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Un «emple^ choîii emre miUe^ va monlrer jutqifc'à quel fM»&t d'iosolence peuvent élre poissées, dtons eenaônes eiroolustaïuied^ les exigences des agents rtnses à FiétraDger. Le .réeit qu'oit va lîre^ eaipranté à des sottrees effiekUes et à des témoignages îrréensableâ^ pem prouver jusqu'à Févideiiee que la Russie u'héito pM.inèaci0à profiter^ dans un intérêt d'agrandissenifsvt^ des.Gatastroph.es les plus tragiques. Celle-ei est une de eetkf que rtûstoire^ par bonheur^ ne peut qu'enregistrer rarement, dana s^ annales..
En Tannée 1 828, vers le comoieneemant de Tété, une fionfde pressée stationnait prés la porte de Casbin^ h llébérafl^ capitale de la Perse* Quelques voitures esoor-* téea par une trentaine de Cosaques s'étaâentatrétéesi Le peuple^ malgré sa curijorsité habituelle^ ne s'était etrteë pM amassé là pour son plaistr^ car il paraissait inqnet ^ mécontent de l'arrivée des étrangers. '— Ces voiture étaient celles de l'atnbassadeur envoyé au roi de Perse pai^ FËmpereur deHussie^ et accompagné d'une escorte qu'il avait prise M) quittant les provinces rwsses du Caucase. La porte de Casbin est située dans l'un àeê quartiers lèa plus curieux de Téhéran. Il y a là de profondes et souterraines excavations qui servent de demeures à dé pnuvtes familles ; toute cette population avait fini par qttttter âes repaires et avait grossi cette foule tumuU tuMSsa. Les Cosaques^ parfaitement armés ^ avaieilt pmse à la contenir^ et efaaque fois que l'un d'eux^ pour veêmAw ks groupes devenus gênants^ faisait évoluer
son cheval^ on entendait très-distinctement des murmures et des menaces. Ces signes d'une entente peu cordiale ne cessèrent que lorsqu'une escorte de cavalerie persane, nombreuse et brillante, commandée par un des premiers ofBciers du schah, et qu'on attendait, eût soustrait l'ambassadeur et sa suite aux éventualités d'iiKie , positiMi qui n'avait rien d'encouriigoaot. Ces cavaliers, montés sur de magnifiques chevaux, appartenaient* au gouUmi schah (esclaves du roi), troupe d'élite composée de3à.4000 jeunes gens iles plus nobles familles qui servent de gardes du corps au monarque. Entouré de cette garde d'honneur, l'ambassadeur russe pénétra dans Téhéran.
Quel motif pouvait donc amener im envoyé russe dans la capitale des rois de Perse? Nous l'expliquerons en peu de mots.
C'est sous» le règne de Feth- AU-Schah , second souverain de là* dynastie -des Cadjars, que les différends entre la Russie et la Perse prirent un caractère sérieux. Le territoire du lac Gokteha, ayant été envahi par les Russes, une grande irritation en résulta en Perse, elle fut telle qu'on se décida à envoyer, en 1826, le prince Menzikoff à la ceur persane pour tout concilier. Mais, bientôt la guerre devint inévitable et le prince royal de Perse, Abbas-Mirea^ la déclara en se jetant brusquement sur les provinces russes d'Asie. La Géorgie se trouva si soudainement envahie que la situation fut d'abord très-inquiétante pour le gouvernement russe. Mais les Persans furent arrêtés à quelque distance de Tiflfs par le général Madatoff et complètement battus. Abbas-Mirzft lui-même fut défait deux fois par Paskié^ witzch. Après l'issue malheureuse de cette campagne, on parla de paix. Les Persans, à cette occasion,
déployèrent toutes les ruses, toutes les perfidies qui leur sont habituelles; mais Paskiéwitzch, grâce à sa fermeté, et habitué comme il Tétait, aux allures de la politique orientale, sut amener Fennemi à implorer, comme une grâce, cette paix qui fut conclue le 22 février 1828 à Tourcmantschaï.
Aux termes de ce traité, la Perse cédait à la Russie le kbanat d'Ërivan et celui de Nakhitschivan. Ëlie s'engageait h payer une indeibnité de quatre-vingt millions de roubles. Les Russes avaient la navigation libre sur toute la mer Caspienne et devaient seuls y entretenir des bâtiments armés. — Quelques mois après la ratification du traité, M. Grîboyedoff (4) était envoyé en Perse comme ambassadeur par l'empereur Nicolas pour complimenter le schah sur la conchision de la paix.
Griboyedoff était un homme intelligent, ferme, doué de qualités distinguées, d'un caractère entreprenant. Plusieurs membres de notre famille, qui le connurent à Tiflis, se rappellent sa tète régulière, ses yeux pleins* d'expression et de feu. Secrétaire du général Yermoloff, qoi précéda le général Paskiéwitzch dans le gouvernement des provinces caucasiennes et dans le oomfmandement de l'armée, il atait pris part à des évé* nements graves et avait su profiter de sa position. Il avait composé sur l'administration russe, sur les abus dont elle est pleine, sur les réformes dont elle aurait besoin, des mémoires remplis de curieuses appréciations. Ces mémoires firent assez de bruit pour que le czar fit mander GriboyedofiT à Saint-Pétersbourg. Le jeune réformateur fut reçu en audience particulière.
(4) VAsiafi€ journal Vnp^We Qryhydoff.
<m piu^Ia de% méaioîrM. M- Griboyedeff déclara que aôn c^vre, n'étant pas imprimée^ n'ayatt pas encore^ par cpD^qiiMHt^ de piibliaîté. On ne sait si le résultat de iietie conférence fut la demande et la promesse de laisser inédit cet écrk qu'on avait probableaient intact à élWiC^ fer ; ce qu'il y a de certain^ c'est que l'Empereur Ait très-satisfeît de l'intellîg^nee^-des vues du jeune écrivain. Il fut décidé que M. Griboyedoff serait eiivoyée» Perse avec une mission diplomatique^ et l'Empereur lui dit, ei» le congédiant i a Surtout, soyea prudent 1 >i
Mais eette wission, acceptée dan» des ciroonstancea difficiles, ap^ès une guerre longue et sérieuse» à travers un pays ennemi , chez un peuple fanatique et encore irrité, n'était pas exempte de péril. Le général Gar-* danne, envoyé en Perse pnr Napolé<iNQ, avait manqué y périr assassiné; M. Jaubert, visitant également ce paya SMis l'Empire, avait été reiepu prisonnier pendant six mois dans une fortercMe d'Arménie, au mépris du droit des gens. Tout récemment, un jeune AUeraand pleèa d'avenir, le docteur Schtilta^ avait été masMCfé dans le Kurdistan^ Griboyedoff éiait parti avec sa femne, une jirane prinoease géorgienne v Nina Tchawlchawa«é% Arrivé à Tauris, où Abbas-Mirza avait sa cour, et e^ se trouvait une mission anglaise, sur lesinsîstaneeadea envoyés anglais qui avai^st ennmené^leurafeinnaesaveo anx", Griboyedoff se décida à laisser avec eUes sa jeime épouse et continua sa route avec nxm suite de tvente^ cinq personnes.
' La réception faite à l'envoyé de la Russie fut très-Wnorable pour lui et pourson gouvfeonement. Gribe^yedoff fut traité par le aehah avec les plus grands égards* On lui avait amené à son entrée une escorte d'honneur ; cette garde lui fut conservée pendant plusieurs jours.
On lui dbâba |K)tar hôtel VAfhên^edrDtMla^ occupé «ue^ çessivement par le gëoéral Gârdanne et par 6ir Gore Onseky^ ambaaâadeur extraordioëire de FAngtèterre ^1 ^êi 4 • C'est dati& une des ofaambres de cet hôtd que se trouvait gravée sur les murs une inscription en vers, en viehx français, monument bigarre et curieux relevé par tous les étrangers* qui ont habité VÂmirn^
I^'eUi-Ali-Scbah ^ocUeîliit M. Griboyedoflf avec utife courtoisie et une affabiKté exquises ; il ca«iba avee Feo^ Tbyé du ezar et parut chsfrttié de ses idées et de ses manière&; GriboyedofFenl^a asse:^ avant dans tes bombes gr&ees du foonarqUe pour que odninH lui permit de visiter certaines parties de sont harem. MiladyOuseley^ Àeillej avait vu ce iietivnyMérieuflt dans tous ses détails et avait même conversé avec la^femme légitime du schob. M. Grtboyedoff^ accompagné de quelques officiers du pakis et suhri de ces beaux pages géorgiens qui viveât dans Fintérieur du harem^ parcourut un admirable séjour sûr les murs diiquel s'étdaient d'ébloaissantes richesses et où Fon pouvait lire des fragments de poésie empruntés à Saadi^ à Hafiz, à Djami et aux pre- -miérs éerivains d# la Perse.
