INTRODUCTION
Au mois d'octobre 1812, deux jeunes gens, deun amis, portés sur un traîneau qu'ils avaient loué à prix d'or, à Vilna, avaient pu échapper, grâce à l'adresse du postillon qui les conduisait et à la vigueur de trois chevaux du pays menés de front, à la mêlée effroyable des hauteurs de Troki, où s'entassèrent tous les fuyards de l'armée française, et dans laquelle les boulets et les balles des Russes jetèrent une confusion égale à celle qui avait signalé le passage de la Bérésina, de funeste mémoire. Échappés à ce désastre effroyable, M. de €• .., capitaine au S* de chasseurs à cheval, et M. de F...., auditeur au conseil d'état (tous deux occupent maintenant des postes importants dans notre diplomatie), couraient, chaudement enveloppés dans des pelisses que leur avaient cédées , à des prix fabuleux , des juifs de Wilna, sur la route qui mène de cette ville à Konigsberg. Les deux amis, à la vue des premières maisons de Marianpol, sentirent toute la joie du danger évité et songèrent enfin à échanger quelques réflexions au sujet des graves événements qui venaient de s'accomplir.
— Mon ami, dit l'officier, celte horrible campagne m'a révélé un fait qne je n'osais jusqu'ici m'avouer à moi-même ; c'est que , en dépit du froid affreux qui nous a vaincus, malgré les souffrances inouïes endurées
par nous et par nos ennemis peut-être nous
devions succomber, et que le destin de l'Europe est fixé.
— Bah ! reprit l'auditeur incrédule ; propos de soldat découragé! Et quel est donc ce destin dont tu nous fais un si terrible épouvantai! ?
— Le nord, f éprit M. de G. . • , d'un ton grave, est désormais le maître du midi.
Cette conversation , dont nous ne racontons qu'une partie, et qui nous a été rapportée par l'un des deux interloculeurs, indique quelles durent être les pensées de la plupart de ces hommes de bronze, comme les appela Napoléon, échappés, grâce au hasard ou à la Providence, h une catastrophe épouvantable, et aux yeux desquels se dressait à chaque instant , dans la nuit et aux feux des bivouacs, dans les neiges du désert et autour des glaçons des lacs et des rivières ^ l'image de cette puissance opiniâtre, que rien n'arrête et ne lasse, et qui désormais devait peser si lourdement eur l'équilibre européen.
C'est sous l'impulsion énergique d'un grand homme moitié civilisé, moitié barbare, que s'est élevé au nord de l'Europe, et placé comme à cheval sur la limite de ce continent et de l'Asie, un empire qui, depuis un siècle, marche de progrès en progrès. Semblable à cei fleuves immenses de l'Amérique, coulant à travers des plaines, et dont les eaux ne sont pas contenues, la Russie étend toujours ses rivages et incessamment recule ses limites. Et cependant ces accroissements successifs d'un terri-
toire déjà considérable tendent h afiàiblir cette puissance insatiable. Aussi n'est-ce pas là que nous iroQS chercher le secret de sa force , pas plus que dans le nombre de ses armées éparses sur un espace trop \^$te ^ et qu'il est difficile de conduire au loin^ faute d'argent^ du moins dans les contrées où elles se trouveraient aun* prises avec des populations vraiment guerrières el> toutes les ressources d'une civilisation avancée.
Ce qui fait de l'empire Russe une puissance redour tablë^ c'est cette habitude de la politique que son cabinet sait manier .avec une adresse suprême^ c'est cette ténacité dans ses projets d'envahissemeqt, cette science de la ruse et de la corruption, ce mélange habile de prudence et d'audace, de temporisatiob et d'initiativ^ qui rappellent la persévérance et les profonds calpub des sénats de Rome et de Venise ; grandeur doublép d'astuce, enthousiasme mêlé d'intérêt, dévouement servile de certains peuples, intrépidité sauvage de cer^ tains autres; son climat d'ailleurs ne la met-îl pas à l'abri de la conquête ? ne lui permet-il pas de tepter ' impunément tQute agression, assurée, comme elle.l'est) de trouver un refuge inaccessible au milieu de ses glaces et derrière ses déserts? Enfin n'est-ce pas cet amour de l'or et des jouissances qui a toujours précipité les peuples pauvres contre les nations riches et vivant sous up ciel plus doux ? Ceux qu'on appielait ^n Italie, au xv* siècle, les Barbares y et ceux-là étaient des Français et des Allemands, s'étaient habitués à passer les Alpes; à leur retour, ils allaient raconter dans leur pays les merveilles de la belle Italie ; les uns célébraient son luxe et ses richesses, les autres j&Qjfi climat, ses vins, ses fruits délicieux. C'est alors que s'élevait dans Florence la voix prophétique de Savor
naroles'écriànt: (des barbares vont venir, affamés comme des lions. » C'est qu'une impulsion irrésistible entraînait alors au delà des Alpes tous les peuples de l'occident, comme autrefois ceux du nord, et les Allemands du connétable de Bourbon, soixante ans plus tard, couraient fatalement au sac de Rome comme jadis les Goths leurs aïeux.
L'occident et le midi de l'Europe seront donc toujours menacés, tant que les fautes de Charles XII, ce roi soldat, et le partage de la Pologne, ce grand crime du XVIII* siècle, ne seront pas réparés. Le rétablissement delà puissance suédoise, la reconstitution delà Pologne et de la Hongrie, l'intégrité de l'empire oltoman et des provinces danubiennes, telle est la seule digue capable de contenir et de renfermer dans son lit le torrent des invasions russes. Que pourrait-on attendre d'ailleurs pour l'humanité du servage, du fanatisme ^t de la superstition, enfin de ce mélange de la brutalité tatare avec une corruption profonde recouverte d'un vernis de civilisation? Il faudrait que les lumières et le sens moral eussent pu avoir le temps de pénétrer les surfaces et de changer les cœurs ; alors on pourrait espérer l'amélioration réelle des races russes qui seule peut assurer, à elles un meilleur sort, et au monde civilisé une paix durable. Alors on pourrait les compter au nombre des nations éclairées, et leur contact ne pourrait plus inspirer la crainte. Mais jusque-là, on verra suspendue sur l'Europe entière la menace d'une nouvelle irruption de Tatares à demi policés.
C'est à la fin du moyen âge, et vers les commencements du XVI* siècle, que la Russie grandit, et par son développement intérieur et par l'anarchie de ses voisins. Elle agite longtemps la Suède, dépouille la Turquie,
engloutit la Pologne et s'avance dans l'Europe pour y contrebalancer la puissance des anciennes nations occidentales les plus civilisées, les plus avancées dans les arts, et peser enfin de tout son poids sur les destinées d'une nation héroïque, la Hongrie, qu'elle livre comme une vile pâture aux vengeances de l'Autriche.
Et cependant quels furent, à la fin du moyen âge, avec l'albanais Scanderbeg, les seuls et véritables champions de la chrétienté? Jean Huniade et Mathias Corvin. L'autre soldat de Jésus- Christ ^ le chevalier blanc de Valachie, le diable des Turcs, arrêtait leurs progrès pendant que les diversions et les attaques fougueuses de Scanderbeg les ramenaient en arrière. Quand les Ottomans vinrent assaillir Belgrade, le boulevard de la Hongrie, Huniade traversait l'armée des infidèles pour se jeter dans la place; il repoussait pendant quarante jours les plus furieux assauts et était célébré comme le sauveur de la chrétienté. Son fils, Mathias Corvin, que la reconnaissance des Hongrois avait élevé sur le trône, opposait sa garde noirCy la première infanterie régulière de la Hongrie, aux janissaires de Mahomet H. Le règne de Mathias fut la gloire de la Hongrie. Ce grand homme qui, contre ses ennemis, ne voulait employer que le fer j a donné lieu à ce proverbe qui suflGt à son éloge : depuis Corvin^ plus de justice. Quand les Turcs, après la prise de Constantinople et la conquête de l'empire grec, se ruèrent sur la chrétienté, une première ligue contre l'invasion, composée de Hongrois, Valaques et Moldaves, couvrit l'Allemagne et la Pologne et forma comme la réserve de l'armée chrétienne. Quand l'armée de Soliman envahit en 1526 la Hongrie, le jeune roi Louis n'avait pu rassembler que vingt-cinq mille hommes contre cent cinquante mille.
Lf?s Hongrois qui, suivant l'ancienne coutume, avaient ôté les éperons au chevalier qui portait l'étendard de h VijBrge, furent cependant vaincus, mais la défaite fut glorieuse et coûta chère aux vainqueurs. Louis n'en fut pas moins tué à Mostacz, avec son général Paul Tomorri, évêque de Colocza^ et un grand nombre d'autres évêques qui portaient les armes dans le? périls continuels de la Hongrie, Trois ans après, Solimaq, forcé dp lever le siège de Vienne, faisait emmener de Pestb dix piille Hongrois que les Tatares avaient surpris dans la joie des fêtes de Noël et qu'ils chassaient devant eux piar troupeaux.
Mais pendant que ces nations héroïques versaient leur sqng à flots pour la défense de l'Europe et du christianisi^ie, la désunion régnait entre leurs souverains. Tous ces princes, Polonais, Lithuaniens, Hongrois, Bobérnes, Moldaves et Valaques, divisés par I^ rivalité des intérêts, par des jalousies, perdaient d^ns ces dissensions la force qu'ils eussent conservée dans la concorde : pour plusieurs de ces nations, dont la postérité n'oubliera pas le nom, mais qui semblent des? tinées, si l'on n'y met ordre, a être effacées de la carte d'Europe, un régime vicieux, une constitution dangereuse, devs^ient être, dans l'avenir, une source de ca- Umités sans nombre.
