‹ Histoire de la Russie et de ses projets d'envahissements depuis le règne deChapitre 7 sur 21 · SI · texte numérisé non relu

SI

« Pau] 9 troublé^ sans vêlements , pressentit le sort qu'ils lui réservaient, mais son énergie ne Pabandonna pas. On lui parle d'abdiquer, il s'y refuse arec emportement ; et, reconnaissant ceux qu'il a comblés de bienfaits, il éclate en reproches si touchants que leur féro-* cité en est ébranlée. Mais dans le moment où les conjurés se pressent chez l'empereur , au moment même où ils comptent le plus sur Pahlen, celui-ci marche au palais à la tête d'un régiment des gardes : si l'entre^ prise réussit, il vient pour la seconder ; si elle manque, c'est son maître qu'il a voulu défendre.

« Cependant Platon (Zoubof) veut lire à l'empereur un acte d'abdication ; Paul cherche à les toucher de nouveau , il s'adresse particulièrement à Platon, lui retrace son ingratitude et l'excès de sa témérité. c( Tu n'es plus empereur , lui dit celui-ci , c'est Alexandre qui est notre maître. » Indigné de son audace, Paul va pour le frapper. Ce courage les arrête, il suspend un moment la volonté des conjurés; Beningsen s'en aperçoit, et sa voix les ranime : « C'est fait de nous s'il nous échappe, c'est fait de nous ! » Alors, Nicolas Zoubof, portant le premier la main sur son souverain, lui casse le bras droit, et entraîne, par son audace, la scélératesse irrésolue de ses complices.

« Le tumulte ajoute encore à cette scène d'horreur, et l'obscurité qui l'environne rend inaccessible à la pitié le cœur de ses assassins. Tous fondent sur lui, l'itifortuné Paul tombe accablé. On lui prodigue l'injure , on lui crache au visage , on le traîne , on prolonge son agonie. Par une dégoûtante barbarie, les assassins le frappent dans les parties les plus secrètes de son corps. ... Leur cruauté se lasse enfin ; l'un d'eux lui passe au cou une écharpe et termine ainsi ses souffrances» 11

— 8M — expire j et ses dernières paroles sont : Constantin ! Constantin !

(( Alexandre , en apprenant la mort de son père^ tomba dans un accablement profond. On lui dit que la proposition d^abdiquer avait si fort irrité Fempereur quMl avait été soudain frappé d'apoplexie. Il ne pouvait se méprendre à un tel rapport ; on chercha à tempérer sa douleur^ mais, rejetant toute consolation^ il refusa hautement le trône. Cet avis fut suivi de convulsions violentes qui durèrent plusieurs heures.

« Le bruit de la mort de Paul se répandit en peu de temps dans la ville , le peuple se porta en foule sous les fenêtres du château ; tous les grands y tout ce qui avait des charges à la cour ^ toutes les autorités de la capitale se rendirent aussitôt au palais pour saluer le nouveau souverain.

« Pahlen , en qualité de gouverneur de Pétersbourg, présidait la députation y et porta la parole : l'on vit Tassassin infâme du père prêter au fils serment de fidélité.

(( Alexandre céda alors aux instances de sa famille éplorée et de ses plus chers serviteurs qui lui représentaient qu'en cette circonstance il se devait tout entier à l'Etat. Il parut au balcon du palais y et fut salué empereur aux acclamations de tout son peuple. Mais, parmi ces témoignages et ces transports de joie y une amère et cruelle pensée lui fit regarder le jour où il montait sur le trône comme le plus pénible de sa vie. »

Ce qui frappe le plus dans cette relation, revêtue d'ailleurs de tous les caractères de la vraisemblance y c'est qu'elle semble exclure la participation active du gouvernement anglais. Les choses s'expliquent par des mo* tifs et des intérêts étrangers à la politique du cabinet de

la Grande-Bretagne. L'Angleterre n'en profita pas moins d'un événement qui changeait la situation de l'Europe. Nous n'affirmons pas qu'elle n'ait point été mêlée au complot, et yqflk tout.

La seconde relation, publiée en Allemagne, et que nous empruntons à la Bibliothèque historique qui, plus tard, la reproduisit en France, diffère, dans quelquesunes de ses parties, de la précédente. Elle constitue un document curieux, dont la source est inconnue. On comprend que les auteurs aient [désiré garder l'anonyme.

