinées! Quelle terrible dissolution que celle qui, changeant subitement les rapports et les sentiments, suscite les uns contre les autres des partis,
1 . Études sur la mort volontaire. Du suicide politique en France depuis 17 89 jusqu'à nos jours, par M. A. Des Etangs, docteur en médecine. — Un volume in-8°. Paris, 18 GO.
dévoués il est vrai à de grandes idées, mais aveugles et furieux \
Un malheur inconnu glisse parmi les hommes,
a dit Malherbe dans un beau vers où il caractérise les redoutables contlits de son temps, les conflits religieux. Le poëte effrayé a eu la vision de ce mystérieux malheur^ de cette fatalité rénovatrice qui se glisse quand de nouvelles opinions deviennent assez puissantes pour heurter les anciennes opinions; en d'autres termes, quand les grandes révolutions sociales, longtemps préparées, font explosion.
Le livre de M. Des Étangs, c'est l'histoire du contrecoup des commotions politiques sur ceux qu'elles obligent à mourir ou qu'elles attirent vers la mort. De même que, dans un livre de médecine, ce ne sont que maladies dont il est traité, de même ici ce ne sont que catastrophes qui sont relatées, catastrophes toujours mises en rapport direct avec le trouble du corps social. Dans un pareil sujet, si important par ses connexions, si lugubre par ses détails, la forme et le style importent beaucoup. Pour mon compte, si j'y avais vu s'étaler la déclamation et poindre la partialité, si j'y avais rencontré les vains entraînements d'une parole qui ne saurait pas se régler et d'un faux goût qui aurait trouvé de si faciles prétextes en de si extraordinaires événements, j'aurais été bien moins touché. Mais cette lecture a ravivé toutes mes impressions par la gravité du style, par le ton contenu qui n'est pas le ton froid, par la correction châtiée du langage qui montre le souci de l'auteur pour son sujet, par une sorte de recueillement qui va du livre au lecteur. De la sorte, l'effet est produit, c'est-à-dire que, tout en faisant passer jusqu'au cœur les émotions d'une terrible histoire,
on attache l'esprit aux enseignements qu'elle apporte avec elle.
(( Je commence, dit Tacite, le récit d'un temps fertile en catastrophes, troublé par les séditions, » et, voulant le caractériser par de derniers mots, il a ajouté dans sa manière : Ipsaetiampace sœvum, funeste même ])endant la paix. Dans cet énergique et célèbre tableau, bien des traits s'appliqueraient à la tourmente révolutionnaire : les catastrophes furent grandes et les discordes irréconciliables; mais le dernier trait, celui qui est le principal dans la pensée de Tacite^ ne conviendrait pas. Les séditions militaires qui transféraient l'empire n'avaient en efïet que des paix ou plutôt des trêves dépourvues de bienfait réel, sortes d'atmosphères lourdes et énervantes qui, sans être l'orage, pesaient sur la terre et sur les corps et ne les rafraîchissaient pas. Tacite le sentait et savait l'exprimer. Au contraire, dans les vraies périodes révolutionnaires, les souffrances pourront être bien grandes et les déchirements bien cruels; mais les paix qui interviennent sont fécondes, car le progrès scientifique, intellectuel, et, par conséséquent, quoi qu'on prétende, le progrès moral se poursuit. Importante distinction à faire dans cet enchaînement qui constitue l'histoire. Les commotions de l'empire romain n'avaient d'autre cause qu'un malaise indéterminé et d'autre but que de mettre Othon à la place de Galba, et Yitellius à la place d'Othon, ou encore, si l'on veut, Vespasien à la place de Yitellius, un chef habile à la place d'un chef incapable. Les commotions révolutionnaires, pures dans leur origine de tout intérêt de personnes, avaient pour cause un malaise déterminé, celui que causaient des institutions insuffisantes, et pour but la mise en pratique d'un idéal qui captivait les esprits et les cœurs.
Quel est donc, demandera-t-oii, le lien de la révolution avec le suicide? On l'apercevra, ce lien, et on sera de l'avis de M, Des Étangs, quand on se souviendra qu'entre les suicides, il en est tout un genre qui a pour cause le désir d'échapper à une mort que plusieurs réputèrent honteuse.
