Discours de Roditchev
kov, ancien professeur aux Universités de Moscou et de Chicago, longtemps en exil, estimé et écouté toujours. Parmi les travaillistes, le plus remarquable des nouveaux élus était A. Kerensky, député de Saratov. Agé de trente ans, connu par un remarquable rapport sur la répression sanglante de la grève des mines de la Léna, il appartenait à une famille noble et était le gendre d’un sénateur de Kazan. Une passion intense pour la liberté et la justice l’avait jeté dans les rangs de l’extrême-gauche. « Ses discours à la Douma ont été fort remarqués, écrivait un journaliste, le 12 février 1913 ; on entendra beaucoup parler de lui. » A côté de Kerensky on signalait comme un homme d’avenir le député caucasien Tchkheidze, seul survivant de la troisième Douma parmi les démocrates socialistes.
Dès la fin de la première session (28 décembre 1912), la Douma réclama, par cent trentedeux voix contre soixante-dix-huit, la coopération du Gouvernement et du pouvoir législatif pour faire respecter dans son esprit le manifeste impérial d’octobre 1905. Les élections municipales de Pétersbourg, qui se firent à cette époque, balayèrent la majorité de droite et donnèrent les deux tiers des mandats à l’opposition.
Bien que la Douma ait accueilli avec loyalisme un nouveau manifeste du tsar (6 mars 1913), où le souverain, commémorant le troisième centenaire
de la dynastie des Romanov, ne renouvelait aucune de ses promesses libérales de 1905, il se trouva dans cette assemblée cent quarante-six députés contre cent treize pour se plaindre, le 18 juin, des mesures oppressives restées en vigueur, malgré le complet rétablissement de l’ordre, de la discorde entretenue à plaisir entre les diverses nationalités, des obstacles apportés au développement du Gouvernement local. « La Douma attire l’attention du Gouvernement sur ces faits et demande avec insistance que les réformes promises soient exécutées dans un esprit libéral. »
Deux ministres surtout, Stcheglovitov (Justice) et Kasso (Instruction publique), dignement secondés par Sabler (Saint-Synode), accumulaient les illégalités et les dénis de justice. Kokovtsev, plus intelligent et plus honnête, était impuissant à les contenir, car üs disposaient d’appuis puissants en haut lieu.
En présence de ces provocations incessantes, l’effervescence populaire se manifestait non plus par des émeutes, mais par des grèves, souvent politiques plutôt qu’économiques, où les habitants des grandes villes soutenaient les grévistes. De un million cinquante et un mille en 1905 (la première année où les grèves aient été autorisées), le nombre des grévistes était tombé à quarantesix mille six cents en 1910; en 1913, il y en eut près d’un million, dont cent mille d’un coup à Pétersbourg (19 novembre). Les délégués des municipalités, réunis en congrès à Kiev (octobre), allaient voter à la presque unanimité une motion très hostile au Gouvernement lorsque le chef de la police ordonna à l’assemblée de se dissoudre. Les octobristes, de plus en plus indépendants, se
prononcèrent nettement, vers la même époque, contre le Conseil d’Empire et déclarèrent que la politique intérieure de la Russie était en opposition absolue avec le manifeste de 1905. Ils n’estimaient pas que le Gouvernement fût disposé à se conformer aux intentions impériales et se réservaient de le combattre par tous les moyens légaux.
En dépit des protestations réitérées des libéraux contre la russification de la Finlande, les persécutions y furent encore aggravées. Vingt-trois membres de la Cour d’appel de Viborg furent condamnés à seize mois de prison et à la privation de leurs droits pendant dix ans pour avoir fait obstacle à une loi russe de 1912 concernant les droits des Russes en Finlande, loi qui n’avait pas été votée par la Diète finlandaise et qui, par suite, ne les obligeait pas (27 janvier 1913).
La direction des Affaires étrangères appartenait, depuis 1910, à un homme intelligent et honnête, Sazonov. Pendant la seconde guerre balkanique, malgré l’agitation créée par les slavophiles, il maintint le principe de l’action commune des grandes Puissances, à l’encontre de toute initiative de l’une d’elles. Pour conserver la paix, il consentit à la cession de Scutari aux Albanais, exigée par l’Autriche, et n’hésita pas à tancer vertement le roi de Monténégro qui risquait, par son obstination, de mettre le feu à l’Europe. Le premier ministre, Kokovtsev, n’était pas moins pacifique, espérant
encore que toutes les difficultés dans les Balkans pourraient être résolues par le concert des Puissances, par l’accord de l’Autriche-Hongrie et de la Russie. La Russie libérale était pacifique comme son gouvernement ; elle était surtout préoccupée de sa situation intérieure, dont l’acuité fut encore accrue pendant le premier semestre de 1914. Lors du jubilé de l’institution deszemstvos (janvier 1914), l’empereur se plut à reconnaître les services rendus par ces assemblées, mais ne dit pas un mot laissant espérer que les pouvoirs de la bureaucratie et de la police seraient restreints, ni que le mode d’élection des zemstvos serait réformé. Au banquet qui termina les fêtes du jubilé à Pétersbourg, Milioukov, s’adressant aux octobristes, prononça des paroles presque menaçantes : « S’il entrait dans l’esprit d’un autre Yuan-Shi-Kai de remplacer la représentation nationale par quelque organe administratif, alors nous serions unanimes à sentir et à agir en citoyens. »
Kokovtsev, qui avait tenté de « boycotter »
la Douma, bien que suspect lui-même de libéralisme, fut remplacé le 11 février par Goremykine, homme fort âgé et fatigué qui se définissait luimême « une pelisse passée de mode dont on se souvient seulement un jour de froid ». Il devait laisser le champ libre aux extrêmes réactionnaires de son cabinet, Maklakov, Stcheglovitov et Kasso.
Le gouvernement prohiba le célébration du centenaire du poète national de l’Ukraine, Taras
Shevtchenko, ce qui provoqua de vives réclamations à la Douma. « Il y a certainement, dit Milioukov, un mouvement ukrainien, et qui ne peut être arrêté ; mais il s’agit de savoir si vous voulez vous en faire un ami ou un ennemi. Les vrais séparatistes sont les persécuteurs, qui font le jeu de l’Autriche. Si les Ukrainiens sont convaincus qu’ils n’ont rien à espérer de la Russie, ils chercheront leur salut ailleurs. Voulez-vous que le centenaire de Shevtchenko soit célébré en Russie, où il y a trente millions d’Ukrainiens, ou en Autriche, où il y en a cinq millions? » La Douma donna raison àMilioukov.
Au mois de mars, te professeur Baudouin de Courtenay, conseiller d’État, fut condamné à deux ans de prison pour avoir publié, en 1912* un opuscule en faveur d’un système fédéral de gouvernement. Mis en liberté provisoire sous caution, il fut l’objet d’ovations et reçut des félicitations de toute la Russie.
Peu après, tes grèves politiques reprirent à Pétersbourg; 1e 26 mars, il y eut soixante-dix mille grévistes, auxquels s’associèrent tes étudiants. Une note officieuse déclara que tes grèves prenaient de plus en plus un caractère politique et que 1e gouvernement aurait recours à des mesures sévères pour tes réprimer.
La réaction alla si loin que tes poursuites furent intentées coütre 1e député Tchkheidze pour un discours prononcé par lui à la Douma (avril). Le 9 mai, Milioukov avertit la Douma que 1e Gouvernement préparait un coup d’État à l’aide de ses auxiliaires favoris, tes Cents Noirs . Le 11, il fut question ouvertement de l’influence de Raspoutine, qui faisait nommer des évêques à son gré et que tes plus hauts représentants du clergé accueil-
laient avec déférence chaque fois qu’il se présentait dans une ville, « alors que son nom est associé aux vices et aux crimes les plus infâmes j>, disait le prince Mansyrev* député cadet. Le procès B eïlis donna lieu aussi à des scènes violentes (mai 1914) : « Vous avez laissé échapper le vrai coupable, dit Milioukov, et vous avez tenu pendant deux ans un innocent en prison ! » Le tumulte qui s’ensuivit eut pour résultat la démission du vice-président progressiste, qui fut remplacé* à la presque unanimité, par l’octobriste Protopopov. C’était un homme d’origine modeste, enrichi par son mariage et par des entreprises industrielles ; il était maréchal de la noblesse de Samara et semblait acquis aux idées libérales dont il devait si prestement se détourner plus tard.
On n’attaqua pas avec moins de violence le ministre de l’Instruction publique, Kasso, qui restait en fonctions grâce à son rôle de bas policier et malgré les scandales de sa conduite. « Les favoris de ce ministre, dit Novokov, sont des ignares ; l’un d’eux, employé à Novorossysk, se plaît à initier les jeunes filles aUx attraits du Décaméron et aux questions traitées dans les livres catholiques à l’usage des confesseurs. Nous pensons, concluait l’orateur, que le peuple russe secouera bientôt le joug honteux qui l’opprime et que les générations futures seront préservées du pouvoir irresponsable d’un ministre qui préfère des espions et des cabinets particuliers à la cause sacrée de l’instruction populaire, d’uii ministre dont la conscience est marquée d’une tache indélébile par le jeune sang que sa perversité a fait couler » (allusion à uiie affaire de mœurs qui, sous tout autre régime, aurait fait chasser Kasso de l’administration qit’il dirigeait).
Un blâme contre le ministre fut voté par 143 voix contre 84.