C'est à partir de ce moment qu'il faut étudier les prpgrès de la Russie, lents d'abord, puis, au dix- huitième siècle, rapides et continus. Le grand-duché de Moscou, après avoir absorbé une foule de peuples païens, et les tribus errantes des Tatares, préludait, dès le quinzième siècle, à ses immenses destinées. Etat héréditaire, il devait prévaloir sur les Elats électifs de Pologne et de Livonje. Iwan HI opposait à la grande
horde Palliance des Talares *de Crimée, aux Lithuaniens celle des princes de Moldavie et de Valachie, de Mathias Corvin et de Maximilien. Il divisait Plescow et Novogorod, qui ne pouvaient lui résister qu'en faisant bause commune. Les czars ses successeurs devaient continuer celte politique astucieuse, empruntée aux souverains de Byzance. Iwan avait obtenu du pape la main de Sophie Paléologue, réfugiée à Rome, et il avait mis dans ses armes le double aigle de l'eitipire grec.
Bientôt va se compléter l'abaissement des Talares par la réunion définitive de Kazan et par la conquête d'Astrakan. La Livonie, que les Russes disputent aux Polonais^ à l'ordre Teutonique et à tous leurs voisins, devient alors, pour le nord de l'Europe, ce qu'avait été le Milanais pour les Etats du Midi, le théâtre de luttes acharnées. L'usurpation de Boris-Godunow et l'imposture de plusieurs faux Démétrius faisaient déjà espérer aux ennemis de la Russie son démembrement, lorsqu'un Russe, Michaël Fédrowilsch, fonda la maison de Romanow. C'est à l'avènement de cette race célèbre que la politique moscovite prend un nouvel essor, et, malgré les obstacles que des guerres civiles apportent au développement du pays, commence à participer, quoique de loin, aux événements qui s'accomplissent en Europe.
La Russie prend parti pour l'Autriche quand Vienne est de nouveau assiégée en 1683 par les Turcs et trouve moyen, à la paix de Carlowitz, de se faire céder Azow par l'empire ottoman. Nous sommes arrivés à l'époque où la Suède, qui depuis Gustave-Adolphe joue un rôle au-dessus de ses forces réelles, a la suprématie, et tend à Fempire du nord. La Suède redevient conquérante.
mais bientôt elle va retomber, épuisée par ses efforts, à la place que sa faiblesse et la grandeur de la Russie vont lui marquer désormais. La suprématie du nord doit donc passer de la Suède à la Russie comme elle a passé auparavant de la Pologne à la Suède. Seulement la Russie n'a pas une organisation régulière, et elle ne peut encore agir puissamment au dehors. Elle cède d'abord à la Suède, mais prend sur la Pologne un ascendant qui doit toujours s'accroître. D'ailleurs le nivellement des rangs doit, dans peu de temps, préparer l'établissement du pouvoir absolu qui donnera à la Russie l'organisation intérieure et l'influence extérieure.
Dans la seconde moitié du XYil^ siècle, la Russie soutient le soulèvement des G)saques contre la Pologne, vend son alliance contre les Ottomans à Jean Sobieski, qui lui cède Smolensk, d'autres villes encore, la petite Russie et la suzeraineté des Cosaques zaporoques. Ainsi la Russie commence à s'agrandir aux dépens de la Pologne. Enfin apparaît Pierre le Grand. Ses œuvres sont trop connues pour que nous osions en présenter même un précis. Chacun a lu, dans un des livres les plus attachants du premier écrivain du XVIII® siècle, l'histoire des démêlés des deux souverains de la Russie et de la Suède, et de la lutte sérieuse qui alors éclata entre ces deux Etats. Aux traités de Stockolm etdeNystadt, et après la mort de Charles XII, la Russie acquit la Livonie , l'Esthonie, l'Ingrie et la Carélie, que la Suède lui abandonna. Pierre le Grand suivit les plans d'Iwan III etd'Iwan IV; il entreprit de civiliser la Russie à l'imitation des autres nations de l'Europe. Il attire les étrangers, fait lui-même de longs voyages, en Hollande, en Angleterre, en Allemagne,
en Danemarcky en France, s'instruit dans les arts mécaniques et dans la marine : tour à tour charpentier et pilote, il étudie les mathématiques, et toutes les questions qui se rattachent aux intérêts politiques de l'Europe; enfin il fait de la Russie une puissance mariaime. Pour s'ouvrir la navigation de la mer Noire, il tttaque les Turcs et leur reprend le port d'Azow; pour s'ouvrir la navigation de la Baltique, il fait la guerre à la Suède ; il fonde Saint-Pétersbourg, donne une importance réelle au port d'Archangel, sur la mer Blanche, et enlève aux Persans Derbent sur la mer Caspienne. Il renverse toutes les barrières capables d'arrêter le pouvoir absolu , casse la milice des Strélitz , abolit la dignité patriarcale, organise l'armée, crée des écoles, réforme les finances, la législation, la discipline ecclésiastique, établit une police, fonde des manufactures, creuse des canaux, et inaugure le commerce de caravanes avec la Chine. Toutes les forces se sont concentrées dans la main du prince, qui a pris le titre d'Empereur; la Russie s'est fait jour jusqu'aux trois mers qui la bornent, et elle devient ainsi, dans l'espace d'un seul règne, une nation européenne et la puissance dominante du nord.
En i 725, Pierre 1er mourait à cinquante-trois ans, au milieu des plus atroces douleurs, épuisé par de honteux excès, indignes d'un homme de génie, et laissant à ses successeurs au trône de Russie ce plan de domination européenne, déposé dans les archives du palais de Péterhoff, près Saint-Pétersbourg.
a Au nom de la très-sainte et indivisible Trinité , nous, Pierre, empereur et autocrate de toutes les Russies,etc., à tous nos descendants et successeurs au trône et gouvernement de la nation russienne.
pays, jusqu'à ce qu'on puisse reprendre ce qui aura éle' donné.
« Prendre le plus qu'on pourra à la Suède, et savoir se faire attaquer par elle pour avoir prétexte de la subjuguer. Pour cela, l'isoler du Danemark et le Danemark de la Suède, et entretenir avec soin leurs rivalités.
« Prendre toujours les épouses des princes russes parmi les princesses d'Allemagne pour multiplier les alliances de famille, rapprocher les intérêts et unir d'elle-même l'Allemagne à notre cause en y multipliant notre influence.
« Rechercher de préférence l'alliance de l'Angleterre pour le commerce, comme étant la puissance qui a le plus besoin de nous pour sa marine, et qui peut être le plus utile au développement de la nôtre. Echanger nos bois et autres productions contre son or, et établir entre ses marchands, ses matelots et les nôtres des rapports continuels, qui formeront ceux de ce pays à la naviga. lion et au commerce.
« S'étendre sans relâche vers le nord , le long de la Baltique, ainsi que vers le sud, le long de la mer Noire.
« Approcher le plus possible de constantinople
ET DES INDES. Cclui qui y régnera sera le vrai souverain du monde. En conséquence, susciter des guerres continuelles tantôt au Turc, tantôt à la Perse ; établir des chantiers sur la mer Noire; s'emparer peu à peu de cette mer, ainsi que de la Baltique, ce qui est un double point nécessaire à la réussite du projet; hâter la décadence de la Perse ; pénétrer jusqu'au golfe Persique ; rétablir, si c'est possible, par la Syrie, l'ancien commerce du Levant, et avancer jusqu'aux Indes, qui sont Tentrepôt du monde.
« Une fois là, on pourra se passer de l'or de l'Angleterre.
«Rechercher et entretenir avec soin l'alliance de l'Autriche ; appuyer en apparence ses idées de royauté future sur l'Allemagne, et exciter contre elle, par-dessous main, la jalousie des princes. — Tâcher de faire réclamer des secours de la Russie par lés uns ou par les autres, et exercer sur* le pays une espèce de protection qui prépare la domination future.
(( Intéresser la maison d'Autriche à chasser le Turc de l'Europe et neutraliser ses jalousies lors de la conquête de Constanlinople, soit en lui suscitant une guerre avec les anciens Etats de l'Europe, soit en lui donnant une portion de la conquête qu'on lui reprendra plus tard.
«S'attacher a réunir autour de soi tous les GRECS réunis ou SCHISMATIQUES qui sont répandu
- u soit dans la Hongrie^ soit dans le midi de la Pologne; se faire leur centre, leur appuis et établir d'ayance
UNE PRÉDOMINANCE UNIVERSELLE PAR UNE SORTE DE ROYAUTÉ OU DE SUPRÉMATIE SACERDOTALE : ce seront
autant d'amis qu'on aura chez chacun de ses ennemis.
