Histoire de la révolution russe (1905-1917)
Lorsque Nicolas II succéda à son père Alexandre III, mort à Livadia le 1 er novembre 1894. on put espérer qu’un régime modérément libéral et progressif remplacerait la politique de réaction brutale que le dernier empereur avait maintenue pendant treize ans. Cette illusion fut de courte durée. Nicolas II était bien intentionné et désirait le bonheur de la Russie ; mais il voulait qu’elle le tînt de lui seul.
Il exprima ses intentions sans ambages dans une allocution du 30 janvier 1895, adressée à une députation de zemstvos (assemblées provinciales) qui était venue le féliciter de son mariage avec la princesse Alice de Hesse (26 novembre 1894). Le régime autocratique devait être maintenu comme sous le règne précédent ; le désir de voir les zemstvos participer davantage à l’administration de l’Empire était relégué parmi les « songes creux ».
L’opinion russe fut reconnaissante à Nicolas II d’avoir persévéré dans l’alliance avec la France, consacrée par le mémorable séjour du tsar à Com-
piègne et à Paris (octobre 1896), et de la noble initiative qu’il prit en août 1898 de réunir la première Conférence pacifique de La Haye (maijuillet 1899). Mais on ne voyait pas sans appréhension, dès l’été de 1898, se développer une politique d’empiétement en Asie, qui devait conduire à une rupture avec le Japon, bientôt fortifié par un traité d’alliance avec l’Angleterre (30 janvier 1902). Les tentatives violentes de russifier la Finlande (1899), les provinces baltiques et la Pologne, n’étaient pas moins en opposition avec les idées libérales que les mesures prises contre les étudiants (1899-1903), les massacres — organisés ou tolérés par la police — de juifs à Kishinev (avril 1903) et à Homel (septembre), enfin les traitements cruels infligés aux paysans, dont la misère croissante provoqua des troubles sérieux (1902-1903).
Le 6 février 1904, à la suite d’une longue tension diplomatique, le Japon rompit les relations avec la Russie et, dès le lendemain, ouvrit les hostilités en attaquant la flotte russe à Port-Arthur. Combattant le bras tendu, avec une organisation militaire et navale très défectueuse, une intendance brouillonne et peu intègre, la Russie subit des revers dont le dernier surtout, la destruction de la flotte à Tao-Shima (28 mai 1905), exaspéra l’opinion. Cette guerre n’était pas populaire et ne pouvait l’être, car la Russie ne poursuivait pas, en Mandchourie et en Corée, un but indispensable à son
existence et à sa grandeur ; le bruit courait que l’amiral Alexeiev et ce qu’on appelait la « coterie des grands-ducs » avaient cherché, sur les confins de la Chine, la satisfaction de leurs intérêts particuliers. Aussi, longtemps avant la paix de Portsmouth, qui, grâce à l’habileté diplomatique de Witte, mit fin sans excès d’humiliation à ce conflit ruineux (5 septembre 1905), le mécontentement de toutes les classes du pays s’était manifesté tant par des attentats individuels que par des révoltes, toujours impitoyablement réprimées.
Le voeu presque universel de la Russie était que la bureaucratie, rendue responsable de ces désastres, fût contrôlée par une assemblée élue de représentants du peuple. Cette idée n’était pas nouvelle, même en Russie ; il y avait eu plusieurs assemblées au xvn e siècle ; Catherine II, en 1767, en avait convoqué une, qu’elle s’empressa d’ailleurs de dissoudre ; en 1809, en 1825 et à la fin du règne d’Alexandre II, il avait été question d’un Parlement russe. Mais Nicolas II et ses conseillers y étaient hostiles. Il fallut la fermeiftation générale, l’assassinat du général Bobrikov, gouverneur de Finlande (30 juin 1904) et celui du ministre de l’Intérieur Plehve (29 juillet) pour faire réfléchir le Gouvernement.
Le successeur de Plehve, prince Sviatopolk Mirsky (septembre 1904), était un homme de bonne volonté et d’idées modérées. Au mois de novembre.
sans que la police y mît obstacle, une réunion privée des délégués des zemstvos et des municipalités eut lieu à Pétersbourg, à la suite de quoi il fut décidé qu’on demanderait à la Couronne l’institution d’une représentation nationale, l’égalité des citoyens devant la loi et des garanties de la liberté individuelle. Ces voeux furent portés à la connaissance du prince Mirsky, qui était disposé à les accueillir. Mais l’empereur, sous l’influence du grand-duc Serge et surtout du procurateur du Saint-Synode, le fanatique Pobedonoszev, se contenta de promulguer un ukase (25 décembre 1904) où, tout en annonçant quelques réformes pour satisfaire les ouvriers et les paysans, il ne dit pas un mot d’un régime constitutionnel.
L’agitation, stimulée par cette déception, ne fit que grandir. Les zemstvos de Moscou et de Tchernigov s’ajournèrent sine die , en déclarant que le manifeste du tsar ne répondait pas aux voeux de la nation (30 décembre). Quelques jours après (2 janvier 1905), la Russie apprit avec consternation la prise de Port-Arthur. Le prince Troubetskoï, président du zemstvo de Moscou, adressa une lettre ouverte au ministre de l’Intérieur, déclarant que la Russie était à la veille d’une révolution si l’on continuait à lui refuser toute liberté. Mirsky, qui n’était pas partisan de la résistance à outrance, donna sa démission et fut remplacé par un inconnu, Bouliguine.