Les médecins qui sont à la tête des maisons d'aliénés voient souvent des malades se donner la mort; en ces cas-là, le suicide est manifestement un acte de folie lié à l'ensemble des phénomènes pathologiques que le patient éprouve, et dépourvu de toute liberté morale. Il arrive encore, en dehors de l'aliénation déterminée, qu'un homme, sain d'ailleurs d'esprit en tout le reste, est saisi d'un dégoût de la vie, invincible mais inexplicable par les circonstances extérieures ; ce dégoût, qui cause le suicide, est une affection morbide et appartient à la médecine. Mais là s'arrête le domaine du médecin. Quand un homme expose clairement les raisons qui Tempêclient de vivre plus longtemps, et quand ses raisons sont réelles et non pas imaginaires^ quel motif y a-t-il de lui dénier la liberté morale telle que nous la connaissons chez chacun de nous? Qu'est-ce qu'un acte raisonnable, si ce n'est celui qui est bien compris de Pauteur de l'acte et en rapport avec les circonstances (jui le justifient? Il est donc véritable qu'un certain nombre de suicides échappent à la catégorie de la folie, eit doivent être rapportés à un autre ordre d'influences.
Du moment que le suicide cesse d'être exclusivement pathologique, il cesse aussi d'appartenir exclusivement à celui qui se défait soi-même; du moment qu'il n'a pas seulement sa cause dans le dérangement de l'intelligence individuelle, il l'a en partie dans des conditions extérieures qui font violence au sujet et qui, à son point de vue, l'obligent de préférer la mort à l'existence.
Mais, dira-t-on, faire violence^ obliger^ ce sont là des termes qui compromettent la liberté morale et qui rapprochent le suicide des actes automatiques de la folie. Pas le moins du monde; quand un homme riche, ruiné par sa faute ou parcelle des autres et voulant satisfaire ses créanciers, se fait violence pour vendre son patrimoine et se sent obligé de changer toutes ses habitudes, il est, si l'on veut, contraint; mais, en accomplissant ce sacrifice, il n'en jouit pas moins de sa liberté morale et de sa raison. Ainsi en est-il, entre les suicides, de celui que je considère ici; quelque jugement que l'on porte sur cette action, elle est raisonnes et sous la dépendance de ce qu on nomme le libre arbitre. Il y a une pression sans doute, mais elle vient du dehors et non du dedans. Or, cette pression qui détermine le patient à délibérer et à faire son choix, où la chercher ailleurs <jue dans les conditions qui l'entourent, dans le milieu où il est plongé, dans les événements politiques où il se trouve impliqué, dans le destin de la classe à laquelle il appartient, et plus particulièrement dans les rapports domestiques auxquels il est lié? Donc, toutes les fois que le suicide n'est pas un fait médical, il est un fait soit domestique soit social, où, pour me servir des expressions de M. Des Étangs, l'individu n'intervient que comme donnant une forme plus arrêtée, plus précise, a des souffrances domestiques ou à des souffrances générales; il est ce qui mesure Taction des influences extérieures et la résistance de l'âme individuelle, au milieu de ces irrésolutions et de ces retours vers la vie qui, suivant le touchant langage de La Fontaine, font la peine de ceux qui meurent et dont les plus désespérés ne sont pas exempts.
Le cas extrême de cette violence faite à l'individu par les circonstances est celui où le suicide cesse d'être une
mort volontaire, c'est-à-dire quand, tête condamnée, on se tue pour mourir autrement que ne veulent despartis vainc^ueurs, des juges et des bourreaux. Ce genre de suicide fut, pendant la révolution, le compagnon inséparable du meurtre que les partis s'infligèrent avec une cruauté inexorable. Aucun n'y échappa ; et, tour à tour, des royalistes, des girondins, des montagnards, des babouvistes, des conspirateurs de toute espèce décidèrent de leur sort, avant qu'une main ennemie en décidât. Et ce n'était pas le tranquille suicide de Caton, ayant son poignard sous son chevet, relisant le dialogue de Platon sur l'immortalité de l'âme et congédiant ses amis ; c'était le suicide au milieu de mortelles angoisses et de poursuites acharnées, au pied d'un tribunal, entre les mains des gendarmes, avec un clou, un mauvais couteau ou une goutte de poison^ subtil soigneusenient conservé pour la dernière nécessité. M. Des Étangs n'est point intervenu dans ces lamentables récits; il a laissé parler les documents certains, officiels, contemporains; et certes l'éloquence en est bien grande pour montrer aussi bien la dure condition des temps et la fureur des luttes que la résolution de ceux qui voulaient conserver la disposition d'eux-mêmes et la liberté dans la mort, ou qui croyaient devoir à l'honneur de leur drapeau de n'être pas touchés par les mains sanglantes du vainqueur.
