‹ Histoire de la RussieChapitre 244 sur 269 · LIVRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE NEUVIÈME

» air de bienveillance : son sourire me prouve qu'il est • heureux et qu'il voit des choses plus belles qu'ici- > bas... Ma seule consolation, dans cette perte irréparable, est que je ne lui survivrai pas. J'ai l'espérance » de m'unir bientôt à lui. »

Son espérance ne fut pas trompée ; cependant plus de cinq mois se passèrent avant que Dieu lui permît d'aller rejoindro au ciel celui qu'elle avait tant aimé.

Ce jour-là même, la conjuration militaire contre le trône et la vie d'Alexandre devait éclater dans les deux armées. La mort naturelle n'avait prévenu que de quelques heures le crime. Cette mort suspendit un moment le bras déjà levé des conjurés. Un cri de regret s'éleva de tout l'empire, et l'Europe politique fut l'écho presque unanime de la douleur des Russes fidèles. La France surtout perdait un ami. Alexandre y fut pleuré comme à Pétersbourg.

Le convoi traversa lentement l'empire. Par une coïncidence qui justifia la prophétie du moine et les pressentiments superstitieux d'Alexandre, son corps, arrivé la nuit dans le faubourg, fut déposé provisoirement dans la même église du couvent où, en partant pour son dernier voyage, il était venu veiller, prier et se pleurer luimême avant le lever de la dernière aurore qui avait éclairé pour lui sa capitale.

Voici comment un grand peintre d'histoire contemporaine, M. de Chateaubriand, rend compte, d'après les lettres de notre ambassadeur, M. de la Ferronnays, de l'explosion de cette mort inattendue dans le cœur de la mère et de la famille de l'empereur :

ŒUVH. COMPL. — XXXI. 32

« L'impératrice-mère, rassurée par une première lettre de Taganrog, faisait chanter un Te Deum dans les églises de Pétersbourg ; le peuple y priait, car Alexandre était adoré. Le Te Deum n'était pas fini, qu'un second courrier apporta au grand-duc Nicolas la nouvelle de sa mort. Nicolas, sorti pour recevoir le courrier, rentra dans l'église, où tout le monde fut frappé de l'altération de son visage. Il n'osa parler ; il ne dit qu'un mot au métropolitain : l'évêque s'avança vers l'impératrice -mère, portant dans ses mains une croix couverte d'un voile noir. La mère comprit son malheur, et tomba sans connaissance au verset du Te Deum interrompu. »

Alexandre laissa la Russie à l'apogée de l'estime du monde. 11 l'avait reçue humiliée, déchirée, déconsidérée des mains d'un insensé, il la laissa toute-puissante, paciûée et illustrée par la plus grande épreuve de sa force qu'elle eût jamais faite sur l'Occident, le renversement de l'empire éphémère mais presque universel de Napoléon.

Du jour où Alexandre, corrigé, par des défaites, de sa complicité à contre-sens avec le César des Gaules et le conquérant de la Germanie, était rentré dans sa vraie nature et dans son vrai rôle de protecteur-né des rois et des nationalités envahies, la fortune avait changé pour lui. La fortune est plus souvent qu'on ne croit rémunératrice du bon sens et de la moralité des princes. En rentrant dans sa dignité et dans son courage, Alexandre était rentré dans sa force. L'univers libre s'était groupé en armes autour de lui. Le renversement

même de Napoléon, transfiguré aujourd'hui par l'esprit de parti et'par la gloire aux yeux des Français, ne diminua pas la popularité européenne d'Alexandre. Il ne parut pas l'agresseur, mais le vengeur du monde opprimé. Son langage au peuple français ne fut pas d'un maître, mais d'un restaurateur de la liberté ; il s'excusa presque d'avoir vaincu :

« Votre empereur, qui était mon allié, dit-il, est venu jusque dans le cœur de mes États y apporter des maux dont les traces dureront longtemps; une juste défense m'a amené jusqu'ici. Je suis loin de vouloir rendre à la France les maux que j'en ai reçus. Je suis juste, et je sais que ce n'est pas le tort des Français. Les Français sont mes amis, et je viens leur prouver que je veux leur rendre le bien pour le mal. Napoléon est mon seul ennemi. Je promets ma protection spéciale à la ville de Paris; je protégerai, je conserverai tous les établissements publics ; je n'y ferai séjourner que des troupes d'élite ; je conserverai votre garde nationale, qui est composée de l'élite de vos citoyens. C'est à vous d'assurer votre bonheur à venir; il faut vous donner un gouvernement qui vous procure le repos et qui le procure à l'Europe. C'est à vous à émettre votre vœu . vous me trouverez toujours prêt à seconder vos efforts. ■

Paroles qui furent accomplies ponctuellement !