(c La Suède démembrée, la Perse vaincue, la Pologne subjuguée, la Turquie conquise, nos armées réunies, la mer Noire et la mer Baltique gardées par nos vaisseaux, il faut alors proposer séparément et trèssecrètement, d'abord à la cour de Versailles, puis à celle de Vienne, de partage^ avec elles l'empire de l'univers.
c( Si l'une des deux accepte, ce qui est immanquable en flattant leur ambition et leur amour-propre, se servir d'elle pour écraser l'autre ; puis écraser à son tour celle qui demeurera, en engageant avec elle une lutte qui ne saurait être douteuse, la Russie possédant déjà en propre tout l'orient et une grande partie de l'Europe.
a Si, ce qui n'est pas probable, chacune d'elles refusait l'offre de la Russie, il faudrait savoir leur susciter des querelles et les faire s'épuiser l'une par l'autre. Alors, profitant d'un moment décisif, la Russie ferait fondre ses troupes , rassem]>lëes d'avance, sur l'Allemagne , en même temps que deux flottes considérables partiraient l'une de la mer d'Azof et l'autre du port d'Archangel, chargées de hordes asiatiques, sous le convoi des flottes armées de la mer Noire et de la
mer Baltique. S'avançant par la Méditerranée et par rOcéan, elles inonderaient la France d'un côté, tandis que PAIlemagne le serait de l'autre, et^ ces deux contrées vaincues, le reste de l'Europe passerait facilement et sans coup férir sous le joug.
« Ainsi peut et doit être subjuguée l'Europe ! »
Le journal la Presse^ à qui nous empruntons ce document important, a accompagné cette publication des lignes suivantes :
« Cette copie du testatnent de Pierre le Grand est empruntée aux mémoires du chevalier d'éon, publiés en 1836 et rédigés par M. Frédéric Gaillardet, sur les papiers fournis par la famille et d'après les matériaux authentiques déposés aux archives des affaires étrangères.
c( Le chevalier d'Eon, attaché deux fois au chargé d'affaires de la cour de Versailles en Russie, fut présenté à la cour d'Elisabeth, la première fois en femme, sous le nom de mademoiselle Lia de Beaumont, et la seconde fois sous le nom du chevalier d'Eon, frère de mademôi* selle Lia de Beaumont. Le jeune attaché avait pour mission spéciale de conquérir les bonnes grâces d'Elisabeth, et de profiter de l'influence obtenue par ses qualités personnelles pour décider la tzarine à accéder au traité de Versailles, Le succès du jeune attaché fut complet-, il devint le fovori secret d'Elisabeth. Cette intimité du chevalier avec l'impératrice lui permit de se procurer une copie du testament de Pierre le Grand. Le chevalier d'Eon revint en France en 1757, chargé par son impériale maîtresse d'apporter l'acte de réunion au traité de Versailles. Il s'empressa de communiquer le testament de Pierre le Grand, d'abord à M. l'abbé
— Iode Bernis, ministre des affaires étrangères, et ensuite au roi lui-même. Mais ce plan gigantesque de domination européenne, conçu par Pierre P% parut chimérique aux ministres de Louis XV. Voici à ce sujet quelques paroles du chevalier d'Eon, reproduites dans la Vie politique du chevalier d!Eon^ publiée en 1779 par Lafortelle :
(( Cette communication fut traitée sans importance par les ministres de Versailles; on en jugea les plans impossibles et les vues chimériques. En vain de mon lit de douleur (le chevalier d'Eon s'était cassé la jambe en revenant de Russie), je rédigeai et j'envoyai des mémoires particuliers au roi, à M. le maréchal de Belle- Isie, à M, l'abbé de Bernis, à M. le marquis de l'Hôpital qui venait d'être nommé ambassadeur à Saint-Pétersbourg, et enfin à M. le comte de Broglie, ambassadeur en Pologne, pour leur déclarer que l'intention secrète de la cour de Russie était, à la mort imminente d'Auguste III, de garnir la Pologne de ses troupes pour s'y rendre maîtresse absolue de l'élection du roi futur, et s'emparer d'une partie de son territoire, conformément au plan de Pierre le Grand; toutes mes ouvertures furent considérées sans attention sérieuse, parce que sans doute elles venaient d'un jeune homme, mais on éprouva (en 1778) les funestes effets de la préventîoa que l'on eut alors contre mon âge. »
Les déclarations incroyables mentionnées dans ce testament peuvent se passer de commentaire.
Maïs qu'étaient devenues^ jusque-là, et avant les progrès inouïs de l'empire russe^ la Hongrie et la Pologne? Depuis i562, le royaume de Hongrie était partagé entre la maison d'Autriche et les Turcs, et, de ce partage, résultait une guerre continuelle. D'aîlleurÉf, la suzeraineté de la Transylvanie était une autre cause de lutte entre l'Autriche et l'Ottoman. A l'intérieur, hélas! la Hongrie n'était pas plus tranquille; les princes autrichiens y persécutaient les protestants, et ils violaient, à chaque occasion favorable, les privilèges de la nation. Les Hongrois se révoltèrent sous Rodolphe H, Ferdinand H et Frédéric III ; des princes de Transylvanie, parmi lesquels le célèbre George Ragotzi, se donnèrent successivement pour chefs aux mécontents. Enfin les rois de Hongrie furent forcés d'accorder l'exercice publique de la religion protestante et de respecter les privilèges nationaux.
La Pologne avait prévalu, à la fin du xv®^ siècle, sur l'ordre teutonique. Etat allemand qui s'avançait hors de l'Allemagne jusqu'au sein des Etats slaves, et que ne soutenait pas l'Empire. Mais, en revanche, et c'était là une faute grave, elle négligeait de protéger les Bohémiens et les Hongrois dans leurs efforts contre l'Autriche. Les deux grands peuples d'origine slave avaient déjà de fréquents rapports entre eux. La Pologne et la Russie se cherchaient instamment, parmi leurs voisins, des auxiliaires dans leurs guerres continuelles, et de malheureuses populations, envahies chaque année <^
étaient chargées de payer les frais de la guerre. Nous passons sous silence les de jx luttes sanglantes qui mirent de nouveau aux prises toutes les puissances du nord, au moment où la dynastie des Jagellons s'éteignit (1572) par la mort de Sigismond- Auguste et celle de Rurik (1598) par la mort du czar Fédor P% fils et successeur dlwan IV. On se disputa longtemps la suc* cession de la Suède et celle de la Russie, puis le trône de Pologne, devenu purement électif, échut tout à coup à un étranger, h un Français, et Henri de Valois parut un instant sur les bords de la Vistule pour signer les pacta conventa^ donner des fêtes et faire admirer se^i frisures et ses chemises à grands godrons.
Etienne Batthory, un Transylvain, arrêta un moment la décadence de la Pologne; il humilia la Russie et le Danemark, mais son successeur, Sigismond III, fiU d'un roi de Suède, élu .roi de Pologne, se trouva, à son avènement au trône de son père, dans uqe position dif<« ficile; la Suède, protestante, et la Pologne^ catholique, réclamaient toutes deux la Livonie. De là des luttes intérieures et une guerre entre les deux peuples, qui, d'abord éteinte, se ralluma pour durer jusqu'à l'époque où Gustave-Adolphe se mêla à la guerre de trente ans. Sigismond III et VV^ladislas VII eurent à soutenir de longues luttes contre les Turcs, les Russes et les Cosaques de l'Ukraine. Enfin la Pologne céda à la Suède la prépondérance du nord, tout en conservant sa supériorité sur la Russie dont le développement avait été retardé pajr les guerres civiles*
La Pologne devait recevoir bientôt dans sa constitution de nouveaux éléments d'anarchie; elle avait besoin d'un législateur, elle n'oblmt qu'un héros, Jean Sobieski, dont le nom est resté immortel après la déli-
vrance qu'il apporta h la ville de Vienne assiégée par Kara-Mustapha et une armée innombrable. L'éclat dont la Pologne brille alors^ sous le règne de Sobieskî, appartient au souverain. Sobieski, ce héros des temps antiques, érudit et grec à la façon d'Homère et de Thucydide, qui communie le matin de la bataille livrée au grand visir, celui que l'Europe appela alors le sauveur de la chrétienté y est l'homme des jours de foi et de croyance. C'est le plus grand et le dernier' roi de la Pologne.
Avec le xvin* siècle commence pour la Pologne une ère de dépendance; elle appartiendra aux étrangers, et les dissensions religieuses qui vont s'y développer doivent amener, à la fin du siècle, la ruine de l'indépendance polonaise. Ainsi ce malheureux pays, après avoir cédé à la 8uède la Livonie et PEsthonie, après avoir résisté au soulèvement des Cosaques, soutenus par les Tatares, par les Russes, enfin par les Turcs; malgré les victoires remportées sur les Ottomans par son roi Jean Sobieski à Choczim et sous les murs de Vienne, sera condamné à devenir la proie du plus ambitieux et du plus fort. A l'époque où Charles XIl a tenu dans ses mains les d( stinées du nord, la Pologne s'est trouvée mêlée à ces conflits sanglants dont le résultat a été l'abaissement e la Suède et le sien ; car ni Auguste II, déposé puis ilabli sur son trône, ni Frédéric-Auguste, ne pouv ient arrêter la marche des événements.
Quant à la Hongrie, sa résistance a été pour toujours étouffée par la maison d'Autriche, qui rend ce royaume héréditaire. Les troubles intérieurs, les exécutions des comte Zrini, Frangepani, une persécution religieuse, la suppression de la dignité de Palatin, une guerfe ci-
vile pendant laquelle Tœkœli est soutenu par les Turcs, un nouveau soulèvement des Hongrois et des Transylvains^ sous François Ragocsi, tels sont les faits qui signalent l'histoire déplorable de cet intéressant pays à la fin du XVII® siècle et au commencement du siècle suivant.