Voltaire, dans les dernières parties de sa Correspondance, est plein non seulemement de prévisions, mais aussi d'aspirations pour la révolution qui se prépare; il félicite ses amis plus jeunes que lui de toucher à des temps dont l'arrivée dépassera sa vieillesse, mais qu'il embrasse en espérance, et à l'avènement desquels il n'a pas été étranger. Contrairement à l'oracle de Macbeth, qui tint parole à l'oreille, mais mentit au fond
et à l'attente, la révolution tint parole à l'attente et au fond, mais mentit aux premières espérances. Le bien ({u'elle contenait, et pour lequel on se dévouait sans faire autre chose que l'entrevoir, était à venir; les épreuves qu'elle apportait étaient présentes et inexorables. Il fallut les traverser, et il est juste de dire que les amis de Voltaire, ou, pour parler plus exactement, les hommes éminents qui s'inspiraient de la pensée du siècle et l'inspiraient à leur tour, ne faiblirent point dans la tourmente. Rien ne les abandonna, ni la foi dans leur cause, ni le dévouement, ni l'amour des lettres et des sciences, ni leur attachement à toutes les hautes parties de l'humanité. Ce fut alors qu'on vit clairement combien cet âge, malgré ses frivolités et ses relâchements, avait puisé de grandeur, de force, d'héroïsme et de vertu dans le souffle de rénovation qui soulevait la France d'abord, et l'Europe ensuite, et dans l'agrandissement intellectuel et moral qui signalait l'époque. Neque adeo stérile virtutum fuit sœculum.^ quin et bona exempta prodiderit, dit Tacite peu content de son siècle et de son monde. Celui-là, au contraire, fut si plein d'une sève généreuse que, tandis qu'il fut devant la mort aussi stoïque que les stoïciens de Rome, il fut, devant l'avenir qu'il fécondait, plein d'espérance et d'enthousiasme. Au reste, il se résume en un type idéal qui depuis longtemps excite en moi une suprême vénération : je veux parler de Condorcet. Tout ce qui faisait la vie et la pensée du dix-huitième siècle était en lui; aussi, quand la grande crise approcha, il l'accueillit avec transport; quand il fallut suivre une conduite qu'il désapprouvait, il se fit proscrire; quand il fut proscrit et caché, il écrivit, sous la menace quotidienne de la mort, son Esquisse des progrès de l'esprit humain, comme il eût fait dans son cabinet ;
quand une loi abominable assimila au condamné toute personne qui recueillerait un proscrit, il se déroba à la généreuse hospitalité de la dame qui l'avait jusque-là sauvé ; et, quand il fut arrêté, grâce au zèle farouche d'un maçon, membre du Comité révolutionnaire de Clamart, il avala un poison depuis longtemps préparé, ayant écrit dans son testament : « Qu'on éloigne de ma « fille tout sentiment de vengeance personnelle ; qu'on (( le lui demande en mon nom ; qu'on lui dise que je (( n'en ai jamais connu aucun. » Ame sereine et forte, dévouée à l'humanité, et montrant par un sublime exemple ce que peut, par elle-même et sans autre secours, la nouvelle morale qui s'imposa aux consciences. Dans l'antiquité. Tordre social ne paraît pas s'être occupé du suicide; des philosophies le réprouvaient; la religion lui donnait, dans une autre vie, une place intermédiaire entre les champs Élysées et le Tartare, place occupée par ceux
Qui sibi leihum Insonies peperere manu, lucemque perosi Projecere animas
Le christianisme enchérit sur ces condamnations ; et, sous son inspiration, la législation intervint, ordonnant que les cadavres de ceux qui avaient disposé d'eux-mêmes seraient traînés sur une claie, la face contre terre, pour ensuite être pendus par les pieds, et que leurs noms seraient déclarés infâmes et leurs biens confisqués, au détriment de la famille, pour qui, à la douleur de perdre un de ses membres, venait s'ajouter la spoliation et la ruine. Ici, comme en d'autres cas, la médecine remit les choses à un point de vue vrai et humain. De même qu'elle enleva les possédés aux exorcismes, les sorciers aux bûchers et les fous aux