Jusque-là tout allait bieh. L'ambassadeur russe^ par^ tout fété^ jouissait d'une favew que taht d'autres diplomates n'avaient obtenue qu'après des mois mitiers d'êflbrts et de patience. Cependant Griboyedf^» «a dépit de son intelligeDce, et malgré les conseilsde FEmpereur^^ n^avait pas compris oertains^ devoirs de sa position^ certaines nécessités dv mmnent; doué d'une grande énergie, il manquait de souplesse et de tact ; dct»f^ résolu, il étai4: entier et cassant. Ce défaut se révéla bientôt. Le traité de Tourcmantschaï portait que les
sujet» des deux pays pourraient librement passer d'iu État dans l'autre. M* Griboyedoff, outrepassant les termes de la convention, aurait voulu faiire rentrer dans les provinces russes tous les Arméniens qui se trou* vaient alors en Perse.
Cette prétention exorbitante causa à Gasbin undiffé* rend à la «uite duquel le peuple a'ameuta. Les autorités engagèrent l'agent russe à parti r^ en lui disant qu'on ne pouvait répondre de sa vie si son séjour se prolon* geait. A Téhéran, on connut aussitôt ce démêlé et les esprits, déjà indisposés par cet événement, s'aigrirent encore plus quand on vit avec quels honneurs on recevait l'ambassadeur d'une nation jusque4à ennemie, qui avait vaincu et humilié la Perse^ *
GriboyedofF ne s'était douté de rien; ce que nous avons dit de son caractère explique suffisamment ce fait. Bientôt même, au sein de Téhéran, il annonça qu'il se proposait d'emmener les Arméniens et les^ Géorgiens établis alors dans la capitale. Le gouvernement persan, en cette circonstance, se montra conciliant et plein de modération.
Un matin, Griboyedoff fut invité à venir prendre le repas (le déjeuner) chez M irzs^'^Abdoul-Hasan Khan y ministre des af&ires étrangères, et l'un des hommes les plus souples et les plus fins de la cour persane. On avait à eauser ^es difficultés récemment survenues. Grâce aux manières aisées et à l'adresse du ministre, la bonne intelligence ne cessa de régner entre les convives; Les dissentiments parurent avoir été oubliés, et M irza-AbdouUHasan Khan, ainsi que l'ambassadeur, se dirigèrent, à l'issue du festin, vers la grande place de la citadelle^ pour y assister âux exercices du Key-ffadj y cette Fantasia des Turcs et des Persans.
Au momeot où cette espèce de tournoi allait commencer ^ un tnouvemeiit singulier se manifeste au milieu du groupe où se trouvent Mirza-Abdoul et renvoyé de la RuMÎe, sur IHine des terrasses des maisons voisines* Un des officiers du palais arrive en toute hâte, il apporte une grave nouvelie, tout le monde s'est levé. Voici ce qu'il venait apprendre. Un eunuque du harem royal^ Aga-Yacoub, Arménien qui avait abjuré sa religion, avait volé au roi une somme de quarante ou cinquante mille tomans(4) et s'était réfugié à Tbôtel de Fandbassade russe* Le vol était à peine découvert que le coupable s'était enfui.
Le mmiitre et l'aml>assadeur se retirèrent aussitdt à l'écart. La conférence ne pouvait durer, il fallait s'expliquer catégoriquement. Griboyedoff voulait éluder.
— J'espère, dit enfin MirM-Abdoul, que, dans un oas pareil, le droit d'asâle, invoqué par un voleur, ne pourra le sou^raire au châtiment?
GriboyedofF parut blessé de ce qu'un autre se permit de lui indiquer ce qu'il avait à faire.
— Nous verrons, dit-il, nous apprécierons les ciroonstances.
Le Persan, pour toute réponse, se contenta de sourire.
-r- D'ailleurs, reprit Griboyedoff qui se piquait, cet homme est Arménien et peut, comme sujcd; du czar, se réclamer, de son représentant.
Mirza-Abdoul reprit doucement :
— Votre Excellence ignore sans doute que cet Arménien ^t, depuis vingt ans. Musulman ?
Oi^iboyedoff, aÂnsi (moussé dans ses derniers retran-
(I) Le toman vaut environ 42 fr. 50 cent, de noire monnaie.
chemeots^ ne pouvait que sauter à piecb joints pardessus tous les raisonnements qu'on lui teadait eMntne autant de pièges. DVilieurs^ il sentait que l'avatttâg« de la position n'était pas pour lui, Tévidence et la venté étaient trop manifestes. Aussi ehangeaH-il brtitt|iie^ ment Tordre des idées et fit-il comme oertaîna avoèàts qui^ battus sur la question de droit, esMient de se re-* lever sur la question de fait.
— Il n'est pas probable, s'éeria-t-il, qu'on songe à recourir à la force?
C'était le raisonnement d'un homme qui avait épuisé tous ses moyens.
. — Non, certes, répondit le Persan, avec ee sourire
fin des diplomates du pays D'ailleurs, reprit^il en
accentuant, je pense que toute espèce de guerre est terminée.
Et on se sépara. Le Persan, toujours soturiant, s'ék>igna d'uu pas grave, Griboyedoff, étonné, et comme en proie à une certaine agitation, se retira d'un «utre côté.
Le lendemain, on vint, de la part du sebah, réclamer Aga-Yacoub. Griboyedoff reçut l'envoyé du rtii avec les manières et le ton d'un homme qui, s'avouant son tort à lui-même, cherche à dissimuler cet aveu intérieur aux yeui: des autres, en affectant ces grands airs qu'on peut présenter comme l'expression d'une volonté énergique. C'est ainsi qu'on tente toujours de convaincre un adversaire de la justice d'une cause que, dans sa conscience^ on a déjà jugée mauvaise.
L'affaire en resta là, et, malgré cette difficulté, lés Persans n'en continuèrent pas moins à faire leur* cour à l'ambassadeur. On put même faire cette remarque : chaque fois que Griboyedoff se trouva en opposition
a¥«c les idées et les usages du pays, ou voulut méconnaître certaiiies conrentioDs^ les principaux habitants ëe la ville semblèrent prendre à tâche de rester aussi polis et au prévenants que par le passé et redoublèrent mém^ de soias et ti^atteations. Etait-ce par suite de la erainte que leur inspirait une puissance à laquelle i\» s'étaient résolus à montrer toute la condescendance possible? Etait-ce par suite du projet arrêté de mettre en tonte oceasiom l'envoyé de Russie dans son tort et de li|i donner des leçons de modération et de sâvolr*vivre? C'est une question que nous ne résoudrons pas.
Griboyedoff avait refusé de rendre Aga-Yacoub; il refusa égalemeut de rendre deux Arméniens qui avaient assassiné un Mahométan. Le gouvernement persati ai^soupit eaette affaire en désintéressant les parents de la victime. On put croire, dès lors, que l'ambassadeui» russe avait un plan de conduite tracé d'avance.
Quelques jours après^ le premier secrétaire de l'ambiM«ade^ Paul Gardanef, rencontra dans une des rues de Téhéran un des mirzas (i) du roi de Perse. Ce mirea fréquentait l'ambassade et connaissait Gardanef avec lequdl il s'était trouvé souvent en parties de plaisir ou en relatioms d'affaires.
jLa rue élait déserte ; le mirza arrêta son cbeval, re-. gardfi devant et derrière lui, fit signe à scfnPisoh- Khedmety qui le suivait avec les pièces du Kalyoun (f ) pendues à l'arçou.^e sa selle, de faire hake.
— M. Gardanef, dit-il, si vous ainMz ve^re maître, avertissez-le donc : je ne sais quel vertige le possède.
.(^yUn nritta ëét un mkifdtre mx ^orétarre d*tiat, \xn homme employé dans las affairçs4u gouveçpement .
(2) Le Kalyoun est une sorte de narguilett; les Persans le fument même à clievaK h^ Pi^ch^KheâmsI^esi c^dirgé de le porter et d'en avoir soin.
mais son imprudence^ ses exigences^ comme vous voudrez appeler cela^ finiront par lui être fatales.
Gardanèf ouvrait de grands yeux, et le mirza vit cet étonnement.
— Oui, reprit ce dernier, ses exigences lui seront fatales. L'affaire d'Aga-Yacoub, le voleur, et celle du Persan assassiné ne sont rien encore. M. Griboyedoff a réclamé ce matin même deux femmes Arméniennes^ d'abord esclaves en Turquie, puis amenées en Perse; ces deux femmes ont cependant déclaré qu^elles voulaient rester à Téhéran.
Gardanef était au courant de cette nouvelle difficulté; il sentait bien de quel côté étaiaiit les torts, aus^i ne répondit-il rien.
— Prehez-y garde, reprit le mirza, la cour s'est montrée jusqu'ici très-facile ; mais^ je dois l'avouer, la demande de ce matin a causé au palais une sensation désagréable. La population ne vous est pas favorable, et si le gouvernement entre en hostilité avec vous, quel est le parti qu'il vous restera à prendre? — Nous avons appris par les ketkhadas de chaque quartier qu'une certaine fermentation régnait dan» les esprits. Le daroga^ chargé de la police de nuit, a reçu des ordres; ses agents sont sur pied, il doit faire, cette nuit même, circuler ses patrouilles; je vous le répète, prenez garde^ et
En ce moment un bruit se fit entendre, c'était le pas^ d'une troupe de soldats.
— Et, ajouta le mirza, attendez-vous à tout.
Il mit son cheval au galop et disparut.