Une grève formidable de cent mille ouvriers, organisée par F Union des Unions (analogue à la C. G . T. française), s’était déclarée le 16 janvier à Pétersbourg, notamment aux usines Poutilov. Le 21, un groupe de grévistes, conduit par le prêtre démocrate Gapone (probablement affilié à la police),
demanda que le tsar reçût le peuple devant le Palais d’Hiver. Mais le tsar resta à Tsarskoié-Sélo; les grévistes, pacifiques et sans armes, se dirigèrent en masse vers le palais pour y déposer une pétition. Contre cette foule inoffensive, la troupe fit usage de ses armes; les cosaques chargèrent avec furie;il y eut plus de quatre mille victimes (22 janvier). Les ouvriers, exaspérés, se portèrent alors à des violences; Gapone les enflamma par une proclamation où il disait qu’il n’y avait plus de tsar, que des flots de sang innocent le séparaient désormais du peuple. Les combats dans les rues continuèrent le 23. Le 24, une cohue de vingt mille grévistes se dirigea vers Tsarskoié-Sélo, portant une pétition au tsar; un régiment d’infanterie et une demi-batterie en firent un carnage. Le général Trepov fut nommé gouverneur de Pétersbourg, avec pleins pouvoirs pour écraser l’insurrection. Le 28, elle avait été noyée dans le sang. Mais des troubles analogues, quoique moins graves, éclatèrent à Moscou, à Varsovie, à Sosnovice. Une véritable jacquerie commença au mois de mars dans le centre et le sud de la Russie, gagna la Livonie et les provinces baltiques, puis le Caucase ; les ouvriers se joignaient aux paysans pour incendier les fabriques et les châteaux. Le 17 février, le grand-duc Serge, oncle du tsar et l’un des piliers de la réaction, était assassiné dans sa voiture à Moscou et le même jour trente mille ouvriers se mettaient de nouveau en grève à Pétersbourg.
Nicolas II eut peur. Répondant, le 19 juin, à une délégation du second congrès des zemstvos, il promit de convoquer une assemblée nationale.
Mais la loi qui fut promulguée à cet effet (19 août 1905) apporta une déception nouvelle aux libéraux. La future Douma (assemblée) devait être un simple corps consultatif, chargé d’étudier les projets de loi avant qu’ils ne fussent soumis au Conseil d’Empire ; le tsar seul pouvait les rendre définitifs. En outre, les membres de la Douma étaient à la merci du Gouvernement; le Sénat dirigeant pouvait toujours les priver de leur mandat ; le droit de dissolution et de prorogation de la Douma était illimité.
Ce fantôme de constitution ne satisfit personne ; la Russie tout entière était comme secouée d’un mouvement fébrile. Avec de graves émeutes en Pologne (23 juin), on eut la révolte du Kniaz- Potemkin , cuirassé de la mer Noire ; l’équipage tua ses officiers et prit possession du navire, dont l’arrivée devant Odessa donna lieu à de violents conflits entre la troupe et le peuple ; il y eut des incendies, des pillages et^ des massacres (six mille victimes). Les marins de l’État àLibau se soulevèrent à leur tour (28 juin). L’escadre de la mer Noire, arrivée à Odessa pour reprendre le Kniaz-Potemkin . fut obligée de retourner à Sébastopol après qu’un des navires se fût joint aux insurgés. Mais ce vaisseau se rendit aux autorités d’Odessa le 3 juillet et, cinq jours plus tard, l’équipage du Kniaz-Potemkin capitulait dans le port roumain de Constanza. La fidélité de l’armée de terre ne s’était pas un instant démentie.
La situation redevint très menaçante au mois d’octobre : une grève générale, avec arrêt des chemins de fer et des postes, paralysie complète de la vie nationale, obligea le Gouvernement à des concessions. Le 30 octobre, conseillé par son ministre Witte, qui luttait avec peine contre l’influence de Pobedonostzev, le tsar publia un manifeste promettant à la Russie une Constitution, une représentation nationale, la liberté de conscience et des garanties de liberté individuelle.
Personne n’ignorait, en Russie, que ces promesses risquaient fort d’être vaines, parce que la bureaucratie, dont elles menaçaient la toute-puissance et les bénéfices abusifs, était décidée à se défendre. La première mesure qu’elle prit, d’accord avec la cour, fut de créer une milice contre-révolutionnaire, dénommée V Union du peuple russe et bientôt connue sous le nom de Cents Noirs. Tandis que des bandes stipendiées et toujours impunies inauguraient un régime de terreur, particulièrement à Odessa (l er -4 novembre), le peuple répondait par des attentats nouveaux. Le 23 décembre 1905, Moscou se souleva et fut, pendant quelques jours, au pouvoir des insurgés. On espérait que les troupes fraterniseraient avec la foule, mais l’heure n’avait pas encore sonné : trois soldats seulement le firent, et le régiment de Rostov, sur lequel comptaient les émeutiers, se montra le plus brutal de tous dans la répression. Il y eut quinze mille victimes à Moscou.
