‹ Histoire de La RochelleChapitre 2 sur 14 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

&20 tôfêl

Commencemens de la ville. — Les seigneurs de Mauléon.. — Chartes octroyées. — La Rochelle aux Anglais. — Siège et prise de la ville par Louis VIII. — Juifs chassés. — Journée de Poitiers. — La Rochelle cédée aux Anglais. — Grand combat naval des Anglais et des Espagnols. — Jean Chaudrier délivre la Rochelle des Anglais. — ■ Traité des Rochelais avec le Roi de France. — Libertés conquises.

.La. ville de la Rochelle, qui occupe une place si considérable dans l'histoire de France, a une origine peu ancienne et peu illustre. Aucun monument ne fixe l'époque et la cause de sa fondation; elle ne peut même se prévaloir d'une de ces fables qui ont presque toujours enveloppé le berceau des villes célèbres.

a HISTOIRE

C'est en 961 que son nom apparaît pour la première fois dans les annales historiques; une charte de Guillaume-Tète-d'étoupe, duc d'Aquitaine, fait mention de son port et y établit un droit d'ancrage et de lestage en faveur de l'abbaye de St.- Michel. A partir de cette époque, jusqu'aux premières années du i2.e siècle, elle rentre dans un oubli absolu; mais alors commence pour ne plus s'interrompre sa brillante carrière. On la voit, agrandie des débris des villes voisines que la guerre ou la mer a ruinées, et déjà en possession de privilèges remarquables , se faire octroyer sans cesse de nouvelles franchises par ses maîtres , étendre au loin son commerce , acquérir des richesses étonnantes, et puis, devenant trop orgueilleuse de sa prospérité , faire la guerre à ses rois et entraîner dans sa ruine les dernières libertés du pays.

Ainsi il n'y a point de preuves authentiques pour assigner un commencement à la Rochelle , et peutêtre faudrait-il arriver aussitôt à l'époque où se montrent les monumens historiques. Mais les peuples, non moins que les familles, respectent leur origine et se plaisent à se contempler au berceau : c'est pour les Rochelais surtout que nous avons entrepris cette histoire, et nous allons rapporter ce qu'on a dit de plus probable sur la naissance de leur ville.

Le terrain situé entre la Charente et la Sèvre fut interdit par sa nature marécageuse à la conquête

DE LA ROCHELLE, des Romains. Des proscrits seols pouvaient en de-

a'rsrPTfrS,habitanS-LeS 6aUX —P-antes delà Sevré débordée empoisonnaient l'air, et, dans

les tempêtes les flots de la mer y appomi'ent ,e ravage et la destruction. Un reste d'Alains vaincus avec IçsVisigoths sous les murs d'Orléans fut heureux de trouver sur cette terre impraticable un asile contre la poursuite acharnée d'Egidius et de Childenc. La cote offrait des ressources pour la pèche et ce fut assez pour des malheureux qui Paient d échapper a la mort : les Alains s'y établirent , lui donnèrent leur nom; les peuples Voisins l'appelèrent aussi reglo alanensis , alnensis ; et, dans un temps ou la langue se corrompait ainsi nue le oouvernement pour passer à une nouvelle forme, regio alnensis devint bientôt l'Au Inis , et puis VAunis nom que conserva jusqu'en , 79o la province don,' la hochelle devint la capitale,

Mais ce peuple de pécheurs, en se multipliant dut se répandre sur la côte et y former de nouveaux' établissement Telle fut l'origine de Chàtel-Aillon , Montmeillan, Esnahdes , Marans et Cougnes.

Cependant, au nord de la contrée, les ressources et 1 industrie des peuples étaient insuffisantes pour obvier aux funestes effets de l'inondation des terresde plus la mer abandonnait la côte pendant qu'au sud elle la minait sensiblement. Déjà les môles du port de Chàtel-Aillon et les hautes tours de son château en étaient ébranlés. Les Saxons et les Nor-

mands joignaient à tant de malheurs le fléau de leurs incursions. Ainsi le pays se dépeuplait, des villes maritimes qui avaient déjà acquis de l'importance disparaissaient. Mais aussi alors commençait à s'étendre jusqu'au rivage le bourg de Cougnes qui, par sa position centrale et ses défenses naturelles contre l'irruption des eaux de la mer, était le point le plus salubre de la côte , et n'avait à se tenir en garde que contre les incursions des pirates.

Les seigneurs de Mauléon imposèrent ou accordèrent leur protection à la nouvelle colonie; ils bâtirent pour sa sûreté une tour fortifiée; et comme ils possédaient déjà un château sur la Charente, nommé Rochefort à cause du banc de pierre grise sur lequel il était assis, ils voulurent que le bourg agrandi de Cougnes, qui s'étendait sur les versans d'un tertre de pierre tendre, s'appelât désormais la Rochelle.

Dans cet état de choses la décadence de Châtel- Aillon devint rapide. Ses habitaus les plus riches l'abandonnèrent pour venir se fixer dans la nouvelle ville où affluaient déjà les étrangers. La Rochelle eut à-peu-près dès-lors le monopole du commerce des vins de l'Aunis et de la Saintonge; elle expédia elle-même ses denrées, fit des retours avantageux, envoya des vaisseaux jusqu'en Orient. En même temps elle passait et repassait des mains des seigneurs de Mauléon à celles des ducsd'Aqmtau.r

des comtes d'Anjou, des comtes de Poitou, tantôt par conquête, tantôt par alliance ou accommodement.

Eble de Mauléon en jouissait en i i5/j, mais elle allait être enlevée pour jamais à sa famille. Henri Plantagenet, comte d'Anjou, était devenu l'époux d'Eléonor d'Aquitaine rendue libre pan les dégoûts de son premier mari, Louis-le-Jeune , roi de France. La Rochelle était une place bien importante pour un seigneur qui se voyait appelé à la couronne d'Angleterre. Henri fit valoir, les armes à la main, de prétendus droits de son épouse sur cette ville; les Mauléons cédèrent et se trouvèrent heureux dans la suite que les monarques anglais voulussent bien les y laisser quelquefois commander pour eux.

Henri II, après avoir usurpé la Rochelle sur un de ses vassaux, comprit que, pour gagner les cœurs d'un peuple de marchands, c'était trop peu que de changer la suzeraineté d'un comte pour celle d'un roi , et il s'empressa de joindre à cet honneur des avantages matériels.

