‹ Histoire de la révolution russeChapitre 7 sur 23 · VII. — Guerre ou paix · texte numérisé non relu

VII. — Guerre ou paix

Le Gouvernement provisoire s’était hâté de reconnaître les obligations contractées par le régime déchu et de déclarer qu’il poursuivrait la guerre, suivant la convention du 4 septembre 1914, de concert avec les alliés de la Russie. Toutefois, alors que l’ancien régime avait affirmé que la conquête de Constantinople et des Détroits était un des buts de la guerre, l’idée se fit jour à gauche, dès 1916, qu’il fallait renoncer à des annexions territoriales, que la liberté des Détroits pouvait être sauvegardée autrement (voir p. 52). Le Gouvernement, lié par des conventions dont le texte n’a pas été publié, ne s’est pas prononcé à cet égard ; il n’y a eu que des expressions d’opinions individuelles. Kerensky, d’accord avec Tchkheidze, a adopté la formule d’une paix « sans.annexions ni

indemnités d’aucune sorte ». Croyant alors parvenir à détacher la Russie de l’Entente, ce qui pourrait signifier la ruine de l’une et de l’autre, les Empires centraux, l’Autriche-Hongrie tout d’abord (15 avril), ont protesté de leurs sentiments de bienveillance pour la révolution russe, se sont défendus du soupçon de vouloir rétablir l’autocratie et ont chargé des socialistes « domestiqués » de s’aboucher avec les socialistes russes pour obtenir une paix séparée sur les bases indiquées par Kerensky. Un révolutionnaire russe exilé en Suisse, Lenine, a même reçu toutes facilités du gouvernement allemand pour traverser l’Allemagne et venir prêcher à Pétrograd la haine de l’Angleterre, la nécessité pour la Russie de conclure une paix immédiate. Un instant, le danger, peut-être exagéré par les journaux, a paru sérieux ; des délégations de socialistes anglais et français se sont rendues à Pétrograd pour instruire les soldats russes du piège qu’on leur tendait ; Branting, le leader socialiste suédois, ami de l’Entente, et Plekhanov, démocrate socialiste revenu d’exil, s’employèrent éloquemment dans le même sens. Lénine fut hué au cours de plusieurs réunions et d’une touchante démonstration des invalides de la guerre qui se déroula dans les avenues de Pétrograd. On réclama même une enquête au sujet des facilités qu’il avait reçues du gouvernement allemand pour son voyage. Les extrémistes russes avaient — un peu naïvement — invité les Allemands et les Autrichiens à faire comme eux, à se débarrasser de leurs empereurs et rois, moyennant quoi ils seraient traités en amis ; le spectacle du socialisme allemand, passé presque entièrement au service du pouvoir et répudiant la forme républicaine, leur ouvrit les yeux. Causant

avec un correspondant d’un journal anglais (23 avril), Kerensky a formellement nié que les socialistes russes souhaitassent la paix à tout prix. Il fit remarquer que les demandes de paix séparée avaient été bien plus nombreuses sous l’ancien régime que depuis la Révolution ; seulement, sous Nicolas II, les démarches pacifistes des progermains de haut parage étaient tenues soigneusement cachées, tandis que la presse recueillait les moindres propos de ce genre quand ils étaient tenus par des ouvriers. « Les socialistes, dit Kerensky, feront une guerre défensive ; ils ne veulent pas d’annexions, mais sont résolus à ne pas faire d’avances en vue de la paix. » Kerensky a même admis le principe des réparations, spécialement pour la Pologne et la Belgique, mais il repousse « toute exaction dans quelque but que ce soit », sans trop définir ce qu’il entend par ces mots.

Le Comité de Tauride n’est pas formé que de délégués ouvriers, plus ou moins imbus d’idées marxistes ; il comprend aussi des délégués militaires, pour la plupart paysans, qui sont moins faciles à égarer. Un antagonisme, d’ailleurs salutaire, s’est manifesté de bonne heure entre les deux éléments du Comité; la prédominance du second, également certain dans la future Constituante, mettra toujours un frein aux velléités des extrémistes. Le rôle prépondérant qui incombe aux États-Unis dans la dernière phase de la guerre est un autre élément qui assurerait, si la ferme volonté du Gouvernement russe n’y suffisait point (déclaration du 1 er mai), la fidélité de la Russie libre et loyale à ses engagements internationaux.

Nulle part la Révolution russe n’a été saluée avec plus d’enthousiasme qu’aux États-Unis, et l’on peut dire que l’entrée de cette vieille démocratie dans la guerre pour la liberté (5 avril) n’a été rendue facile, sinon possible, que par la chute d’un régime exécré de tous les Américains.

