Histoire de La Rochelle
.Préparés à l'histoire de tous les peuples par la lecture de celle des Grecs et des Romains , nous cherchons dans de nouvelles annales des faits importans , d'illustres catastrophes , des génies sublimes , de vastes conquêtes , de grands et nobles exemples ; nous nous dégoûtons bientôt du spectacle dune prospérité laborieuse au-dedans , inaperçue au - dehors , de l'obscure tyrannie d'un gouverneur , d'un intendant sur des bourgeois grossiers ou flatteurs; et, lors même qu'un éclair de liberté a donné le signal des tempêtes populaires , nous descendons
avec indifférence sur un forum où il n'y a à entendre , que des orateurs vulgaires , à traiter, que de médiocres intérêts , à élire , que d'impuissans magistrats qui , après avoir le plus souvent attiré sur eux la haine et les malédictions de leurs concitoyens , vont se perdre et se reposer dans un profond oubli.
Aussi voit-on que peu d'écrivains distingués ont entrepris l'histoire particulière d'une ville : ils ont regardé comme une tâche trop pénible de vaincre les superbes dédains des lecteurs , et comme une gloire trop modeste , d'intéresser les habitans du pays , que séduit à l'avance le plaisir de pouvoir attacher des souvenirs antiques au lieu de leur naissance.
S'il est une cité qui mérite de faire exception , d'être envisagée à part , et dont les annales réclament la plume d'un historien exercé, c'est assurément la Rochelle.
Erigée en commune , selon toute appa-
rence , avant le règne de Louis-le-Gros , elle étend prodigieusement ses franchises ; elle les défend avec énergie jusqu'au temps de Richelieu ; et , après le siège le plus mémorable de l'histoire de France , elle entraîne dans sa ruine ce qui reste de libertés au royaume : dans cet intervalle , elle est le boulevard du protestantisme, rallie derrière ses murailles les vaincus, de Jarnac et de Moncontour , est la gardienne et la protectrice de Jeanne d'Albret et de son fils , lutte toujours avec honneur , et parfois avec avantage , contre les flottes réunies du royaume ; rompt tous les efforts d'une grande armée que commande le duc d'Anjou , et qui compte dans ses rangs , au milieu de l'élite de la noblesse française % les Guise, les Mayenne, les d'Aumale , les Montluc , les Strozzi ; elle échange fièrement la signature de ses maires contre celle de Louis XI, d'Elisabeth d'Angleterre , puis de Henri IV, de Louis XIII , et , réduite enfin à oublier la liberté pour le commerce , fonde de puissantes compagnies
au Canada , aux Antilles , et attire à elle le quart des affaires du royaume avec la riche colonie de St.-Domingue.
Et voilà sans doute ce qui fit la fortune de l'Histoire de la Rochelle du P. Arcère. Tirée à 6,000 exemplaires , elle disparut en peu de temps de la librairie , eut plusieurs contrefaçons en France et en Hollande, et, encore demandée-, fut sur le point detre réimprimée de nos jours. (*)
Cependant l'opinion publique , ramenée par le temps et les institutions aux idées de liberté et d'égalité sociale, éclairée d'ailleurs par les leçons de maîtres habiles sur les vrais principes de l'histoire , commençait à reprocher au P. Arcère de ne s'être pas assez initié peut-être à la commune Rochelaise , et de l'avoir bien certainement avilie et calomniée en faveur du pouvoir royal ; de s'être complu à faire de son ouvrage un vaste répertoire de to-
(*) Par les soins de M. Roy , membre de l'Académie df la Rochelle.
pographie, de statistique, d'histoire naturelle, de critique littéraire, de biographie, plutôt qu'une peinture rapide et animée des événemens , un tableau énergique des passions des hommes , et un exposé consciencieux de leur industrie.
Les matériaux ne manquaient point peur reconstruire l'édifice : on avait le précieux inventaire des chartes Roclielaises par Amos- Barbot , les annales de Mervault , et les antiquités de Mérichon ; on disposait , par la bienveillance d'un honorable magistrat (*) , des registres de la ville , où se trouvent encore de curieux documens , malgré les dilapidations du cardinal de Richelieu. Il ne restait plus que l'agencement et le style de l'ouvrage
Enfin , après une longue hésitation , rassuré par les encouragemens et l'indulgence de mes concitoyens , je me suis décidé à entreprendre cette Histoire. Qu'elle soit lue
(*) M. Viault , maire.
à la Rochelle , et mon ambition est satisfaite , et mes travaux sont récompensés. Toutefois , je dois le dire : bien que je ne me sois point flatté de l'espérance d'attirer les regards des étrangers , parce que , chez eux , l'attention ne peut être soutenue par l'intérêt local , j'ai mis tous mes soins dans mon ouvrage , comme s'il m'eût été permis de croire que j'écrivais pour les juges les plus exigeans.
Une histoire , comme une autre composition , a besoin d'être inspirée et perd à être une imitation ; cependant je n'ai pu , au milieu de mes émotions , me défendre du souvenir de la manière de M. de Barante ; et , me confiant au charme que j'avais trouvé à la lecture des chroniques contemporaines , j'ai pensé que je plairais peut-être, si, content d'en faciliter l'intelligence , je les faisais parler elles-mêmes , tenant soigneusement à l'écart et l'homme et la pensée du ig.e siècle, lors^ qu'il s'agissait de peindre ces temps reculés.