Le ministre de la Guerre, le néfaste Soukhomlinov, ne fut pas moins maltraité ; on dénonça (juin 1914) les caprices de l’avancement, les gaspillages et les vols de l’intendance. La moitié des chaussures fournies à l’armée étaient inutilisables ; quarante-cinq pour cent des chevaux achetés devaient être réformés presque aussitôt; alors qu’il n’y avait que trois cent trente généraux en France, la Russie en payait seize cent cinquantesept, la plupart ignorants et n’ayant jamais riâi vu de la guerre. Le ministre lui-même ne connaissait rien du service actif; mais il obligeait les cercles militaires à s’abonner à la Zemstchina , feuille d’extrême-droite non seulement hostile à la Douma, mais à l’entente avec la France et l’Angleterre. Les leçons de la guerre japonaise avaient sans doute profité au matériel, mais le personnel était resté aussi mauvais.
La Douma fut prorogée du 27 juin jusqu’au 28 octobre. Les grèves se multiplièrent d’une manière alarmante. Le 2 juillet, grève de deux mille ouvriers de Poutilov; puis, à partir du 17, recrudescence telle qu’on a pu y soupçonner plus tard les excitations d’agents étrangers. A Pétersbourg seul, il y eut cent quarante mille grévistes. Le 19, la police en arrêta plusieurs centaines, ce qui ne fit qu’accroître le mouvement. Le 22, les cosaques firent usage de leurs revolvers, tuant cinq ouvriers, en blessant un très grand nombre. A Moscou et dans le Caucase, des grèves répétées éveillaient l’idée d’un essai de mobilisation du prolétariat contre le gouvernement et attestaient, dans les classes ouvrières, un pouvoir d’organisation et de discipline
qu’on ne soupçonnait pas, ou qu’on avait cru disparu depuis 1905.
En présence de la guerre subitement déchaînée par l’Allemagne(1 er août),l’( ( union sacrée» était partout nécessaire, mais en Russie plus encore qu’ailleurs. Elle se fit rapidement et complètement, parce que cette guerre n’avait rien de commun avec celle de 1904 : la Russie était injustement attaquée, après avoir, grâce au tsar et à Sazonov, fait l’impossible pour sauvegarder la paix. Le pays le sut ou le devina : tous les germes de guerre civile disparurent. Polonais, Finlandais, Petits Russiens, Caucasiens, tous s’unirent dans un même sentiment patriotique. On vit à Pétersbourg (dénommé peu après Pétrograd) cinq mille juifs, conduits par un rabbin, s’avancer vers le palais en chantant des cantiques en hébreu et l’hymne national, puis s’agenouiller pour entonner des prières ; leurs drapeaux portaient cette devise : « Il n’y a plus maintenant ni juifs ni gentils. » A l’étranger, les exilés se réconcilièrent ; ainsi l’anarchiste Kropotkine tendit la main à son vieil adversaire Plekhanov, chef des social-démocrates. « Les ennemis implacables de la monarchie, les prisonniers de la forteresse de Schlusselbourg, tous les hommes qui, depuis de longues années, avaient prouvé leur dévouement indomptable à la cause de la Révolution, prêchaient l’union autour du drapeau contre l’ennemi » (1).
(1) E. Denis, La Nation tchèque , 1917, p. 356. Cet article sur la Révolution russe est un chef-d’œuvre.
Tous les grévistes, au premier signal, avaient repris leur place dans les ateliers.
C’est alors que le tsar prit une décision mémorable qui, avec son initiative provoquant la Conférence de La Haye, suffira, malgré tant de fautes, à honorer sa mémoire. D’un trait de plume, il supprima la vente de l’eau-de-vie, creusant un gouffre énorme dans le budget russe, mais fortifiant le peuple tout entier, à la veille des plus dures épreuves. Alcoolisée comme elle l’était, la Russie n’aurait pu se défendre contre des ennemis beaucoup mieux armés • elle n’eût pas su davantage, le moment venu, conquérir sa liberté. La suppression de la vodka a étp le bienfait suprême de l’ancien régime ; seule elle a mis la Russie en état de le renverser.
Dès le mois de février 1914, le tsar avait écrit, dans une lettre adressée au ministre des Finances Bach : « Il est inadmissible de fonder la prospérité du fisc sur la destruction morale et économique de la grande masse des citoyens. » Witte, l’inventeur du monopole qui rapportait alors deux milliards et demi par an, en était venu lui-même à le condamner : « J’avais pensé, disait-il, donner le jour à une jeune fille ; je vois maintenant qu’elle fait le trottoir sur la Perspective Nevsky. »
Le 26 mars, ordre fut donné de supprimer la vente de l’eau-de-vie dans les gares. En août, la plupart des boutiques officielles où l’on débitait le poison
furent fermées ; le tsar annonça, au mois d’octobre, qu’elles ne rouvriraient plus. La vente des spiritueux fut également prohibée dans la Galicie conquise. Presque aussitôt, les effets économiques de la prohibition se firent sentir : ce que le peuple dépensait pour boire, il le versa désormais aux caisses d’épargne et la richesse publique s’accrut de tout ce qui était sacrifié par le fisc.
Un profond connaisseur de la Russie, Anatole Leroy-Beaulieu, avait maintes fois averti l’opinion en France que la Russie était mal préparée pour une guerre offensive et que les sympathies des cercles dirigeants étaient allemandes. Ces sympathies, accrues et alimentées par des alliances princières, par le mariage de l’empereur, lui-même avec une princesse hessoise, se fondaient aussi sur la répugnance de la Russie officielle pour les pays démocratiques de l’Entente. Le journal favori des réactionnaires, la Zemstchina , dont le ministre de la Guerre avait rendu l’abonnement obligatoire dans l’armée, n’avait cessé, malgré le tsar et sa diplomatie, l’un et l’autre de bonne foi, de prêcher le rapprochement avec l’Allemagne, de vouer à l’exécration l’Angleterre et la France, gouvernées « par les francs-maçons et les juifs » (1). De nom-
(1) Zemstchina , avril 1913 : « Si nous avions des relations ami" cales avec l’Allemagne, qui les désire, l’Autriche, toujours battue» n’aurait pas osé se montrer si insolente à notre égard. La Russie
breux salons, à Pétersbourg, restaient des foyers d’influence et de propagande germaniques ; c’était là d’ailleurs une fort ancienne tradition en Russie où, depuis Pierre le Grand, les Allemands — à défaut d’une noblesse russe instruite et d’une classe moyenne — avaient joué un grand rôle comme militaires, diplomates, administrateurs, chefs d’industrie et ouvriers habiles. Le mouvement slavophile, dont le centre était à Moscou, et le mouvement démocratique, qui sentait l’hostilité de la Prusse et s’en méfiait, n’avaient exercé qu’une action assez faible sur les hautes régions de la société et la bureaucratie. Russifier les provinces baltiques et donner le nom de Jouriev à Dorpat (1893) ne constituait pas dés succès sérieux pour les slavophiles, quand la capitale et le Gouvernement lui-même étaient et restaient germanisés.
Il fallut le désastre de Tannenberg (fin août 1914), ceux de la retraite galicienne et polonaise (maiseptembre 1915), pour faire comprendre au pays qu’il n’était pas seulement mal servi et volé — il le savait depuis longtemps — mais trahi.
On peut douter que le général Rennenkampf, le 26 août 1914, eût pu sauver son collègue Samsonov, égaré par de faux rapports d’espionnage, en se portant à son secours ; peut-être eût-il été entraîné dans sa défaite, la plus cruelle qu’ait subie la Russie (quatre-vingt mille prisonniers);
récolte ce qu’elle a semé par une alliance contre nature avec la France et l’Angleterre, dominées par les francs-maçons et les juifs. »
Ibid , décembre 1913 : « Comme l’Allemagne — qui, elle, mérite confiance — veut un rapprochement avec nous, il faudrait unir nos forces aux siennes pour écraser ces nids de punaises de la francmaçonnerie, qui mettent en danger l’État allemand comme l’État, russe. »
mais le fait que Rennenkampf ne tenta rien, battit simplement en retraite, put autoriser, dès le mois de septembre, de graves soupçons.
Puis ce fut l’affaire de Lods (25 novembre 1914), où la négligence du même Rennenkampf sauva d’un désastre deux corps d’armée allemands, enveloppés par l’habile stratégie du grand-duc Nicolas. Cette fois encore, l’opinion fut profondément troublée.
Enfin, lorsque les armées russes, attaquées en force sur la Dunajec, durent battre en retraite faute de munitions et de fusils pour armer les recrues, lorsque toute la Pologne et les forteresses du Niémen tombèrent aux mains de l’ennemi, personne n’incrimina le grand-duc Nicolas, qui montra des qualités militaires supérieures, mais personne ne douta plus qu’il était trahi, comme la Russie elle-même. L’arrestation et l’exécution du colonel Miassoyedov (mai 1915) donna une sanction officielle à ces bruits. Le général Polivanov remplaça le ministre Soukhomlinov qui n’avait cessé de dire que la Russie avait d’amples provisions d’armes, qui avait refusé des millions de fusils offerts par l’Angleterre et tout à coup avouait que les arsenaux étaient presque vides (4 mai 1915). Des dizaines de milliers de Russes, envoyés au front, durent se défendre avec des bâtons, offrir leurs poitrines nues à des pluies d’obus. Quand l’incurie se double ainsi de mensonge, elle ressemble singulièrement à la trahison.
Soukhomlinov et Miassoyedov avaient épousé deux amies; la première avait divorcé pour épouser le ministre de la Guerre. M me Soukhomlinov était, dès avant la guerre, en relations étroites avec l’Autrichien Altschiller, fournisseur attitré par lequel il fallait passer pour obtenir des commandes, toujours réservées à des Allemands.
A la Douma, en 1913, on avait déjà révélé l’infamie des marchés que consentait le ministre de la Guerre. On dit plus tard que Soukhomlinov s’était enrichi, qu’il avait acquis des propriétés importantes ; ce qui est sûr, c’est que son ministère était devenu un nid d’espions et que si parfois on en arrêtait un, l’ordre venait de le relâcher aussitôt.
