LIVRE DIXIÈME
dire, devant les trois autres placés au milieu d'eux. Les spectateurs furent témoins d'une scène affreuse : la corde, mal affermie, glissa sur le capuchon de ces malheureux, qui tombèrent dans le trou béant sous l'échafaud, pêlemêle avec la trappe et les escabeaux. D'horribles meurtrissures durent en être pour eux la conséquence, et comme ce lamentable accident ne changea rien à leur sort, car l'empereur était absent à Tzarko-zélo, et personne n'aurait osé donner l'ordre de surseoir à l'exécution, ils souffrirent deux fois les angoisses du trépas. Aussitôt la plate-forme rétablie, on les ramena sur le gibet. Étourdi d'abord par sa chute, Ryléïef marcha cependant d'un pas décidé, mais sans pouvoir retenir cette douloureuse exclamation : • 11 sera donc dit que rien ne me réus- » sira, pas même la mort! » A en croire quelques témoignages, il se serait aussi écrié : < Maudit pays, où l'on ne » sait ni conspirer, ni juger, ni pendre! » Mais d'autres prêtent ces paroles à Serge Mouravief Apostol, qui, comme Ryléïef, remonta courageusement les degrés. Bestoujel-Rumine, sans doute plus maltraité que les autres, n'eut pas la force de se soutenir sur ses jambes; il fallut le porter sous le gibet. Une seconde fois le nœud se serra autour de leur cou, et cette fois sans les relâcher. Au bout de quelques secondes, le roulement du tambour annonça que la justice humaine était satisfaite. Cinq heures sonnaient; les troupes et les autres spectateurs de ce terrible sacrifice s'écoulèrent en silence. »
Comme s'il attendait d'avoir purifié la Russie de tout levain des idées modernes dans le sein des apôtres pré-
maturés de la libellé constitutionnelle avant de poser la couronne sur sa tfte, l'empereur ne se fit couronner à Moscou qu'après ce supplice.
Une scène plus dramatique et plus inattendue que ce vain cérémonial du couronnement des tsars dans leur vieille capitale émut l'empereur, l'armée et le peuple, la veille et le jour du couronnement. Constantin, qui n'était pas convié à ces fêtes, quitta furtivement Varsovie, et arriva inopinément le 1 \ juillet aux portes du Kremlin, la chronique intérieure du palais raconte ainsi cette entrevue entre deux frères, dont l'un ne voulait que jouir de sa résignation, mais dont l'autre pouvait craindre un repentir ou un excès de popularité dans son frère :
« Depuis la mort d'Alexandre, depuis le combat de générosité dont cette mort avait été pour eux le signal, les deux frères ne s'étaient point vus. On court annoncer Constantin à l'empereur. A ces mots: a Le grand-duc! » celui-ci, occupé de sa toilette, ne pense qu'à son frire Michel, et lui fait demander de l'excuser un instant. Mais l'aide de camp hésite, et, interrogé d'un regard par le monarque, il ajoute avec émotion : • Le tsarewitz! » Am-sib'l Nicolas, jetant un cri de joie, s'élance à la rencontre de son frère. Constantin saisit sa main, et la baise en s'inclinant profondément; mais Nicolas l'embrasse, lui prodigue les témoignages de reconnaissance et de respect, et verse de douces larmes sur son sein.
• Quel moment pour les deux frères! l'un venant couronner son œuvre de renonciation et convertir un sacrifice en un hommage libre et cordial; l'autre acceptant avec autant de reconnaissance que d'intégrité le don gratuit et spontané de l'empire ! »
Quelques moments après, les trois frères se tenant par la main sortirent du vestibule du palais, et parurent