‹ Histoire de la RussieChapitre 218 sur 269 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

La négociation de Tilsitt fut la véritable défaite des Russes. Ce ne fut pas la puissance d'Alexandre, ce fut son caractère qui fut vaincu dans ces conférences.

Le roi de Prusse parut en suppliant de Napoléon, et en client mal protégé d'Alexandre, aux conférences de Tilsitt, pour y plaider la cause perdue de sa monarchie. Il conserva au moins dans cette entrevue la tristesse qui est la dignité du malheur, et la réserve qui est la protestation du vaincu.

Alexandre s'y montra en courtisan plutôt qu'en égal de Napoléon. Il se laissa séduire, dans une intimité longue et familière, aux perspectives de grandeur en Pologne, en Allemagne, en Orient, que Napoléon étala devant lui; il n'implora pour son allié le roi de Prusse que ce que la décence ne permettait pas de refuser à ce prince humilié et dépouillé; il accepta les dépouilles anticipées de la Turquie; il concéda à Napoléon l'Italie déjà conquise, la Hollande déjà érigée en royaume français par Louis Bonaparte, l'Espagne à conquérir et à convertir en monarchie napoléonienne sous un autre frère de Napoléon. Il revendiqua, en retour, le droit d'arracher la Finlande à la Suède. Enfin, le partage du monde entre les deux empires, l'un sous le nom d'empire d'Orient, l'autre sous le nom d'empire d'Occident, fut délimité par la main des deux empereurs sur la carte du cabinet de Tilsitt.

C'était le rêve de Napoléon, rêve qui s'agrandissait chaque année avec sa fortune; c'était le rêve aussi du tsar de Russie, transporté seulement d'Occident en

Orient. A ce prix, il abandonnait aisément le grand rôle de soutien des faibles, de vengeur des rois, de protecteur de l'Allemagne, qu'il s'était dessiné au commencement de son règne. 11 accordait à Napoléon l'effacement presque complet de la Prusse, réduite à cinq millions de sujets, au lieu de douze millions qu'elle possédait avant la guerre ; le démembrement de la Pologne prussienne constituée en grand -duché indépendant de Varsovie, pour satisfaire au moins en apparence à tant de vaines promesses jetées aux Polonais; un royaume de Westpbalie formé en Hesse des lambeaux arrachés à la Prusse et à l'Allemagne; enfin la signature d'un traité occulte entre la Russie et la France, traité par lequel la France et la Russie unissaient indissolublement la cause de leurs ambitions conciliées aux dépens du monde, et dont un article formel livrait à la Russie toute la Turquie d'Europe, à l'exception de Constantinople, dont on réservait le sort à l'avenir inconnu. C'était moins la paix que la complicité présente et future signée par les deux copartageants do l'univers.

Les historiens adulateurs de Napoléon peuvent admirer cette séduction d'Alexandre, et cette promptitude à marchander l'honneur contre l'ambition. Les historiens impartiaux ne peuvent que rougir pour le souverain d'un vaste empire et pour le chef d'une vaste confédération de trônes, qui devient en quelques jours l'ennemi de ses amis et l'ami de ses ennemis. C'est ainsi qu'on gagne des provinces, mais c'est ainsi qu'on perd l'estime de l'univers et sa propre estime.

L'infortunée reine de Prusse, reléguée à Mémel, où elle attendait dans l'angoisse le dernier mot de la négociation, fut appelée à Tilsitt par son mari, pour implorer du vainqueur quelque adoucissement au sort de la monarchie prussienne. Ni sa beauté ni ses larmes, ni la

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