En effet, un corps de troupes considérable venait d'entrer dans Téhéran et traversait en ce moment les rues de la ville ; ces troupes, qui avaient tenu long-
— 5T — temps la campagne pendant la dernière guerre, rentraient dans leurs foyers. Les soldats, exténués de fatigues, portaient pour la plupart la robe longue, les bottines et le bonnet d'agneau ou d'astrakan, et étaient armés de fusils à mèche; quelques-uns avaient des boucliers. C'étaient des îrréguliers. Plusieurs d'entre eux, en apercevant Gardanef, reconnurent le costume russe et lancèrent au jeune homme des regards irrités. On lui adressa même quelques paroles peu courtoises dans lesquelles l'épithète de chien dinfidèle revenait de préférence à toutes les autres- Cet incident fît réfléchir profondément Gardanef. Pouvait-on, en effet, au cas où se produiraient des événements graves^ compter sur l'appui de la force armée? A son retour à l'hôtel, Gardanef apprit une nouvelle qui, dans les circonstances présentes, acquérait une gravité fort regrettable. Il semble vraiment que, une fois engagés dans une voie périlleuse, tout doive conspirer contre les efforts que nous pourrions faire pour en sortir.
Le caractère des militaires persans, fort courageux d'ailleurs (nous padons surtout des septentrionaux), est très^-querelleur et devient, à chaque instant, la source de rixes souvent sanglantes. Un sarhaze avait insulté un des Cosaques de l'ambassade, un duel avait eu lieu, et le Persan avait été rapporté à sa caserne dangereusement blessé. Les passants, attroupés autour du corps, lui avaient fait un cortège. Des murmures s'étaient fait entendre, et la scène aurait pu avoir des conséquences sérieuses sans l'intervention des hommes de la police.
&i ce moment on vint annoncer à Gardanef que Son Excellence le demandait.
Gardanef entra cbez Griboyedoff. Tous deux restèrent longtemps en conférence »
Pendant la journée un mouvement inaccoutumé régna dans Thôtel. De^ exprès se croisaient à chaque instant , les uns venant du palais du roi y les autres partant de Fainbassade. Le bruit courait que l'ambassadeur allait prendre une détermination de la plus haut^ gra-^ vite y à laquelle son premier secrétaire s'opposait . de toutes ses forces.
L'on connut bientôt la cause de tant de démarcbes. Les deux Arméniennes réclamées par Griboyedoff avaient refusé sa protection. L'ambassadeur avstit insisté pour les avoir; le roi avait répondu qu'il les envenrût, mai$ à la condition pour elles de déclarer devant un de ses eunuques que leur volonté était de suivre l'ambassadeur et non de rester en Perse. GriboyedoiF avait iref usé de la manière la plus formelle d'interroger cea femmes devant l'eunuque. Il avait en outr^ conçu un prej^el inouï qu'en dépit des remontrances les plus raisonnables il avait voulu mettre de suite à exécutipo,
Gardanef, que tant d'émotions et un travail plus fatigant que de coutume avaient accablé^ avait résolu cependant de iko pas céder au sommeil. Une Qptreprise des plus témérsuires, dont il avait la confidepee^ le préoccupait.
Au milieu de la nuit, une troupe de cavaliers sortit de l'hôtel de l'ambassade. Dix Cosaques, conduits par un ofQcier , s'avancèrejat silencieusement à travers l'obscurité dans les rues de Téhéran. Auouii^ signe distinctif, aucun indice ne pouvait les faire reconnaître^ et dans le cas où ils auraient rencontré une des patrouiliea du daroga^ ils avaient à donner k leur Q3ipé4Uion ihkv turne un prétexte fort plausible , celui d'obsej^ver par
- scieurs propres yeux la véritable situation de la ville et de veiller eux-mêmes au maintien d'une tranquillité à laquelle^ plus que personne, ils étaient intéressés.
Deux heures après, la troupe revint, marchant avec plus de précautions encore qu'à son départ. Au milieu du groupe des cavaliers on en distinguait deux qui semblaient s'être chargés sur leur monture d'un fardeau dont on ne pouvait guère apercevoir ni les dimensions, ni les formes. C'étaient pourtant les deux Arméniennes que les Cosaques, par un coup d'ii^udace in*croyable, venaient d'enlever, sans avoir occasionné la moindre rumeur, sans avoir éveillé le plus léger soupçon.
' Un instant après, deux femmes étaient introduites dans tine des salles de l'amba^ade; elles laissèrent tomber leurs voiles.
Leila et Djeïda, richement vêtues, paraissaient être d^ûne rare beauté. Elles tie faisaient entendre aucune plainte^ pas une lantoe né s'échappait de leurs yeux.
Cependant, en les observant un peu, on eût remarqué une indigilation profonde éclater de temps en temps 'i^ur leur visage; et cet air de tranquillité apparente, ainsi que les mots arméniens qu'elles' échangeaient quelquefois entre elles, inquiétaient presque ceux qui se trouvèrent présents à l'arrivée des deux captives.
Gardanéf, moins rassuré que jamais, avait couru la ville sous un déguîsetnent; il avait observé des àytnpïbïàes d'une nature grave. Des groupes se formaient dans certaines rues ; les signes d'une agitation sérieuse se ntanifestaient dans presque tous les quartiers. De retour à l'ambassade, il reçut quelques avis officieux qu'il supposa lui avoir été transmis en grande partie jpai^son atni le mirza, et dont la teneur ne devait laisser
aucun doute daps sou e&priu 11 se décida à parer, par tous les moyens en son pouvoir, à des dangers devenus désormais inévitables.
Malgré Içs. chaleurs trèsr^fortes qui régnent à.Téhéran, Phumidité y est si grande que des. armes, nettoyées et huilées avec sqin, sont, au bout de quelques heures, couvertes de. rouille. Sans en rien dire à Grîboyedoff qui, depuis trois jours enfermé dans ses appartements, passait le temps à expédier de volumineuses correspondances, Gardanef avertit les che& des Cosaques, leur recommanda de veiller à leurs armes, et de les mettre en état avec Pattention la plus scrupuleuse* Cent hommes de la garde du roi de Perse avaient été envoyés, deux jours avant, à l'ambassade en cas d'événement. Gardanef avait, par quelques prévenances, gagné la confiance des olBcîers; il les vit l'un après l'autre, s'assi^a par eux des bonnes dispositions de leur troupe, logée dans un corps de bâitiment contigu à l'hôtel, et reconnut que, de ce côté-là, il n'y avait aucune trahison à craindre.
Toutes ces précautions allaient devenir utiles. Un état de choses, amené par des causes violentes, ne pouvait avoir qu'une (in également violente.
Depuis deux ou trois jours le jeune secrétaire d'arn* bassade était en proie à une préoccupation profonde, que justifiait assez la gravité de la situation. On le voyait marcher dans une agitation étrange, puis s'arrêter brusquement et, le front appuyé sur ses mains, rester plongé dans ses réflexions. Tout à coup on vient l'arracher à ses rêveries ; on lui annonce que les deux Arméniennes ont réussi à s'échapper.
Gardanef se précipite chez Griboyedoff et lui apprend la nouvelle. Celui-ci entre d'abord en fureur.
pois il éclate en reproches contre ceux qu'il accuse d'une coupable négligence et d'une incurie impardonnable.
Bientôt un tumulte effroyable se fait entendre. Les deux Arméniennes ont parcouru les rues de Téhéran et ont excité la populace à venger letir affront. Des groupes se sont massés dans les rues^ sur les places, et, avec • une rapidité inconcevable, tout le peuple s'est ameuté.
En un instant l'hôtel de l'ambassade est entouré. C'était un jour de marché, la foule s'augmente de tous les habitants de la campagne; on y voit des naturels du Mazenderan, reconnaissables à leurs vestes, à leurs larges pantalons, à leurs traits sauvages; les femmes se sont mêlées aux rassemblements. Les Persanes ont la triste réputation d'être d'une grossièreté insigne dans certaines circonstances ; celles-ci se font remarquer par les plus outrageantes invectives.
La maison de l'ambassadeur n'était guère défendue que par trente Cosaques, car, pour les cent hommes envoyés par le schah, on ne pouvait raisonnablement compter qu'ils se décidassent à tirer sur leurs compatriotes, surtout dans un cas semblable. En de pareils moments, les natures énergiques sont susceptibles des résolutions les plus courageuses, mais l'énergie ne pouvait être là que de l'imprudence- et les moyens extrêmes n'auraient fait qu'aggraver la situation. Au milieu du tumulte et des cris, face à face avec l'émeute qui grondait, aux prises avec des circonstances désespérées, Griboyedoff se retrouvait dans son véritable élément. 11 allait et venait, il encourageait ses gens, montrait à tous un visage inaltérable, et, d'un air décidé, donnait à Uofficicr commandant ses Cosaques
des ordres qui, en dépit du prudent conseil de Gardanef, furent trop positivement interprétés.
