LIVRE VII
La cocarde tricolore. — Dons patriotiques. — Administration municipale et départementale. — Fédération des deux rives de la Charente. — Premières révoltes pour le pain. — Société des Amis de la Constitution ( club ). — Troubles religieux. — Départ des volontaires pour l'armée. — Fête pour un drapeau pris à l'ennemi. — Compagnie d'enfans. — Désordre aux Augustins. — Défaite des Rochelais dans la Vendée. — Vengeances horribles dans la ville. — Maximum et disette. — Les chars et les déesses. — La guillotine permanente. — Les terroristes désarmés. — Corsaires Rochelais. — Le canal de Niort. — Translatif de la Préfecture à la Rochelle. — Les licences. — La restauration. — Commerce. — Cours industriels. — Les Bains.
JL.es états-généraux se rassemblaient sous de funestes auspices pour la Cour : une grande partie du clergé se montrait disposée à prendre les intérêts du tiers -état ; la noblesse de province avait à se venger de celle qui approchait le Roi, et le petit peuple, en proie à la famine, et soulevé déjà
par des excitateurs, rejetait en grande partie sur le gouvernement ses privations et ses souffrances. Jamais, de mémoire d'homme, hiver n'avait été aussi rigoureux que celui qui venait de finir. A la Rochelle , des enfans étaient morts de froid au berceau ; la mer s'était gelée jusqu'à vingt toises de la côte ; les glaces avaient coupé les balises de la rivière de Seudre et du chenal d'Oleron , et , à l'île de Ré, sur quarante embarcations qu'elles avaient entraînées à mer baissante, onze avaient péri. L'effroi était général. La pitié avait suffi, dès les premiers jours , pour appeler les négocians et les riches de la Rochelle au secours des pauvres. Dans le mois de novembre, ils avaient fondé une société de bienfaisance, qui promettait un fonds annuel de î 0,000 livres. Mais bientôt les subsistances devinrent si rares , que les gens aisés , eux-mêmes , craignirent de manquer. L'intérieur, affamé, demandait des grains aux ports de mer dont il avait coutume d'entretenir les greniers. Alors on institua dans la ville un comité pour tirer des approvisionnemens du dehors. M. l'abbé Souzy en fut nommé président, et s'y attira l'estime et la reconnaissance générale , au point qu'on regretta de ne pas le voir succéder, sur le siège épiscopal , à M. Crussol d'Uzès (*).
Cepend int les esprits étaient dans une grande fermentation au sujet des affaires politiques.
* Mort 1«> i5 juin 1789 ; remplacé par M. de Couci.
Les événeraens les plus extraordinaires se succédaient aveSine merveilleuse rapidité. Le tiersétat se proclamait assemblée nationale, forçait Sa Majesté à consentir à la réunion des ordres, entraînait à lui le clergé, plusieurs membres illustres de la noblesse, obtenait le vote par tête, et, désormais, sûr du triomphe, faisait assister plutôt qu'il n'associait le Roi à la reconstruction de l'ordre public et à la restauration de la France.
Ce fut un jour d'ivresse à la Rochelle , que celui où l'on apprit que Louis XVI avait reçu des mains de Bailly la cocarde aux trois couleurs. Par imitation , on alla aussitôt l'offrir à M. le duc de Maillé , gouverneur de la province ; puis on la mit à la statue d'Henri IV (*) , et au portrait de M. Alquier. Le soir , au théâtre , Michaud , dans la partie de Chasse d'Henri IV, l'ayant présentée au Roi , en lui disant : « Je vais bien voir si vous êtes bon Français » , la salle retentit d'appîaudissemens universels. Le lendemain, on chanta le Te Deum ; on illumina les maisons , et la ville donna un grand bal.
Dans les campagnes, le peuple était plus occupé de ses vengeances que de ses plaisirs, et ses représailles contre les seigneurs étaient horribles : il
M. de Pressigny , fermier-général , sur la demande de M. de Laclos , en avait fait hommage à la Rochelle.
Cette statue , quoique en pierre , imitait les chairs comme la cire , et avait long-temps fait l'admiration de la capitale.
incendiait , il égorgeait ! . . . On crut que l'abolition des droits féodaux le calmerait. Dans la nuit du 5 août, sur la proposition de M. de Noailles, l'assemblée nationale la décréta. Les villes et les provinces perdaient aussi leurs privilèges; mais il y avait long-temps que cette ruine était consommée pour la Rochelle, et on tressaillit de joie à cette nouvelle, sur la poussière des fiers révoltés de iGa8. Les négocians voulurent, en cette occasion, traiter à leurs frais les compagnies d'élite du régiment de la Sarre et les grenadiers bourgeois : ils leur donnèrent un diner de l\oo couverts sur la place du Château (*). On y but à la santé de madame Alquier, pour reconnaître mieux le patriotisme que faisait éclater son mari. Cette fête se renouvela aux frais de la ville, quatorze jours après, et le régiment entier de la Sarre y fut convié.
Le Roi n'en restait pas moins cher aux Rochelais, car ils firent éclater le plus vif enthousiasme pour sa personne, lors de la bénédiction des drapeaux de leurs volontaires. Leur colonel, M. de Romefort, était bien propre à entretenir en eux les sentimens nobles et généreux : aussi furent-ils les premiers à faire leur don patriotique; ils offrirent leurs boucles d'argent, et réunirent ainsi une somme de 8,000 livres, environ.
La constitution des municipalités était décrétée ; tous les citoyens actifs , c'est-à-dire , ceux qui .
* 11 août 1789.
n'étant pas en état de domesticité , avaient vingtcinq ans et payaient une contribution directe de la valeur locale de trois journées de travail (*), étaient convoqués dans chaque ville et dans chaque bourg , pour élire un procureur de la commune, un maire, des officiers municipaux et des notables. Leur administration devait durer deux ans , et l'écharpe tricolore remplaçait la robe et le chaperon.
Ce fut le 18 janvier (**) que commencèrent les élections à la Rochelle. Les citoyens étaient partagés en cinq districts.
Le lieu des séances était fixé dans les églises paroissiales de Notre-Dame , St.-Barthélemy , St.- Jean , St.-Nicolas et St.-Sauveur.
Les opérations furent terminées le a5, et amenèrent le résultat suivant :
Maire.
M. Goguet.
Officiers municipaux.
MM. Garesché.
Perry, père.
Collet , père.
De Beaussay.
Chamois.
Souzy.
Mirlin , curé.
A. la Rochelle, 4 livres 10 sous. — ** *70°-
Chaize.
Drouhet.
Tasché.
Massias.
Procureur de la commune.
Delacoste.
Substitut du procureur de la commune.
Roy.
Secrétaire-greffier.
Despéroux.
Notables.
J. Poupet.
Bnsson.
Sabourin.
Jaucour , curé.
Pavie.
Paronneau.
Peyrusset.
Pinasseau.
Pellier.
Pinet , orfèvre.
Renoulleau.
Dely (depuis maire).
De Chassiron.
Thomas.
Lespinas.
Darbellet.
J. Ranson.
Robert, apothicaire.
Rondes.
P. Carreau ( depuis
Lan usse, aîné.
maire ).
E. Joly.
Millot.
Chanvet.
Un citoyen distingué (*) qui, en toute autre circonstance , eût disputé la place de maire , et se fut du moins assurément trouvé en tète des ofti-
* M. Demissy.
tiers municipaux , fut repoussé de toutes les catégories , parce qu'on apprit qu'il s'était affilié à la société des Amis des Noirs, à Paris , où il était allé porter le don patriotique des volontaires nationaux. Cette société des Amis des Noirs ne pouvait être du goût des Rochelais , qui faisaient leur principal commerce de la traite des nègres ; et puis plusieurs d'entre eux avaient de riches habitations à St.-Domingue , où l'esprit de révolte faisait déjà des progrès bien effrayans. Cette élection achevée , on s'occupa avec ardeur de déjouer les espérances de la ville de Saintes , au sujet du département : les Rochelais croyaient qu'on ne pouvait , sans injustice , refuser d'en établir le siège chez eux , et plus d'une raison , en effet , militait en leur faveur. La Rochelle était le centre des intérêts du pays , dont toutes les productions se portent au commerce maritime ; elle avait de grands souvenirs et renfermait de nombreux établissemens. Toutes ces considérations ne purent empêcher les habitans de Saintes de triompher. Ils firent valoir la position intermédiaire de leur cité , et surtout le vœu de la ville de St.-Jeand'Angély, qui avait dès-lors à Paris son éloquent défenseur (*). Le zèle ardent qui entraînait alors tous les esprits vers l'amour du bien public, calma presque aussitôt la haine et la rivalité que cette circonstance pouvait faire naître entre les principales cités du département, et la plus * M. ftégnault.
56o HISTOIRE
franche cordialité régna entre les volontaires de» deux rives de la Charente , lorsqu'au 5 avril (*) ils se réunirent à Rochefort , pour prêter entre eux. un serment fédératif.
Les opérations du corps électoral , pour le district de la Rochelle , durèrent depuis le 1 1 juillet jusqu'au iC. Elles furent dirigées par M. Delacoste qui , déjà président de l'administration départementale, reçut cette nouvelle marque d'estime de ses concitoyens: Tel fut le résultat du scrutin :
Membres du district.
MM. Demissy, Boutiron, Massias, Despéroux, pour le canton de la Rochelle. — Pinet , Guillet, pour le canton de Marans. — Griffon, Vexiau, pour le canton de la Jarrie. — Poullet, Juliot, pour le canton de Courçon. — Fournier-Désormeaux, Jacob Dechezeaux, pour le canton d'Ars.
Procureur syndic.
M. Raoult, avocat.
Il était urgent que les administrations locales s'organisassent pour arrêter, si c'était possible , le peuple, au milieu de ses exigeances et de ses fureurs. Malgré les soins du comité de subsistances, les habitans étaient toujours tourmentés de la crainte de manquer. Les gens aisés, faisant des provisions à l'avance , augmentaient les alarmes du menu peuple, qui accusait tout ce qu»
DE LA ROCHELLE. g6i
était au-dessus de lui de spéculer sur la famine, soit pour le ruiner, soit pour le tenir en servitude. Dans ce temps , les murmures étaient bientôt suivis de violences, et les sieurs Ganet, père et fils, faillirent être mis en pièces, sur le soupçon qu'ils avaient expédié un peu de farine audehors. . . Quelques jours après , un attroupement voulut s'approprier deux cents tonneaux de blé que M. Necker avait envoyés sur le prince ÏVilUam , à la consignation du sieur DesEssarts, pour les faire passer en bas Poitou , où le pain manquait absolument. M. Garesché, qui était à la tête de la municipalité, par suite d'une indisposition de M. Goguet , développa beaucoup de fermeté en cette occasion, et ne céda aux séditieux qu'en ce qu'il promit d'écrire au ministre pour lui demander qu'il accordât une partie de la cargaison aux Rochelais, et de retenir le navire jusqu'à ce que sa réponse fût arrivée. La rébellion augmenta, le lendemain, d'une manière effrayante : M. Garesché fut assailli, insulté, et même frappé dans son hôtel. Les arbres de son jardin furent coupés, arrachés, et l'on sut qu'une cabaretière avait excité quelques misérables à l'assassiner , ainsi que M. Goguet , et à lui apporter leurs têtes sur des piques. La municipalité et le comité des subsistances méritaient plus d'égards de la part du peuple ; car, tout dernièrement, ils avaient obtenu une prime pour avoir tiré de grands approvisionnemens da
l'étranger. Enfin on reçut l'avis que le Roi permettait aux Rochelais île disposer du quart de la cargaison du prince Jf illiam.
Cependant l'approche de la fédération remplissait tous les esprits d'enthousiasme. Déjà la jeunesse et fàge viril s'étaient incorporés , soit dans les volontaires , soit dans la milice bourgeoise. Les vieillards , eux-mêmes , résolurent de prendre les armes , et ceux de la paroisse St.-Jean? entre autres, au nombre de cinquante, demandèrent l'autorisation de former une compagnie qui prît le nom S Henri IV. Dans la suite, s'organisa un escadron de cinquante-cinq cavaliers. Tous prétendirent à l'honneur de concourir à l'élection des députés à la fédération. Les volontaires eurent seuls le droit d'élire, et leur choix tomba sur M. Jouanne de Saint-Martin , fils : 35o livres lui furent allouées pour ses frais. En même temps, le pain diminuait; on ne le payait plus que deux sous et demi la livre ; aussi l'allégresse publique fut-elle grande , le jour où l'on prêta le serment fédératif , et où l'on bénit le drapeau tricolore (*). Toutefois, l'amour du Roi, que cette grande solennité , à Paris , devait raviver pour quelques jours , sembla-t-il bien affaibli dans les cœurs. M. le maire qui, sans doute, comprimait ses généreux sentimens, pour ne point effaroucher la multitude, ne dit pas un mot de Sa Majesté,
* i4 Juillet 1790.
clans le discours qu'il prononça à l'autel de la patrie. M. l'évêque (*) qui , à dire vrai , perdait son évêché , qu'un décret de l'assemblée nationale venait de supprimer, rappela au peuple, dans sa réponse, que, s'il avait des droits à réclamer, il avait aussi des devoirs à remplir , et que le plus impérieux, après celui d'aimer la patrie, était de respecter le Roi.
Alors s'établit la société des Amis de la Constitution. MM. Ballain , Garnier, Delaforte et Derguv, chargés d'obtenir de la municipalité l'autorisation nécessaire , firent leur déclaration en ces mots :
« Des citoyens de cette ville demandent qu'il leur soit permis de former une société, dite des Amis de la Constitution; ils s'assembleront tous les jours, et principalement les lundi, mercredi et vendredi , après midi : le lieu des séances sera aux Carmes.
» Les vues que les membres de cette société se proposent , sont de se pénétrer de l'étendue et des bornes des droits de l'homme social , des principes de nos législateurs, de s'instruire de la lettre et de l'esprit de la nouvelle constitution française , et généralement de tout ce qui se rapporte à la révolution , dans l'intention de contribuer à en assurer le succès. »
Il était aisé de prévoir que ces clubs rie tarde- * M. de Coucy.
raient pas à envahir, dans chaque endroit, le pouvoir législatif, et même administratif. . .
La société de la Rochelle s'affilia aussitôt à celle de Paris et des principales villes du royaume, et, le i\ octobre i 790 , elle reçut , par lord Stàrihope , la nouvelle que la Société de la Révolution de Londres consentait à se lier avec elle.
Ce fut à cette époque qu'arriva de la capitale le sieur Parent , un misérable horloger , sans ressources , sans ouvrage , qui , deux ans plus tard, devait dominer le club Rochelais, devenir l'idole des plus ignobles terroristes, et l'effroi des citoyens honnêtes.