Pendant l’automne de cette année sanglante — celle de la « Révolution avortée » — plusieurs congrès de zemstvos se réunirent et donnèrent naissance aux partis politiques qui devaient être représentés à la Douma. En dehors de l’extrêmedroite et des révolutionnaires (socialistes, travaillistes), on distingua désormais les constitutionnels démocrates (K. D., d’où la désignation abrégée de cadets) et les octobristes , plus timides, qui acceptaient pour charte la déclaration impériale du mois d’octobre. Alors que les cadets réclamaient la convocation d’une Constituante, les octobristes se contentaient d’une extension du droit de suffrage et de la création de deux Chambres, la Douma et le Conseil d’Empire ; ce dernier, devenu Chambre haute, devait être composé par moitié de membres élus (loi du 20 février 1906).
Le 10 mai 1906, au milieu d’une émotion qui rappelait celle du 4 mai 1789 en France, l’empereur ouvrit en personne la première Douma, où les partis libéraux avaient obtenu la grande majorité des sièges (trois cents sur trois cent soixante et onze). En réponse au discours du trône, l’adresse de l’Assemblée réclama le suffrage universel, le régime parlementaire comme en Angleterre et en France, l’abolition de la peine de mort en matière politique, le lotissement des terres de l’État, de l’Église et des Communes, l’expropriation des grandes propriétés foncières, une amnistie pour délits politiques et la suppression du Conseil d’Empire, considéré comme
un foyer de réaction. Le ministre de l’Intérieur, Goremykine, repoussa péremptoirement ces demandes, sur quoi la Douma déclara que le ministre n’avait pas sa confiance (26 mai). La responsabilité ministérielle n’étant pas inscrite dans la Constitution, il y avait là comme un essai de l’y introduire. Peu de semaines après (21 juillet), l’assemblée était dissoute par ukase et Stolypine remplaçait Goremykine. Alors les cadets, se rappelant le serment du Jeu de Paume — toute la Révolution russe s’est inspirée de la Révolution française — se réunirent à Viborg, en Finlande, et publièrent, au nombre de cent quatre-vingt-un, un manifeste, déclarant que la Constitution était violée, exhortant le peuple à refuser les impôts et le service militaire (22 juillet). Le Gouvernement répondit en sévissant contre les signataires du manifeste et en instituant des cours martiales mobiles pour réprimer les tentatives de rébellion. Désormais, ce fut le règne de la police secrète, privant les citoyens de leurs droits les plus élémentaires, faisant peser sur la presse un régime monstrueux de confiscations et d’amendes arbitraires, annulant toutes les concessions faites en 1905 par la déclaration de l’état de siège et les diverses variétés du « régime d’exception ».
La première Douma, la « Douma de la colère nationale», comme on l’appela, avait réuni l’élite de la société russe intellectuelle — le savoir, le caractère, le talent. Elle ne dura que soixantedouze jours. Un an après, deux députés avaient été assassinés par les Cents Noirs, trois avaient été déportés « administrativement », huit avaient reçu défense de retourner dans leurs circonscriptions, six étaient en exil, un avait disparu.
Stolypine prépara les élections nouvelles en interprétant à sa manière la loi électorale et en exerçant une pression éhontée. Le Gouvernement refusa la « légalisation » au parti des cadets, leur interdit les réunions publiques et la distribution de circulaires, au risque de favoriser ainsi les socialistes ; mais les cadets étaient plus suspects à T administration, comme le seul parti d’opposition capable d’assumer le pouvoir. Malgré tout, la deuxième Douma, qui se réunit le 19 mars 1907, n’était guère mieux disposée pour l’autocratie que la première. La droite et les octobristes réunis ne possédaient qu’un cinquième des mandats ; les cadets restaient les maîtres, quoique diminués, et ils purent faire élire à la présidence un des leurs.
Stolypine essaya de temporiser. Le 1 er avril 1907, il soumit à l’Assemblée un programme de réformes, comprenant l’émancipation des paysans du contrôle des Communes et le lotissement, à leur profit, des domaines impériaux. Mais la majorité voulait des mesures positives, non des promesses. Elle réclama la suppression immédiate des cours martiales et l’expropriation des grands propriétaires ; elle faillit refuser le contingent militaire, qui fut voté seulement grâce aux quarante voix des Polonais. Alors le Gouvernement eut recours aune basse manœuvre policière. Des agents provocateurs, déguisés en soldats, simulèrent un complot militaire, auquel ils invitèrent les députés à prendre part. Quand ces manigances eurent duré quelque
temps, sans d’ailleurs produire aucun résultat sérieux, Stolypine se présenta tout à coup devant la Douma (24 juin) et demanda l’arrestation de seize députés, la mise en arrestation de cinquantecinq autres. La Douma renvoya cette proposition à une commission, marquant ainsi qu’elle entendait d’abord s’éclairer. C’était le prétexte cherché : deux jours après, la Douma était dissoute et un ukase fixait les nouvelles élections au 14 septembre.