Toutefois la Hongrie prouve encore une fois de plus au monde qu'elle est bien la patrie des dévouements et des abnégations héroïques.
Sur la rive du Danube, non loin de Presbourg, on voit encore le monticule qui servait au couronnement des rois de Hongrie ; c'est un tertre peu élevé, avec une balustrade en pierre. Au sortir de l'église, le prince, à cheval, en uniforme de hussard, portait la couronne et le manteau de Saint-Etienne, s'élançait sur la plateforme, et, pour indiquer qu'il devait défendre le royaume envers et contre tous, il frappait l'air de son sabre dans les quatre sens. Marie-Thérèse franchit la colline royale au galop, l'épée h la main, aux applaudissements enthousiastes des Magnats qui l'escortaient. Elle avait d'ailleurs gagné le cœur des Hongrois en se soumettant à prêter l'ancien serment du roi André, qui leur reconnaissait le droit de réprimer par les armes, sans pouvoir être traités de rebelle, toute infraction à leurs privilèges.
L'empereur Charles VI meurt, et tous les Etats qui ont garanti sa succession à sa fille Marie-Thérèse prennent les armes contre elle. Le moment semble venu de dépecer le grand corps de l'Autriche : tous accourent à cette curée.
L'infortunée princesse était seule; sa cause sentblait perdue. Enceinte alors, elle croyait a qu'il ne lui reste terait pas une ville pour y faire ses couches. » Ce-
pendant elle ne désespère pas, et se refuse à céder la moindre parcelle de ses Etats. Sans alliés, sans troupes, sans argent, sans minisires capables, forcée de quitter Vienne, menacée d'un siège prochain, elle se rend ^ Presbourg, et paraît au milieu de la Diète, en deuil, mais habillée à la hongroise, la couronne de Saint- Etienne sur la tête, Pépée royale au côté, et tenant entre ses bras son fils, l'archiduc Joseph, presque encore au berceau. Elle adresse, en latin, ces paroles à l'assemblée : <( Abandonnée de mes amis, persécutée par <( mes ennemis, attaquée par mes plus proches parents, (( je n'ai de ressource que dans votre fidélité, votre <( courage et ma constance.. Je remets entre vos mains (( la fille et le fils de vos rois, qui attendent de vous leur (( salut. ))
La beauté, la jeunesse, le malheur de la reine produisent une impression profonde sur l'assemblée. Ces visages caractérisés, aux longues moustaches pendan-* tes, s'illuminent d'émotion et d'enthousiasme; tous les Magnats tirant leur sabre, s'écrient d'une voix unanime : Mourons pour notre roi, Marie-Thérèse! (iWbriamurpro rege no&ti^y Maria Theresa!) Cette exclamation et ces cris enthousiastes sont répétés au dehors par les voix de mille paysans Magyars, gentilshommes et propriétaires fonciers, accourus de tous les points de la Hongrie, à la convocation de la Diète où s'agitent les destinées de deux Etats désormais inséparables.
Jusque-là, Marie-Thérèse, calme et majestueuse comme lorsque sa fille, Marie Antoinette, l'épouse audacieuse et infortunée de Louis XVI, s'était présentée, avec le Dauphin dans ses bras, dans la salle du repas donné à Versailles par les gardes du corps aux offi-
ciers et aux soldats du régiment de Flandre, avait con-^ serve ce sang-froid particulier aux âmes intrépides. Mais, à cette explosion de cris et de vivats, quand elle vit, au sein de la diète en délire, s'agiter ces aigrettes brillantes, et qu'elle entendit ces lames étineelantes et ces éperons retentissants s'entrechoquer avec un fracas belliqueux, elle sentit son cœur s'ouvrir aux plus nobles et aux plus douces émotions. Sa lèvre autrichienne, relevée par la résolution et la colère, s'abaissa sur cette bouche charmante dont sa fille, reine aussi, avait été dotée, avec tant d'autres charmes, par la nature; ses beaux yeux se mouillèrent de larmes d*attendrissement, et la souveraine, redevenue femme, éclata en sanglots. Alors Tenthousiasme ne connut plu3 de bornes. Magnats, paysans et gentilshommes Magyars , et celte foule de TsikôSy moitié bergers, moitié postillons, accourue des steppes de la Hongrie pour conduire à Presbourg tous les membres et les adhérents de cette nouvelle ligue du bien public, se précipitèrent autour de la gracieuse et courageuse princesse, lui jurant fidélité, et lui firent une de ces ovations improvisées dont le souvenir retentit longtemps encore après les événements qui les ont motivées, dans les cœurs chaleureux et dans les âmes patriotiques.
Les troupes envoyées parla Hongrie, grâce à la sou* daineté irrésistible de leurs attaques, à leur aspect presque sauvage, répandirent la terreur dans les armées ennemies. C'est ainsi que par son héroïsme, par le dévouement de ses braves Hongrois, et l'Angleterre aidant, Marie -Thérèse fut sauvée et l'Autriche avec elle.
Pourrait-on dire que l'Autriche se soit montrée, plus tard, reconnaissante?
Chacun connaît l'issue de celle guerre injuste : le roi de Prusse, qui obtint ce qu'il voulut h Silésie, fit la paix* Les Français se morfondirent en iî^ohéme, perdirent Prague malgré la bravoure de Chevert, et revinrent à grand'peine à travers les neiges. Il est vrai que leur général , le maréchal de Belle^Isle , en fut quitte pour se comparer à Xénophon. A toutes les époques on a été modesle !
Cependant la Russie, gouvernée d'après les principes de Pierre le Grand, envoyait dix mille soldats sur le Rhin, et le cardinal Fleury, ce ministre octogénaire^ aussi décrépit que le pays qu'il administrait, devait s'apercevoir, pour la première fois, que cette Asie européenne pouvait, par^dessus l'Allemagne, étendre ses longs bras jusqu'à la France (Traité de Vienne).
Dans le cours de la guerre de sept ans , Frédéric II, qu'on surnomma le Grand, eut un de ses lieutenants batlu par les Russes à Jœgerndorf, et ses troupes furent encore défaites à Palzigetà Kunersdorf par ces armées, jusque-là barbares, auxquelles Pierre P^ avait enseigné la tactique européenne»
Le mouvement imprimé par Pierre-le-Grand à la Russie, quoique ralenti pendant la période où les étrangers furent exclus du gouvernement, se perpétua jusqu'à l'avènement de Catherine la grande*
Alors commence une ère nouvelle pour l'empire moscovite. Le développement de celte puissance est d'ailleurs favorisé par la situation de ses voisins. Elle est plus que jamais heureuse du côté de la Pologne. La vigueur du caractère polonais s'est en partie énervée sous Auguste II et sous Auguste III , et la Pologne reçoit un prince de la Russie; elle est, de plus, condamnée à garder sa constitution anarchique. Bientôt ceux qui
étaient intéressés à son existence, la voyant perdue sans ressource, vont partager avec la Russie. Celle-ci, songeant toujours à étendre son influence au dehors , va jusqu'à s'allier avec Thamas-Kouli-Kan contre les Turcs, dans le but de reprendre Azow et de se rouvrir la mer Noire. Elle envahit la Crimée, et s'empare de la Moldavie. Toutefois , à la paix de Belgrade, elle rend ses conquêtes et renonce à la navigation de la mer Noire. Mais combien de fois la Russie n'a-t-elle pas abandonné ce qu'elle avait pris pour se donner le droit de le garder plus tard? Après la paix d'Abo, les Russes, guerroyant encore contre les Turcs, envahissent de nouveau la Moldavie et de plus la Valachie, et sont vainqueurs sur le Pruth et le Kagul ; leurs vaisseaux pénètrent dans la Méditerranée, soulèvent la Morée et brûlent la flotte turque dans l'Archipel; Dolgorouki envahit la Crimée.
On fait encore la paix, la Russie rend encore ses conquêtes; mais, cette fois, pareille à la marée, qui- finit toujours, après plusieurs tentatives, par recouvrir certaines plages et à les conserver à l'Océan , la Russie garde Azow, plusieurs places sur la mer Noire, et obtient la navigation libre dans les mers de la Turquie.
Enfin s'accomplit la grande iniquité du XViii® siècle : à trois reprises, la Pologne fut démembrée et partagée. La Russie , l'Autriche et la Prusse s'emparèrent d'abord des provinces limitrophes. La Russie, gouvernée par cette femme ambitieuse qu'on appela la Sémiramis du nordy réduisit les cosaques Zaparogues, réunit, du consentement de la Porte, la Crimée à son empire et remporta de brillantes victoires sur les Turcs. A la paix de Yassi, les frontières russes furent poussées, du côté de
— sala Porte, jusqu'au Dniester; Catherine II qui, selon l'expression de Munich, se conduisait comme une coquette habile avec les princes étrangers, cruelle, vindicative, implacable, étouffa la liberté polonaise, étreignit ce malheureux pays de ses mains teintes du sang de deux empereurs. C'est à l'époque et au plus fort de la Révolution française que la Pologne est déchirée pour la seconde fois. Une insurrection générale éclate, les Russes sont chassés de Varsovie, Thaddeus Kosciuszko apparaît ! Nous ne raconterons pas les efforts surhumains tentés par ce héros et ses intrépides compagnons pour arracher leur patrie au joug moscovite ; la vie de Kosciuszko^ à elle seule, vaut tout un poë'me ! Ce héros, qui gagna des batailles, aidé seulement de quelques milliers de paysans armés de faux, ne put, malgré son patriotisme, conjurer le destin de la Pologne. A son dernier combat, déjà blessé d'une balle dans la cuisse et de plusieurs coups de baïonnette dans le bras, il ne cessait de se faire panser. Mais, toujours achevai, attendant, au dernier moment, la jonction d'un de ses lieutenants qui eût pu le faire triompher, il braqua impatiemment sa lorgnette sur un point noir qu'il apercevait au loin. Hélas ! c'étaient de nouveaux Russes qui venaient prendre position et lui ravir la victoire. Sa main retomba sur sa selle et il s'écria, désespéré : Finis Poloniœ! Sa résolution, toutefois, ne l'abandonna pas; il se jeta de côté et d'autre au plus fort de la mêlée : le vieil étendard polonais fut renversé, puis relevé tout déchiré et souillé de boue. A celte vue, on marcha encore en avant, vains efforts! En commandant une charge et en franchissant une haie, le cheval de Kosciuszko s'abat, un cosaque le "jperce par derrière de sa lance; un autre lui traverse le bras, un carabinier
lui porte un coup de sabre sur la tête ; il tombe enfia et disparaît avec la Pologne vaincue, sous les pieds des chevaux des Russes.