Quant au colonel Miassoyedov, il appartenait à Vokhrana. Après avoir opéré en Finlande, il occupa longtemps un poste de confiance à Wirballen, sur la frontière prussienne ; des relations intimes se nouèrent entre lui et les nobles prussiens du voisinage ; on disait même qu’il avait chassé avec Guillaume II dans la forêt de Rominten. Pendant la guerre il fut attaché à l’état-major du grand-duc Nicolas ; il n’y avait pas de secrets pour lui. Les Russes mirent du temps à s’apercevoir que l’ennemi connaissait tous leurs desseins ; la révélation leur vint de l’État-major français, instruit, dit-on, par une lettre trouvée sur un officier allemand. Pour s’édifier, le grand-duc fit semblant de préparer une manœuvre importante ; les Allemands agirent
aussitôt en conséquence. La preuve était faite 5 Miassoyedov fut arrêté.
Ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est que, dès 1912, Miassoyedov était suspect de traîtrise ; l’écho de cette accusation parvint à un journal paraissant à Londres, qui s’occupait, à titre exclusif, des affaires de Russie. Voici le texte (1) :
Après la mort de Stolypine ( qui l'avait privé de son emploi de chef de la gendarmerie à Wirballen), Miassoyedov réussit à obtenir une place au ministère de la Guerre, où il recevait des ordres secrets ; suivant toute apparence, sa fonction principale consistait à contrôler les sen timents politiques des officiers. M. Soukhomlinov était content de lui ; de capitaine, il le fit nommer lieutenant-colonel. Mais les principaux officiers de VÉtat-major lui témoignaient une méfiance insurmontable. On lui refusait Vaccès des documents secrets , ainsi que la clef du code secret officiel. A en croire une opinion répandue parmi les officiers , Miassoyedov était un espion autrichien. L'affaire finit par être ébruitée dans la presse. Un journal du soir, Vetchernoié Vremia, commença une campagne à ce sujet ; mais, sauf l'assertion que Miassoyedov avait désorganisé le système de contre-espionnage, aucune accusation précise ne put être formulée contre lui.
La Russie possédait de grands établissements industriels, comme ceux de Poutilov, et son sol lui fournissait en abondance les matières premières ; pourtant, on estimait qu’elle était incapable d’armer et d’équiper ses immenses réserves. Jusqu’en août 1915, jusqu’au désastre, aucune tentative n’avait été faite pour organiser l’industrie en vue de la guerre ; tout se traitait, comme par le passé, entre le ministre et ses fournisseurs habituels — au prix de quels abus, on l’a dit à la Douma. A ce moment, sous la pression de la nécessité et
(1) Darkest Russia , 8 mai 1912, p. 4.
grâce à l’intelligence du général Polivanov, un changement commença. Les zemstvos, indépendants de la bureaucratie, intervinrent ; la production intérieure fut doublée, puis décuplée ; la crise était presque surmontée au mois d’octobre. Par Arkangel et Vladivostok, la Russie recevait d’énormes cargaisons, provenant d’Angleterre, des États-Unis, du Japon. Mais beaucoup de ces envois s’égaraient, disait-on, sur des voies latérales, où ils étaient abandonnés on ne savait par quels ordres; d’autres ne répondaient pas aux besoins prévus; d’autres, enfin, arrivaient trop tard et étaient mal répartis. Tout habitués qu’ils sont à l’incurie des bureaucrates, les Russes soupçonnaient, dans ces contretemps répétés, l’effet de mauvaises volontés actives en haut lieu. L’arrêt de plusieurs offensives, qui s’annonçaient heureuses, fut attribué à ce « sabotage » des transports.
A la colère grandissante de l’opinion, le Gouvernement ne répondit d’abord que par la politique des pogroms , qu’il avait déjà adoptée comme dérivatif en 1905. Il y avait des millions de juifs en Russie et en Pologne : c’est à eux qu’étaient dus les trahisons, le défaut d’organisation, la hausse des prix. Il s’agissait de détourner l’irritation populaire sur ces malheureux sans défense, dont quatre cent mille servaient dans les armées russes sans l’espoir d’y conquérir un grade. La police aux armées s’y employa comme la police à l’arrière; elle
incita les Polonais catholiques à faire comme elle. Miassoyedov était naturellement le plus ardent à dénoncer les juifs comme les auteurs de ses propres trahisons. Des centaines de juifs, tant en Galicie et en Pologne que dans la Russie blanche et les provinces baltiques, furent pendus sans forme de procès ; des centaines de mille furent refoulés vers l’intérieur de la Russie où, ne pouvant s’établir à cause des lois de 1881, ils étaient poussés de ville en ville comme des troupeaux ; des centaines de pogroms , organisés par des malandrins et la police, ensanglantèrent les quartiers juifs des villes. Toute la presse juive fut supprimée d’un coup (5 juillet 1915). Bien plus, par une illégalité monstrueuse, on prit des otages dans les communautés juives comme en pays ennemi et on les déporta — pour répondre, disait-on, de la bonne conduite des autres. Les persécutions de 1881 et de 1905 n’avaient rien été à côté de celles-là, qui firent des victimes innocentes par milliers.
Mais ces infamies ne donnèrent pas le change à l’opinion. Le comte Ivan Tolstoï, ancien ministre et maire de Pétrograd, forma un comité où entrèrent des hommes de la haute noblesse, pour venir en aide aux juifs persécutés. Plus de deux cents intellectuels et hommes politiques russes signèrent une pétition réclamant pour les juifs l’égalité civile et politique. Les journaux révélèrent que lorsque les juifs accusés de connivence avec l’ennemi étaient traduits devant des tribunaux militaires, et non pendus aux arbres, leur innocence était presque toujours reconnue. Des voix autorisées s’élevèrent à la Douma pour protester contre des excès qui diffamaient la Russie aux yeux des neutres. Les députés savaient, par les journaux des États-Unis
et de Hollande, restés libres de dire la vérité, quel tort immense ce déchaînement de fureurs faisait à la cause commune. On le dit à la Douma beaucoup plus librement qu’à Paris. « Une population entière, s’écria Milioukov, a été accusée de trahison, et cette accusation, provenant d’une source unique (Miassoyedov), était propagée par l’autorité militaire ! » (août 1915). — « Les coupables ne sont point les juifs, dit Tchkheidze, le pays tout entier l’affirme ; ce sont ceux qui se sont enrichis aux dépens de l’armée, ce sont ceux qui ont vendu la Russie, guidés par les Miassoyedov. Et si l’on veut réellement trouver les coupables* il faudra aussi faire la lumière sur le rôle du ministre de l’Intérieur Maklakov. » Parlant ensuite des quatre cents otages juifs retenus en prison : « Quelle loi de l’Empire, demanda-t-il, autorise à mettre en prison des gens dont le seul tort est de jouir de l’estime générale? Quelle loi autorise à juger et à punir des crimes inconnus? Cela nous déshonore à la face du monde civilisé, à la face des Alliés. »
Le ministère se présenta à la Douma allégé de ses réactionnaires les plus compromis (Stcheglovitov* Maklakov, Sabler). Le nouveau ministre de l’Intérieur, Stcherbatov, était un modéré, qui s’était montré très actif dans les zemstvos ; Igiiatiev, ministre de l’Instruction publique, avait des tendances libérales (juillet 1915). A la réouverture de la Douma (1 er août), Goremykine tint un dis-
cours conciliant. Gomme les Polonais, les autres nationalités de l’Empire avaient montré leur fidélité à la patrie ; la politique intérieure devait désormais être pénétrée de sentiments d’impartialité et de bienveillance, sans distinction de nationalité, de croyances ou d’origine. Les promesses impériales faites à la Pologne étaient confirmées. Le Gouvernement reconnaissait que l’administration de la guerre avait été débordée par les exigences de la situation et demandait lui-même la création d’un Comité de munitions, comprenant des délégués des zemstvos. Ce comité fut créé et présidé par Goutchkov, futur ministre de la Guerre en mars 1917.
Le 3 août, après la réélection de Rodzianko à la présidence, la Douma exprima par un vote la volonté de la nation de continuer la guerre jusqu’à la victoire. Des orateurs de l’opposition demandèrent la mise en jugement des officiers responsables du manque d’obus ; la même question fut traitée dans une séance secrète (le 10), à la suite de laquelle fut instituée une commission d’enquête présidée par le général Petrov.
La séance du 14 août fut extrêmement orageuse. Les orateurs libéraux dénoncèrent les brigandages de l’intendance, le refus systématique opposé par le Gouvernement aux bonnes volontés qui s’étaient offertes dès le début, l’emprisonnement des leaders ouvriers, la persécution des allogènes, notamment des juifs. Le cadet Adjemov rappela ces mots de Lloyd Georges (alors simple député) qu’en écrasant les troupes russes sous leurs obus les Allemands détruisaient les chaînes qui pesaient sur la société et sur le peuple. Tehkheidze dit que le Gouvernement avait fait de Fadminis-
tration des chemins de fer le règne du pillage, des pots-de-vin et de la concussion. Des révélations inquiétantes dénoncèrent la mainmise de l’Allemagne sur les banques et les industries russes ; ainsi la moitié des actions de l’usine Poutilof appartenait au groupe autrichien de Skoda, étroitement uni au groupe Krupp ; sous cette pression, l’usine avait congédié des ouvriers et réduit à cinq le nombre des heures de travail. « — Je peux citer des cas, dit encore le député Dourov, où l’armée a reçu de l’intendance du foin pourri. A plusieurs reprises, l’intendance a brûlé ses dépôts deux ou trois jours avant la retraite ; on dit dans l’armée qu’elle a voulu effacer ainsi la trace de ses méfaits. » Un membre d’extrême-droite, Pouriskévitch, rendit hommage à la fidélité de la Pologne et salua dans l’avenir la nation polonaise, autonome sous le sceptre du tsar. Une motion portant suppression de toutes les restrictions nationales et religieuses ne fut repoussée qu’à la majorité de dix-neuf voix.