Ces élections ne devaient pas avoir lieu suivant les règles fixées par la déclaration impériale d’octobre 1905. Bien que Nicolas II se fût engagé à ne pas modifier la loi électorale sans la Douma, il passa outre : l’ukase du 16 juin est un acte contraire à l’honneur. Le nombre des députés fut réduit ; la nouvelle procédure des élections, extrêmement compliquée, eut pour objet de mettre le pouvoir effectif aux mains des classes possédantes, par la formation d’une série de collèges électoraux. Le suffrage devint presque exclusivement indirect. De cette violation d’engagements solennels et de l’activité malfaisante du secrétaire d’État Kryjanovsky, il résulta que la droite eut la majorité dans la troisième Douma ; son président élu, Khomiakov, était un octobriste, mais le viceprésident, prince Volkonsky, appartenait à la ligue des Cents Noirs.
La troisième Douma (novembre 1907 à novembre 1912) n’eut qu’une apparence d’acti-
vité. Des deux mille deux cents projets qu’elle discuta et adopta, la plupart étaient ce que les Russes appelaient « du vermicelle », de petites lois d’intérêt local ou particulier ; il y en eut très peu qui touchaient aux besoins essentiels du peuple ; la plus importante visa la suppression partielle de la propriété communale et familiale du sol, constituant une classe nouvelle de petits propriétaires paysans (21 décembre 1907).
Cette réforme, proposée par Stolypine, qui n’était pas sans astuce, avait pour but caché de créer une classe de paysans conservateurs, afin de faire échec aux tendances socialistes du mir 0 affirmées par les élections paysannes des deux premières Doumas. Dès la fin de 1912, on constatait que la réforme avait échoué ; la pauvreté de la plupart des paysans était telle qu’ils, se trouvaient relativement mieux sous le régime communal.
Seize pour cent seulement des chefs de familles avaient constitué en propriétés individuelles les terrains qu’ils possédaient dans le mir. On vit nombre de paysans, après s’être détachés de la communauté, abandonner leurs fermes en ruines pour émigrer en Sibérie ou se faire ouvriers dans les villes, ne pouvant même gagner le pain de chaque jour sur des terres de cinq à sept hectares seulement. Au bout de quatre ans, un tiers des terres reconnues comme la propriété légitime des paysans avait déjà passé en d’autres mains (1).
(1) Discours de Melgunov à la Douma (Darkest Russia , 2 juillet 1913}-
Délivrée pour l’instant de toute crainte comme de tout contrôle, la réaction s’en donna à cœur joie. On déclarait couramment, dans les cercles de droite, que le manifeste d’octobre 1905 n’avait rien changé, que l’autocratie était toujours libre de reprendre les concessions qu’elle avait faites. On vit un Doubrovine, président de V Union du peuple russe et organisateur de pogroms (pillages et massacres de juifs), écrire au tsar pour le féliciter du coup d’État de juin 1907 et recevoir une réponse bienveillante ; on vit le grand-duc Constantin accepter le titre de membre de l’Union qui avait fait régner la terreur à Odessa. Amendes et suspensions pleuvaient sur les journaux ; les prisons débordaient ; la Pologne était écrasée, la Finlande systématiquement molestée ; un procès scandaleux, qui fit frémir tout le monde civilisé, tenta d’accréditer définitivement, aux dépens du juif Beïlis, l’infâme légende du meurtre rituel. Beïlis, après deux ans de détention, fut acquitté par un tribunal où les paysans étaient en majorité (10 novembre 1913) ; mais le tsar, circonvenu par Stcheglovitov, ministre de l’Intérieur, crut qu’un coupable avait échappé au châtiment, et vingt-cinq avocats de Pétersbourg furent condamnés à six ou huit mois de prison pour avoir déclaré que ce procès était « une perversion des fondements de la justice » (juin 1914).
Le seul événement heureux pour la Russie, au cours f de cette triste législature, fut la conclusion
d’une entente avec la Grande-Bretagne, confirmée par la visite d’Édouard VII à Reval (9 juin 1908). Alliée désormais à la France et à l’Angleterre contre les desseins ambitieux des Empires centraux, la Russie devait subir de plus en plus l’influence des grandes démocraties de l’Occident et tourner le dos à l’autocratie patronnée par le Junkertum prussien.
Arrêtons un instant notre récit pour exposer brièvement, à la veille des élections de 1912, quel était, en théorie et en fait, le régime politique de la Russie.
Les limites que l’autocratie s’était fixées ellemême, par le manifeste d’octobre 1905, ont toujours été plus apparentes que réelles, même avant l’ukase du 16 juin 1907.
Assurément, le projet soumis en 1809 par Speransky à l’empereur Alexandre I er avait enfin abouti : la Russie était dotée d’un conseil élu. Sans ce conseil de la nation, la Révolution de 1917 n’eût été peut-être qu’une émeute comme tant d’autres ; il n’en serait pas sorti un gouvernement régulier, fermement constitutionnel, dont le personnel a été formé à l’école des quatre Doumas.