Un autre motif m'a porté à céder à cet entraînement. L'histoire , telle que l'ont faite Voltaire et son siècle , a cet inconvénient de ne présenter qu'une face des choses , que la manière de voir d'un homme , et de nécessiter ainsi la lecture de plusieurs historiens, pour une même époque. Cette peine, peu de gens la prennent pour les annales les plus importantes; personne, sans doute, ne la prendrait pour celles d'une ville. Ainsi, c'est épargner le temps du lecteur, et à-la-fois lui laisser son indépendance, que de soumettre à ses yeux les sources de l'histoire, et de faire du récit même la preuve de ce que l'on expose.
Mais cet art de s'effacer , qui paraît d'abord si simple , est , en effet , bien difficile ; et , sans doute , une attention extrême a été loin de suffire pour me retenir toujours en dehors du tableau.... Je m'en consolerai du moins, et on m'excusera peutêtre si je ne me suis laissé voir que pour attaquer les oppresseurs. Cependant je me
suis abstenu de longues réflexions , même pour relever les Rocheluis des accusations de révoltes qui leur ont été tant prodiguées par de mercenaires ou d'inattentifs historiens. L'exposé véridique des faits mettra, j'espère, le lecteur à même de redresser les jugemens de ces prévaricateurs... Les institutions étaient vicieuses , mais les hommes qui luttaient entre eux n'étaient pas coupables. Et pourquoi, en effet , parler de fidélité et de révolte , d'équité et d'injustice , dans une querelle où, d'un côté, les bourgeois de la Rochelle s'obstinaient à vouloir jouir de privilèges antiques , mais qui étaient en opposition avec la marche des choses , et les rois , qui tentaient d'établir l'ordre par le despotisme ! La force matérielle devait tout décider sans rien juger.
Les communes anglaises n'ont - elles pas apporté une semblable résistance aux entreprises des Stuarts? Elles ont vaincu, et leur victoire , mais surtout leur prospérité , les ont absoutes du crime de rébellion.
— 9 ~ Telle est la pensée que j'ai trouvée dans les écrits et dans les actes de la commune Rochelaise , de 1627, et je me suis plu à la faire revivre dans cette Histoire. Ce n'est point un principe que je cherche à consacrer, mais un fait déjà établi , dont j'essaie d'offrir une nouvelle manifestation. Les peuples avaient d'antiques droits , les princes avaient de grandes vues.
Et qui pourrait ne pas porter un vif intérêt à ces communes isolées et turbulentes que présente la France au moyen âge , et que la Rochelle maintint jusqu'au commencement du 1 y.e siècle ! Est-ce que ce sentiment énergique de liberté, cette grande vivacité politique , cette bravoure innée chez chaque individu , n'enlèvent pas les suffrages , et ne surprennent pas l'admiration ? Mais aussi un examen plus mûr ne découvre-t-il pas à nos yeux l'anarchie , le chaos , la guerre civile, l'égoïsme bourgeois à la place de l'ordre , de la paix et de la nationalité ; ne voyons-
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nous pas, à côté de droits publics excessifs, une restriction déplorable de la liberté individuelle ? Enfin , ne saluons-nous pas avec espérance le despotisme royal , qui régularise tout autour de lui, répand le goût des arts, polit les esprits , adoucit les mœurs , et prépare insensiblement les gouvernemens constitutionnels?....
Ainsi , aucune époque de notre Histoire ne m'a inspiré de haine ou d'animosité : tout m'y semble enchaîné par les lois de la nécessité et du développement de la civilisation. Quand le principe républicain y apparaît, je l'accueille comme une noble pensée , comme l'aurore des vertus mâles et du patriotisme ; et , lorsque la monarchie l'emporte , je m'en réjouis , si le vœu général a préparé son triomphe , parce qu'elle seule peut donner des jours à la fois glorieux et tranquilles.
Pour ne pas sortir de cet optimisme politique , j'aurais voulu m'arrêter à cette époque de notre révolution (i 793), qui ne lègue
à J'histoire nationale qu'une page horrible, et au peuple français qu'une affreuse démoralisation ; mais j'ai dû tenir compte du désir qu'ont manifesté mes compatriotes de voir l'Histoire de la Rochelle se prolonger jusqu'à nos jours. En m 'étendant ainsi , je m'expose , je le sais, à blesser plus d'un amour-propre. Ce n'est pas que je prodigue le blâme à des personnes vivantes , à des actes récens. Je m'en suis abstenu , par la considération qu'il n'appartient qu'au siècle qui suit de juger officiellement celui qui précède. Mais, le moyen de ne point s'aliéner les uns, en ne tenant pas assez compte de leur distinction particulière , et de ne pas irriter les autres en mentionnant avec honneur quelque nom qui leur déplaît ! Je proteste de
mon désir sincère d'établir les faits tels qu'ils sont constatés , soit dans nos annales , soit dans l'opinion publique ; après quoi , je réclame l'indulgence des lecteurs impartiaux , et me soumets au jugement qu'ils daigneront porter sur cette Histoire.
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