L'ambition des villes, à cette époque, était d'être érigées en communes. Quelques barons se refusaient aux vœux de leurs sujets , mais le plus grand nombre traitait pour les franchises avec les bourgeois qui étaient si désireux d'administrer euxmêmes leurs affaires et de se mettre à l'abri des vexations des seigneurs, que l'argent ne leur coûtait point à donner pour obtenir la commune.

La Rochelle, depuis environ 5o ans, avait payé ce droit aux Mauléons, à Guillaume, comte de Poitou, à Charles VII, époux d'Eléonor. Mais soit que les liabitans n'eussent pas su jouir de ce qu'ils avaient acheté, ou que la mauvaise foi de leurs maîtres les en eut empêchés , ils reçurent avec des transports de joie la nouvelle charte octroyée par Henri. C'était une confirmation des chartes déjà obtenues. Leur commune était approuvée; la connaissance de leurs procès et de leurs délits était réservée à leurs pairs ; ils pouvaient entourer leur ville de murailles et de fossés, repousser toute agression contre leurs privilèges , de quelque côté qu'eue vînt ; de plus Henri renonçait aux droits que ses prédécesseurs étaient accoutumés de percevoir sur les héritages; il permettait aux Rochelais de disposer de leurs biens, reconnaissant pour valable la disposition du testateur qui se serait confessé au moment de la mort; quant aux autres, il remettait leur succession à la discrétion des parens , afin qu'ils la départissent en aumônes pour l'ame des défunts.

Henri sut habilement mêler à ces concessions importantes des remises d'impôts qui sont toujours les bienfaits les mieux reçus des peuples, parce que leur sort en est aussitôt soulagé. Cependant pour assurer sa nouvelle possession contre les attaques de ses ennemis et peut-être aussi contre l'inconstance de ses nouveaux sujets, il fit élever en l'ace

du port , un château flanqué de tours auquel il donna le nom de Vaucler (*).

A-peu-près dans le même temps, les Rochelais achevaient un édifice considérable que l'accroissement de la population avait rendu nécessaire : c'était l'église de St.-Barthélemy. Notre-Dame de Cougnes était trop éloignée pour les fidèles qui demeuraient au bord de la mer, surtout à une époque où, le pavé n'étant pas en usage, les rues, par le mauvais temps, étaient des chemins presqu'impraticables. Les deux églises ne suffirent bientôt plus aux besoins du culte et ce fut à peu de distance que s'élevèrent à la fois St.-Sauveur et St.-Nicolas.

Henri II qui avait causé le dégoût d'Eléonor pour son premier mari, était victime de la passion qu'il avait inspirée. Sur le soupçon d'une infidélité de son nouvel époux, elle faisait égorger Rosemonde, sa rivale, et excitait ses propres enfans à la révolte contre leur père. Ils passaient en France, laissant de coupables instigateurs en Angleterre , et ils faisaient eux-mêmes les plus grands efforts dans l'Anjou, le Maine, le Poitou et l'Aunis pour ébranler la fidélité des gouverneurs et des peuples.

Henri II indigné fait enfermer son épouse dans une étroite prison. Mais ses fils étaient libres ; ils armaient contre lui , et des complots tramés sour-

* Sur la place d'Armes actuelle. — n85^

dément autour de sa personne, dans les murs de son palais, étaient tout près declater. D'autres menaces lui arrivaient du côté de la France, de l'Ecosse et de l'Irlande. Le pape est son asile ; il soumet son empire à la juridiction d'Alexandre III, lui demande conseil et assistance, et ajoute que, tout absent qu'il est de corps, par l'esprit il est devant lui , et qu'il se jette à ses pieds. Après une semblable lettre il ne lui restait plus qu'à gagner son clergé par une pénitence publique : il était plus politique que grand , et il la fit.

Les concessions achevèrent ce que l'entremise du pape et la faveur des évèques avaient commencé. On traita, et des grands seigneurs et des évèques garantirent un accommodement par lequel des enfans avides dépouillaient leur père et ne se souvenaient point d'une mère qu'un amour aveugle pour eux avait privée de sa liberté.

Pendant que Henri, vaincu par le désordre de son siècle, humiliait ainsi la majesté royale, il s'élevait lui - même par des réglemens pleins de sagesse.

Les Rochelais dans la révolte de ses fils lui étaieut demeurés fidèles, aussi donna-t-il un soin particulier à leurs affaires. 11 adoucit les coutumes barbares qui régissaient parmi eux la communauté entre époux; il améliora le sort des serfs; enfin, il abolit la saisie du navire après naufrage sur les

côtes. Il est vrai qu'il établit dans son édit cette condition ridicule, qu'il faudrait qu'il restât à bord du vaisseau naufragé un homme ou au moins un animal , et que dans le cas contraire la cargaison serait dévolue au seigneur.

Ce prince mourut en 1 1 88. La découverte d'une conspiration contre ses jours, ourdie par Jean, son fils bien-aimé, le mettait au tombeau.

La guerre commença presque aussitôt entre son successeur et le roi de France. La Rochelle y demeura à-peu-près étrangère. Toutes ses ressources, employées au commerce, la rendirent si florissante que plusieurs de ses marchands expédiaient à la fois 12 et io vaisseaux. Philippe-Auguste, en proscrivant les Juifs, ajouta encore à sa prospérité. Il en vint un grand nombre chercher un asile dans ses murs. Elle s'agrandit d'un nouveau quartier qu'on appela la Juiverie et ajouta à ses affaires les capitaux considérables des exilés.

Les Mauléons, témoins de tant de prospérité, ne voulaient pas renoncer à l'espérance de rentrer un jour dans leurs droits. Richard, successeur du roi Henri , son père , était mort (*) après une vie aventureuse et guerrière, devant le château de Chaluz, en Limousin. Eléonor qui avait fait reconnaître Jean son plus jeune fils, au détriment de son petitfils Arthus, exerçait tous ses droits sur le Poitou et la Guyenne. Son grand âge éveillant en elle la

io HISTOIRE

crainte de la mort, elle semblait se repentir de sa vie agitée et vouloir substituer désormais dans sa conduite l'équité à l'ambition. Raoul de Mauléon choisit ce temps pour aller solliciter à Londres la restitution de la Rochelle. Mais soit qu'Eléonor fut empêchée d'y consentir par son fds, soit qu'elle n'eut pas elle-même encore renoncé entièrement aux intérêts du monde, elle força Mauléon à recevoir en échange, le château de Benon avec toutes ses dépendances et 5o livres, de rentes sur la monnaie de la Rochelle.

