‹ Histoire de la RussieChapitre 52 sur 269 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

pendant le repas de la taille élevée et de la figure intelligente de Catherine, et reconnaissant à son costume qu'elle était de condition servile , il exigea pour toute rançon de la ville que cette esclave passât à son service.

L'archiprêtre, sa femme et ses enfants résistèrent en vain, et se séparèrent avec larmes de leur protégée. Catherine reconnaissante n'oublia jamais ce foyer adoptif de sa jeunesse ; et quand elle fut impératrice, elle y reporta sans cesse ses regards, ses souvenirs et ses dons. Elle quitta cette maison comme on quitte la famille et la liberté, pleurant à la fois ses maîtres et ce titre de servante libre, qu'elle échangeait contre celui d'esclave dans la maison d'un Russe qui avait droit de vie et de mort sur ses serfs.

Shérémétof la garda sept mois, moins esclave cependant que concubine forcée dans ses campagnes de Livonie. Le prince Menchikof, favori de Pierre, venu en Livonie pour remplacer Shérémétof dans le commandement de l'armée, vit Catherine, l'admira, et pria Shérémétof de lui laisser en partant la belle servante livonienne. Shérémétof n'osa résister à des désirs qui étaient des ordres dans la bouche d'un favori de l'empereur.

Plus jeune, plus doux et plus épris que le vieux maréchal, Menchikof inspira à Catherine autant d'attachement qu'elle avait eu de répugnance pour son prédécesseur. Traitée par lui en maîtresse plutôt qu'en captive, on ne distinguait point après quelques semaines, dit Villebois, lequel du prince ou de l'esclave commandait dans la maison de Menchikof.

Catherine régnait ainsi à dix-sept ans sur le cœur de son maître, lorsque le tsar Pierre, parti tout à coup de Pétersbourg pour se rendre en Pologne à l'entrevue avec le roi Auguste, traversa la Livonie et s'arrêta chez son favori. Ayant remarqué Catherine au nombre des esclaves qui servaient la table, il s'informa d'elle, la contempla avec ravissement, parla à voix basse, en la regardant, à Menchikof, adressa la parole avec enjouement à la jeune fillle rougissante, fut charmé de ses reparties à la fois timides et spirituelles, et après le souper lui ordonna, en badinant, de porter le flambeau •dans la chambre où il allait passer la nuit. C'était le signe muet de la préférence et de la plus intime faveur.

Les mœurs licencieuses et les ordres absolus des tsars et des knés ne permettaient pas à une pauvre esclave de revendiquer la propriété d'elle-même. Le tsar partit le lendemain matin, témoigna sa satisfaction à Menchikof pour l'hospitalité qu'il en avait reçue, et donna sordidement un ducat (douze francs) à Catherine, prix ordinaire, dit le chroniqueur, des complaisances à son brutal caprice.

Catherine, offensée, non de la modicité des largesses du tsar, mais de l'indigne prostitution à laquelle son maître l'avait exposée, se plaignit avec des larmes amères à son amant. Ces reproches sanglants et trop mérités accrurent, au lieu de l'irriter, l'amour de Menchikof pour elle ; leur union ne fut troublée que par le retour inattendu du tsar. Chassé, par la peste, de Pologne, il revint en Livonie, contempla avec indignation

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