LIVRE PREMIER
Grandeur de Cbarles-Quinl. — But de ses entreprises. — Revers qui signalent les dernières années de son règne. — Caractère de Charle^Quint; sa prédilection pour les Pays-Bas. — Projets d'abdication. — Résolution qu*il forme de se retirer au monastère hiéronymite de Tuste, dans TEstrémadure. — Motifs véritables de cette détermination. — Charles- Quint se dépouille de la grande maîtrise de Tordre do lâ Toison d*or. — Abdication solennelle de la souveraineté des dix-sept provinces des Pays-Bas. ~ Marie de Hongrie renonce au gouvernement. — Philippe II jure de maintenir les privilèges de ces provinces. — L« duc de Savoie nommé gouverneur général. — Jalousie dans le conseil d'État contre révéque d'Arras. — Renonciation do Cbarles-Quint aux royaumes d'Espagne. — Chapitre de Tordre de la Toison d'or, célébré dans la cathédrale d'Anvers. - Trêve de Vaucelles.— Voyage de l'amiral Coligny à Bruxelles, pour recevoir les serments de Charles-Quint et de Philippe II. — Visite à Charles-Quint dans son habitation du Parc. — Embarras financiers du nouveau souverain des Pays-Bas. — Réunion des états généraux. — Dissentiments dans la famille impériale. — Départ de Charles-Quint
* LES PAYS-BAS BQVS PlIlLlPPl If.
pour ](] Zélande. -- 11 notifie sa renonciation au titre impérîaL ^ ^ traversée de \u Xéiand© en Espagne. — fncidents de ion voyflge jusqu^en Estrémadure.
La grandeur de Charles-Quint avait complc^tempnt changé le système politique de TEurope. H<5ritier tout à la fois des maisons de Bourgogne, de Castïlle, d'Aragon et de Habsbourg, i! s'éleva graduellement à un degré de puissance que n'avait atteint aucun autre prince, depuis Gharleuiagne. 11 n'avait que sept ans lorsque la mort de Philippe le Beau , son père, le rendit souverain des Pays-Bas; émancipé à quinze ans, bientôt après il allait prendre possession des royaumes dEspagne, agrandis de tout Thémisphère découvert par Christophe Colomb, en même temps qu'il faisait reconnaître son autorité dans le^ royaumes de Naples et de Sicile; enfin, il n'avait que dix-neuf ans lorsque, après la mort de Maximiiicn d'Autriche, son aïeule il fut élu empereur d'Allemagne et considéré dès lors comme le chef temporel de la chrétienté.
Charlea^Quint était digne, par son génie autant que par sa puissance p d'occuper ie premier rang. Son règne, un dea plus longs de l'histoire, fut rempli d'actions éclatantes et de projets plus vastes encore. Ce prince, incomparabîe pour l'activité de Kèsprit , voulut slmposer la mission de contenir et d'abaisser la France, de comprimer la Réforme ou du moins de la circonscrire dans des limites infranchissables, et de réunir dans sa maiû toutes les forces de l'Europe , pour abattre la puissance des Turcs, alors à son apogée.
Mais ces desseins étaient tro]i gi^ands, sans doute, trop difficiles, même pour Charles-Quint. La fortune le trahit, et ms forces l'abandon nèrent h l'époque la plus décisive de sa carrière- Éeou-
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tant cet avertissement de la Providence , il aima mieux , en descendant volontairement du trône, laisser son œuvre imparfaite que de compromettre le résultat acquis de trente années de labeur.
Charles-Quint, dont la jeunesse s'était écoulée au milieu de prospérités non interrompues, venait d'éprouver, à son tour, rinconstance de la fortune. Vainqueur à Pavie, il avait échoué devant Metz, et lui, qui avait tenu François I** captif, avait dû reculer devant Henri II ! Lui , qui croyait avoir étouffé le protestantisme par la victoire de Huhiberg, venait de fuir dans les montagnes de la Carinthie , pour ne pas tomber au pouvoir de Maurice de Saxe, et la convention de Passau , si favorable aux États protestants, avait été le résultat de cette humiliation. Quelque graves cependant que fussent les revers qui avaient succédé à tant d'entreprises heureuses, ils n'avaient pu encore ébranler le trône de Charles-Quint. Son orgueil était abaissé, son esprit de domination réprimé, mais le conquérant de Tunis apparaissait toujours comme le plus puissant monarque de l'Europe, et, aux yeux de ses peuples, comme un maître qui savait à la fois se faire aimer et se faire craindre.