A la fin du mois, des membres de la Douma et du Conseil d’Empire se réunirent afin de donner à la Russie un premier ministre énergique, à la place du somnolent Goremykine. Le congrès municipal de Moscou demanda qu’on mît aux affaires des hommes politiques connus, non d’obscurs bureaucrates. Une fois de plus, le pays se soulevait contre l’apathie et l’incapacité de l’administration.
On put croire un instant, au commencement de septembre 1915, que l’union était faite entre le tsar
et le pays. Avant de prendre le commandement en chef des armées, avec Alexeiev comme chef d’état-major, Nicolas II prononça des paroles réconfortantes. Toutes les organisations de la Russie avaient répondu à l’appel de la patrie ; le tsar répéta qu’il était décidé à poursuivre la guerre jusqu’à la victoire, à quoi Rodzianko répondit que la Russie, serrée autour de son souverain, était prête à tous les sacrifices pour briser à jamais les chaînes allemandes. Mais les causes de désaccord étaient trop profondes pour que des paroles éloquentes pussent les écarter. Une nouvelle rupture eut pour prétexte le vœu exprimé par toute la gauche de la Douma de voir enfin établir la responsabilité ministérielle devant l’assemblée. Irrité ou circonvenu, Nicolas II prorogea la Douma jusqu’au 14 novembre (16 septembre). « Le renvoi de la Douma, dit un journal américain (1), pourrait être à bon droit compté à Berlin parmi les succès allemands sur le front oriental. Le tsar vient de porter un coup à ses alliés en rompant avec les représentants du peuple. » Pendant une semaine, il y eut des grèves et des tentatives d’émeute. Puis la réaction reprit de plus belle. Le prince Stcherbatov fut remplacé par un membre de la droite, Khvostov, ancien gouverneur de Nijni ; député à la quatrième Douma, il s’était signalé à l’attention en interrompant le discours du trône par le cri retentissant : « Vive S. M. le tsar, autocrate de toutes les Russies ! » Le premier acte de ce ministre de l’Intérieur fut de proclamer la loi martiale à Moscou. Mais les élections au Conseil de l’Empire assurèrent des gains importants au bloc progres-
(1) New-York Nation , 1915, II, p. 371.
siste (novembre). Trepov, nommé ministre des Communications (31 octobre), passait pour un homme énergique ; toutefois, son passé l’inféodait à la réaction. En 1913, étant gouverneur de Kiev, il s’était acharné contre un groupe de sculpture, placé à l’entrée d’une exposition industrielle, qui représentait un ange penché sur un ouvrier, comme pour le protéger et le bénir. « Pur socialisme ! » s’écria Trepov ; et il fit enlever la figure de l’ouvrier — n’osant toucher à l’ange — pour le remplacer par l’écusson de la ville.
En novembre, la réunion de la Douma fut de nouveau différée. Un congrès des zemstvos et des municipalités devait s’assembler à Moscou : il fut interdit. En revanche, les congrès de la droite à Pétrograd et à Nijni furent autorisés et le ministre de l’Intérieur y envoya des représentants. Comme pour défier la Douma, on y tint les discours les plus violents : le Gouvernement fut invité à supprimer la Constitution, à rétablir l’autocratie intégrale, à museler la presse. Chose plus grave, des hommes qui avaient appartenu au Gouvernement depuis la guerre déplorèrent la politique qui avait conduit à une rupture avec l’Allemagne. Une fois de plus, les tendances germanophiles de l’extrêmedroite étaient ouvertement confessées.
Des bruits de paix coururent avec insistance en janvier 1916, bien que le tsar, passant en revue les chevaliers de Saint-Georges (le 2), eût affirmé
qu’il ne conclurait la paix qu’après avoir chassé le dernier ennemi du sol russe et en plein accord avec les Alliés. On dit que l’Allemagne avait proposé la paix à la Russie et au Japon. Le ministre des Affaires étrangères, interrogé, répondit qu’il avait simplement laissé sans réponse bon nombre d’offres de paix séparée, mais il n’en précisa ni la nature ni l’origine. Qu’il y eût, en Russie même et dans les hautes sphères, des personnes disposées à trahir l’Entente, c’est ce dont personne ne doutait plus et ce que Roditchev devait dire à la Douma en juillet 1916 : « Le parti qui défend les mesures les plus réactionnaires est formé de gens dont les sympathies vont à l’Allemagne. Ce n’est pas un pur effet du hasard qui, dès le 14 mai 1915, a fait jaillir du sein de ce parti l’aveu qu’il préférait un modeste accord avec l’Allemagne à une grande alliance avec l’Angleterre. Le Gouvernement ne peut s’appuyer sur ce parti. La guerre qui ensanglante l’Europe est tout d’abord un duel entre les idées de servitude et de liberté. »
Ce sont les idées de servitude qui firent arriver au pouvoir un homme jusque-là fort obscur, Boris de Stürmer, membre du Conseil d’Empire et protégé de la coterie Raspoutine. Il succéda le 3 février à Goremykine comme président du Conseil des ministres.
La Douma ne se réunit à nouveau que le 16, en présence de l’empereur, venu pour assister au début de la séance. Stürmer et Polivanov firent des discours patriotiques ; le premier promit des réformes dans l’administration municipale, le second vanta la réorganisation de l’armée. Sazonov tint un langage énergique : les Alliés devaient mettre fin aux appétits voraces du pangermanisme;
la Russie tout entière voulait une Pologne autonome et non démembrée. Milioukov dit qu’il fallait empêcher les Détroits de devenir allemands, mais qu’il n’était pas nécessaire, pour cela, de les annexer à l’Empire; sur quoi la chancellerie russe publia une note réservant sa manière de voir (24 mars). Au cours des débats, Tchkheidze prononça un discours dont la censure russe interdit d’abord la publication. Il accusait d’égoïsme toutes les grandes Puissances belligérantes et déclara, au nom de ses amis socialistes, qu’il voulait une paix sans annexions ni indemnités, comme la réclamaient les socialistes allemands et autrichiens.
La situation des libéraux était devenue très forte à la Douma, car les nationalistes modérés, le centre, les octobristes, les progressistes et les cadets y avaient formé un « bloc progressiste » disposant de deux cent trente voix contre cent vingt-trois. Ce bloc était résolument fidèle à la politique de la guerre à outrance ; les sentiments contraires ne se manifestaient qu’à l’extrêmedroite et à F extrême-gauche, comme l’avait prédit longtemps à l’avance Anatole Leroy-Beaulieu.
Au commencement de mars 1916, le congrès des cadets publia un manifeste, disant que l’Europe et la Russie ne pouvaient s’incliner sous le joug du militarisme prussien, que les grandes démocraties européennes ne pouvaient sortir de la lutte affaiblies ou écrasées. La Belgique et la Serbie ne
doivent pas disparaître, la Pologne et la Lithuanie ne peuvent rester dans les griffes de l’Allemagne, l’Arménie torturée ne peut être rendue à ses bourreaux. La tâche de la victoire est d’ailleurs inséparable de celle de la réforme intérieure ; il faut, pour vaincre, réorganiser la nation.
Une révélation scandaleuse obligea Khvostov à donner sa démission. D’accord avec Stcheglovitov, il avait préparé un grand congrès monarchiste auquel devaient être invités deux mille délégués des paysans russes, dont il offrait de payer le voyage sur les fonds du ministère de l’Intérieur. Le secret fut mal gardé et l’irritation de la Douma portée à son comble quand elle sut qu’au cours de ce congrès on devait réclamer sa suppression. Stürmer remplaça Khvostov (19 mars).
Au mois de mai, des délégués russes, dont Protopovov fut le plus loquace, vinrent à Paris et tinrent des discours en l’honneur de l’Alliance. Rodzianko, président de la Douma, dit à un journaliste qu’il n’y avait pas de parti de la paix en Russie, que c’était une invention allemande (27 mai). Pourtant, des bruits singuliers continuaient à courir ; on apprit que Protopopov, revenant de Paris et de Londres par Stockholm, avait fréquenté dans cette ville un banquier allemand de Hambourg que lui avait dépêché Lucius, ministre d’Allemagne en Suède, avec des offres de paix séparée et des fonds pour lancer un nouveau journal. Nous avons déjà cité les paroles de Rodzianko, prononcées au mois de juillet à la Douma.
Le 23 de ce mois, éclata comme un coup de foudre la nouvelle d’un remaniement profond du ministère : Sazonov était remplacé aux Affables
étrangères par Stürmer ; Khvostov devenait ministre de l’Intérieur; Makharov,ministre de la Justice. C’était un coup de barre non seulement vers la droite, mais en dehors du sillage des Alliés. La Nouvelle Presse Libre de Vienne écrivit sans détours : « Stürmer est un instrument dont on peut jouer. C’est un homme qui répond au désir secret de la droite, toujours hostile à une alliance anglaise. A la différence de Sazonov, il n’affirmera pas la nécessité de détruire le militarisme allemand.»
L’opinon européenne, mal informée des forces secrètes et de la « politique Raspoutine », attribua la chute de Sazonov à la question polonaise, qui préoccupait fort la diplomatie des Alliés. Il y avait là une part de vérité. Pour satisfaire aux désirs de l’Entente, Sazonov avait préparé, au début de juillet, un projet d’autonomie complète ; dans le préambule, d’accord avec le tsar, il disait que les réformes en Pologne devaient ouvrir la voie à une réforme constitutionnelle de tout l’Empire. Stürmer exploita certainement cette phrase, avec l’appui de l’impératrice, pour incriminer le loyalisme de Sazonov. Le nouveau ministre se garda de renier les promesses impériales relatives à la Pologne, mais il chercha à temporiser, sûr de plaire ainsi à l’extrême-droite et au part. ; de la Cour.