Cependant la populace s'augmente et crie toujours; elle est venue devant Thôtel sans but et sans intention arrêtés, mais elle est furieuse d'une injure dont les auteurs sont des étrangers, naguère ses ennemis, et, qui plus est, des infidèles ! Par Tordre de l'ambassadeur, Gardanef, accompagné d'un officier, monte sur le toit en terrasse de l'hôtel, il va demander des explications, entrer en pour parler. A sa vue, les cria redoublent. Il fait signe de la main pour manifester son désir d'être écouté, ce ne sont plus des cris qui lui répondeùt, mais d'affreux hurlements; trois fois il essaie de se faire entendre^ trois fois les clameurs couvrent sa voix. Il se retire.
Alors un bruit d'un genre tout différent arrivé aux oreilles des assiégés. La populace s'est ruée coûtré les portes pour les enfoncer. Il n'y a pas de temps à perdre; on choisit lé moment où les plus furieux sont occupés à l'entrée de l'hôtel et où les cris sont devenus moins tumultueux .
— Préparez vos armes! s'écrie l'officier commandant.
On espère que ce commandement d'avertissement, donné avec lenteur, fera réfléchir. La foule n'en tient aucun compte.
— Chargez vos — . armes! ajoute l'officier.
Les coups redoublent, les portes vont peut-être céder.
— Joue Feu!
Et une explosion éclate : elle eàt suivie d^un immense cri, mais non plus de rage, car cette fois c'est uri cri d'effroi, de douleur. Puis un silence lugubre succède à
cette clameur. La fumée se dissipe^ et on peut apprécier les effets de la décharge.
Les flots de la multitude sont tellement serrés^ la foule est si compacte^ renfermée comme elle Test dans des rues étroites^ que sa fuite a d'abord été impossible pour les plus exposés^ pour ceux qui s'agitaient aux premiers rangs. Mais bientôt cette masse s^ébranle^ semble se fendre; alors six ou sept cadavres^ jusque-\à soutenus par les corps des vivants^ chancellent et tcNOobent. Quelques hommes les relèvent^ les chargent $ur leurs épaules et rejoignent au plus vite la foule. qui s'enfuit.
La maison de l'ambassade était dégagée et l'émeute était repoussée ; mais le danger n'en devenait que plus menaçant et la victoire devait coûter cher aux vainqueurs. .
L^ tranquillité^ un moment rétablie dans les rues par la.défense imprévue des soldats russes et par suite de la stupéfaction des agresseurs, ne pouvait durer. Bientôt l'exaspération de la populace est à son comble. Les six cadavres sont exposés dans six mosquées différentes. Lesv mollahs haranguent les gens du peuple et les engagent^ en invoquant Mahomet, h venger sur les Russes infidèles la mort des six vrais croyants dont ils ont sous les yeux les corps inanimés.
Aussitôt la foule se porte avec des cris de rage sur l'hôtel de l'ambassade : trente mille personnes au moins conaposent ce rassemblement redoutable; les femmes y sont encore en nombre, mais se tiennent par derrière; en tête marchent des miliciens. Le désordre semble s'être organisé; l'émeute a pris le caractère de l'insurreetion.
.Griboyefioff entend de nouveaux cris, ils se pto-
JoDgent longtemps^ et quand^ par hdsarc)^ ils semblent s'^aiser^ un bruit de pas précipités qui leur succède et ne paraît pas devoir, cesser de sitôt^ indique qju'uoe foule immense se dirige vers l'ambiassade.
Tout à coup une détonation se fait entendre. De& liurlements épouvantables et de hideuses imprécations y répondent.
La fusillade recommence^ le tumulte s'accroît» Bientôt tout Fbôtel est entouré. La maison^ du reste, est bravement défendue : la garnison est fournie par des Cosaque$ de la ligne y et Ton sait que ces homp^es intrépides, aguerris par leurs guerres continuelles avec le? montagnards du Caucase, sont habitués à cette idée qu'on ne leur fait pas généralement de quartier. — A chaque fenêtre on voit briller des mousquetons, la moindre • ouverture s'est transformée en meurtrière. La défense promet d'être longue ; d'ailleurs les Cosaques ont juré de brûler jusqu'à leur dernière cartouche. Enfin le schah peut avoir été prévenu à temps.
De son côté le peuple est aussi armé : on peut voir les miliciens charger leurs longs fusils : il y a un espace vide autour de l'hôtel. Quelques corps y restent ab^Il-r donnés, on n'a pas encore osé venir les reli^vçr soi|s.ie feu des assiégés qui plonge sur les assaillants, TjDiu;^,le$ gens armés s'embusquent au coin des rues; on ep voil« des centaines sur les terrasses des maisons voisines.
En ce moment le bruit d'une décharge retentit, elle est suivie des mêmes cris, puis on n'entend plus rien. Les assiégeants semblent se retirer; d'un côté la maison se trouve dégagée , mais d'un autre on aperçoit un mouvement, une activité et des groupes qui semblentprendre une signification fatale. En effet, quelques hommes , infernale idée ! ont apporté des planches, des
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échelles ; ils s'apprêtent à les poser et, du haut des terrasses qu'ils occupent déjà, ils parviendront sans peine sur celle de l'hôtel. Jamais les défenseurs de l'ambassade n'oseront se montrer en cet endroit, ce serait se découvrir et s'exposer inutilement»
Tout à coup un homme paraît, il se dresse de toute sa hauteur; on ne peut guère l'entendre, mais on devine ses gestes, c'est Griboyedofif; il parle, on semble vouloir l'écouter. C'est alors qu'un homme l'ajuste avec
son fusil un autre le prévient, et d'une énorme
pierre, il renverse l'orateur.
Un hurlement effrayant s'éleva, il célébrait cet horrible triomphe.
Une partie des assaillants avait pu escalader la terrasse qui bientôt en fut couverte ; la foule se rue sur l'infortuné, les Barbares saisissent le corps, le balan-cent dans les airs et le jettent comme une proie à la populace impatiente.
£n ce moment le toit de la maison, démoli par les assiégeants avec une rapidité inconcevable, s'écroulait et les flots de la populace, se précipitant par cette brèche d'un nouveau genre comme par une écluse ouverte, pénétraient dans l'intérieur de l'hôtel. Les Cosaques cherchèrent encore à se défendre de chambre en chambre, mais que pouvaient-ils contre des milliers d'ennemis? Après avoir épuisé toutes leurs munitions et avoir vendu chèrement leur vie, ils furent impitoyablement égorgés.
Cependant le roi, ayant appris ce qui se passait, avait envoyé deux mille hommes de troupes de sa garde, commandés par un de ses fils, pour protéger l'ambas-> sadeur et sa suite. Mais une fatalité cruelle semblait avoir disposé d'avance toutes les circonstances de ce
funeste ëvénement et^ quan<l les troupes du schàb arrivèrent, il était trop tard. Néanmoins te jeune prince parvint, au péril de ses jours, à arracher à la fiireûr du peuple le premier secrétaire d'ambassade, Gardanef, un inlerprète Arménien et un Cosâique : toul le reste fut massacré. Le corps de Griboyedoff, tué d'un coup dé pierre dans la tempe, fut horriblement meurtri et mutilé par la populace ; chacun voulut se venger sur ce cadavre dont les membres, coupés en morceaux, furent ti^aînés dans la boue à travers les rues.
La maison de Pambassade fut entièrement ras^e, on n'en laissa pas pierre sur pierre; et, le lendemain, le curieux qui eût voulu revoir le théâtre de cette sanglafnté tragédie aurait eu peine à le reconnaître, tant la destruction avait été rapide et complète.
Cet affreux attentat plongea dans la stupeur et dans la consternation la famille royale 'et les ministres. Maïs on n'avait pas été maître des événements, et la fureur populaire en était arrivée à ce point qu'elle ne connaissait plus d'obstacle. Aussi Feth-Ali-Schah, tout en gémissant sur ces horribles excès et leurs conséquences probables, fut impuissant à les arrêter. Bien plus, fes efforts qu'il fit pour sauver l'ambassadeur îrrîlèrèrtt tellement ]â populace contre sa personne qu'il fut contraint de chercher un refuge dans la partie fortifiée de son palais.
Sans aucun doute, l'histoire des peuples les plus barbares nous offre peu d'exemples d'une pareille violation du droit des gens; mais, il faut bien l'avouer, Griboyedoff avait lui-même causé sa perte. Quelque temps après, mon père rencontrait M"* Griboyedoff à la quarantaine de Tiflisj la pauvre jeune femme, alors enceinte^ venait lui demander des nouvelles de soû
— J67mvi. Monpère^ embarrassé^ hésitait, lorsque le prince Tchawtchawazé, placé derrjière sa fille, fit de la main un signe qui recomnaandait le silence et fut aussitôt compris^ Mais un semblable événement ne pouvait rester longtemps ignoré; la jeune Nina apprit bientôt la fin tragique d^ son mari^ elle tomba gravement malade^ accoucha ^^un enfant mort et ne se rétablit que lentement.