Mais déjà les intérêts privés et les scrupules religieux et politiques s'alarmaient des nouveaux sacrifices que l'assemblée nationale déclarait chaque jour nécessaires pour la restauration de l'empire français. Les riches se plaignaient qu'on les taxât d'office , pour la contribution patriotique, lorsque, d'eux-mêmes, ils s'étaient fortement imposés. A la Rochelle, on ne s'était pas contenté de la somme de 1,000 liv. , que plusieurs avaient offerte, et on avait exigé d'eux presque le double. Les prêtres les plus respectés, qui d'abord s'étaient montrés partisans des réformes, n'avaient plus le même zèle, depuis la constitution civile du clergé, et déjà même étaient l'objet principal de la surveillance de la Société des Amis de la Constitution. MM. Souzi , Mirlin et Jaucour,
furent les premiers à faire éclater leur répugnance pour le nouvel ordre de choses , et à refuser le serment exigé de tous les fonctionnaires publics. Ils résignèrent leurs charges ecclésiastiques, et abandonnèrent leurs églises aux prêtres constitutionnels. Les femmes de toutes les classes, en général, et les hommes des ordres autrefois privilégiés, méprisaient ces derniers, et faisaient entrer dans les actes de leur piété le soin de leur occasionner sans cesse de nouvelles humiliations. Un de ces zélés alla jusqu'à s'écrier, le dimanche 23 février (*) , comme un officier municipal recevait à St.-Sauveur le serment du curé : « Que de monde pourvoir un scélérat et un apostat!..» Sur le refus des pasteurs de lire en chaire la loi sur la constitution civile du clergé, elle fut proclamée à St. -Barthélémy, par M. Goguet; à Notre- Dame , par M. Sabourin ; à St. -Nicolas, par M. Chaize. Ces troubles religieux allaient amener de grands excès , et provoquer d'odieuses violences. D'un autre côté , jamais la misère n'avait été aussi grande dans la ville : le commerce avec Saint-Domingue était suspendu ; dès lors, peu ou point d'expéditions pour cette colonie ou pour la côte d'Angole ; on ne voyait plus d'Américains , parce qu'ils avaient le plus grand dégoût pour les assignats , et que l'argent monnoyé avait presque disparu de la circulation. Ainsi quantité de gens manquaient d'ouvrage dans un moment * I791-
où les subsistances étaient à un prix élevé. Il fallut encore que les citoyens aisés prélevassent sur eux-mêmes une contribution de 16,000 liv., pour procurer des moyens d'existence aux incligens, qu'on occupa à déblayer le bassin, dont les travaux demeuraient suspendus depuis vingt ans. Pour comble de malheur, les volontaires s'étaient pris de dispute avec le 5 1 .e régiment (*), et on n'osait plus circuler, de jour, dans les rues , crainte d'insulte, et, la nuit, la municipalité avait cru devoir ordonner qu'on illuminât les maisons, pour mieux déjouer les projets incendiaires des perturbateurs. On ne voyait plus de monnaie d'aucune espèce (**) , et il n'y avait dans la circulation que des assignats d'une valeur élevée : ainsi on était gêné , arrêté dans les transactions les plus usuelles et les plus nécessaires de la vie sociale. La rivalité du pouvoir éclatait entre la société des Amis de la Constitution et les officiers municipaux. Le maire venait d'être en butte aux injures les plus grossières de la part d'un clubiste, pour avoir osé faire une observation au sujet d'une réunion illégale de deux cents citoyens. Ce fut, cependant, au milieu de semblables circonstances que M. Garescbé ne craignit pas de briguer la mairie (***). La considération dont il jouissait , comme un.
Le régiment tle la Sarre.
** La chambre de commerce émit tics billets-monnaie , de 12 , i5 et 20 sous ; août 1791.
*** Août 1791. — Réélu in novembre , mène umfo
des premiers armateurs de France ; les services qu'il avait déjà rendus, et la somme de 16,000 livres à laquelle il s'était taxé, lors de la contribution patriotique, lui valurent la presque unanimité des voix. Il saisit avidement toutes les occasions de montrer combien il était attaché aux idées nouvelles : ainsi il reçut chez lui , avec les plus grandes marques de respect, M. Robinet , ancien curé de St.-Savinien , à qui les suffrages populaires avaient décerné l'évêché du département de la Charente -Inférieure ; il proclama lui-même par les rues l'acceptation de la constitution, le 19 octobre 1791 ; et, pour intéresser davantage le peuple à cette fête , il distribua, à ses frais, pour i,5oo livres de pain et autres comestibles. Deux mois après, il offrit à l'assemblée nationale un nouveau don patriotique de 5o,ooo livres.
C'était une libéralité bien admirable ou bien imprudente au milieu des craintes que devait lui inspirer l'état de St.-Domingue , où il avait la majeure partie de sa fortune. Tout le monde l'aimait et le respectait dans la ville, à l'exception des dévots qui , animés contre lui d'une haine fanatique , affichaient à sa porte des placards remplis d'affreuses calomnies et de menaces. Toutefois , il était bien éloigné d'exercer des violences capables d'exciter une semblable fureur, et son apparente sévérité contre les prêtres réfractaires , n'était
qu'un moyen charitable de contenir des hommes exaltés, qui s'exposaient sans vocation au martyre. Et l'on vit bien , dans la suite , qu'il n'était pas de ces vils démagogues préparés à tout livrer au peuple pour garder quelque influence sur lui. Sitôt qu'il s'aperçut qu'il ne pouvait plus l'arrêter dans ses fureurs, ni balancer l'autorité des clubistes exaltés , il s'abstint des affaires municipales , et rentra dans la vie privée , pour y attendre les décrets des hommes de sang et de rapines , à qui la France était soumise.
Le temps de son administration fut signalé par plusieurs faits et circonstances remarquables : l'installation du premier tribunal de commerce (*) ; la publicité des séances de la société populaire (**) ; un violent tremblement de terre, avec grand bruit dans la direction de l'est à l'ouest (***) ; l'élection des députés de la Charente-Inférieure à l'assemblée législative (****) ; l'arrêté du département, qui autorisa les citoyens à se faire dire la messe par tel prêtre qui leur conviendrait; l'offre desRochelais de fournir leurs vaisseaux pour remettre l'ordre à St.- Domingue; leloignementdu ci-devant régiment de la Sarre, qui était toujours en dispute avec la garde nationale ; la destruction des poinçons et dos
* Juin 1791. Collet, président; Chamois, Nairac , Callot , Viault , juges.
** 3 Juin 171)1. — *** Nuit du 27au28Juiu 1791. — ** * »7 \dùi 17;)!.
DE LA ROCHELLE. 56j)
carrés de l'ancienne monnaie ; enfin , l'affaire de l'église des Augustins. Ce dernier événement fut une violation manifeste des lois et de la liberté individuelle , dont le nom sacré retentissait alors partout.
Le directoire du département , par son arrêté du 27 octobre 1791 , avait autorisé la liberté des cultes , et permis de les exercer dans toute église particulière dont l'ouverture serait demandée par dix citoyens. Aussitôt , ceux qui , à la Rochelle , s'abstenaient , par opposition , de la messe des prêtres constitutionnels , soumissionnèrent les Augustins , qui étaient alors en vente , et firent une pétition pour qu'on les autorisât à s'y réunir en assemblée religieuse. Les dix signataires étaient les sieurs Pinet, Roy aîné, Roy jeune, Roussy, Texier, Bohomme , Dadvisard , Chaslon , Brand et Proux aîné.
Ce fut un dépit extrême pour les prêtres assermentés , et pour leurs adhérens , de voir les églises paroissiales vides et désertes , même les dimanches et les fêtes, pendant que, tous les jours, il y avait affluence aux Augustins. D'un autre côté , leurs adversaires étaient loin de triompher avec modestie , et on pouvait croire qu'ils étaient plus occupés à déverser la haine et le ridicule sur ce qui se passait autour d'eux, qu'à obtenir les bénédictions célestes. Il fut clair, à la fin, que les prêtres opposés de sentimens étaient des chefs de parti, et leurs églises des camps ennemis. D'abord
5;o HISTOIRE
les magistrats, sollicités de procurer la victoire aux ecclésiastiques qui avaient accepté la constitution civile du clergé , firent exécuter rigoureusement les lois, et poursuivirent des prêtres non assermentés , qui avaient osé dire la messe à l'Oratoire, et faire publiquement un mariage; ils souffrirent qu'on les insultât dans les rues. Mais l'affluence , et surtout la qualité des fidèles des Augustins, n'en continuait pas moins de faire le désespoir de l'opinion opposée, et puis M. Roy, procureur de la commune , malgré les dénonciations journalières qu'on lui adressait contre MM. Jaucour et Mirlin , ne s'opposait pas avec la fermeté qu'on eût désirée à ce qu'ils continuassent de dire la messe à l'Oratoire. Le peuple se porte en fureur dans ce dernier endroit , résolu à tout briser et à y rendre impossible la célébration des saints mystères. Il s'exaspère davantage en voyant que la gendarmerie lui en interdit les approches , et il va assaillir la maison de M. Lavalette, chef de ce corps. C'était le prélude de désordres plus grands. En effet, le lendemain de la Pentecôte (*) , comme on était à chanter l'office du soir, soixante perturbateurs environ entrent à grand bruit dans l'église des Augustins , s'y tiennent avec indécence , puis se mettent à prononcer à haute voix les plus mauvais propos. La vue de la garde qu'une femme est «Bée chercher, les anime d'abord, puis les encourage, * 28 Mai 1792.
DE LA ROCHELLE. 5;i
parce qu'ils devinent dans les yeux des soldats qu'ils seront plutôt appuyés que contenus dans leurs désordres. L'officier municipal qui dirige la force armée les somme vainement de se retirer : « Nous aimons mieux, s'écrient-ils, tout briser dans cette église , que de casser bras et jambes à nos femmes , qui viennent passer ici tout le jour , et gâter leur caractère. » En même temps, ils se jettent à travers les rangs de chaises, font sauter les coiffes des femmes , arrachent les jupes de quelques-unes, leur donnent le fouet , et brisent les bancs , les sièges et les vitres. . . Ensuite ils se répandent dans le couvent , et jettent les meubles par les fenêtres. Dans ce moment, le sieur Trimouille, qui avait avancé les fonds pour acquérir les Augustins, a l'imprudence de venir se présenter aux séditieux pour essayer d'appaiser leur fureur. Elle redouble, au contraire, et il reçoit à-la-fois trois coups de sabre sur ]a tète ; le pillage de sa maison est consommé avant que les magistrats aient pu parvenir à faire reconnaître leurs voix. Enfin , soutenus par les plus honnêtes gens qui ont pris les armes, ils arrivent jusqu'au tabernacle, d'où ils font enlever les hosties par M. le curé de St. - Barthélémy , crainte de profanation ; ils font vider l'église et le couvent.
Un autre triomphe était réservé pour le lendemain au peuple , qui venait de commettre ces violences : un arrêté des officiers municipaux
S7a HISTOIRE
prononça l'expulsion des prêtres non assermentés, en les accusant d'être perturbateurs du repos public ; et , à dire vrai , cet acte de tyrannie était le seul moyen de ramener la paix dans la ville. Les séditieux se portaient chaque jour à quelqu'un des couvens, pour y mettre tout en pièces , et lorsqu'on parvenait à les arrêter avant que leur rage fût assouvie, ils se répandaient dans les campagnes pour y profaner et piller les églises.
Plusieurs membres de la municipalité (*) se démirent de leurs places, à la suite de ces désordres. M. Garesché eut peine à attendre l'élection qui était prochaine. M. Robert, désigné pour le remplacer , refusa ce dangereux honneur , sous
prétexte de maladie Les suffrages alors se
réunirent en faveur de M. Dély , qui accepta. (**)
Une élection plus importante avait eu lieu , trois mois auparavant , dans la cathédrale de la ville : on y avait nommé les députés du département à la Convention ; leurs noms étaient sortis de l'urne électorale dans l'ordre suivant :
Garnier , de Saintes; Dechezeaux, de l'île de Ré ; Loiseaux , de Soubise ; Giraud, de la Rochelle; Bernard , Bréard , Eschassériau , Niou , Ruamps , de l'assemblée législative , avaient été désignés
* MM. Lanussc et Guibii t.
** 2 Décembre 1792.
par le sort pour compléter la députation de la Charente-Inférieure.
Les temps les plus affreux de cette époque terrible approchaient. Louis XVI et sa famille étaient détenus au Temple ; on brisait les statues des rois , ses ancêtres , et même , à la Rochelle , il avait fallu faire disparaître celle du bon Henri. La commune de Paris , souillée du sang répandu dans les premiers jours de septembre , excitait les communes du reste de la France à l'imiter ; en même temps , les Prussiens marchaient sur la capitale. Les jeunes gens arrachés de leurs foyers , se portaient aux frontières , soit pour défendre une cause qui leur semblait si belle qu'aucun excès ne pouvait la ternir , soit pour échapper à la surveillance homicide de ces comités à qui Robespierre et Marat recommandaient chaque jour le salut de l'empire.
La terreur régnait partout, et le gouvernement révolutionnaire était à la veille de déclarer qu'il en faisait le ressort de l'administration. Les officiers municipaux demandaient des piques pour mettre aux mains de la lie du peuple , qui les tenait dans un effroi perpétuel; chacun se pourvoyait de certificats de civisme , ou s'efforçait d'effacer les fâcheuses impressions qui pouvaient les lui faire refuser. Ainsi , parmi les négocians Rochelais , M. Wanhooguerff offrit à l'état dix pièces de canon , avec leurs affûts, et cent boulets;
d'autres envoyèrent leurs jeunes filles présenter" en cérémonie , à la municipalité assemblée , les fruits de leurs épargnes ou de leurs travaux , des souliers , des bas et des vètemens pour les défenseurs de la patrie. . . .
