‹ Histoire de la RussieChapitre 217 sur 269 · LIVRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIÈME

pour les Russes. Alexandre se crut vengé d'Austerlitz. Napoléon, contraint à se renfermer et à se recruter dans de nouveaux cantonnements, reste comme atterré du choc qui avait décimé son armée. Il pressent l'Autriche sur une médiation de cette puissance entre la Russie et lui.

L'Autriche, reprenant haleine et courage à l'exemple des Russes, au moins invaincus sinon vainqueurs à Eylau, hésite, arme, temporise. La bataille de Friedland, hardiment provoquée au retour de l'été par les Russes, mais saisie par Napoléon avec l'éclair du génie, et reçue par Beningsen dans une presqu'île sans retraite pour ses troupes, vengea glorieusement pour les Français le doute injurieux d'Eylau (14 juin 1807).

Alexandre et le roi de Prusse, consternés, se résolurent à demander à la paix ce qu'ils ne pouvaient plus attendre de la victoire. Un armistice fut signé à Tilsitt, le 24 juin, entre les trois puissances ; une entrevue convenue entre Alexandre et Napoléon. Un radeau à l'ancre, au milieu du cours du Niémen, qui séparait les deux armées, reçut au même instant les deux empereurs. Murât, Berthier, Duroc, Caulaincourt, composaient le cortège de Napoléon ; le général Beningsen, le prince Labanof, le comte de Liéven, le général Ouwarof, celui d'Alexandre. Les deux armées, rangées en présence l'une de l'autre sur les deux rives opposées du Niémen, suivaient des yeux et du cœur les scènes du radeau.

Napoléon embrassa Alexandre, et l'introduisit par la main dans une tente dont les rideaux retombèrent sur leur conférence. Rien d'authentique n'a transpiré de cet entretien, d'où allait dépendre le sort du monde. Les versions imaginaires qu'on en a données ne sont que les jactances intéressées de Napoléon, et les confidences plus modestes, mais également intéressées, d'Alexandre.

On peut croire que le désir mutuel de la paix, et le besoin réciproque de se flatter aux dépens de l'Angleterre importune, de Y Autriche suspecte, de la Prusse vaincue, facilitèrent les combinaisons préliminaires d'un traité aussi pressant pour Napoléon qu'utile à Alexandre. Les deux grands rivaux avaient le droit de s'estimer en se réconciliant; car si l'un avait été vaincu à Friedland, l'autre n'avait pas été vainqueur à Eylau. La campagne de Pologne n'avait ni exalté ni abattu les belligérants ; elle n'avait été qu'un mutuel massacre, où Napoléon avait perdu plus d'hommes et plus de temps que la Russie. Napoléon et Alexandre sortirent si satisfaits de leur entrevue, qu'ils convinrent de traiter eux-mêmes leurs propres affaires à Tilsitt.

Ce fut le piège du génie et de l'adulation tendu par Napoléon à la jeunesse et à la candeur de son ennemi. Il connaissait l'art d'éblouir autant que de foudroyer. Alexandre, fier de cette longue intimité avec le plus grand homme de guerre du siècle, ne demandait de son côté qu'à être ébloui. Convaincu désormais qu'il ne lui était pas donné d'éclipser la gloire de Napoléon, il voulait au moins se revêtir des reflets de cette gloire en l'approchant de plus près que tout autre. Partager le continent entre Napoléon et lui était moins héroïque, mais plus sûr que de le disputer.

Cette faiblesse d'Alexandre devant la fortune fut le bonheur de Napoléon. Une seconde campagne en Pologne contre Beningsen et ses armées aguerries, avec l'Allemagne entière mal contenue derrière l'armée française, et à une distance démesurée de ses renforts, perdait ou usait inévitablement Napoléon. Alexandre manqua de constance et de ûdélité à la cause de l'Allemagne et à sa propre cause ; il allait fortifier pour six ans l'ennemi qu'il aurait plus tard à combattre.

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