Aprèa la chute du héros, le massacre de Praga, que le sabre de Souwaroff, vainqueur, noya dans un immense massacre, k Pologne fut une troisième fois, et définitivement partagée. La mort de Catherine la gmnde^ qui, parmi tous ses surnoms en compte un moins glorieux, celui de la Messaline du Nordy l'amante éhontée qui se prostitua à SoltikofT, à Poniâtowski, à Orloff, à Wasiltchikoff, à Potemkirt,dont elle récompensa les tendresses par 450,000,000 fr., suivit de près la ruine de la nationalité polonaise. Cette femme effroyable et étonnante à la fois, qui sut se faire louer par tous les écrivains du temps et que Diderot, Voltaire et d*Alembet*t, avec toute l'Encyclopédie, ont tant célébrée, fut foudroyée par l'apoplexie, après avoir fondé Kerson, Odessa, une foule de manufactures, après avoir ouvert et assuré le commerce de caravanes avec la Perse et la Chine, et donné son essor au commerce de la mer Noire. Elle réunit à la Russie une partie des provinces Caucasiennes, et c'est à elle, sans contredit, à cette princesse astucieuse et Corrompue, l'héritière directe du czar Pierre le Grand dont elle pratiqua le testament à la lettre, que la Russie doit principalement ses progrès et le rang important qu'elle occapa, forcément^ dans la politique européenne.
Sous Paul P', ce czar presque insensé, qui consentait à partager avec Bonaparte, premier consul, la souveraineté de l'Europe, la Russie entre de plus en plus dans les luttes qui divisent le mDnde civilisé; Souwaroff et ses armées apparaissent en Suisse, en Italie. Alexandre, succédant à son père étranglé, refuse de reeopnaitre
Napoléon empereur. Les événements qui ont marqué les premières années de ce siècle sont trop connus, aussi ne ferons-nous que rappeler Austerlitz, Eylau, Friedland^ Tilsitt^ défaites qui enseignent aux Russes h résister aux Français, entrevue qui endort le conquérant du siècle dans une confiance trompeuse. Pendant la campagne de 1812, de néfaste mémoire, la Russie prouve qu'elle a profité des leçons de la France, comme au temps de Charles XII, elle avait profilé de celles de la Suède; dans les trois années qui suivent, elle reste à la tête de la coalition formée contre Napoléon et prend une part décisive à la chute de celui qu'elle a toujours traité d'usurpateur. Sous le règne d'Alexandre, l'empire russe s'agrandit d'une manière remarquable; il prend à la Suède la Livonîe, l'Esthonie, l'Ingrie, la Finlande suédoise; à la Turquie, en vertu du traité de Bucharest, la Bessarabie et une partie de la Moldavie; arrête avec les Etats-Unis ses limites dans l'Amérique, s'empare de la Géorgie et de plusieurs provinces persanes et s'établit sérieusement dans l'isthme caucasien.
Sous Nicolas P', la Russie, poursuivant le cours de ses envahissements, fournit contre les Persans une campagne brillante et conclut avec la Porte le traité de Tourkmantchaï. Nous raconterons un épisode des plus tragiques, qui précéda cette convention, l'une des plus violentes de celles que l'empire russe ail jamais imposées à des vaincus. La campagne de Turquie, la prise de Varna, le passage des Balkans, l'occupation d'Andrinople, les victoires de Paszkiévilzch en Perse et ^n Arménie, la soumission de la Pologne, remplissent une grande partie du règne de Nicolas 1", et tous oes événements, qui découlent d'un projet fortement arrêté^
prouvent suffisamment que le czar actuel^ plus peutêtre que tous ses prédécesseurs, a tenu à suivre les errements de la politique tracée par Pierre le Grand à ses successeurs.
(( Chacun sait que depuis Pierre le Grand, c'est-àdire depuis un siècle et demi, la Russie marche à la conquête de tout l'orient. Le tzar Pierre avait rêvé un trône à Gonstanlinople, et ses successeurs ont suivi, avec plus ou moins d'ardeur, cette impulsion ambitieuse qui flattait tant leur imagination et leur politique envahissante. Mais ce que chacun ignore peutêtre, c'est qu'en prenant les rênes de l'empire, le tzar doit jurer entre les mains du sénat qu'il fera tous ses efforts pour réaliser cette conquête. Rétablir l'empire d'Orient, dicter des lois à l'occident, telle est la part de lion que se sont faite les uns après les autres les souverains de la Russie, et nous devons admirer combien est persistante la marche qu'ils ont suivie, qu'ils suivent encore, qu'ils suivront jusqu'à ce qu'ils trouvent enfin une énergique résistance dans la politique des peuples européens.
« Voulant arriver à un résultat si désastreux pour nous et en même temps si glorieux pour elle, la Russie a pensé qu'il lui fallait d'abord affermir son autorité au dedans et développer sa puissance du côté de l'Asie ; c'est ce qu'elle exécute avec une admirable persévérance ^ Alexandre, ayant en vue le bonheur de ses peuples, sentit combien il importait de les faire jouir des bienfaits de la civilisation, des arts et du commerce* Les vastes préoccupations de Pierre, auquel le temps d'ailleurs avait manqué, ne lui permirent pas d'étendre ces progrès suffisamment. Alexandre avait compris que c'était la seyle base solide sur laquelle il pût établir sa
domination^ ou du moins sa prépondérance sur l'Europe entière. Mais ce à quoi il s'appliqua principalement^ ce fut à Pamélioration du sort de ses peuples dont il voulait se faire aimer, changeant ainsi brusquement le système de ses prédécesseurs qui n'avaient régné que par la terreur. Ayant eu pour instituteur le Ipénéral La Harpe, dont les principes philosophiques sont bien connus, il n'était pas étonnant de voir Alexandre entrer dans cette voie de libéralisme en montant sur le trône ; sa politique avant tout savait se plier aux événements, et les événements qui agitèrent l'Europe sous son règne étaient de nature à absorber toutes ses idées; puis des conseillers perfides le détournèrent bientôt entî^ement de la route qu'il avait suivie.
, « .Un biographe a dit avec juste raison : <( La postSfa rite a commencé pour lui j l'histoiredira d'Alexandre : (( il a allégé les fers de ses esclaves sans rien faire pour (( les rompre ; et il ;i rivé ceux de tous les peuples du 4i continent. » Aussi sa mort a-t-elle fait causer bien peu de larmes.
« Son frère a déployé dès son avènement au trône un caractère et des talents supérieurs. Comme Alexandre, il a cherché les baseS de la gloire et du bonheur de la Kussie dans le commerce et l'industrie. Mais combien ses vues sont plus profondes, combien les résultats de son habileté sont plus remarquables, pkis positifs et plus remplis d'espérance et d'avenir! Ce qui le distilDgue plus particulièrement^ c'est l'empressement qu'il a toujours mis à s'entourer des hommes les plus habiles de toutes les nations^ et la manière dont il les a récom* pensés.
(c Les premiers jours du règne de Nicolas furent ora-
genx et effrayants; les conspirations qui se tramèrent contre lui dès son avènement jetèrent sur cette époque une sombre lueur* Toutefois^ il est impossible dé dire qu'il ait abusé de son pouvoir et se soit montré cruel, du moins en apparence, et cette sagesse chez un jeune homme, que tant de grandeurs inattendues auraient dt éblouir, mérite d'étrç remarquée. Il ne fut point pris de vertige, et dès lors il sut calculer tout ce qu'il avait à faire pour éloigner le danger ; son but était de montrer de la modération à l'égard de ses ennemis ; il le fit avec cette adresse qui le caractérise, ne sévit contre eux qu'en se servant de moyens détournés. Ainsi, pour les sacrifier, it employait les régiments qui lai étaient suspects à des expéditions dangereuses; il confiait à d'autres l'exploitation de mines, et les travailleurs périssaient par des explosions ou d'autres accidents qu'on attribuait à un hasard malheureux. Peu de gens se doutaient de ces cruautés, et sa modération fut partout célébrée. Ainsi, soixante jeunes gens, soupçonnés il y a quelques semaines d'avoir trempé dans la conspiration Beslujef, ont été, par ses ordres, dirigés sur le corps d'armée de Perowski, marchant sur Khiva« Pierre le Grand, agissant avec plus de franchise^ les eût exécutés de sa propre main.