En fait, l’autocratie et l’arbitraire ont à peine été restreints par la création de la Douma d’Empire. On lui reconnaissait le droit de voter des lois ; mais ces lois restaient lettre-morte tant qu’elles n’avaient pas été acceptées par le Conseil d’Em-
pire et par le tsar. Les députés n’étaient pas inviolables ; ils pouvaient être poursuivis pour leurs discours. Le tsar se réservait le droit de proroger la Douma et de la dissoudre ; en son absence, il pouvait promulguer des ordonnances ayant force de loi, quitte à les lui soumettre plus tard, à la placer devant le fait accompli. Le ministère n’était pas responsable devant la Douma ; interpellé par elle, il pouvait refuser de répondre ou faire défaut. La Douma ne votait qu’une partie du budget; les sommes énormes absorbées par la Guerre, la Marine, les fonds secrets des chancelleries, la liste civile, etc., échappaient à son contrôle (au total, 700 millions de roubles). Enfin, le Gouvernement pouvait avoir recours à l’état de siège, qui suspendait toutes les lois fondamentales. En Pologne, à Pétersbourg et en d’autres villes, il en fut presque toujours ainsi depuis 1905. Ce n’était là, on en conviendra, qu’une caricature du régime constitutionnel.
Le corps appelé Sénat dirigeant , constitué par Pierre le Grand, est une Cour de cassation, une Haute Cour de justice, qui n’a d’un Sénat que le nom. La véritable Chambre haute (depuis 1906) est le Conseil d’Empire, institué par Alexandre I er , dont la moitié des membres est élue par différents corps, le reste étant nommé par l’empereur. Il a fallu la crise nationale de 1916 pour que le Conseil d’Empire se mît d’accord sur des questions essentielles avec la Douma ; en général, il lui a fait contre-poids ou opposition.
Le Saint-Synode, créé en 1721, est préposé au gouvernement de l’Église russe orthodoxe. Le procurateur (laïc) représente le tsar, qui est à la fois chef de l’armée, de l’Église et du peuple ; il
préside un conseil comprenant des métropolitains et des évêques. Alors que les réformes de 1864 avaient aboli la procédure secrète, séparé les pouvoirs judiciaires et administratifs (du moins en théorie), la procédure secrète a été maintenue dans les tribunaux ecclésiastiques, chargés non seulement de juger le clergé, mais de prononcer dans les questions concernant les mariages et les divorces. L’église russe ne s’est jamais montrée à la hauteur de sa tâche ; elle n’a fait régner dans le pays qu’un christianisme superficiel de pompes et d’icônes, s’accommodant plutôt bien que mal, du haut en bas de la société, avec l’incrédulité libertine, l’esprit de secte et les superstitions les plus dégradantes. Les procurateurs ont été presque tous des serviteurs empressés de .la réaction. L’un d’eux, Pobedonotszev, fut l’adversaire le plus résolu des réformes de Witte, qu’il accusait de rendre la Russie « nerveuse », de transformer les paysans en ouvriers socialistes, et le persécuteur infatigable des dissidents et des infidèles, en particulier des juifs dont il disait : « Un tiers se convertira ; un tiers émigrera et le reste peut mourir de faim. » Cette manière de voir avait l’approbation de Nicolas II, convaincu que l’essai de révolution de 1905 avait été l’œuvre des juifs. « C’est une calomnie, répondait l’un d’eux ; nous ne l’aurions pas conduite si mal. »
Le vaste édifice de l’Empire repose surtout sur l’administration hiérarchisée ou bureaucratie, cons-
tituée à la façon d’une armée, avec des grades ou tchines au nombre de quatorze. On en a dit beaucoup plus de mal qu’elle ne méritait, car, après tout, elle a fait travailler une puissante machine et, en temps normal, sans trop de heurts. Mais une bureaucratie qui n’est contrôlée ni par une presse libre, ni par des corps librement élus, est fatalement vouée à l’arbitraire et à la corruption. Il faut ajouter que le recrutement de cette bureaucratie était une sélection à rebours, les éléments les plus laborieux et les plus probes se détournant d’une carrière où les vices étaient plus estimés que les vertus. Presque entièrement germanique dès l’origine — la Russie slave étant trop ignorante pour en remplir les cadres — cette bureaucratie est restée toute pénétrée d’influences allemandes qui ont contribué à la rendre suspecte, comme un corps étranger servant de régulateur au corps entier de la nation.