A la fin de juillet, les Russes achevaient, par la prise d’Erzindjan, la conquête de l’Arménie, et l’offensive de Broussilov en Bukovine et en Galicie donnait de magnifiques résultats. On s’attendait, d’un jour à l’autre, à la reprise de Lemberg. Brusquement, l’élan des Russes parut faiblir, puis s’arrêta ; le bruit courut qu’ils commençaient à manquer de munitions, et cela était probablement exact. On ne cessait pourtant de fabriquer et
d’importer des munitions en Russie. Pourquoi n’arrivaient-elles pas à l’armée? S’il y avait encombrement des voies, pénurie de matériel, crise des transports, n’était-il pas singulier que ces fâcheux accidents vinssent paralyser, une fois de plus, un général victorieux?
Broussilov avait sans doute de bonnes raisons pour déconseiller à la Roumanie d’entrer en guerre ; mais il fut à peu près le seul. Le gouvernement russe et la presse à ses ordres étaient devenus très pressants : la Roumanie devait intervenir sur l’heure, ou renoncer à ses revendications (19 août). Il est avéré qu’on conseilla aux Roumains de porter leur effort sur la Transylvanie et la Hongrie ; la Russie répondait de la Dobroudja.
Le 27 août, la Roumanie déclara la guerre à l’Autriche. Elle attaqua en Transylvanie, ne laissant dans la Dobroudja que peu de troupes. La Russie n’envoya que des secours insuffisants ; une grande partie de la Dobroudja fut conquise par les Germano-Bulgares. L’attaque allemande à l’ouest de la Roumanie, vers Craïova, réussit et menaça Bucarest. A ce moment, toute l’Europe croyait qu’une grande armée russe, venant de Bessarabie et de Moldavie, allait paraître sur l’Arges. La situation des Allemands, dont la stratégie était d’une hardiesse folle, semblait très périlleuse. L’armée russe ne se montra point ; la Roumanie demanda en vain des canons et des
munitions (30 octobre) (1) ; Bucarest tomba (6 décembre) et les Allemands, avec leurs alliés, occupèrent toute la Valachie avec la Dobroudja. L’armée russe de Moldavie couvrit la retraite de la principale armée roumaine et lui permit de se réorganiser derrière le Danube (fin décembre). Une note officieuse, répondant à des bruits très répandus, démentit que l’armée russe manquât de munitions et nia également que des dissentiments graves se fussent produits entre la Russie et la Roumanie (16 décembre).
Au cours de ces fâcheux événements, si difficilement explicables par des raisons purement militaires, l’opinion russe n’avait pas été moins émue que celle ces Alliés. Lorsque Protopopov remplaça Khvostov au ministère de l’Intérieur (1 er octobre), les bruits injurieux qui couraient sur cet intrigant prirent une nouvelle consistance. Une sorte de conjuration patriotique s’ourdit contre lui, sous les auspices de Trepov, auquel on savait gré d’être laborieux et d’avoir achevé, au milieu de difficultés énormes, la voie de Pétrograd à la côte mourmane en mer libre. Cette fois, ce fut la famille impériale elle-même qui intervint. La veuve d’Alexandre III ne voyait presque jamais son fils et était complètement brouillée avec sa belle-fille, à cause de Raspoutine et de sa clique. Au mois d’octobre, elle rencontra Nicolas II à Kiev et eut avec lui un long entretien. Très ins-
(1) Les armes et les munitions envoyées de France et d’Angleterre étaient en abondance ; mais les trains qui les contenaient avaient été poussés sur des voies de garage à Tiraspol, Kiev, Mohilev, etc. Ordre était venu de les arrêter (The New Europe ,1917, p. 63 ; témoignage direct d’un Roumain, dans la Gazette de Lausanne du 7 avril.)
truite des affaires, restée liée avec l’actif ambassadeur de la Grande-Bretagne, sir G. Buchanan, elle demanda au tsar de constituer un cabinet responsable et de chasser Raspoutine. Nicolas II refusa. L’impératrice ne se découragea point ; elle vit les grands-ducs et s’assura de leur concours. Nicolas Michaïlovitch porta au tsar un document rédigé par les membres de sa famille, réitérant, sur le ton le plus pressant, les mêmes demandes (15 novembre) ; on suppliait le tsar de remplacer Stürmer par Trepov et d’écarter de la cour les personnages acquis à l’Allemagne, notamment Protopopov. L’entretien dura deux heures ; le tsar paraissait disposé à entendre raison. Mais l’impératrice apprit qu’il se tramait quelque chose et accourut avec ses filles à Mohilev. Quand on lui donna lecture du passage concernant Raspoutine, elle prit le papier et le jeta au feu. C’est peut-être alors que Nicolas Michaïlovitch écrivit au tsar cette lettre qui a été publiée :
« Tu m’as déclaré souvent que tu n’avais confiance en personne et que tu étais constamment trompé. S’il en est ainsi, cela est surtout vrai de ta femme qui t’aime et qui t’induit en erreur, entourée qu’elle est de personnes dominées par l’esprit du mal. »
Au premier rang de ces personnes malfaisantes était la protectrice et la protégée de Raspoutine, la dame d’honneur préférée de la souveraine, M me Wyroubov.
La Douma avait repris séance le 14 novembre.
Le président Rodzianko affirma très haut que la Russie ne trahirait pas ses alliés, qu’elle repoussait avec indignation toute idée de paix séparée. Le leader des groupes polonais lut une déclaration protestant contre l’acte des Empires centraux (4 novembre 1916) qui, sous couleur de libérer la Pologne, en confirmait le partage. Une fois de plus, le Gouvernement proclama le principe de la reconstitution de la Pologne entière. Là-dessus, tout le monde paraissait d’accord. Mais le tumulte commença quand Milioukov, l’ancien droitier Pouriskevitch et le comte Wladimir Bobrinsky dénoncèrent les tendances pro-allemandes des ministres. « Depuis trois ans, dit Pouriskevitch, l’emploi de l’allemand est interdit dans les lieux publics ; je demande pourtant la permission d’en prononcer trois mots : Herr von Stürmer ! » Bobrinsky dit qu’il tenait de Protopopov lui-même que son programme de gouvernement comportait l’élimination des organisations non officielles, notamment de ces zemstvos dont l’activité permettait seule de soutenir la guerre. Milioukov lut des extraits de journaux allemands (relatifs aux bruits de paix séparée), où le nom de Stürmer était écrit à côté de celui de l’impératrice; au nombre des agents « mystérieux et funestes » qui perdaient le pays, il n’hésita pas à nommer Raspoutine. Parlant de la protection accordée par Stürmer à son secrétaire Manouilov, espion et escroc, il dit que cet
individu avait été employé par le comte de Pourtalès, ambassadeur d’Allemagne à Pétrograd avant la guerre, pour acquérir des Souvorine le Novoié Vrémia et le mettre entre les mains d’Allemands ; que si les vols de Manouilov restaient impunis, c’est qu’il en partageait les bénéfices avec son patron. Une tempête de vociférations et d’injures s’éleva dans l’assemblée ; Stürmer résolut de faire arrêter Milioukov.
Une manifestation imposante l’en empêcha. Les ministres de la Guerre et de la Marine vinrent à la Douma (le 18) et serrèrent ostensiblement la main de Milioukov, au milieu d’une ovation formidable. Ils félicitèrent le chef des cadets d’avoir réclamé, au nom du pays tout entier, la guerre jusqu’à la victoire.
La situation de Stürmer était devenue d’autant plus difficile que l’Angleterre, en particulier, se plaignait très vivement de lui. Non seulement il laissait sans solution précise la question polonaise, exploitée en Pologne et au dehors contre l’Entente, mais il tenait à l’écart l’ambassadeur et ne répondait pas à ses questions. Sir G. Buchanan, qui avait révélé à Milioukov les tripotages de Stürmer avec Manouilov, fit connaître au tsar — toujours trompé et de bonne foi — les procédés discourtois de son ministre. Huit jours après (24 novembre), Stürmer était nommé chambellan et remplacé par Trepov. Celui-ci se hâta de télégraphier aux ministres de l’Entente pour affirmer la volonté de la Russie de conduire la guerre jusqu’au bout.
Trepov aurait bien voulu se défaire de Protopopov, collaborateur intime de Stürmer. Le foyer des intrigues pacifistes auxquelles furent mêlés ces deux hommes était à Stockholm, où avait été constitué, au début de 1916, ce qu’on appelait le parti des verts, amplement muni de moyens de persuasion. Pouriskevitch a raconté que Trepov offrit cent cinquante mille roubles à Raspoutine s’il voulait faire renvoyer Protopopov. Contre son habitude, le Sibérien refusa le cadeau. C’est qu’il, touchait bien davantage du parti des verts, dont il était le principal agent. Il avait reçu, dit-on, comme instructions de faire tout en son pouvoir pour entretenir des troubles intérieurs dans l’Empire ; les crises ministérielles des derniers temps de l’autocratie furent son œuvre, suivant le programme de ses patrons allemands.
On croit que Raspoutine avait été acheté, vers 1915, par la Bulgarie et par l’Allemagne ; on ajoute qu’il aurait introduit auprès du tsar un médecin du Tibet qui brisait sa volonté avec des drogues. Une anecdote amusante le montre intervenant auprès du grand-duc Nicolas lui-même pour diriger les opérations militaires.