(( Dans un gouvernement absolu, l'influence des grands vassaux est immense, et quelquefois devient terrible. Louis XI, ce rusé politique dont l'histoire nous a conservé les grandes leçons, avait compris combien il importait de diminuer cette influence, et la hache du bourreau fut son agent le plus actif et le plus sûr. En Russie, Pierre le Grand, Catherine, et d'autres encore, adoptèrent cet affreux système avec une sorte de fureur. Nicolas se montra plus sage.
« Rien n'est plus facile^ mais aussi rien n'est plus honteux que d'abattre des léles. Lorsque ces têtes sont puissantes, leur chute peut quelquefois salisEaire un moment les passions populaires, mais rien n'est plus nuisible aun intérêts du peuple. La difficulté de con*cilier les progrès de la civilisation avec les mœurs barbares de leurs sujets, fut l'écueil où vinrent échouer le génie de Pierre le Grand et celui de Ca*therine, toujours empreints de la cruauté malheureusement nécessaire à l'époque de transition où ils vécurent. Ces deux monarques n'ont pu que donner l'impulsion à leurs peuples demi-sauvages. Alexandre^ élevé dans des idées plus douces, plus libérales^ fournit à Nicolas les moyens d'arriver enfin à des résultats plus satisfaisants.
(( La puissance tant redoutée des grands vassaux résidait dans leur immense fortune. Nicolas comprit qu'il fallait compromettre celte fortune, et la compromettre d'une manière utile aux intérêts généraux du pays ; et, comme tout s'enchaîne dans la politique russe mieux que dans aucune autre, ce fut par le commerce et l'industrie qu'il espéra parvenir à son but. D'ailleurs il vit qu'il pouvait ainsi rivaliser avec la puissance anglaise et finir peut-être par détruire son influence politique et commerciale dans l'Inde. Personne ne saurait nier que la Russie soit admirablement placée pour cela.
(( 11 y a dans ce système quelque chose de terrible et de grand qui étonne; et quand on réfléchit que chaque jour il se développe encore sur une plus vaste échelle, quand on voit cet immense empire s'accroître, l'horizon se charger de nuages, on prévoit quelqu'une de ces catastrophes qui bouleversent la terre et jettent
Pengourdisseinent ayec la stupeur au sein des nations.)) (i)
Ge& lignes, empruntées à une brochure publiée en 4840 par M. Le François, aujourd'hui l'un des collaborateurs les plus actifs du journal le Siècle^ sont un résumé exact des idées qui ont dirigé toute la politique de l'empereur Nicolas à partir de son avènement au trône.
L'effort le plus grand fut tenté du côté de la Pologne. On se rappelle le ressentiment produit dans tous les cœurs polonais par le morcellement de leur patrie et la création du grand duché de Varsovie, qui remplaçait désormais le royaume auquel l'Europe chrétienne avait dû tant de fois §on salut. La Pologne toutefois put croire un jour qu'elle allait recouvrer son indépendance. Napoléon l'arracha aux mains de la Russie; mais, hélas J. non pas pour la relevçr comme une barrière entre le nord et l'Europe. L'homm"? de guerre, préoccupé seulement de ses projets de conquôle, fît servir les Polonais et leur bouillant courage à l'accomplissement de ses desseins. En 18i2, la Po-
0) La Russie, Khiva, l'Angleterre et ia Pologne, par M. A.-J.-L. Lo François.
logne eut la permission de proclamer son indépendance; mais^ en dépit de son héroïsme sur taM de champs de bataille^ malgré le dévoumnent du plus noble de ses enfants^ Joseph Poniatowski^ blessé en prot^eant la retraite des Français après Leipsick/ et noyé dans les flots de PElster; après tant de hauts faits accomplis à Somo-Sierra, en Espagne, en Rus«sie^ en Allemagne, en France, et partout où il fallut prodiguer son sang, la Pologne dut retomber sous le joug et obtint pour récompense un nouvel esclavage.
La nation 9 toutefois, entrevit encore une lueur d'espoir, mirage trompeur qui, si souvent, a abusé ses regards. Le czar lui avait donné d^abord un semblant de liberté; pour la séduire, il employa la douceur, il exigea bien moins d'elle que des autres nations qui composaient son vaste empire. Mais la Pologne comprit bien vite que cette apparente douceur n'était qu'un leurre; impatiente, irritable, comme die l'a toujours été, elle donna des signes non équivoques de mécontentement, et Constantin qui la gouvernait dut passer subitement, par ordre de son frère, des prévenances et de la douceur à la rigueur et à la cruauté! Les sociétés secrètes, les CarhonaHy les fientes y s'organisèrent aussitôt sur la plus vaste échelle et enveloppèrent le pays d'un immense réseau que la police russe et ses espions percèreçit plus d^une fois, grâce à d'odieuses dénonciations.
Dès lors la Pologne ne fut plus gouvernée, mats soumise à la torture^ et malheur à ceux qui furent convaincus ou seulement soupçonnés d'avoir pris part à cette conspiration permanente dont le résultat fut l'insurrection de 4850. Les uns, les plus nobles, les plus coura-
geux^^ étaient enferniéd, sans avoir rien avoué^ dans lei oasematea des, forteresses; les autres^ déportés sans jugement dan« Fînlérieur de la Russie^ envoyés dana les colonie^ militairea ou incorporés comme simples soldats dans les régimtents de l'armée du Caucaae^ ce pénitencier militaire de )a Russie. Des infortunés dis^paraissaient. subitement du sein de leurs familles» sans que le père pût savoir ce qu'était devenu son fils^ la femme ^on mari. On n'exigeait pas de preuveà^ la moindre accusation suffisait, et la vengeance ou la cupidité la dictait presque toujours. Privés d'air et de lumièr^ couchés sur une paille infecte, les prisonniers souffraient mille supplices. Pour leur arracher des aveux^ on les accablait de coups, on leur refiuait une ehétive nourriture ^ jamais l'inquisition ne déploya tant de barbarie.
Dans son histoire de la Révolution polonaise de 4830^ M. Miéroslawski a peint avec les plus sombres couleurs et l'indignation la plus patriotique les atrocités sans nombre qui tombèrent alors sur la Pologne comme jadis le fléau des sept plaies sur l'antique Egypte.
« Un cabinet noir qui brisait et réparait les cachets^ dit M. Miéroslawski, livrait au grand-duc Constantin tous les seerets de famille et toutes les correspondances des associations. Les relations avec l'étranger étaient au pouvoir de la douane^ et toutes les adnsinistratîona étaient infectées d'espions patentés ou aspirants.
(c Warsovie et Wilna étaient Mes centres de l'activité de la police secrète. Un code implacable, des séances mystérieuses, des systèmes d'interrogatoires raffinés^ des tortures et un voile impénétrable .donnaient à toutes ces horreurs. un prestige d'omnipotence qui fermait la bouche aux plus intrépides.
a A Warsovie , Lubowidzki , prëfet de la haute police du royarume^ agissait sôus la direction iiïimédiate du générât Kozniécki et commandait une fégîon d'agents h ia tête de laquelle le juif Birnbaum , entremetteur y agioteur et empoisonneur du tribunal suprême, le^ voleurs Makrot^ Szley et tant d'autres misérables.
C( Des masses d'espions déguisés de mille manières pulkikient dans les lieux publics; ils parvenaient h s'in^ troduire juscp'au sein' des &milles^ et ^imprudent qui, dans i'épàncbement d'une âme déchirée, eroyait confier ses peines et ses espérance au sanctuaire de l'amrtié, ignorait qu'il parlait à son accusateur^ à son juge et à son bdurreau.
a Un cri d'enthousiasme, un refrain échappé dans l'ivresse de la gatté^ un propos imprudent, la coupé d'un habit^ souvent un nom historique ou un volume de Jean-Jacques^ tels étaient les titres que produisaient les accusateurs d'une conspiration qu'avait imaginé^ dans son galetas^ un délateur marchand d'absui^des calomnies.
<( Par une nuit noire et pluvieuse, les gendarmes frappaient à la porte du suspect, l'arrachaient de sa demeure, et le lendemain, éperdues et noyées dans leâ larmes^ venaient en vain des familles entières faire retentir de leurs sanglots les antichambres dti préfet dé police. — L'infortuné disparaissait; les triples portes de fer gémissaient sur leurs gonds rouilles, et on oubliait btentdt qu'il avait vécu.
a On cherchait surtout k arracher au malheureux quelque aveu précipité, quelque marque de ti^ouble et d'hésitation; s'il répondait avec assurance et dignité, on le condamnait comme arrogant et rebelle; s'il balbutiait
en tremblant^ on le condamnait comme suspect ; s'il se taisait, on le condamnait comme convaincu.
« Dans les cavités des vieux couvents, à trente pieds du niveau de la terre, où, dévoré par les reptiles et la faim, le martyr bondissait de douleur sur sa couche glacée, le sombre geôlier apportait pour toute nourriture un hareng pourri; et quand, consumé par le brasier d'un délire mortel, la langue du damné articulait convulsivement quelque nom chéri, c'était une irrévocable sentence. La porte s'ouvrait : le sbire, immobile jusque-là dans sa cachette, entrait et disait froidement: « Vous vous seriez épargné ce désagrément, si vous (( aviez dénoncé plutôt vos complices. )> Le chirurgien saignait l'agonisant, un verre d'eau le rappelait à la vie; les portes se refermaient pour toujours^ et l'inquisiteur allait tranquillement, avec les prétendus aveux du détenu, arrondir des calculs et remplir les colonnes de ses tablettes de proscription qu'il se hâtait de soumettre au grand-duc Constantin.