Mais lorsqu'on eut à craindre, après la nouvelle de la mort de Louis XVI , que la stupeur dont on n'avait pu se défendre, eût été remarquée, surtout au moment où l'on vit les représentais Lequinio et Laignelot , joyeux d'avoir organisé un tribunal de sang à Rochefort , s'asseoir à table avec un infâme compatriote , qui avait abjuré tout souvenir de famille et d'humanité, et s'offrait à servir de bourreau, le désir de la vie l'emportant sur tout le reste, on s'empressa de se montrer à la messe des prêtres assermentés et aux saturnales du club. On imita le ton , les allures des plus vils démagogues; on se mêla à leurs festins, à leurs danses, et on n'épargna rien pour se procurer leur amitié... Cependant un grand nombre de personnes ne pouvaient obtenir de certificats de civisme ; les officiers municipaux se montraient quelquefois difficiles et scrupuleux à ce sujet ; non seulement ils en refusaient à quiconque leur était suspect, mais encore à ceux dont l'opinion leur était inconnue. Ainsi un notaire, nommé Bareillet, qui , retenu au lit depuis onze mois, n'avait pu manifester publiquement des principes contrerévolutionnaires , eut a8 boules noires sur
votans. Heureusement qu'il avait trois fils dans la garde nationale , prêts à aller rejoindre les armées ; ils vinrent en uniforme plaider à la commune la cause de leur père ; on recommença le scrutin ; le citoyen Bareillet eut un certificat à l'unanimité , et on décida qu'à l'avenir il y aurait des boules rouges qui exprimeraient que le pétitionnaire était inconnu et non suspect. La privation de certificat de civisme exposait le citoyen à une surveillance hostile et à mille dénonciations dont il ne pouvait manquer d'être victime. Il y avait déjà au moins 80 personnes d'incarcérées pour opinion politique; leur nombre augmentait tous les jours; la maison d'arrêt (*) avait peine à contenir les détenus , et ils y étaient si mal que la municipalité ne cessait de demander au district et au département qu'on améliorât leur sort, et qu'on en mît plusieurs en liberté. Mais les déclamations de Billaud-Varennes contre l'incivisme de sa ville natale et les succès des Vendéens forçaient les administrations locales à retenir les élans de leur humanité. Cette guerre delà Vendée causait pour lors une vive inquiétude aux Rochelais. Outre qu'une partie de leur garde nationale était aux Sables et pouvait avoir tous les jours des engagemens avec les rebelles , il y avait à craindre que ces derniers ne se concertassent avec les Anglais, à qui Ton venait de
* Les Dames-Blanches.
déclarer la guerre, pour attaquer la Rochelle. Aussi s'était - on hâté d'envoyer deux députés (*) à la convention pour obtenir une forte garnison. Mais, avant tout, il fallait fortifier la ville qui était comme ouverte en plusieurs endroits , et on manquait absolument d'argent. Les citoyens Admyrault et Demoutier voulurent bien avancer 12,000 livres pour cet objet. La population entière se porta aux travaux ; il y eut un nouvel enrôlement de volontaires , tant pour l'infanterie que pour la cavalerie ; les particuliers prêtèrent leurs chevaux; les gardes nationales des lieux environnans envoyèrent d'assez forts détachemens , et , dans les premiers jours de mai , il arriva enfin 1,200 hommes de troupes de ligne qui formèrent le noyau de l'armée des cotes de la Rochelle , dont le commandement était destiné au général Canclaux.... Il n'y eut pas jusqu'aux enfans dont on voulut utiliser l'ardeur belliqueuse. On en composa une compagnie qui s'appela de V Espérance ; on leur fit monter la garde à la commune,* d'abord avec des sabres , puis bientôt , sur leurs sollicitations réitérées , avec des carabines. Les commissaires de la convention qui organisaient ainsi la défense militaire du pays, étaient Niou et Thrullard. Leur présence et leurs menaces multipliaient d'une manière incroyable et les engagemeus cl les dons patriotiques : en deux jours, *63 cito\ < " s'inscrivirent sur la liste des volontaires, et il \ Crassou vt Grasset
£ut pour 54,ooo livres d'offrandes. Le 19 mars, sur la proposition du représentant Giraud , la convention décréta que les citoyens de la Rochelle avaient bien mérité de la patrie.
Mais dès lors on savait dans la ville que tous ces efforts avaient eu le plus funeste résultat. Deux jours auparavant les volontaires RochelaiSj conduits par le général Marsey, avaient reçu un échec terrible , entre Chatonnai et St. -Vincent. Thouron , Grasset et Valette en apportèrent , les premiers, la nouvelle dans la nuit du 20 au 21 mars. A les en croire , Marsey avait manqué de talent, et, peut-être, de bonne volonté. En effet Tapproche de la nuit était une heure mal choisie pour engager des soldats qui allaient au feu pour la première fois. Les fantassins , quoique réduits à la fuite, s'étaient battus en braves; les cavaliers n'avaient pas très-bien fait leur devoir. Trois citoyens s'étaient couverts de gloire, le jeune Weis, Boulard et Grenier. La consternation était générale: il arrivait à chaque instant des blessés, et il n'était pas douteux qu'il ne fût resté bien des gens sur le champ de bataille. Chacun tremblait pour un père , pour un parent , pour un ami. On accourait sur la place, pour demander des nouvelles de ce qu'on affectionnait , pour se faire rendre compte de l'engagement. A la fin , cette foule s'échauffe des passions les plus violentes; on s'écrie de toutes parts: « Ce sont les
prêtres , les royalistes qui font notre malheur ! Vengeance! La mort aux prêtres et aux royalistes! » Les officiers municipaux , les membres du district accourent et tâchent de calmer le peuple, pendant que, par leurs ordres, une garde sur laquelle ils peuvent compter va défendre l'approche de la maison d'arrêt. Au milieu de cette émotion , un imprudent vieillard , un ancien capitaine de navire , nommé Lévêque , a le malheur d'insulter par ses rires à l'effervescence générale. On se soulève contre lui ; on le poursuit ; on veut le tuer. Le maire (*) et les municipaux Delacoste et Admyrault lui sauvèrent la vie au moment où , pressé dans un corridor , au coin de la place , il allait être mis en pièces. Les magistrats haranguèrent les assaillans et obtinrent à la fin qu'ils les laissassent conduire Lévèque en prison. Le sang n'en devait pas moins couler dans cette funeste circonstance. Tout se réunissait pour exalter les esprits et nourrir la fureur populaire. Les boulangers, faute de bois, n'avaient point fait de pain , et , soit délire de terreur ou de scélératesse , des citoyens répandaient le bruit que les royalistes avaient préparé une mine et qu'on était à la veille de sauter en l'air. Les professeurs disaient avoir entendu un grand bruit dans les souterrains du collège. La défiance était dans tous les cœurs, et la menace sur tous les visages. Ce fut au milieu de
" Dély.
semblables circonstances que le procureur du district crut ne pouvoir s'empêcher d'exécuter l'ordre qu'il avait reçu d'envoyer à l'île d'Oleron quatre prêtres détenus à la Rochelle. Ils sont conduits (*) au port , sous l'escorte de quelques soldats , peut-être mal disposés à les défendre ; la mer est basse et ne sera pleine que dans quatre heures. Des femmes à figure sinistre ont commencé à injurier ces ecclésiastiques dans la rue ; elles les ont suivis jusqu'à la porte du corps-degarde de la tour de la Lanterne , en appelant à elles des marins étrangers dont l'exaltation féroce leur est connue. Aune heure, on vient prévenir le maire qu'il y a un rassemblement autour des quatre prêtres, et que les soldats qui les accompagnent ne peuvent plus les défendre contre les outrages de la multitude : il accourt avec la garde de la maison commune; il se fait jour à travers la foule, se met au-devant des malheureux ecclésiastiques, contre lesquels retentissent d'horribles clameurs; puis, voyant que le danger augmente, il les fait entrer dans le corps-de-garde. Il ne cesse de répéter aux citoyens qu'ils doivent écouter l'humanité, obéir à la loi. ... On lui répond par les cris : « Mort aux prêtres ! la mort ! » Il n'avait autour de lui que trente hommes à pied et autant à cheval ; mais, aidé du commandant Thouron , qui l'accompagnait, il eût pu déterminer peut-être cette tronpe à faire feu sur la multitude, et à la dissiper par les * 21 Mars , à midi.
•>8o HISTOIRE
bayonnettes. Il n'osa pas avoir recours à ce terrible expédient, et il fit seulement prévenir les membres du district qu'il fallait absolument qu'ils envoyassent toutes les forces disponibles. Ceux-ci crurent que ce serait assez de se présenter euxmêmes avec leurs écharpes. Ils ne purent ni se faire entendre, ni se faire respecter; des marins étrangers , des citoyens atroces , quatre femmes horribles assiègent le corps-de-garde , et sont bien près d'en forcer les portes. Alors les membres du district retournent sur leurs pas , font battre la générale, et rassemblent tout ce qu'ils rencontrent avec des armes. Il était trop tard : les assassins avaient fait irruption dans le corps-degarde , et les prêtres étaient déjà égorgés, mutilés et mis en pièces. 11 y eut du moins ceci d'honorable pour la ville, en ce moment, que le maire et le commandant Thouron couvrirent , tant qu'ils le purent , les malheureux ecclésiastiques de leurs corps; qu'ils reçurent les premiers coups, et les défendirent jusqu'à ce qu'on les eût eux-mêmes renversés à terre et foulés aux pieds. La fureur populaire n'était point rassasiée de cette scène d'horreur. Les membres déchirés, les tètes sanglantes des victimes furent portées par les rues; et, le lendemain, la municipalité de file de Ré , aussi mal inspirée que le procureur syndic du district, ayant expédié des prêtres et plusieurs personnes suspectes, pour la Rochelle, la barque qui les portait fut assaillie à lavant-port par les
mêmes assassins, qui se jetèrent à l'eau pour l'atteindre. Deux ecclésiastiques , revêtus de la soutane , furent aussitôt égorgés ; un troisième s'échappa à la faveur d'un déguisement , et en donnant à son effroi l'expression de la rage des assassins. D'autres personnes allaient aussi devenir victimes , mais les municipaux réussirent à les faire épargner, en les couvrant de leurs écharpes.
Il y avait dans ces jours affreux , à la Rochelle , quatre commissaires de la convention , Niou , Thrullard, Garnier et Mazade. Ils montrèrent la plus grande indifférence pour cet événement, et le club , comme pour s'associer en masse à ce qui venait d'être fait, publia une longue déclamation contre les suspects , et demanda qu'on les mît tous en arrestation.
Après ces vengeances populaires , on ne fut occupé dans la ville qu'à manifester son patriotisme. Cinq cent cinquante hommes de la garde nationale partirent pour les Sables , sans murmurer , sans qu'aucun essayât de faire valoir quelques motifs d'exemption ; et les riches , selon que chacun était plus suspect, ou voulait tirer parti de la popularité , ôtèrent à leur fortune privée pour remplir le trésor public : M. Harouard donna 6,000 livres, M. Chassiron 10,000 livres, M. Wanhooguerff 4,000 livres; huit autres donnèrent chacun 1,000 livres; et M. Demissy, outre
&£a HISTOIRE
une pareille somme, renouvela son offrande de deux soldats armés.
Alors on arrêta qu'on accorderait les secours .suivans aux pères , aux mères et aux femmes dont les fils ou les maris étaient à l'armée des Sables :
Aux père et mère : pour un enfant , f o sous par jour; pour deux enfans, 20 sous; pour trois enfans, 3o sous.
A une veuve : pour un enfant, i5 sous par jour; pour deux enfans, 3o sous; pour trois enfans, 45 sous.
A une femme : pour son mari , 1 5 sous par jour; à chacun de ses enfans en bas âge, 10 sous.
Malgré toutes ces démonstrations et ces actes de générosité , les clubistes , les démagogues , partageaient l'effroi qu'ils inspiraient. Un nouveau succès pouvait amener les Vendéens jusques sous les murs de la ville; on s'attendait tous les jours à voir paraître une flotte anglaise. Quelques prises, qui arrivaient dans le port, étaient loin de remplacer le travail et les profits de l'ancien commerce ; tout le monde était réduit pour les choses de première nécessité , et quantité de gens manquaient de pain. Les villes voisines, où l'on avait coutume de s'approvisionner, craignaient ellesmêmes pour leurs subsistantes, et recevaient fort mal les commissaires que la Rochelle leur en-
voyait pour l'achat des grains. A Fontenay, le peuple avait été bien près de tuer les citoyens Fouchereau et Onfroy. Les républicains, au milieu de la détresse publique , recommençaient leurs éternelles accusations contre les aristocrates, et le procureur du district en était venu au point de désigner des communes entières comme mauvaises et infectées d'un esprit de royalisme (*).
Dans le mois de juin, on reçut de nouvelles troupes pour la défense de la ville, et les assemblées primaires élurent les membres d'un comité de salut public (**). Mais les troupes ne rendirent pas l'accès de la ville plus facile aux subsistances : elles en hâtèrent la consommation. Quant au comité de salut public , quoique composé , en grande majorité , des plus honnêtes citoyens , il ajouta à l'effroi général , parce qu'il se laissa dominer par les plus ardens clubistes que Parent y représentait. Une grande partie des malheureux enlevés dans la Vendée , étaient dirigés sur la Rochelle, et déjà la tour de la Lanterne en était encombrée. A la fin, il se mit parmi eux une maladie contagieuse qu'ils communiquèrent aux juges qui les envoyaient à l'échafaud. Il fallut bien s'occuper d'améliorer leur sort, et on permit aux particuliers de leur porter des secours. Ils excitaient un
* Esnandes et Bourgneuf.
** Les citoyens Demissy , Grasset , Nairac , Bouyer , Laforte , Parent , Crassou, Busson , Camuzat , Gautier, Viault , Bucly.
intérêt général, et il n'était pas rare de les entendre appeler dans le sein de la municipalité, et même au club, du nom singulier de pauvres brigands! Au reste , Go eurent la tête tranchée ; il en mourut 2do environ dans la tour de la Lanterne. Les autres , employés à nettoyer les rues et à niveler le terrain qui devait servir de cimetière général ,* survécurent jusqu'à la pacification de la Vendée (*) qui les rendit à leurs foyers.
Il y avait pour lors dans la ville bien des esprits qui inclinaient à la contre-révolution. La disette de toutes choses pour le peuple , le maximum pour les marchands, en étaient la principale cause. Ensuite la guillotine , par un bonheur inexplicable sous le proconsulat de Lequinio , et avec les notes et les catégories de Billaud-Varennes , qui dénonçait sans cesse sa ville natale comme un lieu infesté d'aristocrates, et signalait son père au nombre des gens dignes de mort , n'avait encore frappé que des Vendéens. Les mécontens s'enhardirent jusqu'à lancer des pierres au milieu du club , et à maudire à haute voix , sur la place publique, le gouvernement de sang et de rapine qui pesait sur la France. Quatre femmes et un homme furent arrêtés; ils trouvèrent, pour ainsi dire , protection même auprès de ceux qui les devaient punir, et ils furent seulement condamnés à une détention de quelques jours : les,
* i5 Février I7y(>.
jeunes gens , plusieurs fois au spectacle , saisirent le moyen de l'allusion , pour manifester ou l'horreur ou le mépris qu'inspiraient les Jacobins forcenés. Ceux-ci , lorsqu'on pouvait , sans trop de danger, faire connaître son opinion à l'ombre du scrutin , ne trouvaient pas même d'appui au sein de la société populaire : on en eut une preuve éclatante au commencement de novembre (*).
La commune avait eu beau arrêter que personne ne pourrait acheter au maximum, sans une permission d'un officier municipal, du riz, de l'huile , du savon , de la chandelle , du beurre , de la toile, du drap grossier, des sabots, du charbon, des fagots, de la laine à tricoter, du sucre en pain et du café, ces denrées avaient entièrement disparu du commerce. D'un autre côté , par suite de la disette générale , des accaparemens , et surtout de la guerre de la Vendée , il n'arrivait plus de grains dans la ville. Ainsi l'on était menacé d'une horrible famine. Le comité général de subsistances , à qui on s'était adressé , venait de répondre sèchement qu'il savait que le département de la Charente - Inférieure avait assez de blé , et que les autres cantons en devaient fournir à celui de la Rochelle. Le mécontentement était à son comble : les gens d'une certaine classe qui , seulement troublés dans leurs
habitudes, ne craignaient point encore de mourir de faim , faisaient circuler des chansons , des épigrammes contre les hommes du club et les dispensateurs du pain détestable de Yégalité. Le menu peuple manifestait son opposition d'une manière plus menaçante: il s'attroupait aux portes des boulangers, insultait les officiers publics, et semblait sur le point de se mettre en révolte ouverte. Lequinio et Laignelot jugèrent que ce serait flatter Robespierre et la convention , que de rejeter sur l'incurie et l'incivisme de la municipalité de la Rochelle des malheurs que faisaient éprouver à toute la France les désordres et les fureurs du gouvernement. Ils la firent accuser de royalisme, par le journal de Carrier, à Nantes, encouragèrent Parent et sa faction à la dénoncer au comité de salut public, et prirent alors sur eux de la casser, et de commettre à la société populaire le soin de procéder à une nouvelle élection. . . .
