LIVRE DIXIÈME
on ne sait quel doute sur l'avènement du prince désigné par la primogéniture. Ce prince, si rapproché du trône, n'avait point encore été désigné, suivant l'habitude de la cour de Russie, par le titre de successeur présomptif. On s'étonnait de ce silence, sans en approfondir le mystère; mais ce silence et ce mystère seuls suffisaient pour jeter une incertitude et un trouble dans les conjectures.
Le caractère de Constantin confirmait cette anxiété de l'empire. Ce prince était le contraste le plus frappant d'Alexandre. L'un était l'image de Catherine, l'autre le portrait vivant de Paul Ier. Des traits kalmouks, une barbe rousse, un clignotement convulsif des paupières, un regard fauve perdu au fond de petits yeux enfoncés dans leurs orbites, une voix saccadée, un geste abrupt, une violence pleine d'explosion et de cruauté, une passion exclusive des exercices militaires, une manie de discipline et de formalités qui fatiguait les troupes, un mépris sauvage pour tous les arts de l'esprit et pour toutes les délicatesses de l'âme, faisaient de Constantin le type du barbare, l'effroi et l'amour du soldat, la terreur de l'empire. Quelques grandes vertus primitives étaient enfouies cependant sous cette nature tartare toute pleine d'ombre et de contradictions : la bravoure, la loyauté, l'esprit de famille, le dévouement passionné à ses frères, l'amour enfin, non l'amour brutal et sensuel du sauvage, mais l'amour de l'âme, l'adoration exclusive de la beauté, le culte jusqu'au sacrifice de soi-même pour la femme à laquelle il aurait voué une fois sa vie.
Tel était Constantin, homme dont il était impossible de ne pas tout craindre quand on ne connaissait de lui que sa figure, et de ne pas tout espérer quand on devinait ses vertus! Les soldats l'aimaient parce qu'il avait servi sous leur idole, le vieux Souvarof, et qu'il avait
signalé sa valeur en Italie, à Austerlitz et en Pologne sous Béningsen. Les Polonais, qui l'avaient d'abord aimé à cause dé sa partialité pour eux, avaient fini par le haïr à cause de son aversion pour leurs agitations constitutionnelles à Varsovie. Il n'avait pas traité en gouverneur, mais en dictateur soldatesque, un peuple dont la liberté conquise ressemblait à l'anarchie. Retiré dans une maison de campagne aux portes de Varsovie, plus semblable à une forteresse qu'à un palais, il régnait au milieu d'un camp sur une capitale.
Un fréquent échange de courriers entre Taganrog et Varsovie, pendant la maladie d'Alexandre, avait fait présumer que l'empereur mourant préparait son successeur naturel aux éventualités de sa maladie et de sa mort. L'événement ne devait pas tarder à déconcerter ces conjectures. Cette correspondance entre Alexandre et Constantin n'était en réalité que le dialogue mystérieux entre deux frères dont l'un relevait l'autre de ses serments au moment de laisser le trône et la vie, et dont l'autre refusait d'être relevé de ses promesses et se défendait du trône comme d'un malheur et d'un crime.
Constantin avait, en effet, abdiqué volontairement le trône dans son cœur longtemps avant l'heure d'y monter. On attribue à plusieurs causes , les unes sinistres , les autres honorables, cette renonciation à sa destinée. Les uns disent qu'emporté jusqu'à un meurtre involontaire par la violence de son sang, il s'était puni lui-même en déclarant à jamais indigne de posséder l'empire un