« Â la suite de cette calamité, une noire défiance s'empara de tous les esprits ; une sinistre terreur planait sur toutes les têtes. Le fils et le père se traitaient en étrangers, tout se tut, et les soupçons domestiques, les vagues chagrins d'un avenir menaçant, vinrent bientôt rompre tous les liens de la société, semer l'alarme dans les réunions privées^ isoler les cœurs et empoisonner les plus douces émotions de la nature. »
On comprend dès lors que les Polonais durent saisir avec empressement ^occasion qui se présenta à eux en 4836. La nouvelle de la Révolution de juillet, des provocations dont on se ferait dîflBcilement une idée, déterminèrent enfin l'insurrection. Nous ne décrirons pas cette série d'événements mémorables, désormais acquis
à Fhistoire, et au milieu desquels la nationalité polonaise se débattit avec une opiniâtreté héroïque contre ses persécuteurs et ébranla sur •sa base le gouvernement moscovite. On se souvient par quelle suite de revers le général Diébitsch, commandant en chef l'armée russe, dut céder sa place à d'autres pour périr d'une de ces morts ignorées dont on attribue toujours la cause, dans des temps calamiteux, à l'épidémie du moment. La Prusse n'hésita pas, dans cet instant suprême, à prêter son concours à la Russie, et quant au rôle de la France et de l'Angleterre, il fut complètement nul, et quelques négociations, qui ne devaient pas aboutir, furent seulement tentées par ces deux puissances: elles ne voulaient pas paraître abandonner compilétement les principes de ce vieux libéralisme qu'elles avaient tant de fois invoqués pour ellesHnémes et à leur profita En un mot, l'Europe n'eut pas honte d^assîster à ce drame horrible comme témoin passif.
L'arrivée de Paszkiéwitzch, le vainqueur de l'Orient, de la Perse, le prince d'Erivan, l'égoïsme et l'abandon de l'Europe, la trahison de plusieurs généraux et de faux Polonais, réduisirent le pays aux dernières extrémités, et bientôt Varsovie, la cité sainte, dans les murs de laquelle se concentrait alors toute la Pologne, put dire à son tour : Rome est toute ou je suis.
Au commencement de la nuit du 7 au $ septembre 1851 , on entendait le canon gronder avec fureur, et la terre , ébranlée par d'épouvantables décharges, tremblait aujoin: c'était au camp de Wola, aux portes de Varsovie. Les éclairs étincelants, vomis par trois cent cinquai^te bouches à feu, brillaient sur les batteries russes, comme une flamme prolongée, immense, ne laissant pas de place à la fumée qui avait peine à s^élever
— as —
au del eu un nombre infini de couronnes flottantes. Les volées du canon, r^>étées par Técho des hauteurs* de Czystéy s^étaient changées en un tonnerre ibrmi^ dable dont les coups, aussi rapides que ceux du tam«hour battant la charge, laissaient entrevoir soudainement, au sein de l'obscurité de la nuit qui tombait, letr larges bouches, béantes et rouges, des pièces de siège.
A quelques pas de la principale batterie, un homme de haute stature, revêtu de l'uniforme et portant les insignes de feld-maréchal, observait, une longue vue à la main, les progrès de Pattaque et les diverses péripéties de la défense. Derrière lui, h plusieurs mètres de distance, stationnait un nombreux état-major, officiers* généraux et aides de camp aux chapeaux élevés sur-^ montés de plumes de coq flottantes, et un piquet de cavaliers qu'à leurs casques à pointe acérée, h leurs cottes de mailles, k leur vêtement d'acier reluiftant à chaque éclair des canons, on reconnaissait pour un détachement de la garde circassienne.
Sur l'un des flancs de f état-major se détaehait, aux lueurs rougeàtres des salves continues, un groupe de deux hommes qui semblaient ne pas «ippartenir ti Vap-»^ mée russe au sein de laquelle ils se trouvaient en cet instant. Leur contenance était morne; leur viëage empreint d'une tristesse profonde.
— ^ Mon ami, dit l-un d'eux à son compagnon, te rappelles^tu notre départ de Wilna, en 4943^ et notre arrivée à Konisberg?
— Oui, certes, répondit l'autre, et je n'ai ^s oublté que c'est un Polonais, un conducteur intrépidé et
dévoué, qui nous sauva un de ceux, pëtit-étre, qdt
se font tuer là -bas.
Et l'ex-officier de chasseurs, baissant la tête; prit le
htêiê de scm ami et Tentratoa vers le» tente». lU marchèrent en silence. <— Sais-tu, reprit-il au bout de quelques minutes^ que ta mission est singulière^ au moins, toute confidentielle qu'elle soit?
-^ Mon cher^ répondit l'ancien auditeur, je partage bien^ crois«-le, et tes scrupules, et ta douleur. Mais, tu as été militaire, tu sais ce que vaut une consigne, tu dois dotie comprendre ce que signifient des instructions. Âi-je, oui 'OU non^ officieusement^ il esit vrai^ fait tous les efforts possibles pour arr étet l'effusion du sarig et engager 9 les uns à k modération, les autres h la clémence?
— Tu as raison, ami, et tu sais si je rends juâtiôe à ton ccBur et à ta loyauté. Le feld-maréchal, lui-mémë, en témoignera au besoin. N'importe, sous l'Empire, les choées ne se seraient pas passées ainki?
-*- Vois-tu, Georges, nous vivons dans une époque, dans un pays et sous un règne, où, à ce qu'il paraît, il faut la paiXé4...
- — A tout prix, interrompit brusquement le militaire.
Son compagnon n'eut pas le temps de répondre, bar, en ce moment méme^ une effboyâbte détonation retentit dans les airs. Tout le monde, généraui^^ aides de camp, se précipita en .avant : seul, le feld-mâréchal, impassible, contemplait les gerbes de feu et les tourbillons de fumée qui s'éiaoeaient dans les airs. Il arrêta d'un geste l'élan de ses officiers, et attendit. Vh aide dd eamp accourut, hors d'haleine, et, se décoiltrahl, pariit rendre compte au général en chef d'un grave évétie^ ment. La lumvelle ne tarda pas à être connue, hi poudrière àé la barrière de Jérusalem^ incendiée parles boulets russes, venait de sautcu*^ ensevelissant «ous ébs débris des eentai&es de victinMs.
L'envoyé français^ cédant à un mouvement irrésistible, s'élança jusqu'auprès du feld-maréehal. Un colloque très-animé s'établit entre eux.
En ce moment, l'incendie allumé par les projectiles moscovites et soufflé par un vent d'ouest, semblait faire des progrès effrayants; l'horizon, obscurci par les vapeurs du soir et la fumée des batteries, se teignait de tons jaunâtres et pourprés. Tout à coup un drapeau blanc apparut en dehors des murailles de la place assiégée : le feld-maréchal fit un signe, le feu des batteries cessa et de longues colonnes de fumée, se détachant sur le ciel rougi par les flammes lointaines, annoncèrent aux défenseurs de Varsovie que l'artillerie russe consentait à éteindre ses feux et à suspendre ses ravages.
L'histoire de ces négociations, dernières ressources d'un peuple et d'une cité voués à la mort, a été trop de fois racontée pour que nous tentions de la reproduire. Les nouvelles de Varsovie étaient désastreuses. Défendue seulement par 20,000 hommes de troupes régulières auxquelles l'ennemi opposait i i 8,000 soldats et 400 canons, n'étant pourvue, au commencent du siège, que de onze jours de vivres et de sept jours de fourrages, Varsovie avait vu, dans ce dernier et terrible assaut, ses murs ébranlés par un feu redoutable; les Kusses entraient déjà dans ses faubourgs par les barrières de Jérusalem ; l'incendie du faubourg de Czysté jetait, à travers les ombres de la nuit, un éclat sinistre. Plusieurs batteries avaient été enlevées, l'ennemi s'était avancé jusqu'au rempart principal. Bientôt cette position allait être enlevée, de toutes parts on voyait filer les colonnes russes sur ce point important.
Un groupe s'était formé autour du feld-maréchal
qu^avait rejoint le grand-duc Michel. Tout auprès s'agitait^ dans une anxiété indéfinissable^ M« de C
que des affections de famille et les recommandations expresses d'une femme bien-aimée avaient amené au
quartier-général russe. M. de C , en eflFet, retiré du
service avec un grade important en 1815^ avait épousé par reconnaissance, par amour, la fille d'un général polonais sous les ordres duquel il avait servi pendant la campagne de i8i3. Laissé pour. mort sur le champ de bataille de Leipsick, puis ramassé par hasard, et par les soins de l'aide de camp de son général qui l'avait fait minutieusement chercher, placé sur des prolonges de la division et conduit plus tard, quoique à peine rétabli^ à Veimar, par des chemins de traverse, il avait pUy grâce au dévouement de la fille de son général, recouvrer la vie et la santé. Quelque temps avant le siège de Varsovie, et par une heureuse prévoyance, il avait amené sa femme à Modlin où elle était en sûreté ; mais la famille qui l'avait adopté, et son second père, membre de la chambre des Nonces, étaient restés à Varsovie. On comprend les angoisses qui durent déchirer ce cœur généreux.