Trois ans après elle vint dans cette ville en allant rendre hommage à Philippe-Auguste pour l'Aquitaine qu'elle possédait de son chef. La commune Rochelaise n'avait point encore de constitution bien arrêtée, et, dans ce voyage, Eléonor la régla comme il suit :

« La commune de la Rochelle se composera d'un maire, de i[\ échevins et de 7 5 pairs.

» Elle ne sera comptable qu'à elle-même des deniers publics.

» Elle pourra contraindre les habitans de la ville et de la banlieue à travailler aux fortifications de la place.

» Le maire, aidé de ses échevins, jugera à mort, à charge d'appel devant le juge du roi.

» Les serfs et les étrangers seront soumis à la juridiction communale en cas de flagrant délit.

DE LA ROCHELLE. n

» Le seul crime de lèse-majesté est ôté à la connaissance du maire et des échevins.

» Ils auront la police de la ville,

» Le maire sera au choix de la reine et de ses successeurs sur trois candidats que présenteront les bourgeois.

» Sa charge sera d'une année ; il pourra être réélu l'année suivante, mais pas au-delà , sans un intervalle de quatre ans.

» L'installation se fera le dimanche de la Quasimodo. »

Les choses ainsi fixées, on procéda à l'élection, et Robert de Montmirail fut nommé maire (*).

Dans le même temps à-peu-près , l'île d'Oleron obtint ses franchises , soit d'Eléonor , soit de son neveu Othon , duc d'Aquitaine et d'Anjou. Les bourgeois furent autorisés à y établir une commune pour les protéger. Tous les habitans pouvaient dorénavant se marier, tester à leur gré, et le prince renonçait au droit de saisie sur le sel et le vin des hommes morts sans enfans.

Deux besoins se faisaient alors vivement sentir en France et en Angleterre, celui d'augmenter la population et celui d'étendre le commerce. Beaucoup de seigneurs renonçaient à leurs droits pour faciliter les mariages et assurer la prospérité des familles. Henri II entre autres avait assigné dans son testament 3ooo livres d'argent pour le mariage des

i* HISTOIRE

filles libres sans fortune. Quant au commerce, il était sans cesse l'objet des traités entre les rois de France et d'Angleterre. On y spécifiait de grandes sûretés pour les marchands qui allaient de l'un de ces royaumes dans l'autre.

La Rochelle profitait surtout de ces privilèges et de ces sûretés. Elle était déjà extrêmement riche et l'on peut en juger par l'histoire d'un de ses bourgeois nommé Auffrédy.

Il avait équipé à la fois dix navires qui étaient allés trafiquer dans la Méditerranée. Les retours se firent beaucoup attendre. Auffrédy, essuyant des pertes d'un autre côté, tomba dans le discrédit, puis bientôt dans la misère. Croyant enfin n'avoir plus de ressources que dans le travail des mercenaires, il se fit porte-faix. Il était occupé à ce rude office sur le port, lorsque quelques-uns des vaisseaux qu'il n'attendait plus rentrèrent avec des cargaisons de drogues, d'épices et de soieries. Son facteur n'avait mis tant de retard dans son retour que parce qu'il s'était livré à des spéculations qui toutes avaient été fort avantageuses. Cette fortune inespérée donnait à Auffrédy un moyen facile de punir le mépris et les lâches trahisons qui avaient suivi sa chute ; il aima mieux la consacrer au soulagement des pauvres dont il avait appris à sentir les infortunes; il fonda l'hôpital qui porte encore aujourd'hui son nom et se voua lui-même au service des malades.

Mais déjà commençait à gronder l'orage que.

DE LA ROCHELLE. i3

préparait la funeste exaltation des Plantagenets au trône d'Angleterre. Vassaux des rois de France, ils rendaient mal un hommage qu'ils avaient le pouvoir de refuser, et la politique et l'honneur féodal faisaient une loi à leurs suzerains d'avoir toujours les armes à la main contre ces insolens feudataires. Philippe- Auguste se hâta donc de mettre à profit l'horreur qu'inspirait l'assassinat d'Arthus, et de citer à son tribunal Jean-sans-Terre , oncle et meurtrier du jeune prince. Une conséquence du refus de comparaître était la confiscation des domaines relevant de la couronne. Il ne restait plus qu'à être assez fort pour rendre le jugement valable. Philippe, à la tête d'une grande armée, s'empare de la Normandie, se rabat sur le Poitou et J'Aunis où il ne reste bientôt plus au roi Jean que Niort, Thouars et la Rochelle (*).

Soit que dans cette dernière ville les habitans fussent retenus par la garnison du château , soit que la religion du serment ne leur permît pas de se déclarer contre un prince qu'ils haïssaient peut-être comme un infâme assassin , ou bien encore que l'avantage et la douceur de son administration empêchassent de voir toute l'horreur de son crime , ils furent insensibles aux menaces de Philippe, reçurent avec acclamations Jean qui vint avec son armée débarquer chez eux, et promirent de tout faire pour le soutien de sa querelle. En reconnaissance , il confirma aux Rochelais toutes

les acquisitions qu'ils avaient faites ou qu'ils voulaient faire en Poitou.

