‹ Histoire de la révolution sous Philippe IIChapitre 13 sur 198 · LIBRAIRIE DE DURAND · texte numérisé non relu

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» Opus aygreUior opimum casibus, atrox prœliis, fUsrors seditionibus, ipsa etiam pace sœvum.., »

Tacite, Hi$t., I.

Je commence mon ouvrage à labdication de Charles-Quint. Cet événement extraordinaire ouvre une iierspective nouvelle. L'Espagne, après la paix de Cùteau-Cambrésis , est à l'apogée de sa puissance; les Pays-Bas éclipsent toutes les nations voisines par Féclat de leur prospérité. Pour quelque temps, Philippe II est réellement le maître de l'Europe. Il la domine jusqu'au moment où sa suprématie intolérante et cruelle finit par lasser la patience

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des peuples belges et détenninu leur soulèvement. La monarchie espagnole, trop orgueilleuse pour transiger, lorsqu'il en était temps encore, avec une grande et légitime révolution, essaye de la dompter. EUe ne fait que préparer le triomphe de ses adversaires en même temps que sa propre décadence. Pleine d énergie sous Philippe H, elle s affaiblit graduellement et n est plus que lombre d elle-même sous les derniers souverains de la maison d'Autriche.

La lutte mémorable soutenue par les Pays-Bas contre l'Espagne embrasse une période de c[uatre^ vingts ans, depuis le commencement de la révolution en 15C6 jusqua la reconnaissance solennelle de la fédération batave en 1648* Il y a dans ce grand drame deux époques distinctes. La première com^ prend l'origine, les vicissitudes et enfin le succès de la résistance opposée courageusement par les Belges et les Hollandais à la domination redoutable de Philippe IL La seconde est caractérisée par la fondation de la république des Provinces-Unies, qui coïncide fatak nient avec le reioiurdes Pays-Bas méridionaux sous le joug qu'ils avaient d abord secoué.

Chacune de ces deux époques peut devenir l'objet d'un travail spécial et complet.

Réservant pour d'autres temps l'histoire de la fédération batave, je me propose aujourd'hui de tracer le tableau des Pays-Bas, depuis Tavénement de Philippe II jusqu'au soulèvement déterminé en 1572 par les victorieuses entreprises des Gueux de mer. Cette période renferme l'administration si agitée de Marguerite de Parme et les années les plus lugubres de l'exécrable tyrannie du duc d'Albe. Elle a reçu des anciens annalistes la dénomination très-* exacte d'époque des Troubles. Alors commence, sous l'empire des idées suscitées par la Réforme, et se développe, avec la puissance que donne la haine légitime de l'oppression, une des plus célèbres révolutions des temps modernes. Cette première période a pour terme naturel un événement que l'on peut appeler décisif, parce qu'il modifie soudainement la face des choses dans les Pays-Bas opprimés.

L'affranchissement des Belges avait été tenté dès 1S68 par Guillaume de Nassau, tandis que son frère attaquait les Espagnols en Frise. Mais cette première

expt^dilion avait éehmié, et la cause nationale \mraîssait perdue. Le prince d'Orange, déconcerté par rabattement général, n'attendait plus que de Dieu, disait-il lui-même , le moyen d accomjjir ses projets* De son côté, le duc d'Albe, qui avait versé impunément le sang des plus nobles et des plus illustres, croyait n'avoir plus rien à craindre. L'occupation de la Brielle par les gueux de mer, le 1^ avril I572j fut un réveil foudroyant. Moins de trois mois a|H'ès ce hardi coup de main, on eomi>tait plus de soixante et dix villes déjù perdues pour TEspagne j et les autres se montraient prêtes à seconder le mouvement libérateur dont le signal était juirli des côtes de la Hollande et de la Zélande. Louis de Nassau s empare de Mons; le i>rince d'Orange pénètre jusqu'à Louvain. L'énergie de la résistance s'élève dès lors au niveau de la puissance formidable de Philippe IL La révolution change d'aspect et de caractère : elle se transforme eu guerre nationale pour la Uberté de conscience et pour Tindépendance du pays,

C'est le commencement d une autre ère , d une lutte plus terrible encore et plus sanglante, pendant

laquelle surgira, des débris qui couvrent le sol, la vigoureuse république qui doit un jour terrasser l'Espagne.

