LIVRE CINQUIÈME
se borna à se faire proclamer, par ses sujets ainsi représentés, la Mère de la patrie!
Frédéric le Grand, qui la flattait tout haut, après l'avoir caractérisée tout bas si sévèrement, lui écrivait : t L'histoire nous apprend que Sémiramis commandait des armées; la reine Élisabeth d'Angleterre est comptée au rang des grands politiques; Marie-Thérèse d'Autriche a montré qu'une femme pouvait être un héros au commencement de son règne : mais aucune femme n'avait jusqu'à vous été législatrice; cette gloire était réservée à Catherine II. »
Louis XV seul, parmi les roisr professait ouvertement son mépris pour elle. * Le roi, écrivait le duc de Choiseul, méprise trop profondément et la princesse qui règne sur la Russie, et ses sentiments et sa conduite, pour s'inquiéter de la haine de cette princesse contre nous. Il pense que la haine d'une telle femme est plus honorable que son amitié. »
Le ministre français lui refusait, le plus longtemps possible, ce titre d'impératrice qu'elle ambitionnait pour s'égaler par le nom aux souverains qu'elle égalait en puissance.
Cette haine et ce mépris des étrangers, instruits des crimes par lesquels elle était parvenue à l'empire, fermentaient encore dans le cœur de quelques Russes. Un officier nommé Tschologlokof, neveu de ce Skawronski que la servante de Livonie, devenue tsarine, avait reconnu pour son frère, résolut de venger le meurtre de l'empereur et d'Ivan. Il attendit trois fois Catherine, dans
un couloir obscur du palais qu'elle traversait habituellement, pour l'assassiner. Il avait confié son fanatisme à un de ses camarades, qui le révéla à Orlof. Orlof le surprit le poignard à la main , et le traîna aux pieds de Catherine. Elle affecta la magnanimité, et se contenta de le reléguer, pour le reste de ses jours, aux extrémités de la Sibérie.
C'est à cette époque de son règne qu'elle offrit au philosophe français d'Alembert l'emploi de gouverneur de son fils, le jeune Paul Pétrowitz. D'Alembert refusa, non, comme on l'a écrit, par répugnance morale contre une cour dépravée, mais par fidélité de cœur aux attachements qui le retenaient à Paris. 11 préféra la médiocrité philosophique et l'amitié d'une femme au luxe et aux vanités d'une cour. Le grand déclamateur Diderot, appelé à Pétersbourg pour donner des leçons de philosophie et de législation à Catherine, fut moins sage que d'Alembert; il accourut à l'invitation de l'impératrice. Elle feignit de l'écouter quelques jours en disciple ; mais elle aurait donné elle-même des leçons de gouvernement à l'ami enthousiaste et utopiste de J.-J. Rousseau. Elle renvoya ce philosophe à ses rêves, comblé de ses bienfaits. Elle ne voulait que flatter en lui la littérature et la philosophie françaises, qui dispensaient la "renommée en Europe.
Sa correspondance avec Voltaire, esprit plus juste et plus politique que Diderot et J.-J. Rousseau, atteste en elle un génie pratique de gouvernement qui n'avait rien à emprunter à ces philosophes que la popularité et la gloire. C'est pour mériter l'estime de ces dispensateurs de la renommée qu'elle fit voyager dans ses vastes États des savants, chargés de faire la géographie des terres et l'enquête morale des différentes races qui les habitent. Elle fonda et dota alors, à l'imitation de Frédéric à