Après ces événements, la crainte des Persans fut extrême; mais un parti puissant, quoique redoutant la guerre, n^aurait pas été fâché de la voir recomfpeiH^çr^ dans Fespoir de reconquérir tout ce que le traité de Tourcmantschaï avait fait perdre. Les intrigues commencèrent. La nation Persane est la plus vénale, la plus corrompue, et surtout la plus astucieuse de toutes les nations de l'Asie. Myrza Schefy, l'un des Gpiliistres du scbah à l'époque de l'ambassade du gé* fi<5ral Gardaune, et que sir Harford John Brydges appelle le plus fin vieux renard qu^il ait jamais connu (1), aurait fait la leçon, sur le chapitre des rouexies diplomatiques, à bien des hommes d'état de l'Eu- )r|Qpe. A l'époque où eut lieu cette catastrophe, les mif^istres mirent tout en usage, d'un côté pour faire croir|s à des intentions pacifiques^ à un vif désir de faire oublier les faits accomplis, et, de l'autre^ pour réveiHer en secret des haines nationales à peine assoupies et préparer de perfides attaques^ politique en partie double fort en vogue à la cour de Perse. Mais pR avait à faire à forte partie. Paskiéwitzch , déjà ropopu aux habitudes de la diplomatie asiatique, se t^uiait sur ses gardes et s'attendait à tout. La lettre qu'il
if) Smt Harford John Brydgts. Ttavels inPcrsia, p. t'6^.
écrivît au prince Abbas-Mirza, Tun des monuments les plus curieux de l'histoire contemporaine^ fit réfléchir le fils^ du roi de ï^erse; d'ailleurs les finances^ épuisées par deux années de guerre, étaient dans un état déplorable. Abbas-Mirza se décida à envoyer son fils Kosrew-Mirza en ambassade, c'est-à-dire en otage à^ Saint-Pétersbourg , comme l'avait proposé Paskié*witszch. A ce prix on voulut bien croire à des regrets et au repentir.
£h bien! le gouvernement Russe, après comme avant cette catastrophe, qui eût pu lui servir de leçon, a'en poursuivit pas moins ses empiétements, et la fin tragique de son envoyé ne lui fit pas abandonner un seul instant ce travail d'absorption introduit par lui dans toutes les provinces qu'il s'est annexées ou dans tous les pays qui ont eu le malheur d'être ses voisins. Ce qui se passait en Arménie, à l'époque même où se dénouait le drame que nous venons de raconter , mérite d'être connu.
La population des provinces caucasiennes est actuellement d'environ 2,400,000 âmes ; elle serait susceptible d'un prodigieux accroissement, mais, ainsi qu'on devait s'y attendre, elle a éprouvé depuis quelques années une sensible diminution par suite des moyens violents employés par la Russie pour se maiii-> tenir avec quelque sécurité dans ces pays où l'on trouve des nations entières de brigands. Pour arrêter la dépopulation, le gouvernement Russe a cherché à coloniser ces provinces qui ne lui ont jamais appartenu que d'une manière précaire. Il y a appelé des cultivateurs allemands, race laborieuse, sobre, patiente, et ces colonies ont généralement réussi.
En même temps les émissaires Russes se répandaient
dans les provinces méridionales, au sein des campagnes^ pour embaucher les populations chrétiennes de FArméfiie. En ceci, et comme a fait toujours la Russie en semblable occasion, elle a invoqué la religion au secours de la politique; ses agents se sont d'abord, et surtout, adressés aux prêtres; l'expérience a démontré, en effet, que quand ceux-ci émigrent, ils entraînent ordinairement avec eux plusieurs familles chrétiennes et souvent même toute la population d'un village. A son arrivée sur le territoire Russe, le colon reçoit la pièce de terre qui lui a été assignée, quelquefois même une petite maison. Laborieux, persévérant, il jouirait d'un sort assez heureux, mais il vit dans le voisinage des bandits indomptés qui infestent le Caucase; les Tehetchenges sont les ennemis les plus acharnés des colons Arméniens. La haine héréditaire de ces montagnards pour la nation Russe embrasse tous les étrangers placés sous la protection du gouvernement Moscovite.
La Russie, en s'efforçant d'augmenter la population de ^on vaste territoire aux dépens de ses alliés, emploie donc souvent des moyens peu compatibles avec les procédés de bon voisinage. Aussi la Perse en fit le sujet de plaintes nombreuses; et l'embauchage des Arméniens deviendra tôt ou tard le motif ou le prétexte d'une guerre entre la Russie et la cour Persane.
Dans le courant de l'année 4828, le colonel Lazareff, commandant militaire de Tauris lorsque la province d'Aderbaïdjan fut occupée par le général Paskiéwitzch, avait été chargé de procéder à la transportation de quarante mille Arméniens. Toutes ces familles, arrachées pour la plupart à leur patrie par les obsessions de leurs prêtres et les magnifiques promesses des
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a^Bts Russes^ se rassemblèrent non loin du nMnt Ararat^ entre Erivan et Echœiadzin. La plaine et k inontagne^ et les rives de l'AraK^ étaient oduvartes des tentes de cette îœmeiise émigration. Cependant, au mois de juillet de la même année> le prince royal AM>as- Myrza avait écrit au colonel L^zareff la leUre suî^ vante :
<( Nous n'ignorons pas que vous avez Tautorisa^MMi « de votre gouvernement pour favorisef k trtnmaigrar « tion des Arméniens ; mais quand nous remarquons u quc^ dans tous les lieux où vos soldats seront arrêtés^ (( la population Arménienne a émigré^ vokmtaiÊ^enheni « dites-vous^ la raison et la conscteoce nous dictent de « voi»s demander s'il est possible que plusieurs milliers « de familles aient pu abandonner spontanément une a patrie de mille ans et laisser là leurs propriétés^ levrs a jardins, leurs maisons, pow se traiow à votre auite^ a sans savoir où elles pourraient se reposer.
a J'ai délivré, de mes propres mains, des passeports c( aux Arméniens qui ont quitté Tauris^ ^ je sais que <( jeur émigration est causée par celle de leurs prêtres ; « or^ si tous les éctésiastiques de ce pays vianpeiit de « l'abandonner, aul doute que la &ute en est au ptrimat « é^EckmiadMHj qui les a menacés dé les dépouiller de <( leurs digniljés, de lés excommunier, et les a même a rendus responsables de leur désobéissaaoe dans l'am*- 4( tre monde.
<( Aijgourd'hul que votre seigneurie réside à ^lma% « elle envoie des ofBciers et des Ck>saques pour l&v^ a des contributions dans les villages où il n^ se tixHwe <( |ias d'Arméniens qui veulent s'expatrier, taïudîs <|«i'elle 4( di«tr^ue de l'argent à ceux qui émigrent> d'où U f( arrivée que les babitants, ne pouv»nf fuppofter ç^
a vexations, sont forcés de quitter leurs maisons et ^ d'abandonner leurs propriétés, etc »
Le commandant Russe répondît en donnant Fordre du départ : inutile d'ajouter que parmi ces milliers d'êtres enlevés à leur patrie, à leurs biens, à leur cKroat, H y en eut des centaines qui moururent en route de privations de toutes sortes, ou qui expirèrent de fatigue et de douleur, à leur arrivée dans les provinces russes du Caucase.
L'histoire affligeante de cette émigration forcée ne BOUS rappelle-t-eHe pas tant de feits du même genre accomplis précédemment et surtout sous le règne de celle que l'on appela la grande Catherine ? Grâce M certains historiens, certains monarques sont grands sans difficulté.
Or, Catherin«II, pressée de jouir, courut d'ébauche en ébâufehe sans presque rien achever. Elle attira à grands frais des cotons de tous les pays de l'Europe, e( l'on sait combien de malheureux, ainsi transpkntés en Russie, elle laissa périr sur les rives du Volga. Catherine fondait des villes dont les noms retentis^ sants figurent encore aujourd'hui sur certaines cartes et qui eurent le sort de ces peuplades que Potetnkin transportait sur le Dnieper, à l'époque du trop fameux voyage en Crimée , les condamnant ainsi à une existence éphémère et à une destruction infaillible. Catherine appelait à Pétersbourg, des extrémités de son vaste empire, quelques centaines de KalraoDks, de Baskrrs, de Tougourths, de Samoyèdes, surpris de se trouver réunis, et leur faisait lire un code de lois qu'ils écoutaient sans le comprendre. Puis les sauvages étaient renvoyés dans leurs déserts avec des médailles de législateurs sans pouvoir faire connaître
ces lois bienfaisantes qui devaient civiliser leur patrie lointaine !
Est-ce là ce que la Providence a demandé aux grands de la terre ? et sera-t-on tenté d'appliquer aux souveraios de la Russie ce titre honorable et glorieux de pasteurs des peuples que les poètes grecs de l'antiquité donnaient aux descendants des rois chantés par Homère ?