D'autres que nous ont rapporté l'issue malheureuse de ces pourparlers inutiles. Les parlementaires revinrent dans la ville assiégée sans avoir pu s'entendre avec le feld-maréchal. Ils venaient de partir quand les deux amis purent se rejoindre. Ils se serrèrent la main sans oser d'abord s'interroger autrement que du regard.
— Eh bien, dit tout à coup M. de C , tout est
fini, n'est-ce pas?
— Oui, répondit M» de F d'un ton solennel,
Kosciuszko l'a dit avant nous. Mais rassure-toi, ami, ta
Êunîlle et toti père n^ont rien k cri^indre^ et ce Mii^ conduit 5 signé par le feld-maréclial lai-méffle^ Ya Mettre un terme à tes anxiëtëSé Oeorgeê, ta peux être Ifêureux eoeore^ puisque Faiiiour t'attend et que Vskttàûé ne te âiillira jamais.
Les deux amis se jetèrent dans les bras l'un de l'autK et s^étreignirent avec cette effusion que reiienteat seules les Ames dévouées et chaleureuses^
Le lendemain la place était prise et oecupéi pat Paraaée de Pasakiéwitzch ; en d'autres termes^ Fordre régnait à Varsovie. On sait les repr^ailles exercées par le vainqueur. De cette défaite date l'ère d'expiations et de souffrances auxquelles la Pologne fut soumise^ En vakz quelques voix courageuses s'élevèrent en (aveitr de cette victime de l'ambitioir moscovite^ jamais vengeance ne iîit exercée plus vaste^ plus complète. A partir de œt instant fetal^ la Pologne ne fut plus qu'un souvenir^ niais un souvenir touchant et glorieux qui^ à diverses reprisés^ inspira aux orateurs de nos assemblées d'ékn ^uierites protestations.
te Laf Pologne^ s dit M. de Montalembert^ oootipe depuis longtemps le premier rang parmi les peupteaviG» tinea. Elle a toujours souffert^ et toujours elle aperilktë à souffrir I toujours envahie^ dévastée^ trahie^ elle n'en a paoïtaoins toujours jeté le gant aux oppressenhs^ et dbtarché la poitrine ii jour contre eut. La résignation à cette haute mais^ dure mission est empreinte dans son histoire^ dans ses traditions^ dans ses mœurs^ (kins toute son existence nationale, depuis le touchant sacrifioe de la reine Hédvige jusqu'aux déVcruemems hérèïqfdes de Sobieski pour l'ingrate Autriche et des légions p6ur \é Fhince ; le saerîfice a été sa vie, son métier et poiAr ainsi dire son industrie ^ c'est de ee pain-4^ qu'elle s'èM no«r^
rie, et rien n'amiODce qu'elle en soit rassasiée. Ses andens preux uè bâtissaient pas des châteaux indestructibles comme les ndtpes ; ils n'habitaient que des maisons de bois, afin de les abandonner et de les brûler sans regret quand le service de la patrie les en éloignait. Ses ambassadeurs se ruinaient de fond en comble à l'étran^ ger^ ne voulant nj appauvrir le trésor public, ni laisser éclipser par personne l'éclat du nom polonais. Ses budgets étaient votés par enthousiasme et ses impôts se nommaient secours éHamour {suhsidium chariteOi^ vwn).
a Toutes ses antiques richesses, toute sa force primitive, elle les possède encore; ses enfants exilés comme ses enfants esclaves ont hérité d'un double trésor : l'es<* prit de sacrifice et l'esprit de foi. Avec un pareil héritage que ii9 peut*on esp^er ? que ne peut-^on reconquérir ?
<( N'est-ce pas la foi qui donne et redonne la vie? N'estH^ pas le sacrifice qui l'entretient? Par cette foi inébranlable en leur cause, ils déjcHieront toutes les intrigua de leurs adversaires secrets , comme ils ont bravé tous le& forfaits de lejur tyran avoué. Par cette héroïque manie de tout sacrifier pour elle, ils lui as« aurait ime durée éternelle, une inépuisable fôpondité. Le double caractère que nous Leur reconnaissons n'est point une illusion. Doutez*-vous de leur dévouemeiit ? Mais eket€k£!Z donq parmi ces réfugiés qui ont tout perdu pour la patrie, biens, foyers, dignUés^ santé , firaiwes, en£uita, tout ae que l'homme a le droit et le besoin de défendre et d'aimer; cherchez-en un seul qui ne soit prêté rQQtunœencer demain, et cela sans hésitation, sans peine^ sanis surprise même. Ces hommes^JA ne s'étonnent que d'une chose, c'est que nous soyons, », étonnés de l^air dévouement.
a Doutez-vous de leur foi ? Mais Toici quarante années qu'ils viennent parmi nous nous montrer leurs blessures et les tronçons de leur ehatne. Vous ont-ils jamais montré la moindre apparence de découragement? ont-îis jaiâais cessé de croire à raffranchissement deleur pays^ au châtiment de leurs oppresseurs, à la tardive mais sûre justice d'en haut? Lorsque, laissant loin derrière eux la patrie et unis à nos armées républicaines, ils les aidaient à conquérir l'Italie, leur poitrine gonflée laissait échapper ce chant célèbre : 'Non^ la Pologne via 'point "péri^ puisque nous vivons encore. Ceux qui le chantèrent les premiers sont morts, morts pour nous, au pied des Pyramides ou sur les plages de Saint- Domingue.
« Mais le chant, et l'âme qui le dicta j et la foi qui l'inspira , ont survécu , et leurs enfants le répètent chaque jour ; et un jour viendra, s'il plaît au ciel, où ils le répéteront encore une fois sur les bords de la Wistule affranchis .
a Le^ triomphe de la Pologne sera le triomphe de ta liberté et de la justice : or, la justice et la liberté sont les fîUés aînées de Dieu. »
L'éloquence est un don du ciel, respectable et sacré, mais elle ne suffît pas toujours à empêcher le mal et à conjurer l'injustice. Après la prise de Varsovie et la dispersion des armées polonaises, un grand nombre d'officiers parvinrent à gagner la France, et leur passage à travers l'Allemagne fit époque. Jamais on ne vit manifestation plus vive, plus générale. La plupart de ces réfugiés étaient sans ressources, et , grâce au àé^ vouement des populations , ils purent traverser les Etats allemands sans ressentir le moindre besoin. La Saxe se distingua sourtout dans les preuves sans
nombre d'hospitalité sympathique aceordées aux fu* gitjfs.
Une foule de citoyens distingués, de toutes les classes de la nation, furent aussi réduits à fuir devant la vengeance des vainqueurs. Les o£Qciers avaient été proscrits en maisse ; les sous-ofilciers et les soldats se virent pour la plupart transportés en Sibérie ou incorporé& de force dans les. régiments russes^ Les prisons regorgeaient de victimes. Les enfants mâles, au nombre de plusieurs milliers, étaient transportés en Russie pour y être élevés dans la langue et dans la religion moscovites. Cette décisioa, qui surpasse toujt ce qu'il y eut jamais de plus cruel en fait d'arbitraire, donna lieu aux scènes les plus déchirantes, par exemple, à l'infanticide commis par unemèr/e sur son propre fils. Puis vint l'ordre impérial de transporter cinq mille familles de gentii$hommé& polonais, propriétaires en Podolie, sur la ligne du Caucase, pour, les incorporer par la suite dans les régiments russes. Bientôt la mesure s'étendit à tous les gouvernements occidentaux, çt le chiffre fut porté à quarantecinq mille familles. Une première levée de douze cents familles eut lieu en Podolie; mais l'indignation inspirée par cet essai, contraire à toutes les lois de l'humanité et de la civilisation, fut si vive, que, pour la première fois, le gouvernement dut reculer. On n'osa pas l'étendre aux autres provinces polonaises.
La voie où le gouvernement russe marcha hardiment, ce fut celle des confiscations; il serait trop long d'énumérer les documents officiels qui attestent le nombre des victimes et la masse des biens ravis. De toutes les blessures faites au cœur des Polonai{», la plus douloureuse Ait la persécution exercée contre la religion ca« tholique romaine^ professée pSr la presque totalité des
habitants^ et la base fondamentale de leur nationalité. Le système adopté à cet égard, et qui avait pour but de faire triompher le culte gréco-russe, fut suivi avec une rare persévérance. Enfin des scènes sanglantes eurent lieu , et personne en Pologne ne les a oubliées. A Cronstadt, douze soldats furent passés par les verges pour avoir refcfsé de prêter sermefnt de fidélité auczar j ils en moururent. A lanow, d'autres militaires furent aussi fustigés à mort pour le même motif, au pied du monument élevé à la mémoire de Kosciuszko; à Berdyczew, quatre Polonais, destinés à être déportés en Sibérie, périrent sous le knout, après avoir tenté de s'évadeir.
Lia Pologne ven^a-t-elle le jour de la réparation? Nous l'ignorons, tant d^obstacles s'élèvent contre cette résurrection d'un pays sacrifié ! Ses infortunes, quoiqu^il en soit, sont un éclatant et douloureux témoignage de ce qu'a pu faire, à l'aide de cette opiniâtreté que rien ne lasse, et qui compte pour rien les notions du juste et dû bien, cette puissance formidable dont nous avons Si raconter les projets d'envahissement.