« D’un seul geste, écrivait un grand organe longtemps neutraliste (1), le peuple russe a conquis sa liberté et secoué des épaules de l’Entente un pesant fardeau. Les nations démocratiques de l’Europe occidentale ont été libérées du poids du tsarisme et ont gagné un allié nouveau — la Russie démocratique. Pour les peuples engagés dans la défense du droit public contre la brutalité du poing ganté de fer, des petites nations contre l’hégémonie universelle, c’a été dès le début une douleur et un embarras que leur alliée nécessaire fût la Russie de l’oppression polonaise, des massacres de Kishinev, la Russie des bureaucrates corrompus et incapables, des thaumaturges, des concussionnaires et des Cents Noirs . Les Alliés occidentaux ont dû fermer les yeux sur ces choses ; ils ne les ont pas oubliées, d’autant moins que les « forces obscures » de la Russie n’ont jamais cessé d’en ranimer l’amer souvenir dans la conscience de l’Europe occidentale et des neutres.^ Le pro-germanisme que nous avons déploré aux États-Unis, n’était-ce pas, pour une très grande part, de l’anti-tsarisme? Si nous

(1) New-York Nation , 22 mars 1917, p. 33.

tenons compte des étrangers établis chez nous qui ont pâti sous les verges de l’autocratie russe — Polonais et juifs, Finnois, Lithuaniens, et ces fils de la Russie elle-même qui ont payé de l’exil leur rêve de liberté — la merveille, c’est que notre prétendu pro-germanisme ne se soit pas montré bien plus fort. Des centaines de milliers d’hommes, aux États-Unis, ont épousé la cause des Alliés parce qu’ils ont concentré leurs regards sur la France, la Belgique, la Serbie, et qu’ils ont refusé de regarder la Russie, ou n’ont consenti à fixer leurs espérances que sur la Russie future. Ils n’ont plus besoin aujourd’hui de faire effort pour ne point voir. La Russie de l’avenir est sous leurs yeux.

« Mais ce qui vient de fortifier la cause des Alliés, c’est plus encore qu’une purification. La Révolution de Pétrograd a immensément accru les objets pour lesquels les Alliés combattent, au point de faire presque oublier les buts originaux de la guerre. Parmi les nations qu’il s’agit de sauver, il y a maintenant la Russie elle-même, un peuple de cent soixante-dix millions d’hommes, avec des possibilités de développement, au profit de la civilisation et du monde, qui font presque paraître insignifiantes la Belgique et la Serbie. La conservation et l’extension des libertés si rapidement conquises en Russie sont maintenant liées pour toujours à la cause des Alliés. Une victoire germanique signifierait aujourd’hui la ruine de la Russie libre. Les hommes qui ont fait la Révolution ont employé, comme leur levier le plus puissant, le désir intense de la Russie d’être victorieuse. La défaite serait suivie immédiatement d’un retour triomphai du tsarisme, avec ou sans l’aide des

soldats de Guillaume II. Tel est l’extraordinaire changement que les événements de quelques jours ont produit. La semaine passée, des millions d’hommes qui n’aiment pas l’Allemagne pouvaient encore souhaiter son succès, dans l’espoir qu’une victoire allemande serait la ruine de l’autocratie russe. Aujourd’hui, ceux qui ont uniquement pensé à la Russie doivent souhaiter que la guerre mondiale prenne un autre cours. Partisans de la liberté russe, c’est pour le succès des Alliés qu’ils doivent prier.

« Si le gain moral pour les Alliés est énorme, le bénéfice pratique n’est pas non plus négligeable. Il est aujourd’hui avéré que l’action de l’Entente a été contrariée dans ces derniers temps par la crainte d’une paix séparée, imposée à la nation russe par la camarilla de la Cour. On sait que la mission de lord Milner à Pétrograd avait pour but, d’une part d’écarter ce péril, de l’autre de travailler à l’apaisement des troubles intérieurs qui paralysaient l’énergie russe. Les Alliés d’Occident sont délivrés de cette double inquiétude. Ils peuvent compter non seulement sur la fidélité de la Russie, mais sur ses loyaux efforts. On peut objecter que l’indifférence de l’ancien régime à la victoire a été quelque peu exagérée. Après tout, la Russie a combattu pendant trente-deux mois et a rendu des services considérables aux Alliés. Est-ce qu’une organisation absolument mauvaise aurait pu produire des effets aussi utiles?... Nous répondrons que les efforts de la Russie au service de la cause commune ont été l’œuvre non du gouvernement, mais du peuple. Sans le travail de la Russie nouvelle, celui de la Douma, des municipalités, des zemstvos, c’eût été, il y a longtemps, l’effon-