D'ailleurs ce qui s'est passé il y a cinq ans à peine ^ ce qui s'accomplit encore aujourd'hui y sous nos yeux ^ dans un pays européen^ dans une contrée chrétienne^ n'est-ce pas une preuve décisive^ accablante^ fournie par l'inexorable histoire, dans cet immense procès intenté par la liberté (jles peuples expirants contre cette ambition insatiable et ces projets d'envahis^çment que nous avons pour mission de signaler à l'atteptiou du monde civilisé? L'occupation actuelle des provinces danubiennes n'est-elle pas un de ces faits révoltants qui suffit, à lui seul, pour caractériser toute une politique et la vouer au mépris des nations, chez lesquelles le sens moral n'a pas péri, et des hommes d'Etat chez lesquels la diplomatie n'a pas usé la loyauté ?
c( Cette grande exécution de la Roumanie, périodic< quement saccagée^ recommence en ce moment. » Ces paroles d'un grave historien, homme de science et d'imagination, M. Michelet, sont un avertissement sérieux dont l'Europe tiendra compte si elle songe à ses intérêts et à son avenir de plus en plus compromis. Pendant qu'on s'attendrit, et avec raison, dans nos sablons, sur les infortunes de V oncle Tom et des nègres, on oublie trop qu'à l'orient de l'Europe il y a des millions d'hommes, aussi blancs et aussi chrétiens que nous, plus malheureux cent fois que les noirs tant pieu-
rés par un auteur moderne/ par une femme de cœur dont nous partageons^ au reste, les croyances et les sympathies.
« L'Occident, dans son égoïsme, dit M. Michelet (i), (( a ignoré les calamités qui enveloppaient FOrient. Les (( sauterelles dévorantes s'étaient abattues sur les (( champs de la Moldavie, de la Valachie. C'est de ce (( nom que les Roumains désignent les armées russes, (( armées affamées, mendiantes; où elles passent, rien (( ne reste. La spéculation cruelle des chefs sur lanour- « riture des soldats suffirait pour faire de ceux-fcî d'éa pouvântables pillards, insatiables et voleurs même <( après qu'ils sont repus. Une armée de cent mille (( hommes vole au moins pour trois cent mille. Des (( corps semblent organisés spécialement pour le vol ; « le G>saque, jadis brigand héroïque, brigand poète (( aux champs de l'Ukraine, est devenu sfeus les Russes « un avide soldat de police, de douanes^ contrebandier (( lui-même, brocanteur, marchand de dépouilles ; sur (c son laid petit cheval , d'intelligence avec lui, ses « longues jambes pendant jusqu'à terre, vous lerencon- « trez partout, son ballot en croupe, piquant de sa a lance la vache du pauvre paysan. A qui se plaindre? ((à qui pleurer? L'officier est philanthrope, il lit « Lamartine ou Byron; mais que voulez-vous, mon (( pauvre homme? Sachez que telle est justement l'ins- (( titution de l'armée russe. Comment empêcherions- (c nous le Cosaque d'être Cosaque^ le vautour d'être (( vautour?
a Ce que les Tartares faisaient par l'instinct de la
(4) Principautés Ddoubiennes. M"* Rosetti, 4848, par J. Michelet.
<( barbaf'ië, fà Russie te fait par un ociàchiavélisme « calculé.
« Tous les vingt ans elle inonde le pays et te pousse Cl au désespoir; elle veut )uî rendre dessable te suicide <( de sa nafionalité. Ses agents ont beau jeu po^r dire: <( Réiugiôns«nous au grand empire; devenonà liàe pro- « vince Russe. »
(( Bonne occasion ^ d'ailleurs , de refeire Parmée et (c de la nourrir. Ses squetettes dégueniUés viennent a dans cette terre proAiise mettre de la cbalr sur ce leurs os.
(( Le pays serait trop riche , malgré la dureté exiïes- <( sivc et Fénormité des tributs. Le paysan^ de sé$ a jeûnes 9 de ses soufVances volontaires, dés privations <( de sat famille, améliore la terre à la longue, élève « quelques bestiaux. On se hâte d'y mettre ordre. Dès <i que le pays refleurit un peu , descendent les affamés k du nord.
a Ceux-ci procèdent alors à sa spoliation totate , ail « complet déménagement. Alors la cabane se vide de « tout ce qui peut s'emporter ; alors Fétable est démeuî^ ccbtée; alors tout grain disparaît^ même cfelui' dels « semences. Et te désespoir devient tel qu'en 183^, « sans l'action du gouvernement et tes injonctions tes 4c plus fortes, la population (diminuée d'ub quart en <( trois ans ! ) né voulait plus labourer; te pays eût éGé « rendu à l'état des steppes tartares et cosaques ; il afi&k « redevenir une grande prairie dféserté.
(( Le pillard s'éloigne alors à regret, mais ealcute <( qu'on va remettre le rustre au travail et lui préparer, « pour un temps prochain , une fructueuse invasion.
« Le fisc le veut, et le boyard le veut, le bâton est (( levé ; il retombe doiic au travail , te malheureux ,
n rané^ k dos jbmI cicatrisé des coups qu'il a r^Us des « Russes, trop souvent gardant , en sa lamille outragée^ <( une blessure moins guérissable !.. . les voilà tous a« <( sillon. La femme, noyée de larmes, malade, et qui « wit ? eueeinte , remplace le b<Buf de labou^r, tire sçveç <( l'homme à la charrue; le «oir^ coud>és sur la jterre <( froide, daiis la hutte dépouillée, et soupant d'écorce^ j(( d'arbres. )>
. Les corvées imposées aux paysans au moyen de leur? chariots et à leurs frais, pour transporter les munitions^ les vivres, les bagages, ont lieu à des distances énorn^es. Dans Paunée 1&29, des milliers de ces infortuoés, arra- <^ésÀ leurs travaux et îi leur? familles, furent obligés de suivre Parmée ru^sebiep loin des principautés, jusqu'aux Balkans, où presque tous périrent de la peste.
A cejs dâ:ails nous ne pouvons nous empêcher d'ajou- Jter 1^ ré.fie^ions suivantes que faisait M. Paradis dans Tun des numéros de la Presse du mois de juin de cette aBiiée :
« Et que dir6 de la pression morale .^t politique exercée par l'armée d'invasion sur les sentimepts fies pop^Uons ? du système d'espionnage et de £aivorijtispe fu'dJe met en usage pour grossir le nombre de ses partisans, et des persécutions auxquelles sont en butte oeux^qui ne veuleqt pas s'associer à l'oppression de Jeur J^yè? La Hussje considère Ijes Principautés comme une proie qi^i lui est d^uis longtemps assurée. Elle ne laissera échapper aucun prétexte poqr transformer ses .oeQMIHatioBs passagères en possession d^nitive ; et plus dlerelfottv^ vîvaces, îi chacune de ses apparitions, les înstNDCts de nationalisé r<>^mane et la haine de l'étranfp^y f^us s'accroissent ses colères et les violences de ses fNCOssédîé**
« Userait aisé d'en fournir les preuves. Tout le monde sait que le consulat russe d'Orsova, misérable village où il ne se trouve pas un sujet russe^ mais placé au milieu des populations serbes, n'est qu^un poste d'émissaires et un foyer de propagande moscovite. La main de la Russie a été judiciairement saisie et constatée dans les affaires de Braïla en 4840 et Jean Soulzoeti 4850; dans celle de l'arrestation récente de quatorze officiers rosses en Servie, arrestation qui a amené la retraite du ministre patriote Garachanin. Enfin, a-t*on oublié l'envoi fait par le prince Menschikoff^ pendant son dernier séjour à Constantinople, d'aides-de-camps et d'agents à Brousse, à Smyrne, à Thessalonique , en Albanie, en Grèce? Les nouvelles qui arrivent chaque jour de ces pays expliquent le but et les effets de ces missions. »
Comment donc appeler désormais la Roumanie , Valaques et Moldaves? La nation saxarifiée, tel est, évidemment, le seul nom qui lui convienne. La Pologne et la Hongrie, du moins, ont retiré de leurs souffrainees la gloire qui rend un nom impérissable, et ce nom a retenti et retentira encore dans tout l'univers. Les populations des principautés Danubiennes ont à peine obtenu Hntérêt de l'Europe, et bien des gens ignorent le lieu où elles ont souffert.
Et cependant la Remanie, en 1848^ eut aussi sa révolution, pure et brillante comme lorsqu'un peuple immolé s'est décidé à briser ses fers. Mais, que de périls ! de tous côtés l'ennemi ! Turcs, Russes ou Autrichiens devaient s'abattre sur cette malheureuse contrée^ sans défense, sans barrières naturelles, sans forteresses^ ouverte tant de fois aux ennemis ! C'est à celte époque que la Porte , obéissant aux Russes qui lui défendaient de tenir sa parole et la constituaient la geôlière de ses
adversaires, réunissait ses efforts à ceux de la Russie pour étouffer un dernier et suprême élan d'indépendance»
C'est alors qu'une femme , madame Rosetti , dont l'historien, déjà cité par nous^ a retracé la yie d'abnégation Siuhlime , entreprit d'arracher à la captivité , à la jnort, son mari et ses compagnons , coupables d'avoir voulu restituer à la Roumanie la liberté tant de fois , mais en vain y désirée. Seule, la nuit entière^ et par des pluies impitoyables, serrant contre son sein tari sa fille innocente, la courageuse femme allait naviguant à travers les steppes inondées. Le ciel paraissait s'être entr'ouvert et laissait tomber d'affreuses cataractes^ Le Danube , soulevé par les vents , retombait en torrents sur les plaines voisines* La nature semblait avoir, elle auëfii , déclaré la guerre à la femme errante et à l'enfant né au sein des révolutions ; mais, protégée par la pluie •et par l'obscurité, madame Rosetti, gravissant les rochers qui bordent le fleuve, a pu rejoindre les prisonniers. Grâce à cette adresse infaillible que l'amour sait .inspirer aux femmes, elle a pu préparer et faire réussir pour, son mari et ses amis un plan d'évasion auquel les Turcs, lassés par tant de perfidies moscovites, ont paru se prêter avec la complaisance de gens à la conscience desquels répugne une consigne trop rigoureuse. Les fugitifs, l'élite de la nation valaque, ont pu échapper à des dangers sans cesse renaissants sur une route que sillonnaient trois peuples en armes, , et trouver un refuge à Vienne où l'Autriche, après un bombardement aefaarné, venait de rétablir sa dynastie caduque.