Ce Prince , qui trouvait des amis si fidèles dans ses terres de France , ne comptait à-peu-près que des ennemis dans son royaume d'Angleterre. Il avait imprudemment porté la main sur les privilèges de ses barons et sur les revenus de ses évêques et de de ses abbés. Aussi , après des succès marqués en Poitou , fut - il obligé d'aller rapidement vers Londres , où l'esprit de révolte se manifestait chaque jour davantage. Ce fut alors que Philippe- Auguste , qui avait déjà Guillaume de Mauléon dans son parti , s'efforça d'y attirer encore son neveu ? Savari de Mauléon , seigneur de l'île de Ré, de Châtel-Aillon et de Benon. C'était un homme brave , entreprenant , ayant des amis nombreux dans l'Aunis , le Poitou , la Saintonge , et des admirateurs jusques dans la Provence, dont il empruntait le langage dans des vers fort estimés de son temps. Philippe s'engagea à lui restituer la Rochelle sous la condition de l'hommage, s'il parvenait à l'enlever à Jean. 11 se laissa séduire par de si belles espérances et dès lors sollicita ses partisans à la Rochelle de tourner les esprits du côté de la France. Mais l'ambition qui avait formé ces nœuds avec Philippe les rompit presque aussitôt. Jean avait calmé les dictions d'Angleterre. 11 s'était debarras.se de l'excommunie;* lion lancée contre lui par le pape en se reconnaissant son vassal et en payant tribut;

DE LA ROCHELLE. i5

puis , après avoir rassemblé une nouvelle armée , il allait s'embarquer pour l'Aunis. Savari de Mauléon en est informé ; il négocie sa paix avec Jean, obtient des conditions avantageuses pour le présent , des espérances plus belles encore , et il se met en campagne et guerroie contre Philippe- Auguste.

Le roi d'Angleterre arriva bientôt en effet sur les côtes de France. Ce fut à la Rochelle qu'il aborda de nouveau. Il eut presque aussitôt reconquis le Poitou, et le royaume allait être en péril si les barons anglais eux-mêmes n'eussent pris soin de le sauver. Ils se révoltent , appellent le fils de Philippe pour les gouverner, et Jean, qui semblait marcher à la conquête d'un nouvel empire , n'est déjà plus assuré du sien.

Dans un moment aussi critique , Savari de Mauléon resta cependant fidèle à sa fortune , et passa en Angleterre à la tête d'une troupe d'aventuriers pour le défendre. L'amour des lettres n'avait pu adoucir Famé féroce de Mauléon ; il s'attira la haine des peuples par sa cruauté ; et il rapporta dans son pays les marques de leur vengeance. Surpris sans défense par les habitans de Londres, il fut percé de vingt coups. Toutefois, il lui resta encore du sang à verser pour l'Angleterre.

Louis VIII avait succédé à Philippe- Auguste, son père , et déjà il s'avançait vers le Poitou à la tête

ï6 HISTOIRE

de son armée. Les temps étaient moins favorables que sous le gouvernement abhorré du roi Jean. Les Anglais s'étaient réunis en faveur de son héritier. Louis n'en entra pas moins en vainqueur dans le Poitou. Savaiï de Mauléon essaya vainement, de lui résister dans la ville de Niort ; il fallut en venir à une capitulation. Mais il se réserva le droit de se retirer à la Rochelle. 11 y disposa toutes choses pour une résistance opiniâtre. Le château et les murailles étaient en fort bon état et les esprits semblaient animés d'un vif enthousiasme pour la cause de l'Angleterre. Louis arrive bientôt aux portes de la ville. Depuis la conquête de Niort il n'avait pris que le temps d'aller recevoir à composition les bourgeois de Saint-Jean-d'Angély. Le siège commença le i5 juillet 1224. Toutes les ressources de l'art et du courage furent employées, et par les assiégeans, et par ceux de la ville. Mauléon , à la tète de 3oo lances , sans compter la garnison du château , faisait de fréquentes, sorties , tentait des surprises, se multipliait sur les murs. Louis VIII de son coté élevait de grandes plates-formes pour dominer la ville , et y établissant des balistes, lançait d'énormes pierres sur les toits des maisons.

L'amour de la France germait dans quelques cœurs Rochelais ; les fatigues et les privations en aliénaient un grand nombre à Mauléon. Dm» autre côté, les secours attendue (TAngletérw

n'arrivaient point. Enfin plusieurs vaisseaux entrèrent dans le port ; mais au lieu de munitions et d'argent , ils n'apportaient que du son et de la ferraille qu'on envoyait à Matiléon , comme un moyen capable de tromper les Rochelais et de relever pour un temps leur esprit abattu. Après quelques jours, Mauléon lui-même perdit courage ; il s'embarqua avec ses Anglais , laissant la ville à la discrétion du vainqueur , et abandonnant 4°° Bayonnais qui étaient accourus pour défendre la place. Aussi fut - il accusé de trahison , et , croyant n'être pas en sûreté en Angleterre , il repassa en France et se soumit au roi, qui, pour se l'attacher à jamais, lui rendit une grande partie de ses domaines, et l'indemnisa du reste.

La Rochelle fut long-temps à se relever de ses pertes, d'autant plus que ses côtes ne cessèrent d'être, pendant plusieurs années, le rendez-vous des flottes de la Grande-Bretagne et de la France. Ce n'était que pillage, que rapines par les campagnes voisines ; de plus , le commerce qui manquait de sûreté , demeurait languissant.

Louis IX , à son avènement à la couronne , accorda , il est vrai , aux Rochelais , de ne payer d'impôt pour aucune de leurs marchandises dans tous les ports du royaume ; mais un incendie affreux dévora, à cette époque (*) , les deux

* iaa8. 2

i» HISTOIRE

tiers de la ville. Une longue paix semblait pouvoir seule la relever de tant de malheurs , et la guerre se ralluma aussitôt. Savari de Mauléon repassa dans le parti anglais , excita à la révolte les Rochelais de sa faction , pilla en Poitou les domaines des autres, et fut sur le point d'allumer la guerre civile dans les murs de la ville.

Louis , par sa fermeté et son adresse , rendit enfin la paix et l'ordre à ses malheureuses provinces de l'Aunis, de la Saintonge et du Poitou. La Rochelle commença de respirer. Son industrie, son activité et les grands privilèges qu'elle tenait du roi, lui rendirent, en quelques années, son ancienne splendeur. On eut encore la guerre en 1241 ; mais telle fut la sagesse des mesures de Louis IX, qu'elle profita, pour ainsi dire, à ses sujets. Ses nombreuses galères assurèrent l'entrée et la sortie du port de la Rochelle , et les vaisseaux de cette ville , courant sus aux navires marchands et aux corsaires anglais , firent un butin considérable. La victoire de Taillebourg ramena tout-à-fait le calme dans la Saintonge et l'Aunis. Cette dernière province fut enlevée au comte de la Marche, auteur de la guerre, et donnée en apanage au jeune Alphonse , frère du roi.

La Rochelle faisait son plus grand comiueuv avec la Rretagne, l'Angleterre et la Ksière de la Flandre. Ces pays recevaient les vins de Lalru ,

DE LA ROCHELLE. ig

de Surgères , d'Aytré , qui avaient une grande réputation ; et ils donnaient en échange du fer, de l'étain , du charbon de terre , du hareng et des ouvrages en soie.

