LIVRE NEUVIÈME
fidèle compagne, il lui adressa presque à haute voix ces mots : « Vous devez être bien fatiguée ! » Elle ne s'en apercevait pas, surtout dans ce moment où Wylie , reprenant courage, se hâtait d'annoncer que tout n'était pas encore perdu. Transportée de joie à cette nouvelle, elle voulut sans retard la transmettre à Pétersbourg, où une mère attendait avec angoisse, car il s'agissait de la vie de son fils, des lettres qui, avant d'être rendues dans ses mains, avaient à traverser un espace de plus de cent cinquante lieues. Hélas ! elle se livrait à un espoir chimérique.
» Dans la nuit du 30, le prince Volkonski s'efforça d'éloigner l'impératrice ; il s'élait assuré pour elle d'une demeure dans la ville. À une première insinuation faite dans ce but, la pieuse épouse avait déjà répondu: « Je » suis persuadée que vous savez compatir à mon afflic- » tion. Vous n'ignorez pas que ce qui m'attachait à mon » époux n'était pas l'éclat de la couronne. Eh bien 1 je »> vous en supplie, ne me séparez pas d'avec lui avant la » dernière extrémité. » Elle réitéra ses prières, et le fidèle serviteur n'osa pas insister.
» Les remèdes ne produisaient plus aucun effet; les fonctions vitales étaient arrêtées. Cependant encore, dans la matinée du 1er décembre 1825, le malade rouvrit les yeux, et, sans retrouver l'usage de la parole, il reconnut toutes les personnes que l'imminence d'un dénoument réunissait autour.de son lit.
» Qu'on se figure les sentiments avec lesquels les plus fidèles serviteurs d'Alexandre, le prince Volkonski et le général Diebitsch, assistaient au cruel spectacle de la mort de leur maître chéri 1 Cette perte, irréparable pour eux, et dont les conséquences pour l'empire étaient incalculables, n'était cependant pas leur unique préoccupation. Diebitsch tenait les fils de la trame odieuse
ourdie dans l'ombre. L'empereur était désormais hors des atteintes du poignard, mais il n'était pas la seule victime désignée. Il importait d'agir avec vigueur et célérité. Dans l'impossibilité de prendre les ordres du maître, Diebitsch n'avait pas hésité à ordonner, sous sa responsabilité personnelle, toutes les mefcuçes d'urgence qui pouvaient encore déjouer le complot. Il en attendait les effets, et cette mort dont il allait être témoin pouvait, comme jadis celle d'un autre Alexandre, devenir le signal d'une conflagration terrible.
> D'un signe presque imperceptible, Alexandre invita l'impératrice à venir plus près : il lui baisa encore une fois la main, comme pour lui dire un éternel adieu. Puis, retombant dans sa léthargie, il ne tarda pas à rendre le dernier soupir.
» Il était dix heures cinquante minutes du matin. Elisabeth, suffoquée par les pleurs qu'elle retenait, lui ferma les veux, lui banda avec son mouchoir le bas du visage, éleva sur lui la croix, gage de salut, et le bénit ; elle l'embrassa une dernière fois, puis tournant les veux vers une sainte image : « Seigneur, pardonne-moi mes . péchés, dit-elle. Il a plu à ta toute-puissance de me » l'enlever. » Quand elle fut rentrée dans son appartement, elle donna un libre cours à ses larmes. Un lien de trente-deux ans, toujours sérieux, toujours sacré pour elle, était dissous.
» La dépouille mortelle n'était pas encore refroidie, lorsque l'auguste veuve écrivit à Marie Fœdorovna cette lettre devenue célèbre :
« Maman ! notre ange est au ciel , et moi je végète » encore sur la terre. Qui aurait pensé que moi, faible » malade , je pourrais lui survivre ? Maman , ne m'a- » bandonnez pas, car je suis absolument seule dans ce » monde de douleurs... Notre cher défunt a repris son