Et c'est ainsi que la Russie, sans égard.pour les nationalités en péril, au mépris des principes les plus sacrés d'humanité et de justice, a poursuivi avec une inflexible
lénadté ces desseins ambitteux auxqvieis FEorûpe^ in^ souciante, endormie, ne semble prêter qu'une atteMiofi fatiguée.
Or^ ce qui se passe en ce moment, dms f^mttée 4853, devrait étire im sérieux avertisietneiit ; cette question d'Orient qui s'agite autour de nous rei^Mrme "dafns «m sein le noeud des situations diverses qu'a feitw âwc puissances européennes notre système d'équfrlîbre» fit, qu'on ne s'y trompe pais, les habitudes de la polittqae russe sont aujourd'hui si <^niiues, que persMine nhi pris le change sur les vrais motifs de ces nouvelles ^eompUcaticms. La pensée russe a été saisie immédiateoMnt, «ans aucune réflexion ; um fait immense a frappé -toos les esprits ; on a deviné que la Russie, au sein d'une paix profonde, sans provocalâon aucune, allait dédaver de nouveau la guerre au monde civilisé. Enefiet, elle^dmtiniie vis-à-vis de la Turquie ce rôle de spoliatrice du droit et de la liberté qu'elle a joué tour à tour et sue* cessivement, vis-à-^vis de la Suède, de la Poiogne, de la Hongrie et de tantd'autres nations aujourd'hui dédraes.
La Russie, d'ailleurs, n'a-t^elle pas besoin de s'auvrir, k tout prix, un débouché par mer? Là est Uhîstoîre éa gouvernement moscovite et de la Turquîie ; là e«t txmle la question d'Orient.
Cette puissance colM^^le, malgré «ses firmées imuëibreuses , ses richesses agricoles > ses mines inépuisables^ malgré ses soix*nte^q>t millions 4^>hsd>itaiDitd, n'esta après tout, qu'une puissance eontiaeatale et terrestre ; la Russie n'a un véritable débouché maritixie que du c6té de la Baltique : encore y a*t41 là un^^aîte de détroits dangereux, 4me mer navigable pendaal six mois seulement de Tannëe. Ëéranger disait au ehib dbs Amis wtu Peuple j en i 850, qu'il ^fifirait de couder
trais ôe*U navires de comnieree à l'entrée du Sund pour le rendre à jamais impratteable au% Taissemix de giBierre.
Cette passe étroite devenant insuffisante au eomméree à\aM Katioa' de eette importaoce^ et «'aboutissant qu'à woie mer souvent furieuse et longtemps fermée^ la Russie B dû chercher autre part h se créer une puissàoN^e navale : une nationr ne peut se placer ou rester mt premier rang qu'à la condition d'avoir une force séelle sQsr mer. A cet égard ^ l'histoire est riche il'memples et de preuves.
> Un jeune écrivain qui a de l'avenir^ M. Charles Lamartinière y » parfaitement résumé cette question importante (i).
a Venise, q«i n'est aujourd'hui qu'une ville impuis- <c sanle^ perdue entre la terre et l'eau, a pesé d'un grand (c poids et pen^nt longtemps sur le monde, parce c< qu'elle disposait d'une flotle formidable.
ce Et encore aujourd'hui, que serait ^Angleterre sans (I ses vaisseaux? une ih qui, tôt ou tard, devrait s'an^ ce nexer à une grande putssanee.
« La £mpoe ma^ritisatt peut donc, jusqu'à un certain (( pioint, suppléer à ki'fiM'ce terrestre; mats k force ter- <€ restre, si étendue, si redoutable qu'elle puisse être, (c a'a^. jamftfs pu équivaloir à la puissance sur mer.
<^JI a donefaiHu que la Russie, en s'agrandissant et (€ en se constituant , et par la raison même qu'tsUe <( s'agrandissait et se eoûstituait, cherchât un débouché ce sur la mer ! Or, ce (iébouché, c'est la nature même ce (fui l'avait mis à ses frontières, dans des cKKDdîtions ce a<jhmrabtes^ oar.Constantinople, par sa position sur le
(4) Leiiwmmes de ta question d!Orientyp^vCh. Lamartînière.
• soie Bosphc^e^ domine deux mondes : l'Europe et PAsîe. a Aussi la préoccupation constante, perpétuelle de a la Russie, a été toujours et invariablement la prise
a DE CONSTANTINOPLE.
(( Quelques personnes qui n'ont pas étudié la carte « répondent que la Russie possède la mer Noire, qu'elle « y a construit à grands frais des établissements marice times et des flottes entières. Ëh! mon Dieu! la ré-* <( ponse est bien simple : La mer Noire n'est qu'une « mer de plaisance, comme une pièce d'eau au milieu c( d'un parc, c'est-à-dire un lac, un étang d'une vastC' a étendue, mais sans issue autre que le détroit des a Dardanelles, qu'il faut traverser d'un bout à lautre. (( sous le canon des forts qui dominent les deux rives, « que la Turquie peut fermer à son gré quand bon lui ce semble; la mer Noire n'est donc en réalité, qu'on <( nous pardonne Texpression, qu'un immense cuUde^ (c sac dont la Turquie tient l'ouverture.
(( Le seul débouché que puisse jamais conc{uérir la (( Russie c'est donc le port de Constantinople, et, du « jour où elle s'en sera rendue maîtresse, on peut dire (( que la Méditerranée deviendra une mer russe.
(c Aujourd'hui donc, malgré son étendue, son or, son a fer, ses blés, ses 67 millions d'habitants, ses G>saques c( qui vivent de peu et ses chevaux qui vivent de rien, u la Russie est un état énorme mais impuissant ; il . hiî a faut un port pour donner l'essor à tous ses éléments (( de force, de prospérité et de domination.
<( Voilà l'explication tout entière de la question (( d'Orient. La question d'Orient n'a jamais été que la (( complication jetée dans le monde par les efforts de la « Russie, pour conquérir une place dans le domaine (( des mers , et ces efforts, comme chacun sait, ne
«datent pas d'aojourifhtii , ils datent de Pierre le Grand. »
Ce système d'équilibre, inauguréau commencement du XVI® siècle et qui, à travers des phases diverses^ après avoir subi tes influences de phisieurs puissances tour à tour dominatrices, PEspagne, la Suède, la France, la Prusse, la Russie, a pu, grâce aux traités de 4815, ce point de départ si chanceux de la politique contemporaine, se perpétuer* jusqu'à nos jours, est donc sur le point def recevoir une des plus profondes secousses aufxqùelles il afitjamais été en proie.
Leà politiques de nature traiiquille se disent, il est vrai : tout se bornera probablement, en cas de coHision, à l'échange de quelques coups de canon entre la flotte russe* et la flotte françafise; puis la Prusse et l'Autriche ménageront un arrangement. D'ailleurs l'empereur Nicolas a trop de sagesse pour tenter de prendre Constantinople, en ce moment du moins : son heure n'a pm sonné ; il saura bien attendre; il se contentera d'occuper momentanément la Moldavie et la Valachie. Quelle modération!
En attendant, on prépare un protectorat redoutable à ses voisins^ par exemple aux Turcs et aux Persans. En pleine' paix, on porte son armée à onze cent mille hommes ; on colonise, près des frontières de la Porte, cent mille hommes de cavalerie et d'artillerie légère; la Crimée devient un i'mm^se arsenal pour la marine; la mer Noire se couvre' d'une flotte armée de trois mille canons; on élève des forteresses sur le Pruth et le Dniester;-on fait démanteler par les Turcs les places fortes qui peuvent arrêter une invasion sur la route de Constantinople. On s'établit pendant cinq ans dans la Moldavie et la Valachie auxquelles on donne des lois qu'on fait
exécuter par la force. On se J>ose en protecteur nature! dé tous les Grecs de l'empire turc; on excite leur anâbition et ]eur jalousie contre les Latins et les Ottoiilans; on leur donne," à eux et aux Slaves, resj>^rance d'olntenîr la domination universelle.