Les marchands Rochelais n'avaient plus autant de privilèges en Angleterre depuis que leur ville était passée au pouvoir des rois de France , et les Flamands, au mépris des conventions, levaient sur leurs vins des impôts exorbitans. Blessés d'une telle injustice , ils résolurent dfe faire prendre une autre direction aux produits de leur sol. Mais les seigneurs de Flandre eurent enfin égard à leurs plaintes ; les impots furent diminués et même abolis. Ainsi s'affermit une intimité de relations commerciales et de rapports sociaux entre les deux peuples , qui ne servit pas peu à déterminer chez les Rochelais cette alliance remarquable d'un respect profond pour le roi, avec un amour plus grand peut-être de leurs privilèges.

Ces sentimens se manifestèrent avec vivacité, lorsque le sénéchal Habert de la Chapelle vint recevoir pour Philippe -le -Hardi leur serment de fidélité. Avant tout , le maire voulut qu'il jurât la conservation des privilèges de la ville. Sur le refus du sénéchal , la porte demeura fermée.

L'orgueil, qui suit l'opulence, n'élevait pas tout seul l'esprit des bourgeois de la Rochelle ; il s'y joignait le sentiment de la force guerrière et même de la victoire. La commune pouvait armer jusqu'à

ao HISTOIRE

3o vaisseaux contre ses ennemis. Le roi d'Aragon l'avait éprouvé en 1282. Sa flotte avait été battue par des marchands, et lesRochelais avaient amassé de grandes richesses aux dépens de ses sujets.

Pendant qu'ils étendaient ainsi au loin leur gloire et leur puissance , un ver rongeur minait sourdement leur prospérité intérieure. Les Juifs, auxquels ils avaient donné l'hospitalité, après avoir animé leur commerce par des capitaux considérables, tiraient à eux tous les profits des échanges et des transactions , par leur impitoyable usure. Dans ces temps d'exaltation et de vivacité sociale, on se servait peu de demi-mesures. Les Juifs furent chassés , et leurs créances probablement abolies. (*)

Mais déjà, dans l'année 1-238 , il s'était élevé de la Rochelle une tempête presque aussi violente contre eux. Un de leurs frères , Nicolaùs , dévoré de cette curiosité ardente qui ne permet point à l'esprit de rester en repos , s'était promptement élevé jusqu'à la hauteur scientifique des plus célèbres rabbins. Il voulut juger les livres des adversaires de son culte; il les lut, les médita, se mit en rapport d'études avec un chapelain de l'église de St.-Barthélemy ; et enfin , croyant reconnaître son erreur , il abjura le judaïsme. A aucune autre époque , peut-être , l'esprit religieux n'avait été plus conquérant. Nicolaùs ne se contenta pas d'être déserteur de la foi de ses pères , il

DE LA ROCHELLE. ai

s'en fit aussitôt le persécuteur. Il quitta son pays , alla trouver le pape à Avignon , et promit la conversion des Juifs, si l'on voulait l'armer du pouvoir nécessaire pour leur enlever le Talmud et les autres livres des rabbins. On lui donna, pour associés, les religieux de St.-Dominique : il persécuta , fut assurément exécré , et ne convertit personne.

La Rochelle, à cette époque, pouvait se vanter, à plus juste titre, d'avoir donné le jour au franciscain Jean. C'était un homme pieux , doux , savant et modeste. Il se contentait d'écrire des sermons pour la direction des fidèles , et d'interpréter et de développer la règle du fondateur de son ordre. Sa réputation très-grande en son temps , mais fondée sur de médiocres dissertations théologiques , est à-peu-près anéantie de nos jours.

De l'illustration littéraire de Savari de Mauléon, de Nicolaùs et de Jean le franciscain, il ne faut pas conclure que les lettres fussent cultivées avec quelque soin à la Rochelle. Il paraît, au contraire, que les esprits y étaient presqu'uniquement tournés vers le trafic et la guerre. Les lettres aiment la paix; elles cherchent les loisirs de la retraite, et les Rochelais étaient nécessairement préoccupés des spéculations commerciales , du désir d'accroître leurs richesses, qui faisaient leur force, et de la nécessité d'être toujours prêts à déployer l'enseigne contre l'ennemi. L'organisation sociale de la France entretenait au dedans une guerre perpé-

a 2 HISTOIRE

tuclle : les rois, les ducs, incessamment attentifs à agrandir leur domaine , se disputaient les provinces ; les seigneurs moins puissans , combattaient pour des villages , des châteaux ; et de petits gentilshommes , maîtres d'une tour fortifiée sur le bord d'un ruisseau , se ruaient sur les passans pour les piller, ou pour faire prévaloir le péage de leur pont et de leur moulin.

La Rochelle était bien à l'abri de ces attaques obscures ; mais utile à la France et aux rois d'Angleterre, elle se voyait éternellement menacée par celui de ses maîtres qui en avait été dépouillé.

C'est ainsi que, depuis la mort de Louis IX, elle ne cessait pas d'être en butte aux entreprises des Anglais. Tantôt ils la faisaient insulter, ou jetaient subitement la terreur dans ses campagnes , par le moyen des corsaires de Bayonne, de Bordeaux ou de la Grande-Bretagne ; tantôt ils cherchaient à détruire ses ressources , eiî établissant des croisières formidables devant son port; ou bien ils faisaient des descentes sur les îles voisines , sur les côtes , pillaient les maisons , tuaient les habitans, jetaient le sel à la mer, et arrachaient les vignes.

Pendant que les Rochelais éprouvaient le plus de pertes de ce côté, Philippe-Ie-Bel , en altérant Jes monnaies, allait consommer leur ruine. La défiance était si grande, qu'il n'était plus pos-

DE LA ROCHELLE. a3

sible de trafiquer autrement que par échange de marchandises. L'indignation était générale, et la révolte allait le devenir. Philippe , épouvanté , donna quelque satisfaction à ses sujets ; mais toujours insatiable, il se rappela qu'il avait à se venger des Templiers

Leur crime le plus réel fut d'avoir de grandes richesses. Sans doute ils étaient fiers, arrogans, durs pour les peuples ; ils Ge livraient à la débauche , et semblaient , à force de désordres , blasphémer la religion qui avait créé leur institution , et pour laquelle ils ceignaient l'épée ; mais , le dirons-nous à leur défense ou à la honte de leur siècle ? ils étaient tels que les hommes puissans de leur époque , avec la différence d'un peu plus d'orgueil , d'un peu plus de mollesse , engendrée par leur opulence excessive.