cabanons et aux mauvais traitements, elle enleva le suicide à cette pénalité qui, conforme aux idées de la civilisation du moyen âge, ne l'était plus à celles d'une civilisation plus éclairée; car elle montra qu'il y avait une grave confusion tenant à l'imperfection des connaissances sur la pathologie mentale, et qu'une part des suicides, devant être certainement attribués à la folie, n'étaient pas imputables à l'individu et demeuraient des actes irresponsables. Quant à l'autre catégorie, celle où, comme il a été dit plus haut, il n'est pas possible de méconnaître l'intervention du libre arbitre, elle conserva pour ces actes déplorables le sentiment de douleur, de regret, de blâme qu'ils inspirent; mais elle s'aperçut bien vite qu'elle touchait à des questions complexes ; que, dans bien des cas, si l'individu victime du suicide était en cause, il n'y était pas seul ; et que, pour prononcer un jugement équitable, chaque meurtre de soi-même devrait être l'objet d'une enquête, comme l'est chaque meurtre d'au trui. Plus la médecine s'accroît et se développe, plus elle devient une conseillère indispensable dans une foule de questions administratives et sociales. On peut juger par cela seul, et indépendamment du reste, combien les progrès en ont été étendus et féconds. Jadis on ne la consultait sur aucune de ces choses, et le fait est qu'elle n'aurait eu là-dessus rien à proposer que des hypothèses peu valables et peu dignesd'être écoutéespar les gouvernements: mais, aujourd'hui que là, comme dans les autres parties du domaine intellectuel, la tradition a accumulé les labeurs d'hommes éminents et en a fait une doctrine aussi bien assurée par son antiquité que croissante et progressive, les gouvernements y puisent des informations et des règles; car eux aussi, cédant sans regret à l'impulsion qui fait entrer partout la connaissance
positive des choses, abandonnent les hypothèses ou les empirismes qui, de nécessité, prévalurent au début et dans le développement des organisations sociales.
Quand on s'est habitué à considérer l'histoire comme un phénomène d'évolution, s'abstenant de juger les notions rudimentaires avec les notions savantes, on arrive, tout en gardant la chaleur de cœur pour ce qui se développe, à rendre justice à ce qui conserve et maintient. Mais cette impartialité nécessaire, sans laquelle l'histoire apparaît comme un chaos et non comme un enchaînement, n'empêche pas d'exercer, dans le cercle qu'elle trace, le juste jugement que réclame une moralité, à la fois toujours présente et toujours croissante et successive. Surtout, quand on touche aux contins où ce qui fut légal commence à se montrer dur, inique, sauvage, monstrueux, il est des cas où le sens moderne se révolte avec pleine raison contre les pratiques traditionnelles qui ne choquent encore que les esprits d'élite. C'est un de ces cas devenus impardonnables qu'otfre la vieille législation du suicide ; non-seulement on contisquait les bien de l'homicide de soi-même (du moins c'était la loi, dura lex, sed lex)^ mais encore on faisait cadeau de ces biens confisqués à des personnes qu'on voulait favoriser, et même à de hauts personnages. « Un Velche, dit Voltaire avec ce « dégoût des choses basses et barbares qui le saisissait « si fortement, un Velche s'avise de séparer son âme « de son corps; et, pour consoler le fils, on donne son « bien au roi , qui en accorde presque toujours la « moitié à la première fille d'Opéra qui le fait deman- « der par un de ses amants; l'autre moitié appartient « de droit aux fermiers généraux. » Dans ce passage, que M. le docteur Des Etangs n'a pas manqué de citer, les filles d Opéra ne sont là sous la plume de Voltaire
(]ue pour flétrir, par l'insolente familiarité du langage, ]a cruelle ignominie de l'acte administratif. Le fait est que le profit des suicides n'était pas exclusivement réservé aux tilles d'Opéra. « Aujourd'hui, dit Dangeau (( dans ses Mémoires, le roi a donné à Madame la Dau- (( phine un homme qui s'est tué lui-même; elle es- « père en tirer beaucoup d'argent. » Ainsi voilà une très-grande dame, et sans doute une excellente dame, , qui calcule ou laisse calculer pour elle ce que lui rapportera l'héritage d'une famille jetée sur le pavé, et qui ne craint pas de souiller sa main des dépouilles ensanglantées d'un misérable et du bien de la veuve et (le l'orphelin ! Qui de nous, dans la moindre des conditions, ne reculerait avec horreur devant un pareil cadeau et ne se croirait déshonoré qu'on lui offrit de mettre un tel argent dans sa bourse? Et cependant alors un roi donnait et une Dauphine acceptait cette détestable curée! Certes je n'ai point ici envie de faire l'apologie de mon temps; mais qu'on cesse, pour nous faire honte et pour nous corriger, de nous opposer le dix-septième siècle. Quels que soient les justes reproches que la sagesse contemporaine adresse au dix-neuvième siècle et ceux que l'avenir découvrira, il est vrai pourtant que la moralité s'est exhaussée, et que, les hommes restant au fond ce qu'ils ont toujours été , l'ensemble des conditions sociales tend, dans l'individu, à comprimer les impulsions nuisibles et à faciliter les impulsions bienfaisantes.