— La Sainte Vierge m’est apparue et m’a dit que tu devais faire tel mouvement.
— C’est singulier, répondit le grand-duc ; elle m’est apparue à moi aussi et m’a dit que je devais te donner du pied au derrière.
Tout cela peut être controuvé. Mais il y a des pro-
pos du thaumaturge qui, attestés par des personnes dignes de foi, ont la valeur de textes historiques. A la fin de 1916, Raspoutine disait : « Je ne suis qu’un simple paysan, mais à qui Dieu a parlé. Le tsar sait que la vie de son fils unique dépend de mes prières. De grands personnages ont voulu m’écarter : je crache sur eux. L’esprit de Dieu est en moi. L’impératrice fait toutes mes volontés (elle s’était fait photographier à ses côtés). J^ai dit au isar que la guerre est un crime et que la guerre sera sa perte. Il faut tout d’abord que je travaille à la finir » (1).
À la reprise des séances de la Douma (2 décembre), Trepov lut un discours patriotique, parla de la reconstitution de la Pologne et de la conquête des Détroits, indispensable à l’avenir de la Russie, comme l’avaient d’ailleurs reconnu les Alliés. Il affirma aussi le désir du Gouvernement de coopérer avec les municipalités et les zemstvos, à quoi répondirent des cris énergiques : « Nous n’en croyons rien ! » La Douma était à bon droit très mécontente de voir encore Protopopov sur le banc des ministres et en faisait porter la peine à Trepov. Pouriskevitch supplia le Gouvernement d’être aussi patriote que les ouvriers qui travaillaient aux munitions ; il conjura le tsar d’ouvrir les yeux et
(1) Figaro du 31 mars 1917. — On a publié des fragments de lettres de l’impératrice à Raspoutine : « Je vous aime et n’ai foi qu’en vous. Dieu veuille que nous nous revoyions bientôt. Je vous embrasse. Votre fille. » ( Journal de Genève , 4 mai 1917.)
de ne pas permettre que les destinées de la Russie fussent dirigées par des gens à la solde de l’Allemagne. Trois jours après, le président Rodzianko, insulté par un membre de F extrême-droite, donna sa démission, mais fut réélu séance tenante par deux cent cinquante-cinq voix contre vingt-six; le gouvernement français lui envoya, comme marque d’estime particulière, la plaque de grandofficier de la Légion d’honneur.
Au Conseil d’Empire, alors que Trepov exhortait les partis à la concorde, le prince A.-D. Galitzine (à distinguer du futur ministre) lui demanda : « Quelles garanties pouvez-vous nous offrir contre les forces ténébreuses de l’arrière qui, à la honte de la Russie, sont personnifiées par des hommes dont les noms ont été dénoncés avec fracas du haut de la tribune?» Le Conseil vota une résolution demandant la coopération du Gouvernement avec les institutions libérales et la suppression des influences occultes et irresponsables (9 décembre). Ce vote du grand corps conservateur fut très commenté ; mais Protopopov et Raspoutine, qu’il visait directement, restèrent, l’un arc-boutant l’autre, tout puissants à la Cour.
Le 12 décembre, le chancelier allemand remit une note aux neutres, proposant d’ouvrir des négociations pour la paix. Deux jours après, une note officieuse russe, d’accord avec les chancelleries de l’Entente, dénonçait cette offre de paix sans base comme un piège. Pokrovsky, qui appartenait à l’administration des finances, fut nommé ministre des Affaires étrangères (14 décembre) et prononça presque aussitôt à la Douma un discours énergique, s’associant au refus des Alliés d’entamer des négociations dans le vide. Il renouvela ces
déclarations au Conseil d’Empire (19 décembre) et dit à des journalistes (le 26) que la Russie restait l’alliée fidèle de la Roumanie, que les deux pays ne formaient désormais qu’un seul front, tant politique que militaire (allusion probable au bruit que Stürmer avait proposé la Valachie à l’Autriche en-échange d’une partie de la Galicie). Le même jour, une grande cérémonie en l’honneur de la France avait lieu à l’hôtel de ville de Pétrograd. Le 27, le tsar publia un manifeste : les Alliés n’entreront en pourparlers pour la paix qu’au moment convenable ; il faut d’abord que la Russie chasse l’envahisseur, constitue la Pologne libre, prenne Constantinople ; la tâche est immense et exige la coopération de toutes les forces du pays.
Ces déclarations pouvaient inspirer confiance, car le tsar et son ministre Pokrovsky étaient sincères ; mais les forces ténébreuses n’avaient pas désarmé et continuaient à menacer à la fois l’honneur et les libertés de la Russie.
Un congrès des comités des industries de guerre réuni à Moscou (22 décembre) s’éleva contre « un pouvoir irresponsable, mû et guidé par des agents mystérieux » et reprocha au gouvernement de paralyser les organisations qui venaient en aide aux soldats blessés, qui pourvoyaient au ravitaillement des troupes. Telle était, en effet, la politique de Protopopov, qui prétendit faire surveiller toutes les réunions par la police, ce que le congrès de Moscou n’accepta point. La Douma blâma l’interdiction du congrès des zemstvos et municipalités (26 décembre), en rappelant que le président du Conseil avait rendu hommage à leur action patriotique et que ces organisations étaient en pleine communauté d’idées avec la Douma.
Au milieu de l’inquiétude générale, l’attention fut bientôt absorbée par un événement tragique. Le 30 décembre, le prince Youssoupov, marié à une nièce de l’empereur, réunit dans un souper « galant et funèbre », dont les détails sont encore inconnus, le grand-duc Dimitri Pavlovitch, le député Pourishkevitch, Raspoutine et quelques dames, parmi lesquelles on a nommé une princesse Radziwill, les comtesses de Creutz et de Drenteln, et une danseuse de l’Opéra, M me Cavalli. Sur le tard, une rixe éclata : Raspoutine fut tué à coups de revolver et son corps caché dans un trou de glace près du pont Petrovsky (petite Néva), où il fut découvert le 1 er janvier par des plongeurs. On raconte que l’impératrice réclama la chemise sanglante du misérable pour en envelopper son fils et que le corps fut transporté dans la nécropole impériale de Tsarskoié-Sélo, d’où il fut exhumé et brûlé dans les premiers jours de la Révolution (1). Qui peut dire ce qu’il y a de vrai dans ces macabres détails?
Deux enquêtes furent immédiatement instituées sur la mort de Raspoutine : l’une officielle, conduite par le ministre de la Justice ; l’autre clandestine, menée par Protopopov, Manouilov et leur bande. Trepov et Ignatiev se fâchèrent, menacèrent de s’en aller ; ils apprirent par le journal qu’ils étaient relevés de leurs fonctions. A la place de
(1) Journal de Genève, 16 avril 1917.
Trepov, on nomma un homme inexpérimenté, le prince N. Galitzine, qui eut beau déclarer : « Notre mot d’ordre, c’est tout pour la victoire; » Pétrograd savait que le vrai maître du gouvernement était désormais Protopopov. Il avait, dit-on, appris les « trucs » de Raspoutine, faisait parler les tables et s’en servait pour accroître son crédit. Bientôt on amenait à la cour un autre moujik, Mitia Koliaga, plus ignorant encore que Raspoutine, qui savait à peine se faire comprendre et dont la coterie comptait user comme d’un nouvel oracle auquel on ferait dire ce qu’on voudrait.
En prévision de mouvements populaires, les gouverneurs de province reçurent, au mois de janvier, l’ordre de se montrer très sévères ; on fit venir de Crimée à Tsarskoié-Sélo un régiment de Tartares dont l’impératrice était titulaire, et le général Khovalov, connu pour sa « poigne », fut nommé commandant des troupes de Pétrograd.
Le Conseil d’Empire ayant montré des velléités libérales, un ukase l’augmenta de dix-huit membres, presque tous de l’extrême-droite (15 janvier). Pokrovsky, devenu gênant au Pont des Chantres, fut mis en congé pour deux mois (16 janvier). La Douma et le Conseil d’Empire furent ajournés au 25 janvier, puis au 27 février, sous prétexte que le président du Conseil avait besoin d’étudier les affaires pendantes. Ainsi s’annonçait la dictature de Protopopov.
Sur ces entrefaites, l’ambassadeur de Russie en Angleterre, le vieux comte Benckendorf, était mort à Londres. Toute la presse européenne se fit l’écho de ses dernières paroles : « Une épidémie d’aliénation mentale d’espèce mystérieuse sévit dans les milieux dirigeants de Pétrograd » (20 janvier).
Makharov, ministre de la Justice, avait donné sa démission pour avoir reçu défense de poursuivre l’escroc Manouilov. Il fut remplacé par un spirite, homme tout à fait déconsidéré, le sénateur Dobrovolsky. Belaïev, un des militaires de la coterie, fut ministre de la Guerre, à la place de Chouvaïev, coupable d’avoir serré la main de Milioukov. Le néfaste Steheglovitov, protecteur des Cents Noirs , fut nommé président du Conseil d’Empire (19 janvier). Back, comme Pokrovsky, fut prié de prendre un congé ; Stürmer rentra au Pont des Chantres à titre de conseiller.
Quelque déplorable que fût l’entourage de Nicolas II, sa bonne volonté et sa bonne foi ne se démentirent point. Il vivait d’ailleurs presque toujours au quartier général de Mohilev, entouré de militaires, soustrait aux influences malfaisantes qui s’exerçaient à Tsarskoié-Sélo et à Pétrograd; rien ne prouve qu’il ait jamais pactisé avec les fauteurs de la « paix allemande ». Le 20 janvier, il adressa un rescrit au prince Galitzine, où il traçait un programme vraiment national : lutte jusqu’à la victoire, collaboration avec la Douma, solution des problèmes (devenus très inquiétants) du ravitaillement et des transports. Belaïev déclara (le 24) qu’il voulait poursuivre l’œuvre de ses prédécesseurs, tirer parti de toutes les organisations — zemstvos, municipalités — pour les besoins de l’armée, mobiliser toutes les forces sociales. Le tsar institua une commission pour préparer le statut de la future Pologne (25 janvier) et fit venir au quartier général, pour conférer avec lui, le président de la Douma (28).