Il n'est pas difficile de perdre les oppresseurs dans l'esprit des peuples. Philippe-le-Bel ne parut d'abord que juste dans l'horrible sentence qu'il dicta contre les Templiers. Il est vrai qu'elle était appuyée de celle du pape. Cependant on garda le souvenir du bûcher d'où Jacques Molay avait fait sa menace prophétique, et l'on reconnut la justice de Dieu quand , au temps marqué , la mort frappa Philippe et Innocent.

Il y avait des Templiers à la Rochelle. Quel fut le sentiment des Rochelais au milieu de ces grandes exécutions ? on n'en sait rien , mais on peut pré-

i4 HISTOIRE

sumer qu'il était plutôt de contentement que de douleur. Les chevaliers , comme les gens de guerre de leur temps , étaient loin de réunir la modération et la discipline à la valeur. Comblés des bienfaits des fidèles , ils s'emparaient audacieusement de tout ce qui était à leur bienséance. Les habitans de l'Aunis avaient surtout à se plaindre de leurs exactions; et il avait fallu en 12^3 avoir recours à l'intervention du pape Honorius pour les forcer de rendre des domaines qu'ils avaient usurpés autour de la ville.

Trois ans après leur destruction (*), les Hospitaliers de St-Jean de Jérusalem vinrent les remplacer à la Rochelle et furent mis en possession de leurs biens immeubles et d'une partie de leurs privilèges. Toutefois la Commanderie du Temple garda son nom dans le langage du peuple , et le temps ni les révolutions n'ont pu l'abolir.

Cette année fut marquée dans la ville par plusieurs autres événemens. L'abbaye de Maillezais, près de Marans , fut érigée en évèché , et enleva une partie de l'Aunis à la juridiction spirituelle de Saintes ; Bernard de Poix , maire , Guillaume Rocher et Raymond Fromentin furent députés au roi Philippe V pour lui faire le serment de fidélité et en obtenir une remise de tout droit de contrainte dans les mariages. Enfin Jean de Mauléon, qui avait succédé à Bernard de Poix, mourut peu de mois

après être entré dans sa charge. Voici les honneurs qui lui furent rendus :

On fit défense, à son de trompe, de travailler à aucun métier et même d'exposer publiquement en vente du pain et du vin , jusqu'à ce que le corps du maire fût inhumé.

Les chapelains et clercs des églises collégiales de Gougnes , St.-Sauveur, St.-Barthélemy , St.-Nicolas, St. -Jean furent contraints d'assister à l'enterrement avec leurs chappes de soie et leurs ornemens les plus précieux.

Le corps fut porté au lieu de la sépulture par les échevins et les conseillers.

Les sergens et autres officiers du maire marchèrent à l'entour avec seize torches en cire de \i livres chacune. ( La commune en faisait les frais).

Sur la demande des Rochelais, le sénéchal de Saintonge admit à prêter serment en qualité de maire Guillaume Leporteur , coélu de Jean de Mauléon.

Depuis cette époque jusqu'aux grandes entre^ prises d'Edouard III sur la France , les habitans de la Rochelle purent assez librement se donner au soin de leur commerce. Leurs plus grandes inquiétudes vinrent des prétentions de l'évêque de Saintes qui leur réclamait une somme de 1,200 livres et aussi des bandes de Gascons qui avaient poussé

leurs courses et leurs déprédations jusqu'aux bords de la Charente. Ils furent sur le point de s'émouvoir pour un impôt de L\ deniers par livre sur toute espèce de marchandises, et de 10 sous par tonneau de vin sortant du royaume, que Charlesle-Bel avait mis sur ses peuples. Mais il ne fut jamais rigoureusement exigé d'eux ; on leur remit même des taxes dont ils étaient redevables. Pour la sûreté de leurs affaires on créa chez eux plusieurs charges de courtiers.

Leur commerce était si utile qu'ils trouvaient protection jusqu'auprès des rois de la Grande- Bretagne , et , au commencement de la lutte engagée entre Edouard III et la France , ils avaient des saufs-conduits pour porter leurs marchandises dans tous les ports de l'Angleterre. Mais ils ne gardèrent pas long-temps ce privilège. La fidélité inébranlable qu'ils montrèrent pour le brave et malheurex Philippe de Valois les exposa à toutes les rigueurs de la guerre.

L'éternelle rivalité des rois de France et d'Angleterre venait d'éclater avec plus de fureur que jamais , et le siècle de combats que devait clore la vierge de Vaucouleurs s'ouvrait sous de funestes auspices. Edouard III avait envahi la Normandie , et le Prince-Noir, selon l'expression de son père, méritait à Crécy ses éperons de chevalier. (*)

* 26 août 1346.

. Philippe , après un tel échec , dut rappeler les troupes qu'il avait vers la Guyenne , et tout ce coté se trouva livré, presque sans défense, aux partis anglais. Mirambeau , Surgères , Aunai et Benon tombèrent aussitôt en leur pouvoir. Marans se défendit avec courage , et comme il recevait chaque jour des secours de la Rochelle , l'ennemi fut obligé de se retirer. Pour se venger, il désola les campagnes des Rochelais. A-peu-près dans le même temps la peste qui ravageait l'Europe faisait périr le quart des habitans de la ville. Le roi vint à son secours et lui abandonna un droit de 10 sous par tonneau sur le vin qui se récolterait dans un rayon de trois lieues 014 que l'on expédierait dans les ports voisins.

Les deux rois avaient fait une trêve jusqu'à la décision du pape, qu'ils avaient pris pour arbitre; mais elle était fort mal observée. On avait toujours les armes à la main, ou pour surprendre, ou pour ne pas être surpris. C'est ainsi que les Rochelais fournirent à Jean de Boucicault des machines de guerre et des travailleurs pour enlever aux Anglais le château de Fouras. Quelque temps après , ils sauvèrent de la famine l'armée française , qui assiégeait St.-Jean-d'Angély. Ils tiraient leurs blés des ports de Flandre ; ils leur revenaient à vingthuit écus le tonneau. Leur génie guerrier se montrait non moins que leur industrie et que leur activité commerciale. Ils se mirent en campagne

a 8 HISTOIRE

contre les Anglais, et leur enlevèrent, par escalade , Soubise et le château de Surgères.