Une partie importante de l’administration russe est la police, dont la section politique, okhrana, mérite tout le mal qu’on en dit. C’est l’ancienne troisième section de la chancellerie impériale sous Nicolas I er (1826), transformée sous Alexandre II (1880). La procédure de cette police est sommaire et secrète, comportant la déportation sans jugement, « par voie administrative ». Le policier russe est espion, agent provocateur, maître chanteur. On appelait familièrement « Constitution russe » ou « Ko » les pots de vins payés à la police qui permettaient seuls de vivre sans être molesté. Il n’y avait pas une ville russe, en 1913, où les juifs ne payassent à la police un fort impôt annuel. Chaque portier (dvornik) était affilié à la police ; il y avait des policiers déguisés en soldats et en
marins dans l’armée et la marine ; des agents très bien payés de Vokhrana, à Pétersbourg, appelés « observateurs de l’opinion publique », avaient mission de fréquenter les restaurants, riches et pauvres, pour y épier les conversations. Au besoin, le policier russe se fait assassin et lanceur de bombes. Gomme il vit de la répression des crimes politiques, il en organise et en invente pour se faire valoir. U okhrana forme un État dans l’État, également redouté en haut et en bas de l’échelle sociale. A la suite du meurtre de Stolypine à Kiev (1911), un sénateur fut chargé d’enquêter sur les actes de Vokhrana dans cette ville ; il incrimina un général, un colonel et un lieutenantcolonel; le Conseil d’Empire autorisa les poursuites, mais elles furent brusquement arrêtées par ordre impérial. En mars 1914, Vladimir Bourtzev énumérait trente-trois actes de terrorisme à la charge de l’agent provocateur Azev, dont le général Gérasimov était le complice ; beaucoup d’attentats dits nihilistes n’ont été que des exploits policiers. Ce régime de Y okhrana est le plus détestable qui ait jamais pesé sur un peuple ; le Golos Moskvy (octobriste) écrivait en février 1913 : « Le jour où la Russie secouera les chaînes de Vokhrana sera celui d’une seconde émancipation du servage. »
Heureusement pour le pays ainsi opprimé, il a commencé son apprentissage politique et trouvé quelque soulagement à ses misères dans la pratique
du Gouvernement local, dans l’activité des zemstvos (assemblées provinciales) depuis 1864, et dans celle des gorod (villes et conseils municipaux) depuis 1870. Le mode de nomination des zemstvos favorise le propriétaire aux dépens du paysan ; mais comme la petite noblesse russe, et même la grande, n’est pas fermée aux idées de progrès, la plupart des zemstvos s’en sont inspirés dès le début. Tout en leur interdisant de s’ingérer dans la politique, la loi de 1864 leur laissait une part considérable dans les affaires locales d’un caractère économique, hygiénique, philanthropique et scolaire. Si, de 1866 à 1881, le mouvement constitutionnel en Russie parut sommeiller, cela ne tenait pas seulement aux rigueurs de l’autocratie, mais au fait que les éléments libéraux du pays tournaient leur activité vers les zemstvos (1). Des milliers de médecins, de professeurs, de femmes et de jeunes filles, au lieu de rechercher des emplois, se mirent au service des zemstvos et se dévouèrent aux paysans. On vit un prince Orlov, jeune secrétaire d’État, sacrifier sa carrière pour se faire le statisticien du zemstvo de Moscou, qui devint et resta un modèle. Un professeur de la même ville, Ratschinsky, quitta sa chaire pour enseigner à lire aux enfants des paysans. Malgré le mauvais vouloir des gouverneurs, ces réformateurs pacifiques créèrent en vingt ans une vie locale intense, nourrie d’aspirations constitutionnelles.
Dès 1867, le pouvoir tenta de paralyser les zemstvos, surtout en ce qui touchait l’organisation des écoles et des bibliothèques. En 1874, on leur interdit toute initiative en matière d’enseigne-
(1) Darkest Russia, 18 juin 1913.
ment. Blessés, mais non découragés par ces chicanes, les membres les plus actifs des zemstvos constituèrent une ligue secrète, Zemski-Sobor, dont l’objet était la réforme du pays sans révolution. En 1878, les zemstvos commencèrent à cet effet une campagne de pétitions; Alexandre II en fut touché et, sur son ordre, le ministère rédigea un projet favorable dont les zemstvos furent informés. Il s’agissait de créer une haute Commission consultative comprenant les grands dignitaires de l’État et les délégués des zemstvos. L’empereur trouva que c’était trop et refusa. En mars 1882, le comte Dimitri Tolstoï rejeta en bloc les pétitions des zemstvos, ferma leurs écoles, remplacées par des écoles confessionnelles, et tenta de les réduire à l’état de corps consultatifs, sous le contrôle permanent des gouverneurs. Le Conseil d’Empire jugea ce projet trop réactionnaire et l’amenda. Une nouvelle loi (1890) augmenta dans les zemstvos les privilèges des nobles et des représentants de l’État ; les communes rurales furent privées du droit de nommer des délégués, mais durent se contenter de présenter des candidats entre lesquels choisissait le gouverneur. Tout cela n’étouffa pas le mouvement.
La famine de 1891, le choléra de 1892 rendirent l’intervention des zemstvos indispensable ; ils s’acquittèrent admirablement de leur lourde tâche. Si Plehve les combattit tant qu’il put, Witte, le ministre le plus intelligent qu’ait eu la Russie contemporaine, les traita avec égards. La guerre russo-japonaise et la bombe qui tua Plehve marquèrent le début, sous le ministère Sviatopolk Mirsky, d’une ère de confiance et de bon vouloir. Un congrès de zemstvos se réunit à Pétersbourg,
comme nous l’avons vu, en novembre 1904 ; les résolutions qu’il vota contribuèrent aux réformes de 1905. Pendant la guerre avec le Japon, l’union des zemstvos et des municipalités, dite Zemgor (de zemstvo et de gorod), rendit, sur le front et à l’arrière, des services que le général Kouropatkine apprécia hautement ; sous l’énergique impulsion du prince Lvov, futur président du gouvernement provisoire de 1917, ils suppléèrent aux lamentables défaillances de l’intendance et des services hospitaliers. Lvov avait organisé l’union des zemstvos, dès avant cette guerre, pour lutter contre les famines et les épidémies ; en Mandchourie, il dirigea une véritable armée de dix mille travailleurs.