Le peuple inculte qui provenait de la rude discipline du moyen âge n'avait pas non plus été très-doucement élevé. La question, la torture, la mort prodiguée, des supplices atroces et souvent des exécutions collectives, comme quand on branchait (c'était le mot) les faux sauniers ou quand on mettait à mort ces pauvres Bretons
dont parle M""" de Sévigné, étaient des précédents de funeste augure, si jamaisle pouvoir changeait de mains et venait au service d'un mélange redoutable des plus nobles intérêts et des passions les plus furieuses. Byron a peint, dans son Don Juan^ un navire désemparé, à la merci des vagues^ dont la merci est comme celle des hommes dans les guérites civiles :
At mercy of the wawes, whose merdes are Like human beings' during civil war.
Les discordes civiles furent en effet sans merci, et elles entassèrent des hécatombes humaines. J'ai lu dans je ne sais quel auteur anglais que, parmi les méfaits imputables à la nation anglaise, que d'ailleurs il disait peu nombreux, un des plus graves était l'assassinat de Jeanne d'Arc, une femme, une prisonnière de guerre. Il est vrai que cet acte entache Thonneur de l'Angleterre; mais, sans discuter l'assertion ni chercher si ces actes sont aussi peu nombreux qu'il le dit, il est vrai aussi qu'on "doit ranger, parmi les graves méfaits de la nation française, la Saint-Barthélémy et la Terreur, y compris les réactions qui l'accompagnèrent et la suivirent. Dans des actes qui impliquent tellement la responsabilité commune, il ne suffit pas de s'en prendre à quelques individus notoirement moteurs ou instruments de ce qui s'est fait; mais il n'est que juste de les reporter à l'être collectif qu'on appelle nation, afin d'en composer, sans flatterie, sa biographie véritable, de lui remontrer ses fautes à côté de ses grandeurs, et de l'avertir (car il peut écouter les leçons de l'histoire) des entraînements qui lui ont mis le poignard ou la hache à la main.
Dans ces méfaits de nations, je rangerais, ce qu'on ne fait pas d'ordinaire, les guerres injustes ; non pas que
j'oublie que la guerre est souvent un difficile cas de conscience nationale: c'est ainsi, par exemple, que, dans celle que suscita la révolution, tout en reconnaissant le plein droit de la France nouvelle, on ne peut écarter le droit de la France royaliste et de l'Europe. Mais, quand, sans contestation aucune, elle est une guerre injuste, comme celle d'Espagne en 1 808, alors c'est un méfait aussi entachant, pour la nation qui y donne les mains, que la Saint-Barthélémy ou la Terreur. Etmême qu'est le sang versé dans ces deux événements à côté de six ans de combats, d'embuscades, d'agressions audacieuses, d'héroïques mais farouches résistances, de ville forcées, de femmes mises à mal, de blessés égorgés, d'hôpitaux incendiés ? Et, à un autre point de vue, qu'est le mobile d'une rapacité conquérante à côté de la grandeur des mobiles sociaux qui, sous le nom de catholicisme, de protestantisme et de révolution, enflammèrent les hommes pour des intérêts moraux et des causes impersonnelles ?
