LIVRE DEUXIÈME
Livonie deviennent les pages les plus nationales des an nales d'un grand empire. Des documents nouveaux, et jusque-là enfouis, nous permettent enfin de suivre depuis le berceau jusqu'au trône cette Esther des Russes dans le mystère de son obscurité, de sa faveur, de son couronnement et de son règne.
Vers l'an 1690, une pauvre famille d'artisans polonais du nom de Skawronski* serfs ou esclaves dans leur patrie, s'évadèrent de Pologne, et vinrent se réfugier, pour être libres, dans la petite ville de Derpt en Livonie. Le mari et la femme y vivaient du travail de leurs mains : la peste , qui décima bientôt la ville de Derpt , les chassa à Marienbourg : ils y moururent l'un et l'autre du fléau, laissant deux enfants orphelins en bas âge à la merci de la charité publique. L'aîné de ces enfants était un gareon âgé de cinq ans; il fut recueilli par un paysan compatissant du voisinage, qui le fit élever avec ses propres enfants. Nous verrons plus tard par quelle coïncidence de hasard il fut suivi à la trace, découvert et reconnu par une sœur déjà couronnée. L'autre était une fille âgée de trois ans. Le pasteur du village la recueillit; mais, emporté peu de jours après lui-même par la peste, on trouva l'enfant à son foyer, sans savoir à qui la rendre.
L'archiprêtre de la province , nommé Gluck , étant venu s'établir à Marienbourg pour suppléer le pasteur mort, entra dans la demeure de son prédécesseur. Il y trouva la petite fille abandonnée, qui survivait seule à deux familles. L'enfant, à son aspect, le prit par le pan de son habit, l'appela son père, et le supplia de lui don-
ner à manger. L'archiprêtre. homme paternel et tendre de cœur, n'ayant pu découvrir à qui appartenait l'orpheline, l'emmena avec lui à Riga, lieu de sa résidence, et la confia à sa femme, pieuse et charitable comme lui. La femme de l'archiprêtre l'éleva avec ses propres filles, et la garda ensuite comme servante dans sa maison jusqu'à l'âge de seize ans. La précoce beauté et l'intelligence rare de la jeune orpheline ne laissaient pas présumera ses maîtres qu'elle restât longtemps à leur charge et à leur service : ses charmes et ses grâces attiraient trop de regards sur elle pour que l'amour ne s'allumât pas dans son cœur.
Le fils de l'intendant de Riga fut trop sensible aux attraits de l'orpheline; elle parut trop correspondre ellemême aux sentiments du jeune noble. La famille craignait une mésalliance ; on la prévint en faisant épouser Catherine Skawronsky à un traban de la garde de Charles XII, en garnison à Marienbourg. Une foule de témoins assistèrent au mariage dans l'église de cette ville, attirés par la réputation de beauté de la fiancée. Le soir même, les trabans reçurent ordre de quitter Marienbourg pour entrer en campagne ; les noces n'eurent qu'un jour, et pas de nuit : Catherine resta veuve à seize ans d'un mari absent, dans la maison du prêtre, qui avait été jusque-là sa maison paternelle.
Le maréchal Shérémétof, amené bientôt après par les chances de la guerre sous les murs de Marienbourg, somma la ville de se rendre à l'armée russe. Le pasteur Gluck fut envoyé , avec sa famille et ses domestiques, auprès du général Shérémétof pour implorer son humanité. Shérémétof, voulant rendre le joug de son maître doux aux Livoniens par contraste avec les brutalités de Charles XII, accueillit avec bonté Gluck le négociateur, et le fit manger avec lui ainsi que toute sa famille. Frappé