Au cours de la guerre commencée en 1914, Lvov se montra un administrateur de premier ordre : fort de la confiance des zemstvos et municipalités, qui voyaient en lui l’expression la plus haute de la conscience du pays, il organisa le transport des blessés, les dépôts de vivres, la construction des abris provisoires, l’achat des chevaux et du matériel, la fabrication des munitions et des armes ; débordée et incapable, en proie à des bandes de fripons, l’administration dut s’adresser à lui, solliciter son aide. Ainsi se vérifia la phrase qu’il avait écrite dans un des Bulletins de V Union des zemstvos : « Dans la guerre nationale, le peuple lui-même doit devenir son intendant et toute la Russie un arsenal. »
Le vice le plus grave de l’autocratie, c’est de n’être jamais qu’une apparence. En réalité, tout pouvoir trop lourd se partage ; dans le régime autocratique, ce sont des irresponsables qui en prennent la meilleure part et l’exercent à leur profit. La Russie, comme beaucoup d’autres monarchies, a vu le pouvoir effectif aux mains de favorites ou de favoris, suivant le sexe du souverain régnant. Sous Nicolas II, on eut le spectacle nouveau d’un pouvoir mystérieux exercé par des charlatans qui s’imposèrent au couple impérial dans l’intérêt supposé de la dynastie.
Nicolas II, marié en 1894 avec Alice de Hesse (Alexandra Feodorovna), qui ne se convertit pas sans résistance à l’orthodoxie, attendit dix ans un héritier mâle, le grand-duc Alexis. En 1895, 1897, 1899 et 1901, l’impératrice mit au monde des filles. Comme les médecins consultés n’y pouvaient rien, on eut recours aux empiriques ; dès 1896, pendant son séjour en France, l’impératrice pria le Président du Conseil, puis le Président de la République lui-même, de conférer le titre de docteur en médecine à un certain Philippe, coiffeur lyonnais, qui était devenu fort influent à la cour. Le refus poli qui lui fut opposé surprit vivement la souveraine. Un peu plus tard, Philippe, ayant prédit une grossesse qui se trouva n’être que « nerveuse », fut disgracié ; mais il ne manquait pas de charlatans pour tenir sa place. Le eésarévitch était de santé délicate ; on racontait qu’un
accident (ou un attentat mystérieux) le privait de l’espoir de perpétuer la dynastie ; s’il mourait tout jeune, comme il y avait apparence, le trône passait au frère du tsar, le grand-duc Michel, favori de la mère de Nicolas II et détesté de l’impératrice. Celle-ci paraît avoir été égarée par sa tendresse maternelle, doublée d’un immense orgueil. Non seulement elle désirait ardemment que son fils vécût, mais que l’héritage du pouvoir autocratique lui fût transmis tout entier. On a affirmé, mais d’autres ont contesté ses sympathies obstinées pour l’Allemagne, son aversion pour tout ce qui était russe (1). L’histoire se contentera probablement de reconnaître, à l’origine de ses funestes erreurs, l’hypertrophie d’un sentiment légitime, exaspéré par la crainte des attentats et du flot de libéralisme qui montait.
Deux évêques intrigants, Hermogène et Théophane, avaient introduit à la cour un moine nommé Iliodor qui, depuis 1907, s’était distingué comme fauteur de pogroms. Iliodor, devenu puissant et passant pour saint, protégea à son tour un paysan sibérien nommé Grigori Novykh, qui avait adopté le « nom d’humilité » de Raspoutine, c’est-à-dire « le dissolu », en souvenir des égarements de jeunesse qu’il se reprochait. Ceux qui le
(1) La faveur dont jouirent Iliodor et Raspoutine prouve, semble-t-il, que ce grief n’était pas fondé.
poussèrent le plus efficacement agirent, dit-on, en haine d’Iliodor et d’Hermogène, dont certains personnages de la cour voulaient se débarrasser. Une dame d’honneur de l’impératrice, très liée avec elle, M me Wyroubov, semble surtout avoir fait la fortune de Raspoutine. Il professait un mysticisme banal, écho lointain du gnosticisme égyptien, et se disait naturellement inspiré de Dieu, investi par lui du don des miracles. A la fin de 1912, peut-être sous l’influence de Raspoutine, qui commençait à être considérable, le Saint- Synode mit Hermogène à l’écart ; sur quoi Iliodor, que Raspoutine haïssait après s’être servi de lui, sortit de l’Église et demanda publiquement pardon aux intellectuels et aux juifs d’avoir ameuté les foules contre eux. Emprisonné dans un couvent, il parvint à s’échapper et gagna les États-Unis, où il est encore (1917).
Comme le bruit courait que la santé du césarévitch dépendait des prières et des exorcismes de Raspoutine et que beaucoup de grandes dames, se disputant son appui, répondaient par leurs faveurs à la sienne, il devint, malgré son ignorance et ses moeurs relâchées, une autorité dans l’État. Les ministres, les évêques, les chefs de service s’inclinaient devant lui, obéissaient à ses recommandations; même Witte, assure-t-on, désirant revenir aux affaires, crut opportun de lui faire sa cour.