Ce fut la gloire de Charles-Quint d'avoir su approprier son génie au gouvernement multiple dont il était chargé ; de s'être comme identifié avec les nations si différentes réunies sous son sceptre ; d'avoir su gagner les Belges, ses compatriotes , ainsi que les Allemands, en leur montrant une affectueuse familiarité ; les Espagnols, qu'il aimait peu d'ailleurs, par la gravité de son maintien et de ses paroles ; enfin les Italiens, en rivalisant avec eux par l'esprit et la discrétion. C'est ainsi qu'il parvint à exercer une sorte de prestige au Nord comme au Midi, car partout son souvenir resta grand et populaire.
De tous les États possédés par Charles-Quint, les Pays-Bas avaient toujours été pour lui l'objet de la plus vive sollicitude et d'une prédilection incontestable. Les seigneurs de ses domaines
ê LES PAYS-BAS SÙVS PHILIPPE If.
patrimoniaux étaient seuls 4ans son intimité, et, pour le service de sa personne j il ne se fiatt qu'à eux ; ses cômijatriotes avaient un accès toujours libre auprès de lui, landis qu'il refusait cette faveur aux Espagnols * . Les Belges se trouvaient donc iotiniemeot associés à la grandeur du prince qui, né au milieu d'eux, était devenu l'héritier des maisons de Bourgogne et d'Autriche, de Castille et d'Aragon* Ce sont des Belges qui forment son escorte triomphale lorsqu'il se rend h Aix-la-Chapelle pour y recevoir la couronne de Charlemagne. Un Croy gouverne la Castille; un Lannoy est vice-roi de Naples, Dans les conseils de rempereur, à sa cour, à la tête de ses armées et de ses missions, les Belges et les Bourguignons tiennent constamment la première place, Les de Praet, les la Chaulx, les Noircarmes, surtout les deux Granvellcj président aux négociations les plus importantes et jouissent seuls de la confiance entière du souverain de tant de peuples* Les vaillantes bandes d'ordonnance des Pays-Bas suivent Charles- Quint des côtes de lAfrique sur les bords de l'Elbe et du Danube. Les trophées de Pavie et de Tunis décorent ranlîque palais de Bruxelles. Les Nassau^ les Buren, les d'Egmont, les Beaurain, les Uooghstraeten, les d'Arschot, les Barbançon, et tant d'autres capitaines illustres versent leur sang en Italie, en France, en Allemagne, devant les remparts de Tunis et sur la plage d'Alger, pour assurer la prépondérance et la grandeur de leur maître*
En descendant du trône, Charles-Quint ne céda aucunement à la crainte de commotions populaires qui auraient pu le renverser violemment et compromettre Théritage de son fils, La réforme des privilèges communaux dans les Pays-Bas, la répression violente des hérésies, la lutte soutenue contre les princes protestants ^
> ^elûHon de Gasparo Contarini surCliarles-Quînt (f525). - * La Flandre, dit Mari 00 Giustiaao, est coUe de (outes ne^ provinces h laquelle TEmpc^ reur tient le plu^*- «* [H^îation de 4535.)
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c'étaient là, sans doute, des causes sérieuses de mécontentement, et néanmoins elles affaiblirent à peine le respect des peuples pour le souverain qui gouvernait les Pays-Bas depuis \ 51 5, les Espagnes depuis 1517 et l'Empire depuis 1520. 11 est certain que le renoncement de Charles fût spontané et volontaire.
