V. — Nationalités et religions
Polonais, Finlandais, Lithuaniens, Ukrainiens, Caucasiens, musulmans et juifs, avaient tous été opprimés, bien qu’inégalement, par l’ancien régime.
Il fallait en finir avec ces persécutions d’un autre âge, dont les Russes intellectuels rougissaient depuis longtemps pour leur pays.
Le Gouvernement ne se contenta pas de confirmer les promesses faites à la Pologne. Il proclama la création d’un État polonais indépendant, formé des territoires dont la population est en majorité polonaise ; une assemblée constituante, élue en Pologne au suffrage universel, fixera la forme du gouvernement nouveau. La Pologne restera seulement liée à la Russie « par une alliance militaire libre », ce qui implique aussi sans doute l’unité de la diplomatie.
En ce qui concerne les Lithuaniens, la question est très complexe. Ils ne veulent pas être des esclaves dans une Pologne reconstituée ; ils ne veulent pas que leurs frères les Lettons continuent à être soumis aux barons baltes. Ils ne demandent pas à constituer un pays indépendant, mais à se gouverner eux-mêmes — à jouir du home-rule. Ce qu’on accorderait aux Lithuaniens et aux Lettons, comment le refuser aux Ukrainiens (Petits-Russiens, Ruthènes), aux Géorgiens, aux musulmans du Caucase et de Crimée, etc. ? C’est le fédéralisme en perspective et cette solution n’a rien d’effrayant pourvu que le lien fédératif soit assez fort pour que l’unité nationale soit sauvegardée comme aux États-Unis (1). On peut prévoir pourtant de grosses difficultés d’application, accrues par les intérêts en conflit des divers clergés.
Pour la Finlande, il s’agissait simplement de supprimer le régime d’exception. La Finlande a été menacée dans ses privilèges, par moments aussi
(1) Cf Dewey, New-York Nation , 1915, II, p. 489.
brutalement persécutée ; mais sa condition est restée meilleure que celle du reste de l’Empire. La guerre, à laquelle sa population n’a pas contribué, étant exempte du service militaire, l’a énormément enrichie. Elle représente d’ailleurs la partie la plus civilisée de l’Empire russe et son développement économique est à encourager dans l’intérêt de tous.
La législation oppressive fabriquée contre les juifs depuis Catherine II fut supprimée en bloc ; l’émancipation de ces huit millions de sujets russes se fit d’un trait de plume (16 avril). L’effet de cette mesure a été immense aux États-Unis, où les ancêtres de trois millions de juifs russes et polonais (un million et demi à New-York seulement) avaient dû s’expatrier depuis 1881 et où le récit des souffrances infligées à leurs coreligionnaires entretenait un esprit hostile à l’Entente, habilement exploité par les agents des Empires centraux. En réalité, la persécution des juifs était un mal étranger, d’origine germanique, introduit par l’administration en Russie. Le Temps écrivait avec raison (31 mai 1915) : « Le peuple russe, essentiellement libéral et tolérant, a appris les pogroms à l’école de la police allemande, qui veut diviser le pays ; l’influence allemande est maîtresse dans la police. » Nous avons déjà eu l’occasion de dire pourquoi (p. 19).
VL — La QUESTION DES PAYSANS.
La « faim de la terre » est générale parmi les paysans russes. Lors de l’abolition du servage, quarante millions de paysans reçurent des domaines à peine suffisants pour les nourrir ; ils sont aujour-
d’hui cent millions. La politique industrielle et fiscale de Witte, bienfaisante à d’autres égards, a empiré la situation des cultivateurs, car pour maintenir au dehors le cours du change russe, il fallait exporter le plus de blé possible ; on en exporta tant, qu’il n’en restait plus pour ceux qui le produisaient. De là des famines périodiques, tantôt locales, tantôt générales. On pouvait envisager quatre remèdes : 1° l’amélioration des cultures, du cheptel, de l’irrigation : mais le paysan russe (il y a soixante-dix pourcent d’illettrés dans l’Empire) est pauvre, ignorant et routinier; son éducation, à peine commencée, sera longue à faire ; 2° l’émigration en Sibérie : elle fut encouragée, mais ne remédia pas à la surpopulation; 3° l’émigration vers les villes : elle ne s’est déjà produite que trop sous Nicolas II ; les progrès de la mécanique ne réclament pas un grand nombre de bras, mais des cerveaux bien organisés ; le prolétariat urbain est un mal qui ne doit pas être accru; 4° le partage de terres nouvelles, appartenant soit à la Couronne, soit aux grands propriétaires : c’est ce partage que les paysans réclament et que l’autocratie leur a toujours refusé. Dans les cercles politiques, les plus avancés demandent que les terres des propriétaires soient confisquées sans indemnité, les ancêtres des paysans actuels en ayant été dépossédés au xvi e siècle ; cette méconnaissance de la prescription serait un vol. D’autres ont admis le principe, posé par la Déclaration des Droits de l’Homme, de justes indemnités, ce qui implique des difficultés financières. Le Gouvernement provisoire laisse la solution de ces questions à la Constituante ; mais il doit compter (avril 1917) avec une dangereuse fermentation dans les milieux agraires. Beaucoup
de terres ont déjà été occupées de force et les propriétaires évincés. Cette menace de jacquerie est le péril le plus redoutable en 1917, comme il l’était déjà en 1905. La répartition des terres de la Couronne et l’institution de grandes œuvres de crédit et de coopération agricole (les coopératives sont déjà florissantes en Russie) sont les seuls remèdes efficaces que l’on puisse envisager ; quant aux usurpations, elles devront, tôt ou tard, être empêchées manu militari . Il faudra aussi enseigner aux paysans russes la loi des rapports de la population avec les subsistances, et les convaincre que si la population peut s’accroître indéfiniment, il n’en est pas de même des terres cultivables, même dans un Empire aussi vaste que la Russie.