En février 1912, l’opinion fut saisie de ce scandale; le Gouvernement défendit aux journaux de nommer Raspoutine. Pourtant, le Golos Moskvy publia une protestation d’un théologien réputé contre le paysan thaumaturge ; la feuille fut confisquée, mais l’article eut un écho à la Douma :
HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION RUSSk 27
« La sainteté de l’autel et celle du trône sont en péril, s’écria Goutclikov ; c’est un ulcère qui dévore le coeur du peuple ! » Raspoutine s’éloigna, mais en proférant des menaces ; un malheur allait frapper la famille impériale si elle ne continuait pas à prier avec lui. Effectivement, l’héritier du trône tomba malade; la Douma ayant été prorogée dans l’intervalle, on rappela en hâte Raspoutine ; l’enfant guérit (1).
Deux ans après (avril 1914), l’évêque André d’Oufa attaqua violemment l’aventurier. Il dit que les faux prophètes étaient un signe de la décomposition nationale et rappela que les gouverneurs de provinces avaient autrefois recherché la faveur d’Uiodor, malgré sa notoire inconduite. Le nouveau faux prophète ne porte pas de froc (Raspoutine ne fut ordonné qu’en juin 1914), mais il est d’autant plus dangereux que le loup a revêtu la peau d’un agneau. Cet homme, à qui l’on devrait refuser les sacrements, a l’impudence de jouer le rôle d’un dispensateur des biens terrestres. « Il m’a offert à moi-même, poursuivait l’évêque, une des situations les plus enviables si je répondais affirmativement à sa question : « Croyez-vous en «moi?» Je lui répondis que je le croyais un parfait charlatan. Si ce misérable est en faveur auprès de la haute société, c’est qu’elle a fait moralement banqueroute. »
Tous les jours une file d’équipages amenait chez Raspoutine des femmes du monde, des fonctionnaires, des solliciteurs. D’étranges histoires couraient sur ses amours infatigables, sur les bains qu’il faisait prendre, sous ses yeux, à ses péni-
(1) Gazette de Francfort , 24 juillet 1914 ( Wochenblati).
tentes, sur les châtiments purificateurs qu’il leur infligeait. « Ce n’est que par moi qu’on peut être sauvé, déclarait-il. Pour cela, il faut qu’on se confonde en moi, corps et âme. Tout ce qui vient de moi est la lumière qui délivre du péché. » L’Église romaine, à côté de beaucoup d’innocents, a frappé plus d’un Raspoutine ; lorsque l’Inquisition d’Espagne sévissait contre les confesseurs solicitantes y flagelantes, elle avait des avantages sur le Saint-Synode russe, qui sut tout et qui ferma les yeux.
Il est probable que l’imagination s’est donné toute licence pour attribuer à Raspoutine plus de méfaits qu’il n’en a pu commettre ; mais ce qui est sûr, c’est que ce robuste moujik, aux yeux bleus sombres, aux mains agiles et fines, exerçait, sur les femmes du monde comme sur les paysannes, une étrange et périlleuse fascination. La princesse Lucien Murat a dit de lui : « On l’aurait pris pour un homme des bois ; mais il parlait d’amour comme un séducteur » (1).
Au mois de juillet 1914, une femme tenta de l’assassiner, soit pour venger Iliodor, soit par quelque rancune amoureuse. Raspoutine lui-même, plus tard, essaya de faire assassiner Milioukov ; mais le drôle chargé du coup eut peur et avoua. On se hâta d’étouffer l’affaire. Nous verrons plus loin le rôle de Raspoutine pendant la guerre de 1914 et sa fin tragique, qui précéda et annonça celle de ses maîtres. Les destinées d’un grand Empire, celles même de la liberté du monde, furent
(1) Figaro du 31 mars 1917 (Polybe). Voir aussi Lindenlaub dans le Temps du 2 janvier 1917, et les lettres d’un grand-duc publiées par F. Masson dans Y Echo de Paris , 10,17 et 24 avril 1917.
un long moment à la merci d’un illuminé vénal. Les pires ennemis de l’autocratie russe n’auraient pu rêver pour elle une fin plus lamentable, une chute plus honteuse : la dynastie de Catherine II et d’Alexandre I er finissait entre les mains non d’un Potemkine ou d’une Barbara de Krüdner, mais d’un paysan perverti.
L’extrême-droite comptait que les élections pour la quatrième Douma, où la pression gouvernementale, exercée par le ministre de l’Intérieur Makharov, dépassa toute mesure, lui assureraient une énorme majorité. Une bonne moitié des électeurs ne purent prendre part au vote, ayant été convoqués trop tard ; beaucoup de paysans furent invités à voter dans les villes, ce qui les aurait obligés à perdre cinq jours de travail. On savait que les députés de la droite avaient presque tous été nommés par suite d’accords à l’amiable entre les gouverneurs et les évêques (1). L’événement démentit les prévisions. La Douma se trouva presque impuissante par suite de l’absence d’une majorité. Nombre de députés paysans et même ecclésiastiques, élus comme réactionnaires avec l’appui du gouvernement, passèrent à l’opposition. Les grands caractères, les hommes politiques énergiques et probes se trouvaient, cette fois encore, parmi les cadets, dont le chef était Miliou-