M. de Chateaubriand, dans son histoire du congrès de Vérone, explique ainsi cette popularité d'un vainqueur, difficile à comprendre de loin aujourd'hui, et cependant réelle et naturelle alors.

• Un reproche grave, dit-il, s'attachera à la mémoire de Bonaparte : il rendit son joug si pesant que le sentiment hostile contre l'étranger s'en affaiblit, et qu'une invasion, déplorable aujourd'hui en souvenir, prit, au momeut de son accomplissement, quelque chose d'une

délivrance. L'élite des esprits se trouva d'accord, à cette époque, dans le jugement terrible qu'ils ont porté de Napoléon : les La Fayette, les Lanjuinais, les Camille Jordan, les Ducis, les Lemercier, les Chénier. les Benjamin Constant, debout au milieu de la foule rampante, osèrent mépriser la victoire et protester contre la tyrannie. Qui ne se souvient de leurs paroles vengeresses ou de leurs écrits brûlants ? »

Dans l'intérieur de son empire, Alexandre avait continué l'œuvre civilisatrice de Pierre le Grand et de Catherine. L'Éducation développée; sept universités fondées ou réorganisées, les lettres et les sciences protégées et honorées ; l'administration améliorée ; le commerce et l'industrie prospères; la servitude personnelle abolie dans quelques provinces et adoucie ailleurs; les mutilations cruelles supprimées : tels furent les principaux bienfaits que la Russie dut à Alexandre à l'intérieur. Quant à l'extérieur, il suffit de dire qu'à sa mort Alexandre avait pris dans l'estime générale toute la place que Napoléon avait occupée dans la terreur de l'Europe.

La France respectée dans ses limites, et la restauration pacifique de la maison de Bourbon, consolaient les mânes de Louis XVI. La France avait inauguré sous les auspices d'un tsar réputé barbare le régime représentatif où l'autorité et la liberté pouvaient se concilier longtemps, si l'autorité était restée modérée et la liberté patiente. L'Espagne et Naples avaient reconquis leur dynastie des Bourbons le même jour que leur nationalité. Le Piémont était redevenu royaume indépendant sous

la maison de Savoie. La Prusse était rentrée dans les territoires et dans les places fortes que lui avait dessinés l'épée de Frédéric; l'Autriche, dans ses possessions; les princes secondaires de l'Allemagne méridionale, dans leur indépendance républicaine et aristocratique; la Pologne, reconstituée en nationalité distincte, mais en royaume annexé à la Russie, possédait la seule individualité que le malheur des temps, le démembrement consommé, le dénûment de frontières, l'antique versatilité de ses diètes, lui eussent laissée, l'existence empruntée à une nation assez forte pour la maintenir. La Russie, la Suède, la Prusse, la Hongrie, la Saxe, l'avaient accoutumée depuis des siècles à cette ombre d'indépendance presque toujours liée au sort des nations mieux constituées. La Russie, de son côté, avait dû à la politique et aux guerres d'Alexandre sur les Suédois, les Turcs et les Perses, un agrandissement de territoire de quarante mille lieues carrées. Alexandre, en outre, avait montré un million d'hommes sous les armes à l'Occident, et conquis le respect de l'Europe.

Le nom d'Alexandre restera à jamais culminant et éclatant sur cet apogée de l'empire. La Russie aimera en lui sa gloire, l'Allemagne son sauveur, la France des Bourbons son allié, le monde sa vertu. S'il ne fut pas grand par le génie, il fut grand par l'âme, c'est la vraie grandeur. Le génie peut-être un fléau , la grandeur d'âme n'est jamais que la bénédiction d'un empire et la gloire de l'humanité.

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