On vit alors que le modérantisme si reproché aux officiers municipaux était aussi l'esprit du club, ou plutôt que la foule des citoyens , enrégimentée par la terreur sous les drapeaux des Jacobins, soupirait après un régime plus conforme à la raison et à l'humanité. L'ancienne municipalité eut presque tous les suffrages, et Lequinio, lui-même, se laissant aller à l'entraînement général, rendit sa confiance aux municipaux modérés,
et s'adoucit jusqu'au point d'élargir seize des principaux détenus aux Dames-Blanches. Les orateurs de la société populaire laissèrent éclater la plus vive indignation à ce sujet. Ils obtinrent, à force de cris , qu'on nommerait deux commissaires pour examiner la conduite des suspects qui venaient d'être délivrés , et qu'on dénoncerait Lequinio au comité de salut public. Celui-ci n'avait ni la volonté , ni l'audace de braver ces hommes violens, et, pour les appaiser, il leur permit de faire reprendre une partie de ceux qu'il avait tirés de prison et conduire à Brouage , solitude empestée que le district venait de mettre à la disposition des comités de surveillance, soixante religieuses âgées et infirmes , et cinquante autres suspects environ. Toutefois , M. Chassiron conserva la liberté que Lequinio lui avait rendue, et, afin de mettre ses ennemis dans l'impuissance d'accuser son patriotisme, il versa aussitôt 10,000 livres à la caisse de la commune , pour procurer des subsistances à la ville. On était au moment du maximum de la terreur. Bien peu de gens pouvaient se croire à l'abri du soupçon , de l'emprisonnement et de la mort ; aussi , de toutes parts , éclata une nouvelle ardeur pour les dons patriotiques. A la Rochelle , les riches se dépouillent de leurs couvertures , livrent la moitié de leurs matelas pour le service des nombreux blessés qui arrivent de la Vendée (*) ; ils versent des * Mars 1794.
sommes considérables pour la construction d'un vaisseau que la société populaire veut qu'on offre à la convention ; M. Rasteau fait don de i,5oo banderolles de fusil et de G,ooo pierres à feu ; le commandant Thouron , comme si c'était trop peu que d'avoir payé de sa personne devant les ennemis de la république, avance 17,000 livres pour la garde nationale, dont il prévoit qu'il ne sera jamais remboursé. Mais rien ne put être comparé alors à l'honorable désintéressement du citoyen Demissy. Sans avoir pris part aux excès qui rendaient odieux le gouvernement , ou plutôt l'anarchie républicaine, il n'avait point à craindre le soupçon qui planait sans cesse sur les modérés, et puis il n'avait pas attendu les jours du plus grand danger pour mettre sa fortune à la disposition de ses concitoyens affamés. Dès le 21 août 1793, il avait offert l'avance de i5o,ooo livres à la commune, avec cette admirable simplicité :
Le citoyen Demissy, aux officiers municipaux de la ville de la Rochelle :
« Je vois , citoyens , par votre circulaire de ce jour, que vous avez besoin de grands moyens pour vous procurer les subsistances nécessaires à notre cité ; je le sens comme vous , et je n'en ai que plus de regret de ne pouvoir vous donner de suite un secours effectif; mais je vous propose celui de i5o,ooo livres en a5,ooo comptant, et 125,000 en mes bons, payables à la fin de
DE LA ROCHELLE. 58q
septembre , octobre et novembre. Vous n'avez pas besoin de me rassurer sur la rentrée de cette somme : s'il était possible qu'elle fût compromise, ce qui réduirait de beaucoup ma fortune, l'idée d'avoir été essentiellement utile à mes concitoyens me servirait de dédommagement.
» Demissy ».
Ainsi les Jacobins n'avaient pas tardé à imposer silence aux plaintes qui s'élevaient contre eux à la Rochelle , et à comprimer l'opinion publique qui, un moment , avait osé les braver. Ils faisaient représenter au théâtre des pièces infâmes, pour exciter la plus vile populace à donner carrière à ses passions brutales et féroces; ils effaçaient en tous lieux les images saintes, prolongeaient, jusqu'au milieu de la nuit, des orgies dégoûtantes dans les églises, qu'ils choisissaient pour salles de festins , afin de mieux insulter à la morale publique et aux anciens souvenirs, parcouraient les rues en chantant des chansons horribles, puis, passant de la fureur et du dévergondage à l'hypocrisie la plus basse et la plus ridicule , parce que Robespierre s'était fait dévot, ils mettaient en exercice le culte de la raison , et se rassemblaient, tous les dix jours (*) , dans l'ancienne cathédrale, qu'ils avaient donnée pour temple à la déesse, i Là, ils commençaient par chanter l'hymne des français, puis lisaient les droits de l'homme, les
* Aux décadis.
5ç)0 HISTOIRE
lois promulguées dans le décadi précédent , les nouvelles des armées, un discours sur les vertus républicaines , et terminaient par une quête pour les indigens. Bientôt ils proclamèrent que l'éducation était la sauve-garde des mœurs , et ils instituèrent un comité d'instruction chargé d'interroger les enfans des petites écoles , auxquels on apprenait à déclamer, d'un ton important, les principes de morale privée et publique alors en honneur. Dans ces diverses assemblées, il y avait toujours des places réservées pour les vieillards et les femmes enceintes. C'était Julien, envoyé du comité de salut public de la convention, qui instituait ces cérémonies : il avait un goût prononcé pour les danses , les fêtes nationales, et il en traçait lui-même les figures et les marches. On ne déploya jamais plus de pompe et plus de luxe à la Rochelle que lors de la réjouissance pour la reprise de Toulon (*). Elle eut lieu le 9 janvier 1794- Sur un char attelé de trois chevaux richement caparaçonnés , s'avançaient trois jeunes déesses : l'une représentait la Liberté avec son bonnet rouge à la main , l'autre l'Égalité , portant un niveau , et la troisième , la Victoire , offrant des palmes aux guerriers. Sur le devant du char , était un enfant demi-nu, avec le livre de la loi sur les genoux. Vingt jeunes citoyennes s'avançaient à l'entour, vêtues de blanc, avec un ruban trico-
* 19 Décembre I7y3.
DE LA ROCHELLE. 59i
lore en sautoir. Tout le peuple , à leur suite , faisait retentir l'air des cris de vive la république ! vive la montagne î vivent les vainqueurs de Toulon!. . .. On allait ainsi au temple de la raison chanter des hymnes républicains, et figurer les héros et les dieux de la montagne , terrassant les préjugés, et foudroyant les tètes couronnées... Cette scène finie, déesses, nymphes, citoyens, se répandirent sur la place, et formèrent des chœurs de danse jusqu'à la fin du jour. Le 8 juin, on fit une nouvelle promenade allégorique , pour la fête de l'Etre-Suprème. Dans ces deux circonstances on dansa en face de la guillotine sanglante. Le maire l'avait d'abord fait enlever, en disant qu'on devait ménager la sensibilité du sexe, qui se porterait en foule à la fête , et en ferait le plus bel ornement. Les ardens du club exigèrent qu'on rétablit l'instrument de supplice... «Les femmes, disaient-ils à leur tour, doivent s'habituer au spectacle de ce qui a conservé et de ce qui conservera la république. » La fin du règne de ces hommes affreux approchait. . .
Le 9 thermidor répandit la joie à la Rochelle comme dans le reste de la France. Les Jacobins, à dire vrai, n'y avaient point fait de mal, si on les comparait à ceux de Nantes , de Rochefort , et d'un grand nombre d'autres villes. Mais ils tenaient les plus honnêtes habitans dans des craintes perpétuelles, et leur insolence était extrême. On
se flattait de l'espérance de les voir humilier ; on ne doutait pas que la foule des Rochelais détenus à Brouage n'allât recouvrer la liberté : enfin on pensait que la convention , pour achevei* de reconquérir la popularité, s'occuperait aussitôt de fournir des subsistances aux départemens qui en manquaient. Jamais la Rochelle, depuis six ans, n'avait été aussi près de la famine qu'elle l'était pour lors. Il n'y avait pas dans toute la ville 5oo boisseaux de blé, et on était réduit aux fèves, au maïs , aux patates et au manioc. Dans un tel état de détresse , le district crut pouvoir prendre sur lui de s'emparer des grains que le citoyen Legrand avait achetés en Poitou pour les magasins de la marine. Le comité de salut public improuva trèsfort cette violence. Toutefois il se hâta d'envoyer 120,000 livres pour qu'on achetât des subsistances ; le mois suivant , il fit passer encore une égale somme.
Déjà les terroristes avaient été notés d'infamie à la Rochelle ; la société populaire en avait chassé dix de son sein, pour leur tyrannie et leur dévoûment aveugle à Parent , qui était pour tout le reste de la ville un objet de haine ou d'effroi... Mais, dans le mois d'avril, ils reçurent deux nouveaux échecs, qui achevèrent de les couvrir de honte et de les abattre. Collot-d'llcrbois , Barrère et Billaud-Varennes , qui avaient MSftyé, après la mort de Robespierre, de recommencer le
régime de la terreur , arrivèrent à la Rochelle (*) , sous la surveillance de l'agent de police Sadous , qui les conduisait à l'île d'Oleron , où ils étaient déportés par jugement de la convention; et, dix jours après, le représentant Blutel vint faire exécuter le décret qui ordonnait le désarmement des terroristes. Les officiers municipaux, chargés du soin de les désigner, s'épargnèrent beaucoup eux-mêmes , ce qui décida le représentant à user des moyens révolutionnaires auxquels le gouvernement n'avait pas encore renoncé , et à abolir l'ancienne municipalité, pour la constituer ainsi, jusqu'au moment des élections :
Maire.
Le citoyen
Demissy.
Officiers municipaux.
H. Rondeau.
Garnier.
Lebouc.
Toure.
Garnault.
Bon.
Poupet.
Bonneau.
Ranson.
Ravet.
Procureur de la commune.
Lavillemarais.
Substitut.
Callot.
Cependant les circonstances étaient encore * 8 Avril 1795. 38
graves et difficiles. Les Jacobins étaient loi» d'être abattus à Paris, et partout ils s'agitaient pour ressaisir le pouvoir. Il s'en trouvait à la Rochelle qui avaient osé dire au corps-de-garde : « Sous la terreur , les denrées étaient moins chères, et, pour que les choses aillent bien, il faut encore du sang.» Au spectacle, un militaire, élevé en grade, s'était écrié, en demandant le Réveil du Peuple: «Je suis terroriste, moi! » et il avait trouvé des gens disposés à le défendre contre les officiers de police accourus pour le saisir. D'un autre côté , les contre-révolutionnaires laissaient éclater leurs espérances avec la plus grande indiscrétion, rappelaient les souvenirs de la royauté, et donnaient asile chez eux à des prêtres nonassermentés. Dans le district de la Rochelle, ils poussèrent l'audace jusqu'à s'assembler dans l'église de la Couarde , pour entendre la messe. Ainsi , la convention qui , libre enfin de laisser éclater l'opinion de la majorité de ses membres, voulait sauver la république et faire cesser l'anarchie et la terreur, avait à combattre deux factions puissantes, les Royalistes et les Jacobins. D'abord elle montra plus de complaisance pour les premiers : elle poursuivit leurs adversaires ; fonda des écoles normales et primaires, pour rasseoir la morale publique ; adoucit les lois contre les suspects; accorda une amnistie aux babitans insurgés de l'ouest qui poseraient les ai nies; rappela les députés modérés qui avaient été exiles de
son seîn ; décida que le secret des lettres ne serait plus violé dans l'intérieur; supprima le maximum ; renvoya les ci - devant religieuses dans leurs familles ; ordonna que la vente des biens des condamnés serait suspendue ; que leurs femmes et leurs enfans rentreraient dans la possession des effets à leur usage , et que chacun , conformément à la déclaration des droits de l'homme, jouirait de la liberté des cultes.
Les premières personnes qui, à la Rochelle, firent usage du dernier décret , furent mesdames Quénet et Alquier. Dès le i5 germinal an 3, elles déclarèrent que leur intention était de se faire dire la messe , chez elles , par Jacques Dauge, prêtre de Paris.
La convention, dans deux nouveaux décrets (*), prononça la dissolution des sociétés populaires et l'acceptation de la constitution de l'an III par les Français (**) ; mais , entraînée bientôt dans un système opposé , et par les récriminations et l'influence des Jacobins , et surtout par les attaques des royalistes , elle décida que , jusqu'à la paix , les parens des émigrés , et tous ceux qui se seraient montrés ennemis de la liberté , dans les assemblées primaires et électorales , seraient exclus des fonctions publiques. Les deux conseils ,
* Le 11 Août 1795.
** a3 Septembre.
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dont la nouvelle constitution avait composé la représentation nationale , débutèrent par faire serment de haine à la royauté.
Déjà les éclatantes victoires de Bonaparte, en Italie , faisaient respecter, à l'étranger, le gouvernement que venait de se donner la France ; mais le directoire était moins heureux à l'intérieur ; soit division des partis qui , au camp , se confondaient dans l'amour de la gloire , sous de grands généraux, soit faiblesse des magistrats, la discorde et l'anarchie régnaient dans les villes ; l'agriculture était languissante et presque abandonnée; les grandes routes et les campagnes servaient de théâtre aux brigandages les plus effrayans, aux désordres , aux crimes les plus inouis. La Rochelle surtout était désolée par ces voleurs assassins auxquels on avait donné le nom de chauffeurs . Ils pillèrent la maison de la prêe aux bœufs (*) , et assassinèrent, à Marsilly, M. Serre. Il avait vendu, le matin, une grande quantité d'eau-devie à la Bourse, et l'on ne douta pas que les auteurs du crime ne fussent habitués à la fréquenter. Il est certain que , pour n'être pas reconnus des personnes de la maison , ils s'étaient masqué ou noirci le visage.
Cependant l'enseignement se réorganisait dans le district, par les soins d'un jury composé de*
* Elle appartenait à M. Monsabré.
citoyens Gaudin , Chassiron et Fleuriau-Beïïevue . A défaut de commerce , les négocians armaient en course , et s'enrichissaient aux dépens des Hollandais, des Espagnols, ou des Anglais et des Portugais. Parmi les braves capitaines qui s'aventuraient dans ces expéditions , on distinguait surtout Giscard qui , sur la Rochelaise et la Mouche, enleva plusieurs bâtimens de guerre aux ennemis, et enrichit beaucoup la maisonde M. Chégaraye , son armateur. Fizel , Levasseur,. Villedieu, Knell, Desroches, Despéroux , Lau, etc. , se montraient ses dignes émules f et donnaient au port un mouvement depuis longtemps inconnu. Et on n'y voyait pas seulement arriver leurs prises y mais encore une partie de celles des corsaires de Bordeaux , de Nantes et de Morlaix.