drement et la capitulation. Ce n’est pas grâce à l’autocratie russe que l’Empire a surmonté la désastreuse retraite de Galicie : c’est grâce au dévouement sans bornes du paysan russe qui, privé d’armes et de munitions, a opposé un mur de chair vive à l’artillerie germanique. Les critiques militaires allemands, il y a deux ans, qualifiaient de « soldatesque désorganisée » l’armée russe en retraite. Désorganisée, elle l’était, et presque sans armes, mais ce n’était pas une soldatesque : c’était une troupe héroïque qui n’a jamais fléchi et qui a fini par arrêter l’invasion allemande au pied d’un amoncellement de cadavres.

« Désormais, le dévouement du soldat-paysan russe aura derrière lui l’intelligence organisée, la conscience de la nation, et aussi la volonté de vaincre, intensifiée par la conviction que de la victoire dépendent non seulement la réalisation des buts internationaux de la Russie, mais sa liberté, mais la vie et les biens des hommes qui ont recueilli l’actif du tsarisme en faillite. Avec l’autocratie, une poussée allemande vers Odessa ou Pétrograd pouvait et devait probablement même imposer la paix ; avec la Russie démocratique, les armées allemandes pourraient atteindre l’Oural sans obliger la Russie à se soumettre. La Révolution russe fournit la garantie absolue que l’imité de la cause des Alliés restera intacte jusqu’au bout. »

Un observateur compétent, M. Henry, écrivait en 1907 : « La Russie se trouve obligée à faire un formidable bond en avant. » Elle l’a fait ; faudrat-il demain qu’elle recule? Est-il à propos de rappeler le vers célèbre :

Le temps ne garde pas ce qu'on a fait sans lui

et de douter qu’un pays puisse passer, par une sorte de mutation brusque, de l’autocratie presque sans limites à la démocratie?

La réalité n’est pas conforme aux apparences. Sous un régime autocratique, la Russie était démocratique depuis longtemps. Les idées qui triomphent aujourd’hui sont celles de Speransky en 1809, des Décabristes en 1825, de la première Douma en 1905. Ce sont celles qui ont agi pendant des années, comme un ferment salutaire, non seulement dans la littérature russe, mais au sein des unions provinciales et municipales. La Russie possédait une noblesse, non une aristocratie. Il n’y a jamais eu, dans la vraie Russie (à la différence des provinces baltiques), de corps analogue au Junkertum prussien. Les idées de liberté, d’égalité, de fraternité y ont grandi comme des fruits naturels du sol ; le despotisme n’a jamais été qu’un pesant décor. La Russie est le seul pays du monde où l’on s’appelle « frère » sans affectation.

L’histoire nous enseigne que la liberté politique est plus ancienne en Russie que le despotisme. Au xm e siècle, il y avait des républiques à la manière

de Venise, celles de Novgorod, de Pskov, où les citoyens s’assemblaient pour délibérer à l’appel du beffroi, où le prince qui déplaisait était remercié. Un foyer d’autocratie se forma à Moscou, et les Moscovites furent les Prussiens de la Russie. Mais, là encore, l’autocratie ne naquit point comme un produit spontané. Les princes de Moscou imitèrent d’une part les khans tartares, dont ils furent d’abord les agents pour le recouvrement des tributs, de l’autre les empereurs césaropapistes de Byzance, dont ils aspiraient à reconstituer l’héritage. Ivan III épousa la nièce du dernier empereur byzantin, Constantin Dragosès. Ivan le Terrible et Pierre le Grand imposèrent à la Russie un régime qui n’était pas fait pour elle et qui s’est maintenu seulement sous la férule d’une bureaucratie oppressive dont les éléments étaient empruntés à l’étranger.

En somme, le gouvernement russe, vers 1900, était une autocratie servie (et parfois desservie) par une bureaucratie policière. L’autocratie était d’origine orientale ; la bureaucratie était allemande. L’autocratie brisée et la bureaucratie réformée, il reste la Russie libre, le pays des « possibilités sans limites», celui dont la littérature, au xix e siècle, a le plus puissamment remué les âmes et dont le xx e , après une crise effroyable, fera le pendant et comme le prolongement, dans l’Ancien Monde, des États-Unis du Nouveau (1).

10 mai 1917,

(1) Sources : journaux et périodiques français, suisses, anglais et américains, en particulier la Revue Darkest Russia (Londres, 1912-1914). Ouvrages généraux de référence, en particulier Britisli Encyclôpedia , Dictionary of Dates (24 e édition) et The Annual Register , 1913-1916.

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