LIVRE DIXIÈME
prince qui ne savait pas se posséder lui-même; les autres affirment qu'un conseil de famille, présidé par sa mère l'impératrice Marie Fœdorovna, autorité dont il n'appelait jamais, l'avait conjuré de renoncer à exercer ses droits, de peur d'en abuser par violence et par égarement de passion contre les peuples.
Ces deux conjectures sont vraisemblables, mais une cause plus honorable et plus certaine expliquait et nécessitait cette renonciation : cette cause était l'amour du prince pour une jeune et belle Polonaise, Jeanne Grudzeuska, fille d'un gentilhomme des environs de Bromberg, et célèbre depuis sous le nom de princesse de Lowicz.
Constantin avait été marié presque enfant, par son aïeule Catherine II, à une princesse de son âge, Julienne de Saxe-Cobourg, sœur du roi des Belges d'aujourd'hui. Cette princesse, après quatre ans d'une union inféconde et froide avec son mari, avait demandé à se séparer de lui pour aller vivre obscure et libre en Suisse, avec un traitement convenable au rang qu'elle avait occupé, mais sans esprit de retour au titre d'impératrice. La licence soldatesque des mœurs de Constantin jusqu'en 1820 lui avait fait oublier ce lien importun de sa première jeunesse. L'attrait subit, respectueux et invincible qu'il ressentit à cette époque à la première entrevue avec Jeanne Grudzeuska fit une révolution complète dans sa vie et dans son caractère. Il obtint de la cour et de l'Église grecque le divorce avec sa première femme, et il épousa solennellement, mais sans lui donner d'autre titre que celui de son épouse, Jeanne Grudzeuska, sous le nom de princesse de Lowicz. Le consentement de sa mère et de son frère, l'empereur Alexandre, à ce mariage, ne lui fut acecordé qu'à la condition de renoncer au trône. 11 n'hésita pas à sacrifier un empire à celle
dont l'amour lui paraissait supérieur au monde; il jouit d'avoir un règne à sacrifier au bonheur. Le bonheur le récompensa de ce qu'il avait méprisé pour une femme. Cette femme devint la seconde âme de sa vie. Elle transforma sa rudesse en servitude volontaire, sa licence en piété, sa rudesse en douceur. Elle ne fiit pas seulement son bonheur, elle fut sa vertu.
La Russie ignorait ce contrat secret passé entre Constantin et sa famille; seulement il en transpirait quelque chose dans les conjectures du public, et l'Almanach impérial de 1825 désigna pour la première fois, à Tétonnement général, le grand-duc Nicolas, frère puîné de Constantin , comme héritier de l'empire.
Telles étaient les situations ambiguës des héritiers de l'empire, au moment où le courrier, arrivé de Taganrog à Pétersbourg, apporta à l' impératrice-mère et à ses fils la nouvelle de l'interrègne.
Le grand-duc Nicolas, malgré les renonciations réitérées de Constantin, n'hésita pas un instant à reconnaître, par son serment à Constantin absent, les droits de la nature, sans tenir compte des serments et des abdications de circonstance arrachés à son frère par la volonté maternelle, par le repentir ou par l'amour. Le sénat reçut ce serment de Nicolas-, mais il ouvrit en même temps un manifeste scellé de l'empereur Alexandre, confié par ce prince en 1823 pour être Quvert après sa mort. Ce manifeste était accompagné de deux lettres, Tune de Constantin à Alexandre, l'autre d'Alexandre à Constantin. La lettre de Constantin, datée de Pétersbourg, le 14 jan-