A|3rès avoir préparé Tattaque de Constatitinoplé, là clef de la Méditerranée, on songé à prendre la poskioa par l'Orient. On se fortifie sur l'Araxe, on se ménage des têtes de pont pour se répandre en Perse et dans là Turquie d'Asie : on s'abrite contre la Prusse et l'Autriche; sur le Dnieper, la Dv\ina, le Burg, partout, enfin, on s'établit solidement. A l'intérieiir, on ébranle le catholicisme par la séduction ou par la violence; on s'efforce d'effacer jusqu'aux derniers vestiges de la nationalité polonaise; on donne Cracovie à l'Autriche pour s'assurer sa complicité ou sa neutralité. Qaand la Hongrie a mis cet empire à deux doigtas de sa peHe^ on le secourt tardivement et ou l'accable d'une *pro*> tection exorbitante. En même temps on occupe leg principautés danubiennes de concert avec les Turcs^ mais on se garde bien d'imiter leur générosité; et, pé»*dant que les Ottomans s'abstiennent de toute vexation let soldent réellement et au comptant toUt ce qu^its consomment, on paie ses dépenses en papier remboûfsable en temps opportun^ et on exige, pour frais dVxî^ cupation de la Moldavie, douze millions de piastres; et de la Valachie , le double. En même temps on a soin de réclamer de la Perse quatre-vingt millions é^ roubles.
Puis on trouve malséant que la France veuille farire respecter les ti^ités conclus en faveur de» Latins. On prend ombrage de l'intervention accordiée par PAiattf iche aux Bosniaques et l'on engage amicalement âon
allié le sultan à laisser protéger exclusivement par If RussieJa moitié dé ses sujets. Enfin, comme la France et l'Angleterre ont protesté contre cette violation du tt*àité de 1844 et ont réuni leurs flottes dans TArchipèj, on envahit de nouveau les principautés. Seulement j tèut en se préparant à la guerre et en concentrant des moyens d'action formidables, on s'adresse ainsi aux puissances :
a Soyez tranquilles; je n'irai peut-être pas plus loin* C'est l'approche de vos flottes qui m'a contraint à faire ce pas en avant. Retirez-vous, désarmez, alors je me montrerai le plus pacifique des princes, le plus généreux ami du siiltan; je ne lui réclamerai rien de plus que ce que je lui ai -demandé. » El en même temps on lance parmi les Turcs et les Grecs des manifestes incendiaires^ dans lesquels on déclare qu'on ne remettra pas l'épée au fourreau avant d'avoir sauvegardé en T^irquîe la foi orthodoxe; c'est-àr-dire, selon la traduction militaire et populaire, avant d'avoir réinstallé la Panagia à Sainte- Sophie. — Après quoi on procède, prudemment à la ruine de la Turquie, à la russification des principautés^ k la conquête des débris ^^ la Perse. D'ailleurs les i^emms dé fer, les bateaux à vapeur^Jes télégraphes électriques ne sont pas encore a||pez nombreux en Ruâ(^ie; les Turcs ont encore un reste d'argent, de cou-» C4g€iet de vie, et les Grecs mu excès de circonspection ; confiant dans l'avenir mosQovite et dédaignant la résisléûce occidentale, on achève son plan d'attaque et l'on attend. n.
*. 'h Heureux le czar, s'il peut et sait attendre! Savoir «^ândre son heure, en comptant suf lesfaibles et sur lieisM&iites des autres >put«sances, c'est ce qu'il faut probablement à l^Russie pour arriver à posséder ces deux
points stratégiques qu'elle tient à demi déjà et qui lui donneront l'empire de l'ancien monde : les Dardanelles et le Sund. Toutes les chances sont pour elle; car elle seule s'appuie sur les sentiments religieux : elle seule n'est pas assez riche et assez amollie pour redouter beaucoup la guerre; enfin, elle seule est servie par la reine de l'époque, la Révolution.
« Tous ces avantages sont incontestables. Quelle autre puissance n'est pas engourdie et outrecuidante? — Les Anglais considèrent l'infériorité de la marine russe, la pauvreté relative de la Russie, sa mauvaise administration, la vénalité de ses fonctionnaires, et, fiers de leur argent, de leurs vaisseaux, de leurs ressources politiques, ils sommeillent enivrés d'orgueil. — Comment les Allemands verraient-ils subitement dans la Russie une ennemie mortelle? C'est elle qui les a délivrés des Turcs et des Français; qui les a soutenus contre les révolutionnaires.. Tant qu'elle n'aura pas pris le Sund, le nord allemand nourrira de nombreuses sympathies pour le seul persécuteur redoutable du catholicisme^ pour l'allié éventuel des protestants contre l'Autriche : le czar. Tant qu'elle n'aura pas franchi les Balkans et pris Constantinople, les Autrichiens ne se croiront pas menacés et se flatteront de l'arrêter ou de * la repousser derrière le Pruth.
(( Tandis que les autres puissances, aveuglées .par le scepticisme et l'orgueil, semblent être incapables d'un vigoureux effort d'ensemble, le czar achève de tremper l'âme de ses bataillons. Il y a peu de jours, 65,000 soldats, réunis à Powonski devant l'autel, étaient adjurés au nom de leur Empereur de prier pour la loi ortkodoxe. Au même moment (40 juillet) f sur d'autres
points 9 des centaines de bataillons et d'escadrons faisaient la même prière. Quel autre prince en Europe pourrait ptêoher semblable croisade ? Le czar seul peut ajouter Fenthousiasme religieux à l'ardeur patriotique, à la soif des conquêtes. Et il prêche sa croisade à des soldats croyants, pauvres, rompus aux jeûnes et aux fatigues, à qui la guerre promet Fabondance sous un ciel plus doux; à une armée médiocrement équipée, souvent mal commandée, mais qui demeure compacte et disciplinée dans les défaites, et où il est rare qu'un combattant ne soit pas frappé par devant; à une armée qui se croit destinée à chasser les Turcs d'Europe et à dompter les voluptueux hérétiques d'Occident; à une armée enfin qui se recrute chez 70 millions d'hommes soumis à une seule volonté.
<( En face de l'empire moscovite, les deux positions qu'il doit atteindre pour régner sur le vieux monde, les Dardanelles et le Sund, sont confiées non à deux des grandes puissances militaires, mais à deux petits peuples presque expirants. La Russie n'est plus qu'à quelques heures de celte double proie. Elle s'en est approchée de plusieurs centaines de lieues depuis un siècle. Elle n'a plus en quelque sorte qu'à tendre la main pour l'atteindre.
<( Comment espérer que l'heure de la Russie ne sonn^a pas? A ce son terrible on se réveillera peut-être^ mais ne sera-t-il pas trop tard?... »
C'est ainsi qu'un des écrivains du journal V Univers^ ]\f. G. de la Tour, caractérisait tout récemiùent la situation faite p^r le czar à l'Europe tout entière.
La politique et la religion ne font qu'un en Russie et, depuis cent ans, le gouvernement des czars a pro-
cédé de même dans ce long et patient travail d'absorption auquel il s'est livré. Mais nous est-il défendu d'espérer encore? et en serons-nous réduits à prévoir* que, dans le cas d'une collision toujours possible , il y aurait des nations timorées qui ^ comme la Prusse en i831 et l'Autriche en 1849? se décideraient à devenir les humbles servantes de la Russie? L'Autriche est peut-être appelée à payer fort cher le secours de son égoïste alliée.; peut-être sera-t-elle entraînée un jour, comme autrefois avec Marie-Thérèse, à invoquer. l'appui de cette Hongrie, décimée naguère par ses bourreaux, mais qui n'a pu oublier ses traditions de glorieux dévouement. Or, nous croyons pouvoir l'affirmer, bien que l'Europe, pour la défense de laquelle il s'est épuisé, l'ait trop souvent abandonné , ce peuple généreux n'en a pas moins gardé cet instinct de noble abnégation qui le jetait dans des luttes terribles, et le moment n'est pas loiq peut-être où, reprenant le sabre de Jean Huniade, il ira combattre à notre tête une autre barbarie.
Lorsque Ui Uussie domine, du haut de sa colossale puissance j la plus grande partie de notre continent, il faut bien du courage pour o?er lui jeter' en face un
, . 1^^ regard menaçant, et ce n'est pas sans émotion profonde
jgSf ^^^^ nous nous rappelons ces paroles prophétiques
^Êb adressées, il y a quelques années , à ses compatriotes y
^^^ par un écrivain hongrois , M. Barthélémy de Szemere :
*5^ <( Les Magyars, qui ont défendu la chrétienté contre 1«»
• - (( Osmanlis, leurs piopres frères, sont prêts à défendre
« la liberté de FKurope contre la tyrannie moscovite. Le
a peuple hongrois aura donc, par cl^ux fois, servira
^ . ({ cause de riiumiiuité : sinon en la sauvant comme un
1|^^^^ a héros» du moins en souffrant pour elle. comme le
(( Christ Peut-être, d^ns 1^ chaîne des Car'patbes^
a le destin a-t-il déjà marqué les Thermopyles oà. notre <( petite nation^ victorieuse ou victime du géant, grana dira dans l'hisloire par la victoire ou par la mort. »
Espérons donc encore : la chrétienté, menacée par la Russie, la pire ennemie de notre civilisation et de notre foi, trouverait bien dans le présent d'héroïques défenseurs comme elle en trouva dans ce passé glorieux que nous avons retracé. D'ailleurs la lutte n'est pas encore engagée, l'attitude des deux premières nations de l'Europe peut faire réfléchir l'ambition imprudente. Toute voie n'est pas fermée à la paix et, en tout cas, quand la cause de la justice est portée devant son tribunal , rien n'est impossible à Dieu !
Juillet 1853.
PRBKEZÈEB PARTIS.