Le roi Jean leur témoigna royalement sa reconnaissance. Le comté de Benon , celui de Marans et la seigneurie de Laleu , étaient revenus à la couronne , parce que les seigneurs qui en avaient joui étaient morts sans héritiers mâles. Ces terres furent ajoutées au ressort de la Rochelle. Ainsi les marchands furent délivrés des impôts exorbitans que prélevait sur eux le seigneur de Marans. On avait été heureux , dans les derniers temps , qu'il eût bien voulu en venir à un traité par lequel toutes les marchandises de la ville étaient exemptes de droits , à condition qu'on lui paierait huit deniers pour chaque pièce d'écarlate. Ainsi le commerce des Rochelais retira un grand avantage de la donation du roi Jean , parce que tout ce qui leur arrivait ou tout ce qu'ils expédiaient par terre passait à-peu-près par Marans.

L'année suivante, ils contribuèrent encore de leur personne et de leur fortune à la prise de Salles et à celle du château de Rochefort. Le succès fut dû à leurs arbalétriers et aux béliers et aux batistes qu'ils avaient prêtés.

Le deuil succéda trop tôt à la joie que donnaient aux Rochelais des faits d'armes si brillans et si profitables. Le Prince -Noir qui s'était imprudemment aventuré dans le Poitou , au milieu

DE LA ROCHELLE. ag

des rassemblemens nombreux du roi Jean , réparait sa faute en grand capitaine. Avec 8,000 Anglais il battait 80,000 Français.

Une aussi grande armée avait été presque anéantie , et le roi était prisonnier. La guerre civile , des désordres inconnus même dans ces temps encore barbares , achevaient de faire du royaume un théâtre de meurtres, de brigandages, et de toute espèce d'horreurs. La paix était nécessaire : il fallut l'achever. Maître d'une partie de la France et de la personne du Roi , l'Anglais pouvait imposer de dures conditions.

Plusieurs articles du traité furent remis à la bonne foi du roi Jean ; mais il fut décidé , dans le conseil d'Edouard, qu'il ne recouvrerait sa liberté qu'après avoir payé 600,000 écus, et livré la ville de la Rochelle.

Jean manda aux Rochelais qu'ils lui envoyassent des députés à Calais. Ils choisirent Guillaume de Séris , Pierre Buffet , Jean Chaudrier , Boular et Macé d'Aigue-Chaude. Dès qu'ils furent en présence du Roi , ils laissèrent éclater la plus vive douleur ; ils le supplièrent , en pleurant , de ne point aliéner une ville si attachée à sa personne et si utile à la France par sa position et son commerce. Jean, ce héros de la foi royale, avait promis, et ne se laissa pas ébranler. Ce fut alors, qu'après l'avoir de nouveau conjuré de ne pas les donner à un autre maître, ni les mettre aux mains d'un étranger, et

3e HISTOIRE

s'être en""1^' \ . laisser tailler plutôt chaque année de la moitié de leurs chevances , ils firent cette belle rép me au Roi , qui persistait à les exhorter de se résoudre à devenir les sujets d'un prince étranger : « Nous serons et nous obéirons aux Anglais , des lèvres , mais nos cœurs ne s'en mouvront ».

Edouard, pour adoucir les regrets des députés, confirma les privilèges de leur ville, et promit qu'aucun homme du château n'irait en armes dans les rues. De plus , il joignit l'île d'Oleron à la juridiction de la Rochelle, et exempta le maire de rendre compte des deniers de la commune aux officiers royaux.

Alors les députés lui firent serment de fidélité sur le corps de N.-S. Jésus-Christ. Montferrant prit possession de la ville au nom du roi d'Angleterre, le 7 décembre i3Go, et le prince de Galles, investi par son père du duché d'Aquitaine, vint la visiter le 27 août 1 363.

Ce jeune héros, comme s'il n'avait combattu cme pour se procurer les loisirs d'un voluptueux repos, et que, prévoyant une mort prématurée, il eût voulu user en peu de temps les ressources d'une longue vie royale , étala un faste et une magnificence qui ne pouvaient charmer des peuples qui en faisaient les frais, et qui, d'ailleurs, étaient opprimés. Aussi le joug de l'étranger ne tarda-t-il pas à devenir trop lourd pour l'Aqui-

DE LA ROCHELLE. 3i

taine et les provinces conquises. Elles osèrent en appeler à Charles-le-Sage et an vaillant Duguesclin. Le prince de Galles et Edouard 111 furent cités à la cour des pairs comme vassaux de la couronne de France. La guerre s'alluma aussitôt. Dès le commencement, une partie de l'Aquitaine vint au pouvoir de Charles V.

Un seigneur breton , fidèle allié d'Edouard , était débarqué à la Rochelle à la tète d'une expédition dont il avait fait lui-même les frais. Le roi de Castille envoya au secours de la France de ce côté. Sa flotte , commandée par l'amiral Bocca-Negra, rencontra toutes les forces réunies des Anglais, que le comte de Pembrock conduisait sur les côtes de l'Aunis. Le combat fut terrible. Dès lors les Anglais s'estimaient les arbitres de la mer, et voulaient qu'on les crût invincibles sur leurs vaisseaux. Mais , soit que les Espagnols fussent plus habiles marins qu'eux à cette époque , soit qu'ils eussent de l'artillerie à bord , comme quelques auteurs l'ont publié , Pembrock, après deux jours de la résistance la plus opiniâtre, fut contraint de céder la victoire et de se rendre à discrétion. Cette défaite des Anglais ajouta au désir qu'avaient les Rochelais de secouer le joug, et leur donna l'espérance d'y parvenir. Toutefois , pour le moment, ils ne pouvaient compter que sur eux-mêmes. Par bonheur Jean d'Evreux, qui commandait chez eux pour le roi d'Angleterre ,