Le 10 février, lors de la visite des délégués alliés à Moscou, le président de l’Union commerciale
rappela que les négociants de cette ville avaient été les premiers à s’élever contre l’idée d’une paix séparée avec l’Allemagne. Le délégué anglais, lord Milner, eut une conversation particulière avec le tsar ; on dit qu’il appela avec insistance, mais inutilement, l’attention du souverain sur les intrigues qui se tramaient autour de lui par les pro-germains. Comme il se croyait, bien à tort, seul maître de la politique étrangère de la Russie, Nicolas II ne pouvait admettre qu’on attribuât à cette politique des objets qu’il ne lui prescrivait pas.
La Douma et le Conseil de l’Empire reprirent enfin leurs séances le 27 février. Dans l’intervalle, un congrès de la noblesse russe, réuni à Moscou, avait voté à l’unanimité une résolution demandant à l’empereur de se conformer aux vœux réitérés de la Douma et du Conseil, relativement aux réformes à introduire et à la formation d’un ministère possédant la confiance du pays (22 février). Peu de jours avant, le tsar avait reçu un mémoire signé de dix-sept noms les plus connus de la haute société russe, concluant à la nécessité d’une collaboration efficace du pouvoir avec les institutions législatives et les organisations populaires, dans l’intérêt suprême de la défense nationale. Du haut, en bas de l’échelle, on réitérait sans cesse les mêmes vœux ; mais, tout en haut, on s’abstenait systématiquement d’en faire état.
Le mois de mars 1917, qui devait voir l’éclosion des libertés russes, commença sous de sombres
auspices. Bien que n’ayant presque rien exporté depuis trois ans, ayant en réserve plus de cent cinquante mille tonnes de blé, la Russie était à la veille de manquer de pain, du moins dans les grands centres; elle manquait aussi de combustible pour les usines. Cet état de choses, qui pesait durement sur les ouvriers, était dû à l’incapacité ou à la malhonnêteté de l’administration qui n’avait pas su organiser les transports ; peut-être — on le supposait du moins — désirait-elle même accroître la disette, soit pour exaspérer la population et justifier une répression inexorable, soit pour trouver un argument nouveau en faveur d’une capitulation. On remarquait d’ailleurs que le chancelier allemand, dans son dernier discours au Reichstag, avait évité de parler de la Russie et des projets allemands d’annexions vers l’est. Malgré la sévérité de la censure, on s’inquiétait à l’étranger ; la presse anglaise, plus libre que la nôtre, demandait, dès le 5 mars, que l’opinon publique des pays de l’Entente se solidarisât ouvertement avec la Douma.
Vers la fin de janvier, la police de Petrograd se montra très active, hissant des mitrailleuses sur les édifices les plus élevés, sous le prétexte avoué de combattre des attaques aériennes. Les postes de police étaient remplis de revolvers et les agents sans cesse tenus en éveil.
Le procès de Manouilov, secrétaire et complice de Stürmer, accusé d’avoir extorqué vingt-cinq mille roubles à une banque de Moscou, commença enfin à Pétrograd le 1 er mars, Le 6, il fut condamné à dix-huit mois de prison et arrêté séance tenante. C’était un avertissement sévère, donné par un tribunal, au parti réactionnaire qui avait employé Manouilov et s’était efforcé de le sauver.
Peu après (le 8), le Conseil d’Empire refusait de donner suite à l’action intentée par Stürmer contre Milioukov, ce dernier étant couvert par l’immunité parlementaire (qui n’était pas formellement inscrite dans la loi).
En même temps, le bruit se répandait d’une prochaine dissolution de la Douma et d’un coup de force contre les éléments d’opposition. L’Europe occidentale était presque sans nouvelles de Russie; une atmosphère d’orage pesait sur le pays tout entier.
Le 7 mars, les premières grèves « de la faim » éclatèrent à Pétrograd ; on pilla quelques boulangeries. Le commandant militaire fit savoir que la troupe tirerait sur les manifestants. Comme pour en accroître le nombre, les usines Poutilov furent fermées. La situation empira du 8 au 10 : il y eut grève générale des usines et des transports; faute d’imprimeurs, les journaux cessèrent de paraître. Une foule immense, encore pacifique, regardait circuler les colonnes de grévistes ; elle se porta en masse devant la cathédrale de Kazan et y écouta des discours très violents, sous l’œil des policiers indifférents en apparence. Tout le monde crut que des policiers déguisés étaient parmi les orateurs les plus excités. Quand la foule se répandit sur la Perspective Nevsky, les cosaques reçurent l’ordre de la disperser ; mais ils passèrent en souriant à travers les groupes, élevant leurs fouets en l’air
au lieu de s’en servir. La foule applaudit. Des soldats sortirent des casernes pour appuyer les cosaques; mais ce n’était plus l’armée prétorienne de 1905. Il ne restait, dans la capitale, que peu de soldats de métier ; presque tous étaient des soldatscitoyens, attendant leur tour d’aller au front. Ils commencèrent à fraterniser avec les grévistes et à échanger des plaisanteries avec les badauds.
La Douma, sur la proposition de Milioukov, demanda à l’unanimité que le ravitaillement des grandes villes fût confié à l’union des municipalités et des zemstvos, chargés aussi de pourvoir aux distributions. L’administration vit dans ce vote un blâme et une menace. Aussi, le jour même, le tsar, qui était au quartier général, signa deux ukases, suspendant depuis le 11 mars jusqu’à la fin d’avril les séances du Conseil et de la Douma. Protopopov se faisait fort, avec quatre mille policiers et un millier de mitrailleuses, de mettre les émeutiers à la raison (10 mars).
La journée du 11 fut décisive. De longs cortèges prirent la direction du Palais d’Hiver, avec l’intention, disait-on, d’y mettre le feu. La police tira des salves meurtrières ; mais des troupes appelées en hâte refusèrent de faire usage de leurs armes. La police exaspérée n’en tira qu’avec plus de rage ; les mitrailleuses placées sur les toits entrèrent en action et la bataille des rues commença pour durer deux jours.
La Douma était sur le point d’obéir à l’ukase et de se disperser, car l’immense majorité des députés ne voulait pas de révolution en temps de guerre, lorsqu’une délégation des trente mille soldats de Pétrograd, comprenant des régiments de la garde, se présenta pour demander des instructions. Rod-
zianko comprit, fort heureusement, que la Douma, sous peine d’être submergée et de voir triompher l’anarchie, devait prendre la direction du mouvement. « Ils l’ont voulu, dit-il; que la Révolution s’accomplisse ! » On répondit aux soldats qu’il fallait tout d’abord en finir avec l’ancien Gouvernement, ne pas entrer en conflit avec le peuple. La Douma forma un Comité exécutif auquel fît pendant, presque aussitôt, une sorte de Comité de Salut public, élu à la hâte par les ouvriers et les soldats. Le prince Galitzine avait donné sa démission (11 mars) ; le pouvoir était donc vacant.
Au nom de la Douma, Rodzianko télégraphia au tsar que la situation était très grave, qu’il devait aviser sans délai ; il manda aux chefs militaires du front et aux amiraux qu’un Gouvernement provisoire était créé. Pendant ce temps, aidé par des soldats, les ouvriers prenaient l’arsenal des petites armes, les prisons, la forteresse Pierreet-Paul, dont les occupants, n’en croyant pas leurs yeux, furent mis en liberté (12 mars). Le tribunal et la prison voisine sont incendiés ; la section contenant les archives de la police — perte irréparable pour l’histoire ! — flamba pendant trois jours. Les policiers sont à leur tour traqués et tués, leurs postes pris d’assaut et brûlés ; les officiers qui ne veulent pas s’associer à la révolte sont désarmés ou fusillés par leurs soldats.
Le 13, les combats dans les rues continuèrent ; des maisons, où s’étaient retranchés les policiers, furent prises d’assaut, leurs défenseurs massacrés. Les insurgés s’emparèrent de l’Amirauté ; le ministre de la Marine, abandonné de tous, fut fait prisonnier. L’école d’artillerie, le régiment des grenadiers de la garde, le régiment Préobrajenski
se rallièrent à la Révolution : Rodzianko les reçut sur le perron de la Douma et les harangua. Les anciens ministres, Galitzine, Stürmer, Stcheglovitov, Bark et beaucoup d’autres sont incarcérés dans quelques salles de la Douma ; Protopopov, plus mort que vif, se rend lui-même à Rodzianko. Soukhomlinov, aux arrêts depuis le mois de mars 1916, est conduit à la Douma ; les soldats veulent le massacrer, mais les députés les contiennent ; on se contente de lui arracher ses épaulettes. Les ambassadeurs de France et d’Angleterre se rendent au Pont des Chantres et sont acclamés sur leur chemin par la foule.
Le lendemain (14) le mouvement gagna Moscou, Kharkov, Odessa et d’autres villes ; il rencontra peu de résistance. Des troupes venant des environs de la capitale défilèrent dans les rues, aux applaudissements de la foule. Tout Pétrograd avait arboré le petit drapeau rouge, insigne de la liberté conquise. La Douma envoya deux députés à Cronstadt où, après quelques hésitations, les troupes s’étaient ralliées à l’insurrection.