Cet événement excita une surprise universelle, parce qu'il était sans précédent, à moins de rappeler l'exemple unique donné par Dioctétien qui, de fils d'esclave, était devenu empereur romain. Après vingt ans d'un règne marqué par des succès continuels, Dioclétien exécuta tout à coup, en l'an 305, le projet de descendre du trône. Il avait à peu près le même âge que Charles-Quint \ et, comme lui, il ressentait les infirmités d'une vieillesse prématurée».
Les anciens historiens diffèrent d'avis sur le motif véritable de la grande résolution accomplie par Charles-Quint en 1 555. Les uns attribuent sa détermination aux attaques de goutte dont il souffrait depuis sa jeunesse et qui, depuis quatre ans surtout, ne lui laissaient presque plus de relâche ; les autres, au chagrin qu'il avait ressenti d'avoir dû fuir en 1 552 devant Maurice de Saxe; puis d'avoir échoué avec une armée de soixante mille hommes contre Metz, défendue par François de Guise. Ceux-ci ajoutent que l'empereur n'était pas moins attristé de l'opposition qu'avait rencontrée dans sa propre famille son projet favori de transmettre l'Empire à son fils unique et de perpétuer ainsi l'immensité de son pouvoir ; ceux-là attribuent la résolution de
* Dioclétien avait alors cinquante-neuf ans, et Charles-Quint en avait cinquante-cinq, étant né à Gand le 45 février 4500. Issu du mariage de Philippe, surnommé le Beau, avec rinfantedoila Juaua, il était, du côté paternel, petit-tils de Maximilien d'Autriche et de Marie de Bourgogne^ et, du côté maternel, petit -(ils de Ferdinand , roi d'Aragon, et d'Isabelle la Catholique, reine de Castillc.
' Gibbon, Histoire de la déca/lenve de l'empire romain, chap. XllI.
LES FiTS-iAS SOITS PfffLt^Pt 11.
CStttrteMJmot à la méchanceté et à llngratitude de ce même Bis, 11 Y ^^ a enfin qui considèrent les sentiments religieux» dont Charles-Qyint était animé, comme le mobile réel de son action.
Constatons d'abord qu'à l'époque où ce prince accomptii son desseia, il ne se trouvait plus dans une situation à désespérer de la fortune. En effets s'il avait ûû lever le siège de Metz, il s était dédommagé de cet échec en reprenant Thérouanne et Eesdinî d'un autre c6lé, ses troupes étaient entrées h Sienne et avaient expulsé les Français de presque toute fa Toscane •, il pouvait donc conserver sa fière devise, et rien ne l'obligeait à remplacer plm nltrà par plus citrà \
Les infirmités, dont Cliarles-QuinL souffrait, avaient été bâtées par sa vie active, ses guerres, ses voyages, ses quarante expéditions, sa longue et constante application aux affaires. Investi à quinze ans du gouvernement des Pays-Bas, iî voulut aussitôt prendre connaissance de toutes les dèpMies; souvent niétiic il passait une partie de la nuit à les lire, et le lendemain il on faisait lui-même le rapport dans son conseil, oli tout se décidait en sa présence^. Sa responsabilité, ses travaux, ses peines, augmentèrent naturellement à mesure que sa puissance s agrandissait, Boi des Espagnes et empereur d'Allemagne, il eut toute l'Europe k diriger ou à surveiller ; François l*", Luther et Soliman îl à combattre , les découvertes de Colomb , les conquêtes de Fernand Cortex et de Pïzarre h garder^ h consolider, à étendre! Charles- Quint n'avait qïie vingt-deux ans lorsqu'un de ses minisires disait fie lui : *i J'ai connu beaucoup de princes en divers âgeSi mais je
^"V On soit que reTnh1èm« adopté par Chur)(!!M^tiiût consiâtaît ms deux coloimoâ allégoriques de celles d'FleitrulP, a^ec t<5 niot ttîlm ou plus ùuHir, qui fiigtiifiaït qu'il les avait déj)a&s(Jop, en pmtanL uu dd» dw Ca4i3t s;^ armeij rooqti6ranie,s en Afrique.
* Méitmirfê df Martin du Benay [édition de 1763), l I*-», p. S9,