3 a HISTOIRE

se mit en campagne avec une partie de la garnison , et laissa le château à la garde de Philippe Mancel, homme brave, mais peu malicieux, selon l'expression de Froissard. Jean Chaudrier , (*) qui avait été quatre lois maire, imagina de se servir de cette simplicité de Mancel pour s'emparer du château. 11 fait adopter son projet à ses concitoyens; i,».oo bourgeois préparent leurs armes pour le lendemain. Alors le maire, feignant d'avoir reçu des dépèches du roi d'Angleterre , invite le commandant du château à venir en prendre connaissance chez lui , le verre à la main. Mancel s'y rend, il dîne, il s'échauffe; puis on lui présente une ancienne missive dont il ne peut reconnaître que le sceau royal, parce qu'il ne sait pas lire. Personne de sa suite n'était plus savant que lui. Il fallut s'en rapporter au maire qui , feignant de lire , improvisa une lettre dans laquelle Edouard ordonnait de faire le dénombrement des habitans armés, et de les passer en revue, ainsi que la garnison du château. Mancel était sans défiance : le lendemain , il descend avec son monde de la citadelle, qu'il abandonna à 1 1 soldats. Les 1200 Rochelais , embusqués derrière des maisons voisines, se précipitent sur les Anglais, les cernent de toutes parts et leur font poser les armes. Ce qui restait dans le château ne songea pas à se défendre : les ponts furent abaissés aussitôt . et la ville fut libre.

bE LA ROCHELLE. 33

La tyrannie des étrangers avait rendu l'indépendance plus chère aux bourgeois de la Rochellefiers d'ailleurs de s'être délivrés eux-mêmes, ils osaient aspirer à une liberté populaire qui 'paraissait incompatible, même dans ces temps de franchises, avec les droits de la monarchie.

Duguesclin qui se trouvait avec l'armée française de l'autre coté de la Charente, s'avança vers la Rochelle, sur le bruit de ce qui venait d'arriver Lès ducs de Berri, de Bourgogne et de Bourbon, qui étaient avec lui , s'arrêtèrent à Bourgneuf pour y recevoir les députés de la ville. On eut peine à s'entendre sur une sorte de traité que ces derniers prétendaient faire avec le roi de Franceet le connétable, emporté par son naturel bouillant, et gâté aussi par la victoire, menaça d'entrer de vive force à la Rochelle, et de la livrer aux flammes. Les députés ne se laissèrent point imposer et répondirent fièrement qu'ils ne le craignaient pas Cependant on s'adoucit de part et d'autre ; on traita à l'amiable : les Rochelais se départirent de quelques-unes de leurs prétentions, et le Roi ratifia tout ce qui fut convenu entre les princes et ceux de la ville.

Voici quels furent les principaux articles du traité :

«Le château Vaucler sera rasé ; ses démolitions seront employées à l'achèvement et à la défense du nouveau port.

» Le Roi pourra bâtir un palais à la Rochelle, pour se loger quand il y viendra, mais sans forteresse.

» L'hôtel de monnaie sera rétabli et mis sur le pied de celui de Paris.

«LesRochelais seront exempts de toute garnison, de tout gouverneur, de tout subside de guerre. «Les impôts seront réduits à ce qu'ils étaient sous Louis IX ; et les Rochelais n'auront à supporter aucunes tailles, exaction, péage, aucune imposition et levée de deniers pour le mariage des filles de France.

«La commune exercera sa juridiction sur la banlieue.

«La prévôté et le sceau ne seront plus donnés à ferme , et les personnes à qui ces commissions seront confiées ne pourront taxer d'office , sans le consentement de deux adjoints.

«On remettra les droits de francs-fiefs aux habitans roturiers. »

Lorsque le traité fut conclu , les princes voulurent faire solennellement leur entrée à la Rochelle. Gn y consentit , mais on tendit devant eux, à la porte, un cordon de soie , et le maire, qui les attendait dans cet endroit, les supplia, avant d'aller plus loin , de faire serment pour le Roi de conserver les franchises du pays. Les prmo s jurèrent, et le cordon fut coupé. Les bourgeois

bE LA ROCHELLE. 3S

fie livrèrent alors à tout leur plaisird'ètre redevenus Français. Ils poussaient mille cris joyeux, versaient des larmes d'attendrissement , et saluant les bannières royales qu'on portait par les rues, ils disaient: bien venue soit la fleur de lJS , bénis soient le jour et l'heure où elle vient nous visiter!

Mais un spectacle horrible modéra tout-à-coup ces transports : on vit entrer un grand nombre de soldats à qui l'on avait coupé la main droite, les lèvres et les oreilles. Leurs proches ne pouvaient d'abord les reconnaître , tant ils étaient défigurés. Mais ces malheureux les appelaient parleur nom, se nommaient eux-mêmes ; ils imploraient la pitié et demandaient vengeance. On avait devant les yeux des habitans de la Rochelle , qui étaient allés garder le château de Benon pour le compte des Anglais. Un capitaine de cette nation , le farouche Olegrave David, s'était porté à cette indigne action, en apprenant l'affranchissement de la ville. On marcha à l'instant même contre ce barbare. Peut-être eût- il échappé au juste châtiment de son crime , car les Rochelais n'étaient qu'en petit nombre dans l'armée où l'on songeait avant tout à faire des prisonniers pour en avoir rançon; mais Olegrave avait lâchement assassiné un officier cher à Clisson , au compagnon de Duguesclin ; et lorsque la garnison du château , après s'être rendue à discrétion, en sortit la corde au cou , Clisson , caché derrière la porte , et la hache

à la main, massacra le capitaine et i4 soldats, a mesure qu'ils passèrent devant lui.

Marans et Surgères se rendirent aussitôt; les places voisines , ne voyant point arriver de secours du côté de l'Angleterre , suivirent leur exemple , et Charles V réunit enfin à sa couronne les provinces d'Aunis, de Poitou et de Saintonge.

Ce prince , soit par reconnaissance de ce que les Rochelais avaient entrepris pour venir sous sa domination , soit qu'il eût résolu de les tranquilliser au sujet de leurs privilèges qu'ils craignaient d'avoir plutôt arrachés qu'obtenus, déclara que dans la suite la charge de maire et d'échevin de la commune ennoblirait , et que cette noblesse

serait transmissible aux enfans.

Il détacha le pays d'Aunis de la Saintonge, en fit

un gouvernement séparé , et établit à la Rochelle

un tribunal d'appel auquel il soumit Marennes et

Rochefort.

Page 1