Ce qui est digne de remarque dans ces grands méfaits et les montre sous leur vrai jour d'emportement et de culpabilité transitoire, c'est que, tout odieux qu'ils sont, ils ne changent la conviction de personne. Le perfide et immense massacre de la Saint-Barthélémy ne dégoûta aucun catholique de sa croyance ; et le sang versé par la Terreur ne fil point revenir le révolutionnaire en arrière et vers le giron de la monarchie et de l'Église. Aucun parti ne voulut admettre que sa cause fût responsable de l'humanité si outrageusement violée, et c'était avec raison ; mais, comme il faut bien que toute responsabilité retourne à qui de droit, celle-ci retombe sur la nation. La même nation que ses chefs purent, sur tout le territoire de la France, lancer en trahison contre les huguenots, refusa de reconnaître Henri IV
tant qu'il ne fut pas devenu catholique ; la conscience religieuse fut ferme et inflexible, mais la conscience morale s'était tue devant le meurtre. La même nation, qui n'hésita point à donner son appui au régime de la Terreur, obligea les Bourbons restaurés à accepter et à consacrer la révolution; la conscience politique, meilleure que la conscience morale, ne permit pas que la grande œuvre de la révolution fût détruite. Cela montre que la conscience morale est loin de posséder parmi nous la généralité et la puissance qui appartiennent à la conscience religieuse et à la conscience politique, et qu'un grand avancement se sera produit quand cette généralité et cette puissance auront passé de son côté. Par une détestable mais naturelle inclination, les partis religieux et politiques sont disposés à se regarder respectivement comme les violateurs des lois divines et humaines ; et aussi, quand ils sévissent avec fureur les uns contre les autres, ils ne se sentent occupés qu'à venger le ciel ou la vertu. Qu'était le protestant pour le catholique ? qu'était le jacobin pour le royaliste ? qu'était le girondin pour le montagnard ? On se représentera pleinement cette odieuse partialité, en lisant , dans leur grossière naïveté, les procèsverbaux de quelques municipalités racontant la poursuite et le suicide de girondins traqués comme des bêtes fauves. Au point de vue de l'histoire, la commotion à impulsion progressive a des compensations que la guerre n'a pas : la révolution française en est sans doute le plus étonnant exemple ; pendant que la Terreur la souillait, les plus vives lumières Tilluminaient, et les plus nobles aspirations l'entraînaient. Mais il n'en est pas moins vrai que la biographie des nations ne se compose pas seulement de ce qu'elles ont fait de grand, de ce qu'elles ont produit de beau.
M. Des Étangs ne me reprochera pas ces considérations historiques; car je ne fais que le suivre, comme lui-même ne fait que suivre son sujet. Après ces morts qu'on se donne pour échapper au bourreau, il en est de plus volontaires qui sont liées aussi aux événements politiques. Tel se tue parce que, attaché à une forme de gouvernement qui s'écroule, il ne veut pas y survivre ; tel autre, déçu dans l'espoir du triomphe de son parti, échappe par la mort à l'impatience et au découragement. D'autres, touchés moins vivement, il est vrai, des idées politiques qui gagnent ou perdent le dessus, le sont davantage de la commotion ; ils s'effrayent ou s'affligent outre mesure, et ils se précipitent dans le suicide. En un conflit aussi tumultueux et d'aussi violentes agitations, il ne peut manquer de se trouver des esprits emportés, attristés, découragés, effrayés, pour qui de telles émotions coupent les liens avec la vie.
Avant d'écrire son livre et pour l'écrire, M. Des Étangs a fouillé les dépôts où l'on conserve, sur les suicides, les rapports des commissaires de police et les pièces, quand il y en a, qui proviennent de la main des victimes et où sont consignées les dernières pensées. Ces tristes documents sont indispensables. De même qu'on ne peut faire l'histoire d'une maladie qu'en recueillant exactement, au lit des malades, des récits exacts de chaque cas particulier, à l'aide desquels se compose un tableau général, de même on ne peut faire l'histoire du suicide qu'en rassemblant et comparant ce que le suicide dit sur lui-même. Ces dires sont le contrôle des recherches, et on ne doit pas plus les laisser de côté qu'on ne doit, dans une maladie, laisser de côté une classe importante de symptômes. La première question dans l'étude du suicide étant : quel est le mobile qui.