Il n'est pas douteux que si, dans ce moment (*) où la Rochelle avait acquis, par ce moyen, des capitaux considérables, la paix avec l'Angleterre, dont chacun caressait l'espoir , eût pu se conclure , cette ville ne se fut avancée rapidement vers la plus grande prospérité.
Malheureusement l'expédition d'Irlande , qui eût amené infailliblement cette paix si désirée, n'avait pu réussir. Hoche , qui la commandait , séparé de sa flotte par les vents, et contraint de
5gS HISTOIRE
regagner la France, venait de descendre an port de la Rochelle avec l'amiral Morand -de -Galles. Les troubles, à l'intérieur, croissaient de jour en jour , au point de déterminer un gouvernement faible , mais poussé à bout par le mépris général, à recommencer le système de la terreur. Le directoire, qui était lui-même une calamité publique, y joignit celle d'une banqueroute nationale , pour se maintenir. Mais, dès-lors, l'espoir de voir un grand homme renouer les liens de l'ordre social , faire adopter les libertés conquises aux nobles restes de la famille des Bourbons, ou se rendre légitime lui-même à force de services et de gloire, se glissait dans tous les cœurs. Bonaparte , conquérant et libérateur de l'Italie , vainqueur de trois grandes armées et des plus illustres généraux de l'Autriche, venait d'imposer, en maître , à cette puissance si fière , le traité de Campo-Formio (*). Mais la France avait encore besoin de malheurs, le héros d'Arcole de victoires , pour que le consulat succédât au gouvernement directorial , la confiance à la terreur, l'ordre à l'anarchie , l'union à la guerre civile.
Nelson avait triomphé à Aboukir ; les Anglais étaient maîtres de la mer. Chaque jour, la Rochelle éprouvait de grands échecs dans son commerce, et apprenait que quelqu'un de ses braves capitaines venait d'être pris. Les relations avec
* 6 Octobre 1797.
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St.-Domingue étaient interrompues; on voyait dans la ville un grand nombre d'habi tans de cette colonie , plongés dans la misère et implorant la pitié publique; et puis les journaux réduits à garder le plus souvent le silence sur l'armée d'Orient, ne pouvaient si bien colorer les défaites des Français en- Italie , qu'on ne fut persuadé que l'on allait être obligé de défendre, sous peu, Tes frontières de la république. La conscription venait d'être établie (*). La nouvelle que là seconde guerre de la Vendée était finie causa une vive joie aux Rochelais, mais fut loin d'effacer en eux le souvenir affligeant du passé, et la crainte de Tavenir. Us savaient qu'un grand armement se préparait en Angleterre, et ils ignoraient s'il était destiné pour les côtes de l'Aunis ou celles de la Hollande.
Enfin, on apprit à-Ia-fbis les grands succès de Brune contre le duc d'Yorck , ceux de Masséna contre les Austro-Russes,, et l'arrivée de Bonaparte en France.
Nulle part peut-être la constitution de l'an 8 ne causa plus d'enthousiasme qu'à la Rochelle. Ce n'est pas qu'on examinât les nouveaux principes politiques , et qu'on les comparât à ceux des constitutions passées ; mais on se réjouissait d'être délivré d'un gouvernement odieux et méprisé, de voir , à la tète des affaires , un homme plein d'es-
* 5 Septembre 1798.
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pérance : on était surtout flatté de cette pensée, que Bonaparte , qui était allé foncier une colonie française en Egypte, ferait les pins grands efforts pour étouffer la révolte à St.-Domingue.
Et le consulat, en effet, apporta aussitôt une notable amélioration dans les affaires . . . Chacun montrait de l'empressement à seconder Bonaparte dans ses projets pour la régénération de la France. Ceux qui étaient autour de lui semblaient oublier leurs protégés, pour n'offrir à son choix que les citoyens vraiment entourés de l'estime publique (*). Le crédit public se refaisait ; les émigrés, dont on déplorait encore plus les malheurs qu'on n'en blâmait les fautes, rentraient en France ; la vaccine , encouragée par les autorités supérieures, s'introduisait jusques dans les campagnes ; les départemens , par suite de leur division en préfectures et en arrondissemens , étaient mieux administrés... (**). Mais rien ne fit alors plus d'impression sur les Rochelais que l'organisation du conseil des prises , l'envoi en Angleterre de M. Otto, pour l'échange des prisonniers, les négociations de paix, et surtout le
* C'est à cette époque que M. Chassiron est nommé tribun ; M. Nairac , député , et que M. Garnier est bien près de devenir sénateur.
** 9 Mai 1800. — M. Français de Nantes , premier préfet de la Charente- Inférieure ; M. Demissy , nommé sous-préfet de la Rochelle, refuse; il est remplace par M, de Traversay.
départ de l'expédition de St.-Domingue. On était généralement convaincu que , si l'ordre ancien pouvait être rétabli dans cette colonie , la Rochelle recouvrerait un capital de \i millions, sans compter les ressources et le mouvement d'un grand commerce.
Malheureusement cette entreprise fut loin d'être conçue et dirigée comme celle que venait de couronner du plus brillant succès la victoire de Marengo. La première apparition des troupes à St.-Domingue fut cause de l'incendie du Cap ; dans la suite, les fautes des chefs réunirent sous les mêmes drapeaux les hommes de couleur et les Noirs, que la plus grande antipathie séparait auparavant. A la fin , l'armée , épuisée par les fatigues, les débauches et la maladie, expira presque tout entière sur ce sol ennemi; et, dès lors, la ruine des Colons fut consommée.
La paix simulée et perfide que les Anglais venaient de signer à Amiens (*), préparait de nouveaux malheurs à la Rochelle. Quatorze mois après , sans aucune déclaration préalable de guerre, contre tout droit des gens, les vaisseaux français qui naviguaient sans défiance et sans précaution, furent arrêtés, conduits en Angleterre , et leurs équipages renfermés dans les prisons. Plusieurs maisons Rochelaises, dépouillées tout d'un coup de capitaux considérables , furent contraintes de faillir.
* 25 Mars 1802.
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Dans ce temps , M. Garnier céda la place de maire à M. Garreau. Dans son administration de deux années, il avait rendu d'éminens services à la ville. Ami particulier de M. Regnault de Saint- Jean-d'Angély, il avait fait obtenir à la Rochelle la tenue de deux foires par an (*), la restitution du local de la Bourse , de grandes promesses pour le rétablissement de la Monnaie et de la Chambre de commerce et la fondation d'un Lycée à l'Oratoire... Ce qui signala surtout sa magistrature, ce fut l'établissement des réverbères par toutes les rues, et la restauration du collège (**). Mais il laissait après lui de grandes dettes à la commune , et le port dans un état complet de dégradation.
Cependant, l'espoir était dans tous les cœurs à la Rochelle. On ne doutait pas que l'ordre qui s'établissait dans les affaires n'allât rendre la vie au commerce ; et puis , des souvenirs des constitutions passées, il ne restait plus que l'horreur des terroristes , et le mépris du directoire. . . . Ainsi on était généralement peu sensible à l'altération journalière et manifeste des libertés nationales. On avait salué avec acclamations la nouvelle du consulat à vie , et la joie publique était toute prête pour la fête du couronnement. Toutefois , la commune se montra un peu récalcitrante quand le gouvernement lui enjoignit de rendre les églises >
* A L'ancienne Cathédrale , puis aux Hospitalières. ** n Novembre i8o3 ; ouvert le iS Octobre 1804.
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de les réparer , d'acheter des vases sacrés , des orneraens, et de mettre les presbytères en état de recevoir les curés. . . Jl fallut obéir : on le fit , par nécessité d'abord , avec zèle ensuite , lorsqu'on eut pu apprécier M. Paillou , homme d'une charité et d'une modestie tout évangéliques (*). MM. Mirlin, Jaucour, et les autres pasteurs qui venaient de sortir de leurs retraites ou d'accourir de l'étranger , regagnèrent aussi en peu de temps la faveur populaire. On demanda le rétablissement des Sœurs de la Sagesse à l'hospice. Les protestans ouvrirent, dans le même temps, leur temple.
Déjà le préfet avait témoigné le désir que les littérateurs et les naturalistes de la Rochelle reprissent le cours de leurs travaux, et l'académie était aussi sortie de ses ruines : elle avait été réorganisée solennellement par les soins de M. de Traversay, le 27 octobre 1801.
L'administration départementale lui alloua un fonds de 280 francs. C'était un bien faible dédommagement de ce que lui avait enlevé l'odieux décret du 6 thermidor an 2. Elle avait perdu son ancienne bibliothèque, et tous les bienfaits dont
* Le premier évêque de la Rochelle , nommé en vertu du concordat de 1801 , fut M. de Lorri, qui se démit et ne vint pas dans son diocèse. Il eut po.r successeur M. de Mandolx, qui tint le siège épiscopal jusqu'en 1804, époque a laquelle M. Paillou y fut élevé.
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M. de La Faille n'avait cessé de la combler, depuis 1770 jusqu'à 1782, époque de sa mort (*). Ces richesses étaient passées dans le domaine de la commune — Du moins elles n'étaient point perdues pour la ville , et l'administration en fut remise aux mains de l'académie.
Le commerce ne se relevait point encore. Il n'était pas entré dix grands navires dans le port, depuis un an ; on ne voyait presque plus de prises. A la vérité , la maison Garesché était parvenue à entamer d'assez belles affaires avec les Américains (**). Mais cette source de prospérité ne pouvait alimenter la ville. Aussi la haine que l'on ressentait pour les Anglais , qui se refusaient à toute ouverture de paix , ne saurait s'exprimer. On accueillit avec enthousiasme le projet d'une descente dans leur pays, et l'on souscrivit avec empressement pour la construction d'un navire destiné à cette expédition. La commune joignit des dons patriotiques à ceux des particuliers, et il fallut augmenter l'octroi.
M. Lambertz soulagea beaucoup le trésor pu-
* Dons de M. de la Faille à l'Académie : Une maison contigué à la mairie, du côté du midi; 36o livres de rentes ; 5,000 volumes ; un médailler composé de 5ao médailles en argent, d'une médaille en or, de GG en bronze ; une collection de coquilles , de la plus grande beauté.
** États-Unis.
DE LA ROCHELLE. 6o5
blic, en ce qu'il fit jeter, à ses dépens, un pont (*) sur l'égoùt de l'arsenal , où il était impossible de passer , dans les grandes pluies.
Par les soins du gouvernement, le port se réparait , et les travaux du bassin avançaient à vue d'œil. On se repaissait de cette idée consolante , que le premier consul n'employait de si grandes sommes à cet ouvrage , que parce qu'il prévoyait que le commerce en profiterait bientôt. D'un autre côté , le canal de Niort , dont les Rochelais ne cessaient de s'occuper depuis cent ans, était à la veille de s'entreprendre. On commençait à ressentir les bons effets de l'intercession de MM. Nairac , Chassiron , Regnault de Saint - Jeand'Angély, Français de Nantes, et Fourcroy, auprès du gouvernement , en faveur de la Rochelle.
Et Napoléon ne tarda point à donner à cette ville une marque signalée de sa considération : il convoqua M. Carreau à son sacre, par lettre close du 4 brumaire an i3 (**) ; puis, le 17 janvier i8o5, le nomma membre de la légion-d'honneur. Les Rochelais rapportèrent surtout à leur ville cette distinction, et, dès-lors, ils nourrirent en secret l'espérance d'avoir un jour chez eux le département.
Le passage de l'empereur à la Rochelle leur
* Le pont Lambertz.
** iZ Octobre 180/,.
Cuti HISTOIRE
donna l'occasion d'en faire la demande ; et la puissante intervention de M. Regnault les mit, un an après, en possession de l'objet de leur désir.
Napoléon venait de Bayonne. Son itinéraire était arrêté, et, de Saintes, il devait aller directement à Niort , en laissant la Rochelle sur sa gauche. Les Rochelais résolurent de mettre tout en œuvre pour faire changer ces dispositions et attirer S. M. impériale chez eux. Ils lui envoyèrent une députation à Saintes. Les habitans de cette dernière ville, qui étaient en rivalité ouverte avec eux depuis 1789, et qui soupçonnaient qu'on voulait leur enlever le département, reçurent les députés aussi mal que possible. Ce fut à peine si ceux-ci trouvèrent à se loger. La musique de la garde nationale de Saintes , qui avait donné des sérénades au maire de St.-Jean-d'Angély , ne fit rien pour celui de la Rochelle , et telle fut l'indisposition générale des Suintais, contre les députés, lorsqu'ils eurent obtenu l'assurance que l'empereur visiterait leur ville , qu'il ne se trouva pas une personne qui consentit à leur procurer, à prix d'argent , des lauriers pour annoncer leur triomphe à leurs concitoyens.
Ce fut le G août 1 808 que Napoléon arriva aux portes de la Rochelle. Il avait avec lui dans sa voiture l'impératrice Joséphine. Vingt-six jeunes demoiselles offrirent des fleurs à cette princesse
pendant que le maire présentait à l'empereur les clés de la ville dans un bassin d'argent. A une heure et demie , les illustres voyageurs étaient descendus à l'hôtel Poupet ( * ) , qui avait été meublé pour les recevoir.
Le conseil municipal eut ordre de se présenter aussitôt ; mais il se laissa devancer par les autres corps , et même , lorsqu'il arriva , il trouva S. M. déjà à cheval, qui se disposait à parcourir la ville.
Napoléon examina surtout avec attention les remparts, le port, le bassin qui s'achevait, l'arsenal et la place d'armes ; il laissa éclater quelque déplaisir de voir sans ressources industrielles , et presque sans commerce, une ville qui avait de si brillans souvenirs, et des restes si remarquables. Alors on conçut généralement l'espérance que la préfecture serait transférée , sous peu , à la Rochelle. Et la considération des intérêts de Saintes ne pouvait arrêter l'empereur. . . Cette ville , à la vérité, était le centre géographique du département, mais l'autre en était le centre commercial. Or, presque tout , dans cette partie de la France, vient aboutir à la mer.... Et puis les crises politiques n'étaient pas encore passées pour l'empereur, et même, avant peu, il devait descendre de nouveau sur le champ de bataille, pour y
* Depuis , l'Hôtel de lu Préfecture.
Co8 HISTOIRE
jouer sa fortune politique : il était naturel qu'il recherchât la faveur des grandes villes , qui entraînent toujours dans leurs mouvemens les cités moins importantes. Toutefois, le décret (*) auquel la Rochelle dut la préfecture , ne parut que longtemps après que la victoire de Wagram eut semblé fixer la souveraine puissance de Napoléon.
Dans cet intervalle de temps le général Junot arriva à la Rochelle (**) , avec une partie de son armée , par suite de sa glorieuse capitulation en Portugal. Cette circonstance versa beaucoup d'or dans la ville , et donna une grande activité à la Monnaie , qui avait enfin repris ses travaux.
L'amiral Lallemand, moins heureux que Junot, vit sa flotte incendiée , devant l'île d'Aix, par les Anglais.