Mais la première époque de la révolution belge du XVI® siècle est tout aussi digne de l'attention de la postérité. Quel spectacle! Les événements ont un caractère imposant, qui atteste, au plus haut point, la gravité des sentiments et Timportance extrême des intérêts et des doctrines aux prises dans cette lutte solennelle. Les personnages historiques, qui apparaissent successivement sous nos yeux, ont une physionomie à part et où Ton n'aperçoit rien de vulgaire. Princes, capitaines, ministres, chefs de la révolution, presque tous se signalent par des qualités extraordinaires et montrent une rare persévérance dans l'accomplissement de leurs desseins. On frémit sans doute devant les cruautés des capitaines qui tiennent l'épée de l'Espagne et devant les conseils inexorables de la plupart des politiques groupés autour de Philippelll, mais il est difiScile de ne pas reconnaître la sincérité de leurs convictions et de ne pas voir l'esprit même du temps dans la rigueur de leurs principes. De l'autre côté, il faut

admirer la profondeur des vues unie à des convio tioûs également inébranlables, lintelligeuce pliig Iiaute des droits de la conscience humaine, rattàchement aux libertés de la patrie, un noble et rare dévouement qui se maoiJfeste par la grandeur des sacrifices.

Une époque, si riciie en inddents dramatiques, devait nécessairement devenir pour la littérature et les arts une source de mules et inépuisables inspirations. Les historiens aussi ont rivalisé d'ardeur, de talent, de génie, pour retracer des événements dont rintérêt et Timportance, sous le rapport des effets généraux , ne furent égalés ou surpassés que deux fois peut-être, en Angleterre sous Charles I^% en France sous Louis XVL La Hollande, la Belgique, FEspagne, Tltalie, la France produisirent, dès le xvi*^ siècle , des annahstes nombreux, et dont quelques-uns se signalèrent par une remarquable intelligence des faits. On admirera toujours le style de Strada, la profondeur de Grotius, Tesprit souple et lumineux de Beulivoglio, 1 art de llooft, si apprécié par Henri IV, ta patience extraordinaire de P* Bor et d'Em de Meleren.

Parmi les historiens plus récents, te premier rang appartient incontestablement à Schiller, dont Touvrage sur l'insurrection des Pays-Bas est, à certains égards, un chef-d'œuvre. Mais tout en louant les qualités supérieures de ce tableau, il est bien permis de rappeler les regrets que Schiller lui-même exprimait en laissant son ouvrage inachevé. « Je me « suis donné des peines inutiles, disait-il, pour ac- « quérir la Correspondance du cardinal de Granit veUCj qui sans doute aurait répandu beaucoup de a jour sur les événements de son siècle. » Il ajoutait : « Je regrette de plus en plus, à mesure que j'en « reconnais mieux les avantages, qu'il n'ait pas été « en mon pouvoir d'étudier cette intéressante hisc» toire dans les sources mêmes, et dans les docua ments contemporains. »