décidant la volonté, la détermine à faire fi de la conservation de soi-même ? il importe d'étudier l'expression de cette volonté. C'est à elle à nous renseigner sur elle-même, tant par ce qu'elle déclare que par la manière dont elle le déclare. Là on voit que, quand la résolution de mourir l'a emporté ; quand a pris fin la lutte suprême avec le désir de vivre, lutte décrite avec un calme si sombre et une sensibilité si profonde par Carrel, dans sa célèbre étude sur un suicide; quand, tous les fils de la vie étant brisés un à un, mille choses involontaires finissent par faire une mort volontaire ; on voit, dis-je, qu'aucun sentiment, quelque fort qu'il soit, ne contrebalance plus l'impulsion fatale. Ni la tendresse pour une mère, pour une femme, pour des enfants, ni la religion chrétienne n'arrêtent la main homicide; on demande pardon à ceux qu'on abandonne, au Dieu qu'on otfense, et on n'en exécute pas moins le projet conçu et arrêté. Étudier comment la préoccupation de la mort surmonte les autres préoccupations est un problème de psychologie qui ne peut être poursuivi que dans les pièces écrites par les défunts. Un choix de pareilles pièces doit accompagner les recherches sur le suicide. M. Des Étangs en a donné le bon exemple ; et le lecteur qui médite l'en remerciera.
En lisant son livre, je me suis arrêté plusieurs fois devant une pièce qui m'a retenu malgré moi, si bien qu il me faut ici la transcrire. Il s'agit d'un ouvrier dont la fille s'était noyée et qui réclame la pauvre dépouille : « Monsieur, vous m'excuserez de la liberté « que je prends de vous interrompre en vous adressant « ces mots. C'est le besoin qui me le fait faire. Je vous « dirai donc que je suis resté veuf depuis voilà neuf « mois, chargé de quatre enfants en bas-âge, dont le
« dernier en nourrice et qui a coûté la vie à sa mère. n Maintenant je n'en ai plus que trois ; car, à peine sorti (( du malheur qui m'est arrivé , il m'en arrive un « autre. L'aînée de mes enfants, qui était une fille « âgée de seize ans. a eu la coupable pensée de se dé- (( truire en se jetant au canal Saint-Martin, sur la me- « nace que sa bourgeoise d'apprentissage lui avait faite « de la renvoyer. Sa crainte de se trouver à ma charge « lui a fait faire cette chose-là; car la position des ou- « vriers, dans ce moment-ci, n'est pas belle, vous n'en « ignorez pas. Mes travaux sont arrêtés, et je n'ai main- « tenant que les huit francs par semaine que le gou- « vernement veut bien nous faire. 11 faut bien espérer <( que ça n'aura pas de suite. Enfin, Monsieur, c'est « pour réclamer une bagatelle provenant de la dé- (( pouille de ma fille que l'on m'a dit avoir été déposée « au greffe du Palais-de-Justice. Vu ma position, il '( faut s'en prendre à tout, cependant à tout ce qui « vous appartient. La bagatelle consiste en une paire « de boucles d'oreilles, une mauvaise clef ouvrant la « porte de ma chambre et un dé. » Tant de tristesse, épanchée en un si simple langage, une douloureuse nécessité si ressentie et si contenue, le souci du présent s'imposant si durement aux peines de l'âmé, une si humble requête en une telle souffrance, voilà de quoi arrêter la main et le cœur sur le feuillet !
M. Des Étangs a considéré le suicide, non-seulement au point de vue médical, non-seulement au point de vue moral, mais aussi au point de vue social. Et cela est nécessaire. La médecine, déblayant la question, a débarrassé le suicide des punitions légales. La morale condamne abstraitement le suicide, mais sans pénétrer jusqu'aux racines par où il tient, comme tant d'autres désordres, au milieu social. Ainsi ce milieu social doit
3l»2 DU SUICIDE POLITIQUE.
être étudié dans ses rapports avec le mal qui nous occupe. Il en résulte que la morale, pour faire un pas au delà du point où elle s'est élevée, a désormais pour tâche de donner à ses préceptes la base des connaissances sociologiques, afin de joindre à l'efficacité individuelle qu'elle possède, l'efficacité collective des amendements sociaux. C'est la conclusion du livre de M. Des Étangs ; c'est aussi la mienne.