Le capitaine Bergeret venait de sortir de la Charente avec quatre vaisseaux , et il était occupé à achever son armement en rade. Sur ces entrefaites, arriva dans le port des Basques le vice-amiral Willaumez , avec sept vaisseaux et quatre frégates. Il avait ordre de réunir à son escadre celle du capitaine Bergeret , puis de faire voile pour les îles du Vent; de revenir ensuite dans la Méditerranée, et d'y attirer les forces anglaises, qui seraient ainsi obligées de tenir une station
* Décret de Bruges , du 19 mai 18 10. •* Octobre 1808.
très-onéreuse , et de s'éloigner du Nord , où l'on savait qu'ils voulaient tenter quelque grand coup.
Dès le moment de son arrivée au port des Basques , l'amiral Willaumez donna l'ordre à M. Bergeret d'appareiller, et de venir le joindre. Celui-ci refusa d'obéir, donnant pour raison qu'il avait besoin de répartir plus également les équipages sur les vaisseaux confiés à son commandement ; après quoi , il écrivit directement au ministre; par suite, M. Willaumez dut quitter son ancrage, et concentrer les forces françaises en rade de l'île d'Aix.
Il fit les reproches les plus vifs au capitaine Bergeret, et l'accusa de l'avoir desservi à Paris ; des altercations s'en suivirent, puis bientôt une mésintelligence prononcée. M. Willaumez demanda son remplacement au ministre , et une dépèche télégraphique donna ordre au contre -amiral Lallemand , qui était à Toulon , de venir prendre le commandement de l'escadre. Celui-ci arriva le 19 mars 1809 à Rochefort ; et, le 10, il était sur la flotte. Son prédécesseur évita sa présence , n'eut aucune entrevue avec lui, et partit sans donner de renseignemens sur sa position. Dans le même temps, une division anglaise , forte de 10 vaisseaux , 5 frégates , 5 corvettes , 2 cutters et 6 bâtimens de charge , se fit voir dans le pertuis Breton. Elle avait été instruite de la concentration.
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de nos forces maritimes devant l'île d'Aix, et elle s'était détachée d'une escadre qui se dirigeait vers la Hollande , et avait mission de s'emparer de l'île de VValkrenn , et d'incendier notre flotte de l'Escaut.
L'amiral Lallemand écrivit aussitôt au ministre, pour lui annoncer qu'un combat était imminent, et lui demander des instructions sur la conduite qu'il avait à tenir. 11 en reçut une réponse évasive. Le préfet maritime, de son coté, refusa des approvisionnemens de combat , parce qu'il n'avait reçu aucun ordre du gouvernement à ce sujet. . . Enfin , à force d'instances , Lallemand obtint les choses les plus indispensables. Cependant la flotte anglaise se renforçait. Au 1 1 avril , elle se composait de \i vaisseaux , de 7 frégates , de 7 corvettes , de 4 cutters , de 3 chasse-marées, et de 4^> brûlots. Les intentions de l'ennemi étaient manifestes... L'amiral français établit pour sa défense une estacade de 906 toises au-devant de la flotte; il employa ses grelins, parce que l'administration maritime le laissait au dépourvu des objets les plus essentiels. Les vaisseaux étaient dans l'ordre qu'on avait jugé le meilleur, soit pour empêcher que l'ennemi ne prît l'avantage du vent , soit pour présenter moins de surface aux fusées incendiaires. Ce fut vers les quatre heures du soir
* 1 1 Avril.
que les brûlots vinrent mouiller aux approches de l'île d'Aix. En même temps, trois frégates anglaises se placèrent le long du banc de Boyard , ayant à la remorque trois chasse - marées , destinés à rompre l'estacade.
Les Français se donnaient beaucoup de mouvement de leur coté : toutes leurs embarcations étaient armées, réparties en divisions, et stationnaient le long de l'estacade pour la protéger. A huit heures, les frégates ennemies hissèrent des feux ; deux coups de canon partirent des vaisseaux, et, au même instant, plusieurs machines infernales éclatèrent sur l'estacade, pour ouvrir le chemin aux brûlots qui venaient à pleines voiles. Ils avaient pour eux le flot et une trèsforte brise nord -ouest.
A la Rochelle , les habitans , avertis par une illumination soudaine et des détonations épouvantables, s'étaient portés sur les murs, du côté de la mer, et jusqu'à la pointe des Minimes. D'abord ils virent , avec des transports de joie incroyables, que les brûlots , arrêtés par l'estacade , se consumaient en vain , et éclataient en l'air, à une longue distance de la flotte française... Malheureusement ils s'aperçurent, une heure après, que cette barrière s'était rompue. Les brûlots franchissaient l'espace, et un désordre extrême se manifestait parmi nos vaisseaux. Déjà le Régulus était
fiia HISTOIRE
accroché, la ligne de bataille était rompue (*) , et le Cassard et le Foudroyant conservaient, seuls leur position.
Cependant , jusqu'alors , la flotte française n'avait eu que le malheur d'être mise en désordre, et -iG brûlots étaient consumés , sans qu'il y eut un seul de nos vaisseaux d'incendié. Le r i, à quatre heures du matin , l'ennemi s'approcha de l'île d'Aix pour engager la bataille. Il n'y avait plus moyen pour les Français de la recevoir, et l'amiral Lallemand donna signal de liberté de manœuvre au Cassard et au Foudroyant, qui étaient demeurés embossés. Le reste de la flotte était échoué près de la cote. L'Océan, le Régulus , le Jemmappe , le Patriote et le Tourville parvinrent à se remettre à flot; mais V Aquilon, le Varsovie , le Calcutta et le Tonnerre , malgré tous leurs efforts, ne purent en faire autant, et reçurent une grêle de boulets de la part des frégates ennemies, qui les approchèrent de fort près, et sans danger, parce que, couchés sur le flanc, ils ne pouvaient se servir d'aucune de leurs batteries. Les canons de l'île d'Aix étaient d'un médiocre secours. Ils portaient à peine à i,5oo toises. Le f'arsovie fut le premier vaisseau qui amena , après avoir mis à
* L'amiral avait rangé ses vaisseaux sur deux lignes <" dentées , de manière que la seconde li^ne pût tirer ses volées de canon dans l'intervalle des vaisseaux de la première.
DE LA ROCHELLE. 6i3
terre une partie de son équipage. Le Calcutta avait déjà été abandonné , et l'ennemi l'incendia dans la soirée; V Aquilon se rendit : presque tout son monde et le capitaine furent faits prisonniers. Le Tonnerre, qui avait résisté plus longtemps, creva trois jours après. Les Français mirent eux-mêmes le feu à une de leurs frégates (*). Quatre autres vaisseaux tentèrent de rentrer dans la Charente ; mais les Anglais les suivirent de si près, qu'ils les forcèrent de se jeter à la côte, où ils les écrasèrent à loisir. Toutefois, le Régulas fit une défense célèbre, et l'opinion publique, que la presse enchaînée ne put éclairer alors sur la cause de nos catastrophes , prodiguant sans mesure et le blâme et la louange , proclama le capitaine Lucas, en cette occasion, le sauveur de l'honneur français.
Plusieurs jours durant , les côtes voisines lurent couvertes de débris , et des masses de bois énormes arrivèrent jusqu'à l'entrée du port de la Rochelle. Ce fut un nouvel échec pour le commerce de cette ville, parce que l'ennemi , pouvant garder à peu de frais la station de File d'Aix, ne l'abandonna plus qu'à la paix. Ainsi le port fut à-peu-près fermé aux navires que l'on voyait encore arriver des colonies qui restaient à la France. Il n'y eut plus que les Américains qui osèrent se risquer à travers les vaisseaux anglais , au moyen de leurs
* L'Indienne.
légers balaoops ; mais ils ne vinrent qu'en petit nombre, et leur tonnage était fort peu considérable. Quant aux corsaires, il n'y avait plus un négociant qui conçût la pensée d'en expédier. Ce commerce guerrier, après avoir fait la gloire et la prospérité de la ville, en était devenu le fléau.
Les maisons les plus considérées y avaient perdu leur fortune et compromis celle d'un grand nombre de leurs concitoyens. Mais pendant que les Anglais fermaient pour la Rochelle les anciennes sources du commerce extérieur, ils contribuèrent à lui ouvrir un nouveau débouché.
Le premier besoin pour l'Angleterre était de débiter aux autres nations les denrées coloniales et les produits de son industrie; et elle recherchait avidement tous les moyens de les répandre au-dehors.... Sa perte était assurée, si Napoléon pouvait parvenir à lui interdire les ports de l'Europe. Dans le temps qu'il y travaillait avec tous les efforts de son génie et les ressources militaires de l'empire, pendant qu'il imposait à ses alliés les rigueurs désespérantes du système continental, il permit, il encouragea en France certains échanges avec l'Angleterre, au moyen de bâtimens privilégiés. Ils allaient , sous pavillon neutre, d'un royaume à l'autre, rassurés par des permissions des deux gouvernemens , que 1 on nommait licences. L'intention de l'empereur était , soit d'enrichir le lise des droits énormes qu'il
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prélevait sur les armateurs, soit de ne pas tenir entièrement ses sujets au dépourvu de diverses denrées qui , quoiqu'introduites par le luxe dans la consommation , étaient devenues des objets de première nécessité.
Nulle contrée dans l'empire ne s'adonna à ce genre de commerce comme le département de la Charente- Inférieure : il sortit de ses ports, en deux ans (*) , j 84 navires, porteurs de licences; la Rochelle, dans le nombre de ces expéditions, se trouva comprise pour 5/j ; la maison Martel , de Cognac , fit presque tout le reste à elle seule.
Malgré cette ressource, le port offrait à-peuprès, toute l'année, un spectacle affligeant : il ne s'y faisait point d'affaires, pour ainsi dire, et le cabotage , qui n'avait jamais été qu'un commerce secondaire pour la place , y était même devenu presque nul. Une mesure violente et tyrannique de l'empereur, le décret du 10 octobre 1 810, augmenta tout - à - coup la détresse publique , en faisant perdre des sommes considérables à divers négocians de la ville. Sur la foi du gouvernement, ils avaient acheté des marchandises provenant d'une prise anglaise, sous la condition de les exporter à l'étranger. Ils allaient les envoyer aux Etats-Unis, lorsque le décret fatal ordonna de brûler, dans tout l'empire, les provenances prohibées de l'indus-
* Du i!\ Juin 1809 au 24 Septembre 181 r.
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trie anglaise. MM. Rahon, Charruyer et Garesclié lurent ceux dont cette mesure blessa le plus les intérêts. Tout concourait à rendre les Rochelais insensibles aux améliorations maritimes qui se faisaient chez eux.
Le bassin était achevé ; les ingénieurs (*) en avaient fait la remise à la chambre de commerce, le 24 décembre 1808. C'était un bel ouvrage , mais à-peu-près inutile pour lors.
Cependant l'empereur ne laissait point de repos à sa fortune. Vainqueur encore une fois de la maison d'Autriche, il demandait la main de l'archiduchesse Marie-Louise , dans l'espoir d'ajouter un héritier à ses prospérités , et de se donner un appui formidable dans la lutte qu'il prévoyait devoir engager bientôt dans le Nord.
Cette alliance ne changeait rien à la situation de la ville; seulement, les dépenses pour les fêtes épuisaient le trésor de la commune. On crut faire trop peu dans le conseil, en n'allouant pour les réjouissances du mariage de Napoléon que 2,000 f., et l'on ne pouvait entretenir les rues, les aqueducs, les ponts, les fontaines et les promenades. On avait besoin de 5,ooo francs pour faire une place devant l'hôtel de la préfecture, et le gouvernement en réclamait a.%000 pour l'ancien eveché qu'il avait vendu à la ville. Quelques mois après, on fut induit eu une nouvelle dépense;
* MM. Leclerc et Lesoure-Bellerivt.
mais jamais on n'en avait fait de plus juste. La société maternelle venait d'être décrétée , et la Rochelle souscrivit pour r,ooo francs , par chaque année.
Dans le même temps, on reçut un souvenir de M. Alquier, qui élait devenu ambassadeur de France en Suède : il fit hommage à la ville d'une collection d'antiquités extraites des ruines d'IIerculanum.
Le 1 7 mars 1811, la garde nationale fut réorganisée : elle était telle que la révolution l'avait faite, et il y avait bien des officiers qui devaient rentrer dans les rangs et céder leurs épaulettes à d'autres citoyens. M. Régnier fut nommé colonel... Un grand nombre d'habitans prirent alors l'uniforme , et la garde nationale présenta un fort bel ensemble aux fêtes qu'amena la naissance du roi de Rome.
Dans cette occasion , on effaça tout ce qui avait été fait jusqu'alors dans les fêtes publiques. Il y eut des bals brillans pour toutes les classes de la ville , des courses de diverses sortes , des loteries de comestibles, cinq mariages civiques, etc. La dépense s'éleva à 28,000 francs. Elle dépassait de beaucoup les moyens de la commune , qui s'endetta. Le maire avait été mandé à Paris , pour assister au baptême du prince; on lui adjoignit deux députés, MM. Vivier et Poupet. Ils reçurent, au nom de l'empereur, chacun une médaille
d'or: une autre, plus grande, fut accordée à la ville. Les grands malheurs qui suivirent ajoutèrent à l'embarras des finances, de sorte qu'après dix ans, l'on redevait encore quelque chose aux fournisseurs, pour les fêtes de la naissance du roi de Rome , et qu'il fallut, dans la suite, faire figurer à-la-fois, sur le budget de la ville, des à-comptes sur les fêtes de l'empire et sur celles de la monarchie légitime. Tous les efforts des députés, pour obtenir l'institution d'un Lycée à la Rochelle, furent inutiles. M. l'évèque fut plus heureux , quelques mois après, et on lui accorda l'ancien Oratoire et des fonds considérables pour établir auprès de lui le séminaire , qu'il avait fondé à Chavagnes.
M. le maire avait rapporté de Paris des plans pour une belle salle de spectacle ; il les montra au conseil municipal , et usa de toute son influence pour les faire mettre à exécution. Après un examen attentif des finances de la ville , il fut convenu d'ajourner ce projet à des temps plus prospères, que les grands desseins de l'empereur ne pouvaient manquer d'amener bientôt.
La guerre de Russie était commencée ; chaque jour un nouveau trophée ajoutait à la gloire des armées françaises : l'ennemi fuyait devant elles, n'osant ou ne pouvant soutenir leur choc. Deux Fois il s'était retranché pour arrêter l'empereur dans sa course; deux fois, forcé dans ses retrancliemens, il avait abandonné Smolensk , puis
découvert Moscou. Cette ville impériale était au pouvoir des Français. Le Moniteur ajoutait encore, par la pompe du discours , aux triomphes de Napoléon. Cependant on était troublé en France par les plus sinistres pensées. . . Sur la foi de la mort de l'empereur , un conspirateur presque inconnu ( * ) s'était fait écouter de quelques soldats, et avait été maître un moment de Paris. Les Anglais battaient en Espagne nos généraux désunis... Si la fortune venait à trahir Napoléon, dans une seule bataille , à 800 lieues des frontières, quelle allait être la suite de son expédition gigantesque ? Alexandre avait sans doute de grandes ressources encore , puisqu'il tardait à demander la paix, lorsque l'empereur était maître de Moscou. . . La France n'avait plus à apprendre que d'horribles catastrophes et d'indignes trahisons. Déjà la grande armée fuyait à travers un pays désolé , sans vivres , sans abri ; les glaces du Nord donnaient enfin la victoire aux Russes ; Napoléon accourait à Paris, pour réunir les dernières ressources de l'empire. 11 publiait qu'il allait recommencer la lutte sur le territoire de ses ennemis ; mais les préparatifs de défense qu'il faisait jusqu'autour de sa capitale, le développement immense qu'il donnait à la force militaire, avertissaient assez qu'il croyait son trône ébranlé , et la France en danger d'être envahie.