C'est de nos jours seulement que ces documents contemporains ont été tirés de la poussière des archives. Gr&ce au zèle intelligent de nombreux investigateurs, parmi lesquels il convient de distinguer M. Gachard et M. Groen van Prinsterer pour l'importance de leurs publications ; grâce au concours éclairé de divers gouvernements qui se sont fait un

devoir de seconder ces utiles travaux, rhistoire possède aujourd'hui, non-seulement la correspondance du cardinal de Granvelle, mais en outre celle de Philippe 11 et de ses lieutenants, celle de la duchesse de Parme et de son fils Alexandre Farnèse, celle du duc d'Albe et de ses successeurs dans les Pays-Bas, de même que les innombrables docu^ ments émanés du jirince d'Orange et de ses coopérateurs les plus éminents. Partout la lumière s est laite. Les archives royales de Sïmanca^^onl livré les secrets de la politique espagnole, en môme temps que les archives de la maison d Orange-Nassau rêvélaient les projets les pins mystérieux des adversaires de Philippe IL

La possession directe de ces précieux mal^ riaux permet enfin de juger, sur la foi des attestations contemporaines, les personnages qui participèrent aux grands événements dont les Pays-Bas devinrent le théâtre durant la seconde moitié du xvi« siècle V

* La première partie de ceUc histoire contienl aussi les grandes batailles de Sabl-Quenfin et de GravelincSt qui signylèrenl la

Ce livre est le fruit de plusieurs années d'études. Je n'ai épargné aucun effort pour le rendre digne du sujet. Mes récits, mes jugements, mes appréciations sont le résultat de convictions puisées aux sources mêmes. Je n'ai eu d'autre mobile que la vérité: elle domine les préventions et les calculs des partis, quels qu'ils soient.

Toutefois, l'impartialité ne doit pas être confondue avec l'indifférence. Je veux être équitable, mais je ne pourrai demeurer impassible.

guerre que l'Espagne dut soutenir en 1557-1558 contre le roi Henri II et le pape Paul IV. Les dépêches oflBcielles fournissent, sur le caractère et la politique de ce pontife, des notions curieuses saas doute, mais encore incomplètes à certains égards. On ignore, par exemple, si, dans sa mission près de Henri II, le cardinal Caraffa ne dépassa point les instructions de son oncle. Jusqu'à présent , l'histoire a fait peser la responsabilité de cette agression déloyale sur la mémoire de Paul IV, et il faudrait de nouveaux documents pour pouvon* détruire une allégation qui est généralement admise.

Tout en admirant la grandeur véritable de 1 Espagne an xvi*^ siècle, faut-ii donc que je loue aussi le génie fatal de Philippe H et que j excuse même les actes du duc d Albe? Pour moi, je sens influence et j'admets la légiLimité des passions patriotiques sous lesquelles la domination espagnole finit par succomber dans les Provinces-Unies. Oui, le parti national eut raison de se former, pour raffermir les privilèges du pays et veiller sur son indépendance intérieure. Les motifs les plus puissants, les plus justes, déterminèrent une lutte difficile, longue et glorieuse. Or, tous les amis d'une sage et généreuse liberté peuvent avouer hautement la cause que les insurgés des Pays-Bas défendirent avec tant de vaillance contre les armées el les flottes de l'Espagne.

Vouloir, au contraire, justifier la tyrannie, qui se manifesta peu à peu dans le cours du règne de Philippe 11, ce serait laisser supposer que les meilleurs moyens de gouvernement et de persuasion sont la violence, les gibets, les bûchers!

Le système désastreux de Philippe II a cependant

trouvé des apologistes. Au lieu de nous associer à leurs doctrines, proclamons, avec les premiers promoteurs de la révolution des Pays-Bas, que, combattre la tyrannie espagnole, ce n'était point provoquer l'anarchie; que, s'élever contre l'inquisition et protester contre les bûchers, ce n'était point travailler au renversement de la religion catholique; enfin que, réclamer la tolérance et exiger le respect des antiques privilèges de la nation, ce n'était point faire acte de mauvais chrétien , ni de mauvais citoyen. Loin de là : c'était vouloir prévenir une lutte séculaire, préserver le catholicisme, et conserver, avec la paix intérieure , la prospérité et l'union des provinces, alors les plus florissantes de l'Europe. Grand et mémorable enseignement !

Bruxelles, 25 mars 1856.

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