Le samedi 17, une grande tempête de neige obligea les plus ardents à rester chez eux. Grâce à la trêve ainsi imposée par les éléments, Pétrograd put reprendre, le 18, son aspect accoutumé. Les journaux parurent de nouveau ; la situation alimentaire s’améliora lentement.
A cette date, le mouvement est conduit par la commission exécutive de la Douma, plus tard Gouvernement provisoire, et par un Comité dit de Tauride, parce qu’il siège au palais de ce nom, sous la présidence de Tchkheidze. Ce comité, très nombreux et bruyant, est formé de délégués nommés par les ouvriers (à raison de un pour cent) et par
les troupes révoltées (un par compagnie). Dès le début, il repoussa tout compromis, tout replâtrage à la façon de 1830, et insista pour la rupture complète avec l’ancien régime. Le jeudi 15, une entente intervint entre les deux comités et l’on nomma un ministère de la Défense nationale. L’expropriation des propriétaires fonciers, que réclamaient les socialistes, fut résolument écartée par le comité exécutif, mais on se mit d’accord sur d’autres points.
La rupture avec la dynastie n’avait pas été prévue par la Douma ; il est douteux que la majorité l’ait même désirée, car, élue suivant le système inauguré le 16 juin 1907, sous la pression du Gouvernement et de la police, elle ne représentait que très imparfaitement les idées des populations urbaines et des masses paysannes de la Russie. C’est cela même qui sembla légitimer au début l’action et le contrôle permanent du Comité de Tauride. Mais comme il était évident que les ouvriers et soldats de Pétrograd n’avaient pas le droit de parler pour toute la Russie, ils firent appel d’urgence aux représentants de toute la classe ouvrière et de toute l’armée. Un congrès national, formé de ces délégués, s’est terminé le 24 avril 1917 par un vote de confiance au Gouvernement provisoire et l’affirmation d’un droit de contrôle du Comité sur les actes présents et futurs de ce Gouvernement, jusqu’à la réunion de la Constituante.
Nicolas II était au grand quartier de Mohilev quand il apprit, le 12 mars, que les événements de Pétrograd prenaient une tournure menaçante (1). Il résolut de se rendre à Tsarskoié-Sélo, à une demiheure de Pétrograd par chemin de fer, pour conférer avec Rodzianko. Le train impérial s’ébranla le 13 au petit jour, mais fut arrêté en route ; on annonça que la voie était aux mains des insurgés et que la garnison de Pétrograd avait fait défection. « Si le peuple le veut, dit Nicolas, j’abdiquerai et j’irai vivre à Livadia », et il ajouta en pleurant : « Pourvu que ma femme et mes enfants soient sains et saufs ! » On décida de rebrousser chemin pour gagner Pskov, capitale d’une petite république autrefois détruite par les tsars de Moscou ; le train y arriva le 14, à huit heures du soir.
Le général Roussky attendait Nicolas II à la gare. L’empereur se déclara prêt à accorder un ministère responsable. « Trop tard ! » répondit le général, qui avait été tenu au courant. Le lendemain 15, avant l’aube, Roussky put téléphoner pendant deux heures avec Rodzianko ; il rapporta sa conversation à Nicolas et lui montra les dépêches des généraux Evert et Broussilov qui, comme Roussky lui-même, conseillaient l’abdication. Nicolas II signa alors un message télégraphique adressé à Rodzianko, par lequel il abdiquait en faveur de
(I) Voir le Temps du 23 avril 1917, seul récit exact (d’après le journal Retch).
son fils. Mais ce télégramme ne fut pas envoyé, un délégué du Comité exécutif de la Douma, Choulguine, et un membre du Gouvernement provisoire, Goutchkov, ayant annoncé leur arrivée imminente à Pskov, où ils débarquèrent le même jour (15), à dix heures du soir.
L’empereur ne connaissait pas Ghoulguine et il n’aimait pas Goutchkov, qui avait fait les premières révélations à la Douma au sujet de Raspoutine. Pourtant, il accueillit courtoisement les deux messagers du peuple russe et leur donna audience dans son wagon, en présence de Freedericks, ministre de la cour, et du maître de la cour, général Narishkine. Le général Roussky vint se joindre à eux. Goutchkov prit le premier la parole, conseillant l’abdication en faveur d’Alexis, avec le grandduc Michel comme régent. L’empereur expliqua qu’après réflexion il ne se sentait pas capable de se séparer de son fils et qu’il abdiquerait en faveur de son frère Michel. Les délégués acceptèrent, non sans avoir fait observer que ce n’était pas la solution prévue. Le tsar se retira dans un wagon voisin et en rapporta vers onze heures un quart (nuit du 15 mars) un acte d’abdication, auquel il consentit, sur l’observation de Ghoulguine, d’ajouter quelques mots, précisant que son frère Michel serait un monarque constitutionnel. L’acte fut copié à plusieurs exemplaires ; le tsar signa l’un d’eux au crayon. En même temps, pour assurer la transmission des pouvoirs, il nomma le prince Lvov président du Conseil et le grand-duc Nicolas généralissime. Puis le train impérial repartit pour Mohilev.
L’acte d’abdication de Nicolas II frappa les délégués, comme il frappa tout le monde, par la noblesse des sentiments et du style. « Nous eûmes
presque honte, dit Choulguine, du brouillon que nous avions préparé nous-mêmes. » Nicolas II n’était pourtant ni un lettré ni un grand cœur; mais sa dernière composition littéraire, comparable en cela à l’admirable testament de Louis XVI, montra que le langage d’un homme médiocre peut s’élever à la hauteur des circonstances tragiques où ses fautes et son imprévoyance sont expiées.
Revenons à Pétrograd. La ville, pendant cette journée du 15 mars, présentait l’aspect d’un camp. Toute la population était dans les rues, fraternisant avec les soldats ; les députés haranguaient la foule et T exhortaient au calme ; l’Entente était acclamée ; les grands-ducs libéraux (Michel, Cyrille, Dimitri) étaient l’objet de manifestations chaleureuses. Quelques coups de feu étaient encore tirés par la police, mais la plupart des agents se cachaient ou cherchaient à fuir, déguisés en ouvriers ou en femmes ; plusieurs milliers des plus braves avaient été tués ; il y avait eu deux cents victimes dans le peuple. Les membres du gouvernement précédent, jusque-là incarcérés à la Douma, furent transférés à la forteresse Pierre-et-Paul.Les généraux Roussky et Broussilov, au nom de leurs troupes, signifièrent leur adhésion au nouveau régime ; d’autres s’empressèrent de les imiter.
Enfin, après s’être mis d’accord avec le Comité de Tauride, le Gouvernement provisoire publia une proclamation décrétant une amnistie générale pour
délits politiques et religieux, la liberté de la parole, de la presse, des associations, des grèves ; l’abolition de toutes les restrictions fondées sur les différences sociales, ethniques ou religieuses ; le remplacement de-la police par une milice nationale avec chefs élus ; la convocation d’une Constituante, élue au suffrage universel, dès que les circonstances le permettraient. La peine de mort, qui n’existait plus qu’en matière politique, était définitivement abolie (16 mars).
La Révolution étant accomplie, les journaux français et anglais en informèrent leurs lecteurs, sans nouvelles depuis le 8 mars. « La France, écrivait l’un d’eux, était l’alliée de la Russie autocratique ; elle reste plus que jamais l’alliée de la Russie régénérée. » Le sentiment ainsi exprimé se fit jour partout ; on n’oublia pas que le tsar Nicolas avait été le fidèle ami de la France, mais on se réjouit de voir disparaître la camarilla qui l’avait conduit à sa perte. « L’écran interposé entre l’empereur et les élus, dit le Temps , aurait pu être abattu par un acte de la volonté impériale. Il vient de l’être par un acte de la volonté nationale. En Angleterre, c’est la représentation du peuple qui a revendiqué la charge du service obligatoire et rendu possible la résolution gouvernementale provoquée par M. Lloyd George. En Russie, c’est la Douma qui signifie leur congé aux hommes et aux méthodes de paix et réclame pour la guerre un gouvernement de guerre... A l’heure où la France héroïque fait sur les champs de bataille l’admiration du monde, elle n’a pas le droit d’oublier les origines historiques de ses droits et de ses libertés. » On n’oubliait pas davantage ces origines en Russie où, du jour au lendemain, la Marseillaise révolu-
tionnaire, traduite en russe, devint le chant national.
Le Gouvernement provisoire était formé comme il suit :
Premier ministre , président du Conseil , ministre de VIntérieur : le prince L. Lvov, l’homme le plus populaire de la Russie, l’organisateur des zemstvos.
Ministre des Affaires étrangères : Paul N. Milioukov, professeur aux Universités de Moscou et de Chicago.
Ministre de VInstruction publique : Manouilov, professeur à l’Université de Moscou.
Ministre par intérim de la Guerre et de la Marine : A.-J. Goutchkov, ancien président de la Douma, président du Comité des munitions.
Ministre de VAgriculture : Tchingarev, député de Pétrograd.
Ministre des Finances : Tereschtenko, député de Kiev.
Ministre de la Justice : Kerensky, député de Saratov.
Ministre des Communications : Nekrasov, viceprésident de la Douma.
Contrôleur d'Etat : Godnev, député de Kazan.
Ministre du Commerce et de VIndustrie : Konovalov, du haut commerce de Moscou.
Procurateur du Saint-Synode : Lvov, député.
Ce Gouvernement, composé d’hommes intelligents et probes, se trouva confronté par une tâche immense, par des difficultés qu’accroissaient déme-
surément l’état de guerre et la désorganisation des services, œuvre néfaste du régime déchu. Tracer un tableau de son activité est encore impossible ; mais on peut classer sous plusieurs chefs les questions les plus urgentes qu’il eut à résoudre et les solutions provisoiresjqu’il y apporta.