* Mallet.
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Malgré tant de revers (*) , il n'y avait encore qu'un petit nombre de gens mêlés à de grandes intrigues, à Paris, qui admissent dans leurs spéculations la chute de l'empereur. Le reste de la France , ou se portait avec enthousiasme à sa défense, ou se soumettait à tout, dans la stupeur et dans la crainte. La paix était le vœu général. Tout-à-coup le décret de la formation des gardes d'honneur parut. La gloire restait fidèle à une cause que de grandes fautes mais surtout de grands malheurs rendaient moins chère à la patrie. Ceux qui s'indignaient le plus qu'on les arrachât à un repos qu'ils croyaient avoir assez payé d'une partie de leur fortune, allèrent renforcer l'armée d'intrépides soldats.
La ville de la Rochelle offrit huit cavaliers équipés à l'empereur ; et le maire , MM. Hérard et Latouche , adjoints , et M. Ponsignon , commissaire spécial de police , en ajoutèrent trois , à leurs frais. En même temps , les expressions de dévoùment ou de servilité se multipliaient dans les adresses , les proclamations et les harangues.... Celui qui, au i5 août 181 3, se fût contenté, pour juger l'état des choses, de l'annonce de la fête impériale, de l'expression de physionomie des hauts fonctionnaires , et même du discours prononce dans la chaire de la cathédrale, eût pensé que l'espoir et l'amour régnaient dans tous les coeurs ;
Janvier iSi3.
mais le peuple gardait un morne silence, et déjà prêtait une oreille attentive aux noms de ce qui restait de la noble race des Bourbons. Bonaparte , en voulant consoler la France de la perte de la liberté par la gloire militaire , s'était engagé à être toujours heureux et triomphant. La haine fit place à l'admiration quand la fortune eut commencé à trahir ses efforts ; on ne vit plus que les levées d'hommes, les réquisitions, les impôts, les violences , dans une administration que les rois affranchis refusaient de servir, et , sans bien se rendre compte de ce que l'on desirait , on fit des vœux pour un changement dans le gouvernement.
Le maire et les adjoints, nouvellement réélus à la Rochelle (*), faisaient tous leurs efforts pour ranimer l'ardeur publique. Ils inauguraient le portrait de l'empereur , que venait d'offrir à la ville M. de Savignac ; ils répandaient les bonnes nouvelles et veillaient soigneusement sur les personnes qui prêtaient aux ennemis d'autres intentions que celles d'asservir la France.
Le 2 3 octobre , une commission , composée de MM. Garreau , Callot et Filleau , négociant , alla porter une adresse à l'impératrice-reine et régente.
Cependant tout se réunissait pour accabler les
* Juin 181 3.
taa HISTOIRE
armes impériales ; l'affaiblissement des corps et la désunion des chefs , en Espagne , ouvrait les Pyrénées aux Anglais ; la défection des alliés , l'accord des ennemis , les fautes de quelques lieutenans, et peut-être des combinaisons trop audacieuses de la part de Napoléon , au milieu de l'épuisement de ses troupes et de ses finances , avaient amené 4°°>°oo étrangers sur les bords du Rhin. Déjà même l'Alsace était envahie , et la campagne de France, qui eût été le chef-d'œuvre de la stratégie moderne et l'admiration de tous les siècles , si la trahison ne l'eut empêchée de se couronner d'un dernier succès sous les murs de Paris , était commencée depuis deux mois.
Ce fut au milieu de ces circonstances , que M. le sénateur Boissy-d'Anglas vint à la Rochelle (*), en qualité de commissaire extraordinaire du gouvernement. Il avait mission d'y organiser en garde nationale tout ce qui était en état de prendre les armes. L'opinion , au milieu des malheurs et des exigeanees de la cause impériale , n'était pas favorable , dans la ville , aux souvenirs de la révolution ; M. Boissy-d'Anglas , d'ailleurs , qui savait bien que l'état de l'empire ne pouvait s'accommoder de remèdes lents, ne se rappelait de sa vie passée que son inébranlable fermeté. Ainsi la haine s'attacha , dès le commencement , à sa personne; il éprouva de grandes difficultés dans
11 était membre de l'Académie cle cette villr
DE LA ROCHELLE. 6a3
l'organisation de la force armée. Les gens aisés, eux-mêmes, refusaient de s'habiller, et, sur la menace qui leur fut faite de leur donner des blouses pour uniforme , ils s'évertuèrent en propos séditieux. Le mécontentement fut tel que, lorsqu'un mois après, M. Boissy-d'Anglas fut contraint de déserter son poste , des hommes , et surtout des femmes de la lie du peuple , furent plutôt encouragés que retenus dans les injures et les cris insultans avec lesquels ils accompagnèrent ce vertueux et illustre citoyen, jusqu'aux portes de la ville.
À dire vrai , les moyens de défense qu'il voulait organiser, menaçaient le repos de tous les citoyens, et les intérêts du plus grand nombre , sans présenter aucune chance de succès. La place avait été démunie de canons pour l'armée d'Espagne ; on n'avait point de troupes de ligne ; les gens de la campagne , incorporés dans la garde nationale, n'avaient que des bâtons, pour la plupart; et les compagnies d'élite n'étaient ni assez nombreuses ni assez sûres de leurs fusils pour vouloir entreprendre d'arrêter les Anglais qui avaient une grande flotte dans la rade de l'île d'Aix et une armée victorieuse à Bordeaux. Ainsi l'on ne pouvait que s'irriter, en entendant débattre le projet de renverser l'abattoir (*) et les maisons de campagne qui n'étaient pas à 5oo toises des murs.
Fondé l'année d'auparavant.
6a/» HISTOIRE
Pendant que les Rochelais désespéraient ainsi d'eux-mêmes , les familles les plus opulentes des départemens de la Charente-Inférieure , de la Charente et de la Vendée , venaient se réfugier dans leur ville. Les Anglais étaient maîtres de Bordeaux ; le maire leur en avait livré les clés : une trahison plus odieuse ouvrait Paris aux Prussiens et aux Russes. . . .
Le dénoùment de ce grand drame politique fut connu à la Rochelle, le jour de Pâques, 10 avril 1 8 1 4- Le courrier, dont le service était interrompu depuis quelque temps , arriva tout couvert de lauriers, pendant l'office du matin. Le bruit de la déchéance de Bonaparte et celui du retour des Bourbons se répandirent en un instant jusques dans les églises. La joie publique ne saurait se décrire. Toutefois, il n'y avait encore rien de bien décidé dans les destins de la France , et le curé de Notre-Dame, qui avait osé entonner à la grand'messe le Domine sah'um fac Regem , reçut de vifs reproches des autorités et de l'évèque lui-même.
La ville fut aussitôt remplie de cocardes blanches. Les gens restés fidèles à l'empereur, après avoir voulu châtier d'abord cet empressement , demeurèrent ensuite en repos, ei commencèrent à s'inquiéter pour eux-mêmes. On arbora le drapeau blanc sur tous les clochers.
t)E LA ROCHELLE. 6 2 5
ï^a nouvelle officielle de la rentrée des Bourbons arriva le 12. Le général Rivaud députa son chef detat-major, le colonel Deshault , vers l'amiral lord Keith qui stationnait en rade , pour lui donner connaissance des événemens et demander cessation de toute hostilité. Alors les Anglais vinrent visiter la ville. On les reçut avec de grands honneurs militaires, et ils repartirent, deux heures après, plus indignés qu'émus de l'enivrement et de la joie que les Rochelais avaient fait éclater en les voyant.
A dire vrai , la ville sentait déjà d'heureux effets du nouvel ordre des choses : les vins montaient de prix ; le port reprenait de l'activité. Tout alla bien durant quatre mois, et pour une maison qui reçut un grand échec de la paix, dix autres commencèrent à s'élever. A la fin d'août, on avait expédié i5o,ooo pièces d'eau-de-vie, et il s'était fait quelques émigrations aux colonies, qui, en rendant un antique moyen de fortune à une partie de la jeunesse Rochelaise , donnaient plus de facilités à celle qui restait pour s'utiliser dans la ville.
Dans cet intervalle, on avait eu la visite de S. A. R. Monseigneur le duc d'Angoulème. (*)
Le zèle et l'enthousiasme des citoyens avaient suppléé à la détresse des finances communales»
* Le 7 Juillet 181/,. 40
et on avait fait au prince une belle et touchante réception. On se flatta , dans la suite , de l'idée qu'il n'y avait point été insensible, lorsqu'il soutint les Rochelais contre les prétentions des habitans de Saintes. Ceux-ci voulaient recouvrer la préfecture , et , au mois de novembre , on s'était cru menacé de les voir réussir dans leurs démarches. Ce fut une terreur panique , et MM. P. Carreau , Titon , de Merville et Arzac Seignette , qu'on avait envoyés en députation à Paris pour cet objet, rapportèrent bientôt à la Rochelle des nouvelles rassurantes. La lutte, entre ces deux cités, ne fut pas terminée , mais seulement remise à une autre occasion. La ville venait de reprendre ses anciennes armoiries , et , malgré quelques collisions d'amourpropre entre les hommes nouveaux et ceux de l'ancien régime, et de tristes avertissemens que la restauration n'avait rendu au commerce qu'une vie éphémère , les Rochelais se montraient toujours fort dévoués à la famille des Bourbons. ... Il n'y eut peut-être pas dans la ville vingt personnes qui se réjouirent du retour de Bonaparte , et elles eurent si bien la conscience de leur faiblesse que, lors même que tout eut repris les couleurs de l'empire , elles furent timides à manifester leurs sentimens et n'usèrent aucunement d'insolence.
Au premier bruit de l'invasion, on avait adresse au Roi un serment énergique de défendre sa cause; un grand nombre de jeunes gens s'étaient
inscrits sur la liste des volontaires royaux , et ne cessaient de demander des armes et Tordre de partir... L'intérêt fit changer de langage, après quelques jours ; le conseil de la commune , le 1 7 mars, protesta de sa soumission au gouvernement impérial , et les employés prêtèrent le serment qu'on exigea d'eux. Il fut aisé de voir bientôt que l'opinion publique avait été comprimée. Dès le \i juillet, sur la nouvelle de la rentrée du Roi , publiée par M. de Vitrolles , les bourgeois reprirent la cocarde blanche , et s'animèrent jusqu'au point d'aller provoquer, pour ainsi dire, de nombreuses troupes (*) qui étaient aux ordres du général Aimeras, et s'obstinaient à garder la cocarde tricolore. Les officiers, surtout, montraient une grande exaspération, et exigeaient impérieusement qu'on leur chantât, au spectacle , les hymnes les plus fameux de la république. Les Rochelais , de leur côté , demandaient, à grands cris, l'air de Henri IV. Un jour, les officiers sautèrent , l'épée à la main , des premières loges au parterre , et demeurèrent un instant maîtres de la salle. Mais on accourut de tous les quartiers de la ville , et une lutte sanglante allait avoir assurément lieu, si les militaires n'eussent mis autant de prudence dans leur conduite, à la fin, que d'audace au commencement. Au reste, il y eut plusieurs duels, et, de part et
* Gardes nationales actives.
6iS HISTOIRE
d'autre, on se conduisit avec honneur et bravoure... A la fin, les soldats, qui n'éprouvaient point de sentiment plus vif que celui de rentrer dans leurs foyers , se mirent à déserter par bandes, se riant de leurs chefs, quand ils avaient pu franchir les remparts , se révoltant lorsqu'on les veillait de trop près. Bientôt la ville n'eut plus à craindre ni officiers ni soldats : tous furent licenciés, et retournèrent chez eux. L'inquiétude qu'avait causée la présence de l'empereur à Rochefort, ne fut qu'une émotion de quelques jours : quant aux vengeances que les napoléonistes auraient pu exercer, ils les avaient remises à un autre temps, ou s'étaient déterminés à se concilier l'opinion publique par la clémence. Toutefois, il y eut quelques arrestations à la Rochelle, entr'autres celle de M. de Verdon , officier supérieur du génie , que l'on transféra dans les prisons de Paris, sur le soupçon qn'il était en correspondance avec d'anciens chefs de la Vendée.
Il fallut s'occuper, aussitôt après la rentrée du Roi , de satisfaire les alliés. La Rochelle avait sa cote-part à payer dans l'emprunt des cent millions, et on élut, pour en faire la répartition, MM. Admyrault, Charruyer, Pellier, Texier, PlessisyMaubaillarcq , Seguy et Yiault.
En novembre i8i5 , M. de Meynard fut nommé maire , à la place de M. le baron Garreau ;
MM. Cairon-de-Merville ( * ) et Viault succédèrent à MM. Hérard et Latouche, en qualité d'adjoints. M. Richard cessa aussi d'être préfet , et céda le département à M. Dalmas, qui, le premier, prit possession du nouvel hôtel de la préfecture.
Dans le même temps , on destitua plusieurs fonctionnaires publics qui avaient montré du dévoûment à l'empereur : un club secret de royalistes exhuma , dans ses dénonciations , jusqu'aux souvenirs de 1789. Il fut évident qu'un parti triomphait en ce moment en France, et que ce parti avait en horreur la révolution dans toutes ses phases.
Le dévoûment absolu à la cause royale, qui, jusques-là, avait été dans tous les cœurs, en fut un peu altéré. On commença à se servir, dans la ville , des dénominations d'ultra , de libéral, de .ministériel. Les élections devinrent une affaire importante pour les citoyens. Au moment de la lutte, chaque parti eut son comité d'influence et de direction.
L'esprit d'association se répandit et forma ou ranima de grands cercles de lecture politique , connus sous le nom de salons ; les abonnemens aux journaux se multiplièrent; chacun porta un œil attentif sur la marche du gouvernement... On se forma aux mœurs constitutionnelles ; les
* Remplacé par M. Bonpland, le 10 octobre 1816.
(>'.o HISTOIRE
hommes de l'empire, sacrifiant leurs souvenirs et leurs anciennes affections , attachèrent plus de prix à la légitimité , et les ennemis de la révolution, désabusés de l'espérance de voir le retour des privilèges, souffrirent moins impatiemment la charte et les institutions.
