LIVRE DIXIÈME
comme une image de la concorde devant le front des troupes, qui firent retentir les airs des cris de : « Vive Constantin! • Des acclamations lui payaient l'empire, et sa conscience lui payait sa vertu.
« Au moment de la prestation du serment dans la cathédrale, l'impératrice mère, Marie Faîdérovna, veuve de Paul I,r, s'approcha la première; mais Nicolas la prévint, s'élança vers elle, la serra dans ses bras et reçut sa bénédiction. Marie cacha sur la poitrine de son fils les larmes qui coulaient de ses yeux. Elle pensait sans doute au couronnement de cet autre fils, Alexandre, si tendrement chéri, que la mort lui avait enlevé. Alors aussi, dominée par son émotion, elle s'était jetée, presque anéantie, dans les bras du monarque couronné. Nicolas comprit les douleurs de ce cœur maternel et les partagea. Elles excitèrent l'émotion de toute l'assistance. Mais une scène peut-è|re plus émouvante encore s'empara bientôt de l'attention de tous et exalta leur émotion jusqu'à l'enthousiasme. A peine l'impératrice mère se fut-elle arrachée aux cmbrassements de son fils, que l'on vit Constantin fléchir le genou devant lui, devant ce frère cadet qui le remplaçait sur un trône auquel, par sa naissance, il avait été appelé lui-môme. Nicolas se jeta aussitôt à son cou; penché, comme lui, vers la terre, il l'embrassa, le serra contre son cœur, et oublia un instant son rôle de roi couronné pour obéir au sentiment qui le dominait. L'auguste mère des princes revint pour les bénir. Nul, parmi les nombreux spectateurs, ne put voir d'un œil sec ce touchant spectacle. Constantin mettait le sceau au glorieux acte d'abnégation de l'empire ; il s'humiliait en présence de tous devant un trône où il ei.t pu monter, et le faisait avec une si évidente sincérité qu'il dissipait tous les doutes sur sa franche et libre détermination. C'était la péripétie la plus saisis-
santé de tout ce drame imposant; devant elle, le reste disparaissait. »
Le reste était de la pompe, cette génuflexion et ces larmes étaient de la nature.
Ces embrassements des deux frères sous la main de leur mère qui les bénissait furent le sacre du cœur, associé au sacre de la religion. Le règne politique de Nicolas commença à dater de ce jour. 11 est trop près de nous pour être aujourd'hui raconté. Avant de l'entreprendre, il faut avoir jeté dans son tombeau à peine ouvert les partialités, les ressentiments et les sévérités légitimes que ses dernières années de règne ont accumulés avec tant de sang sur son nom. Même pour accuser, l'histoire a besoin de justice, et la justice a besoin du temps.