Mais le commerce , ce premier besoin d'une ville maritime, se relevait avec bien de la peine des échecs qu'il recevait depuis 1 8 1 4- Les faillites étaient fréquentes. Les riches négocians, effrayés des pertes que de nombreux arméniens avaient causées , en 1 8 1 5 , à deux maisons considérables de la Rochelle , se retiraient des affaires , et les capitalistes prélevaient de forts intérêts sur les autres, ou refusaient de prêter leurs fonds. Ainsi on n'armait plus. D'un autre côté , les navires étrangers , arrivant en France avec des cotons , des sucres, des cafés, des indigos , se portaient tous, soit au Havre, soit à Bordeaux ou à Nantes, parce que la nombreuse clientelle de ces villes et les fabriques voisines assuraient aussitôt la vente des cargaisons. La Rochelle ne voyait plus que les navires que la tempête lui jetait... La misère, parmi le peuple, était presque aussi grande que dans les années 1793 et 1794... On craignit que le désespoir ne poussât quelques malheureux au crime; et puis, les Rochelais avaient montré en toute occasion un grand zèle à soulager les pauvres : afin donc d'en occuper quelques-uns ,
DE LA ROCHELLE. 63 i
et de veiller sur le reste, on établit les crieurs de nuit, au moyen d'une contribution volontaire; on fit des quêtes qui produisirent environ 1 7,000 fr. en deux hivers, ceux de 1817 et de 1818; les charités particulières ajoutèrent beaucoup à cette somme , et la ville ne fut troublée par aucun désor-^ dre, ni affligée par aucun acte de désespoir. La Rochelle entière était menacée, pour lors, d'éprouver une perte qui lui serait devenue bien funeste au milieu de la stagnation de son commerce. M. le comte Lemercier venait de demander à la chambre des pairs que la préfecture fût rétablie à Saintes. Le danger était imminent. Les Rochelais se hâtèrent d'envoyer à Paris une députation extraordinaire pour réclamer la protection du duc d'Angoulème, intéresser le Roi en faveur de la ville, et défendre ses droits auprès du ministre de l'intérieur. Enfin, après un an, on fut délivré de cette inquiétude.
Le commerce aussi reprit quelque activité ; les Américains recommencèrent à venir charger des eaux-de-vie dans le port , et même bientôt il y arriva plus de navires pour cet objet qu'on n'en avait jamais vu. On en était redevable à la maison A. Seignette et Pellevoisin. Elle était parvenue, dès 1 8 1 5 , à se lier quelques rapports avec les Etats- Unis. Ils s'étaient beaucoup étendus par la chute de la maison Garesché , au point qu'elle avait envoyé un agent en permanence à New-Yorck.
6i% HISTOIRE
Cependant , les navires américains arrivaient à vide , après avoir déposé leurs cargaisons , soit à Bordeaux , soit au Havre. La maison Seignette résolut de faire ses retours à la Rochelle , en denrées des Etats-Unis , et d'essayer de se créer une clientelle. Elle commença par essuyer quelques pertes dans cette tentative ; bientôt elle rut des bénéfices; elle réussit surtout dans l'importation des merrains. Deux autres maisons suivirent ses traces; et, pendant que l'exportation des eaux-de-vie , en Amérique , devenait à-peuprès égale à celle qui se faisait à l'intérieur (*) , l'importation faisait des progrès sensibles. Dans le même temps, le commerce des bois de Norwège prenait une grande extension à la Rochelle; celui de la morue devenait assez sûr pour qu'on s'occupât enfin de recommencer des essais au banc de Terre-Neuve. Une raffinerie de sucre, établie par M. Mocquart, prospérait chaque jour, malgré le désavantage de tirer ses matières de Nantes ou de Bordeaux. Par les soins et la coopération de MM. Bonnemort et Becker, une maison étrangère avait fondé, à l'île de Ré, une raffinerie de sel; on fabriquait, depuis trois ans, du plomb à giboyer, dans le clocher de St.-Sauveur.
Le chantier de construction reprenait de l'activité. Enfin, tels étaient les efforts des Rochelais, qu'Ù fallait accuser moins leur timidité et lepiT
* Exportation dis eaux-de-vie de la Rochelle, en i8'i8 : à l étranger , \?\,\ ia lui t. 97 ; à l'intérieur , 54,x88 heci - \
apathie , faire honneur à eux seuls du petit nombre de débouchés qu'ils avaient ouverts dans ces derniers temps à leur commerce , et rapporter leur détresse aux causes générales qui suspendent la vie commerciale en France.
Les affaires de la commune s'amélioraient d'une manière plus sensible que celles des particuliers. M. de Meynard avait trouvé au budget de la ville un arriéré de 5o,ooo francs environ. C'était la suite des fêtes et des catastrophes de l'empire. Les fontaines, les édifices publics, les rues, les promenades étaient dans un état déplorable.
Pour remédier à ces maux, on augmenta l'octroi , ensuite la caisse communale profita de la suppression des allocations attribuées par l'ancien gouvernement au maire et au commissaire général de police sur les fonds de la ville (*). Ainsi , dès 1819, Ja dette fut réduite à 35,5 1 3 fr. 84 c. , et , depuis lors, elle alla toujours en décroissant, sous l'administration de M. Viault. On fit les réparations les plus urgentes aux édifices et aux pavés des rues ; le sort des professeurs fut amélioré ; on consacra une somme de 3,5oo fr. à l'instruction primaire; le cabinet d'histoire naturelle fut mis en ordre et embelli. La place de la préfecture était enfin déblayée. On y avait élevé tout récemment un assez beau calvaire. Ce monument était dû aux missionnaires qui étaient venus à la Rochelle en 1818, sous
* Le maire recevait 6,000 fr., le commissaire général 4>ooo.
la conduite du P.Guyon, jeter le gant à l'incrédulité et ranimer le zèle des fidèles.
On était au moment d'apprendre une affreuse catastrophe. Le duc de Berry venait d'être assassiné. L'émotion que cette nouvelle causa dans toute la France fut rendue plus vive à la Rochelle par la pensée que Louvel avait passé un mois dans la ville, en i8i5, et qu'il y avait préparé l'instrument de son crime. La commune se hâta d'offrir 5oo francs pour élever un monument à la mémoire du duc de Berry, et , dans la suite, i,5oo fr. pour l'acquisition du domaine de Chambord. A l'occasion du baptême du duc de Bordeaux (*), on dépensa 6,000 fr. en fêtes. La Rochelle , en qualité de bonne ville, fut autorisée à envoyer une députation à Paris. (**)
Dans la même année , M. de Meynard se retira de la mairie par suite de la mésintelligence qui s'était mise entre lui et M. le préfet (***). Il fut remplacé par M. Viault. (****)
La guerre d'Espagne avait attiré la duchesse d'Angoulême à Bordeaux. On résolut de lui envoyer une députation, pour la supplier de passer par la Rochelle lors de son retour à Paris. Les
* 3 Mai 1821.
** Elle fut composée de MM. de Meynard , Hocbocq et Person.
*** M. Pépin de Bellisle. — **** 3o Janvier iBaa.
députés (*) , imitant le désintéressement dont MM. Hocbocq et Perso n avaient fait preuve à l'occasion du baptême du duc de Bordeaux , offrirent tous de faire le voyage à leurs frais.
On fut assuré, au bout de quelques jours, que S. A. R. se rendrait au vœu des Rochelais. 11 fut décidé qu'on dépenserait mille écus pour sa réception. MM. Vivier, Dupont-Bérault et Delestrade furent chargés d'ordonner et de diriger la fête.
La princesse arriva le 7 août (**) ; elle mit pied à terre à l'hôtel de la préfecture , et aussitôt , accompagnée de la garde nationale à cheval , qui avait obtenu l'honneur de faire le service auprès de sa personne , elle alla passer en revue les troupes de la garnison, visita les hôpitaux et les autres établissemens de la ville , puis rentra pour recevoir les dames. Le soir elle parut au spectacle, où l'on jouait une pièce de circonstance (***). Trois mois après, le i/je régiment de ligne, qui était allé en Espagne avec le duc d'Angoulême , passant à la Rochelle, les autorités civiles et militaires, en commémoration de l'issue de la campagne, offrirent un bal aux officiers ; la commune fit distribuer du vin aux soldats.
La ville , malgré l'ardeur et l'habileté de ses négocians , offrait un aspect des plus tristes. Les
* MM. Boutet-Destouches , Hocbocq , de Bonnemort, Person, B-oy , Dcvillelégicr.
** i8a3. — *** Composée par MM. Brisson et Rochecave.
expéditions d'eau-de-vie et quelques cargaisons de planches, de merrains, et de morues, étaient loin d'occuper toute son activité commerciale. Aussi se faisait-il des émigrations nombreuses , et quantité de maisons demeuraient-elles inhabitées. Le conseil municipal saisit avec empres-. sèment l'occasion du sacre de S. M. Charles X , pour faire arriver jusqu'aux pieds du trône les cris de détresse des Rochelais. Il chargea le maire , qui avait été convoqué à cette auguste cérémonie , par lettre close du i5 avril 1825, de demander au Roi de vouloir bien fonder à la Rochelle des établissemens qui pussent la préserver d'une ruine totale. Le mémoire fut confié à la rédaction de MM. Viault, de Bonnemort , Roy , et Bouyer ( Magloire ).
Pour le moment , la ville n'obtint que des distinctions honorables pour elle et son premier magistrat : M. le maire eut la croix d'honneur j les armoiries de la Rochelle furent représentées sur un des plians de la salle du trône. Il y eut promesse , à la vérité , de la part du ministre de la guerre , d'entretenir dans la ville une nombreuse garnison ; en effet, on eut presque aussitôt deux régimens; mais la ville de Rochefort devait bientôt attirer à elle une partie de cet avantage.
La dette de la commune était à-peu-près éteinte, mais il fallait songer à diminuer un jour les charges des habitans. On vendit le domaine des
Capucins (*) , qu'on avait acheté en 1818, dans l'intention d'y réunir le jardin botanique , la bibliothèque et le cabinet d'histoire naturelle 5 on supprima l'école de chant, établie en 1822, et on fit des démarches pour se délivrer de l'imposition que le collège de Poitiers lève sur la ville , au moyen des bourses communales. On était d'autant plus fondé à demander leur suppression , qu'on venait de créer à la Rochelle même deux chaires qui y complétaient l'enseignement : une de philosophie et une de physique.
Un honorable député (**) , qui avait déjà beaucoup contribué au maintien de la préfecture à la Rochelle , parvint à faire choisir l'extrémité orientale de la digue de Richelieu, pour l'établissement du Lazaret , que le gouvernement jugea nécessaire au fond du golfe de Gascogne; il prit part aussi à la fondation de l'hospice général des aliénés du département , à Lafond. Ses services , ses talens et ses vertus privées , lui conservèrent les suffrages dans les élections de 1827 , où l'opinion publique avait la force et la volonté de faire triompher des principes politiques plus prononcés que les siens. (***)
Dans cette circonstance , le collège électoral
Pour y bâtir un séminaire.
** M. Fleuriau de Bellevue.
'* Députés élus à la Rochelle , pour la session de 1827 : André Gallot, Duchâtel et Eschassériau (gauche) , Fleuriau tJ <- Bellevue ( centre).
avait été présidé par le nouvel évéqne de la Rochelle , Monseigneur J. Remet , chanoine honoraire de St. -Denis , ancien curé de St. -Vincent de Pau le, à Paris. M. Paillon était mort, dans sa 89e année : l'affliction générale avait été un bel éloge de sa vie , et son éloquent panégyriste (*) n'avait eu besoin que d'être sincère, pour émouvoir les cœurs. Il fut bientôt suivi au tombeau par le respectable curé de St.-Sauveur , M. Roblain. Le concours, l'empressement des fidèles à ses funérailles , environnèrent son cercueil d'une pompe presque égale à celle qu'on avait déployée pour son digne évêque. Un tombeau lui fut élevé aux frais du public. Le même honneur avait été décerné, quelques années auparavant, au P. Angélique , qui avait fait excuser ses complaisances pour la révolution , par une constante piété et une charité vraiment admirable. L'Académie de la Rochelle s'acquit aussi dans ce temps des droits incontestables à la reconnaissance des citoyens. Elle fonda des cours industriels gratuits , en mettant à contribution le zèle désintéressé et les talensbien connus de plusieurs de ses membres (**). Le conseil municipal vota /joo francs pour l'entretien de cet enseignement ; Monseigneur le Dauphin et le duc d'Orléans daignèrent s'y intéresser et contribuer à l'achat d'une bibliothèque :
* M. Gaboreau.
** MM. Kmy , colom-l du génie , en retraité; Plesaîa , ing< nieur ordinaire des ponts-et-chaussées ; Daclos , capitaine du
j;t;nie , et Delà) aut.
les citoyens souscrivirent pour environ 1,000 fr. , mais on trouva de la froideur chez quelques ouvriers ; d'un autre côté , les chefs d'à teliers ne montrèrent pas toute la bonne volonté qu'on attendait d'eux , et que d'ailleurs ils avaient promise.
Enfin ces cours existent encore , et les élèves distingués qui s'y forment , en soumettant un jour au public le résultat de leurs travaux , feront cesser , sans doute , une fâcheuse indifférence pour une des plus belles institutions de la ville.
La compagnie de pompiers qui avait rendu de nombreux services au pays , depuis environ 5o ans, eut encore, en 1827, l'occasion de se signaler , et de bien mériter de la ville.
Le feu s'était mis au château de la Gremnaudière (*) , dans la nuit de la Pentecôte (1&27). Les pompiers de la Rochelle s'y étaient aussitôt portés , et avaient arrêté les progrès de l'incendie , qui semblait devoir dévorer toute l'habitation. Malheureusement, un officier de la compagnie, M. Racaud (Benjamin), en rivalisant d'ardeur avec ses soldats, s'était cassé la cuisse. Du moins son courage ne demeura pas sans récompense : il reçut , au nom du Roi , une médaille en or ; neuf de ses compagnons en obtinrent une d'argent. (**)
* Chez M. Vitalis.
** MM. Danglade , lieutenant ; Bonnet , Claireau , Bêché , Bouvier fils , Cumin , Bernard , Guillou , Kristen , pompiers.
CAo HISTOIRE
Dans cette même année , on éleva un des plus beaux monumens, que possède aujourd'hui la Rochelle. Les Bains de mer furent construits (*) et commencèrent d'attirer les étrangers dans la ville. Madame la Dauphine voulut bien qu'ils prissent le nom de Marie-Thérèse , et le Roi daigna les orner d'un magnifique portrait de la princesse. S. A. R, Madame , duchesse de Berry , les visita en 1828, en allant dans le midi; elle accueillit le projet de creuser un puits artésien , en face de l'établissement , et consentit à ce qu'il s'appelât Fontaine Caroline.
* Sur les plans de M. Gon.
Omission essentielle a réparer. — Année 1812.
Les généraux espagnols Miranda et Marco-del-Ponte , aecusés d'avoir été repris les armes à la main, à Valence, après avoir été faits prisonniers , une première fois , à Sarragosse , furent traduits devant une commission militaire , par ordre de l'empereur. Le noble sentiment d'indépendance et d'amour national qui les avait guidés , plaidait pour eux dans tous les cœurs; mais les instructions transmises parle gouvernement tendaient à faire tomber leurs tètes... La con> mission militaire, composée par M. le général de division Rivaud de la Raflinière, eut le courage de les absoudre.
Voici quels en étaient les membres :
Jarry , général , président ; (iuyot-Duclos , colonel tlu génie; Aly, colonel d'artillerie; Barrelier , major du 5. e régiment de chasseurs à cheval ; Junin , commandant de la 5." demi-brigade provisoire ; Izainbard , chef de bataillon ; L enfant, capitaine «le gendarmerie; Collenel , greffier.
MM. Lemanissicr et Morin , avocats, avaient déployé un talcut remarquable dans la défense des accuséi