« Il y avait longtemps qu'on avait perdu tout espoir de ramener l'empereur à la raison. M. de Pahlen, qui partageait avec lui l'exercice d'un pouvoir sans bornes, avait eu lieu de reconnaître la nécessité d'opposer une digue aux élans d'une volonté qui ne se manifestait que par des actes de violence et de cruauté.

(( Ce chef des affaires extérieures de la police et du gouvernement de Pétersbourg prit enfin la résolution de conférer avec le grand-duc Alexandre sur les moyens d'en arrêter les suites funestes; Il fit connattre à ce prince tout ce qu'un pareil ordre de choses pouvait entraîner de malheurs, soit au dehors^ 'soit à l'intérieur. Il avertit le grand-duc de songer à un changement contre les dangers duquel on était assuré pleinement par les moyens d'exécution dont on pouvait disposer.

c( M. de Pahlen, étant par ses emplois instruit de tout ce qui se passait, pouvait agir immédiatement et se proposait de le faire sans délai. Le grand-duc répondit à ces premières ouvertures qu'il ne pouvait disconvenir des torts de l'empereur, mais que ce prince était son père, et qu'en sa qualité de fils, il ne pourrait jamais se

résoudre à le priver du pouvoir suprême^ quelque mal* heur qui pût advenir s'il en restait plus. longtemps revêtu.

(( Quelques mois plus tard, le désordre du gouvernement allant toujours croissant, M. de Pahlen parla de nouveau au grand-duc. Il trouva ce prince tnoins éloigné qu'auparavant des idées qu'il lui soumettait, mais encore détourné, par respect pour son père, de toute mesure qui aurait porté atteinte au pouvoir de ce monarque.

(( Cependant, plus de vingt-six personnes ayant di^ paru dans les premiers mois de 1801, M. de Pahlen réitéra ses propositions avec plus d'instances. Le grandduc, pressé par ces circonstances, y adhéra enfin, mais à regret, et après avoir reçu la promesse formelle qu'on n'attenterait pas aux jours de l'empereur, qu'on se contenterait de le faire prisonnier, d'obtenir dé lui un acte d'abdication et de le transférer sous bonne escorte dans la forteresse de Pétersbourg.

(( Un événement imprévu hàtâ l'exécution de ce projet. M. de Pahlen fut instruit que Paul, qui depuis quelque temps paraissait avoir conçu dès soupçons, avait, contre sa coutume, signé lui-même un passeport (M. de Pahlen était seul chargé de cette signature); il fît arrêter, comme par méprise, le courrier qui en était porteur et prit probablement connaissance des dépêches confiées à cet homme. On sut, dans la Suite, qu^elIes avaient pour but de rappeler à Pétersbourg deux personnes que l'empereur s'était vu obligé d'exiler à cause de la cruauté qu'elles avaient apportée dans l'exécution de ses ordres.

(( Selon toute apparence, ceS deux individus, nom mes Lindner et Araktcheief, l'un premier gouverfieur

de Pétarsbourg, et Tautre commaDdant à^tme forta^ ressCf devaient être rendue à leurg fonclion». L'empe* reur devait s'en servir pour éloigner sa £imille, mettra en prison l'impératrice et ses deux fiis^ et se débarrasser enfin de tous ceux qui lui avaient inspiré des soup* çons. M. de Pahlen, muni du passeport saisi sur 1^ courrier^ se rendit auprès de Paul el lui représent* qu'on avait sans doute tenté de le surprendre en sou-* .mettant à sa signature une pièce qu'il était seul charge de délivrer sous sa propre responsabilité,

<( L'empereur^ embarrassé^ lui répondit qu'il avait eu ses raisons pour signer le passeport... « Je m'empresserai donc de le rendre au courrier^ )> répondit M. de Pahlen. On pense bien que Pahlen^ tout en obéissant aux ordres de son maître^ sentit plus que jamais la nécessité de le prévenir par une prompte et^ cution des mesures projetées.

— Vous vous rappMeis ee qui est arrivé en 4762 ? av«i| dit quelques jours auparavant l'empereur à son ministre. — Oui^ sire^ j'étais alors sergent dans la garde» — M, de Fabien^ je ne serais pas éloigné de croire qu'oM ait envie de répéter les scènes d'alors. — U serait pos-» sible, Sire, répondit Pahlen, que quelques personnes «n eussent conçu le dessein ; mais il ne serait pas aussi fiicile de l'exécuter aujourd'hui qu'alors ; IVirmée p'était pas, CQttme ^ présent, entre les mains du prince; la police n'était pas aussi bien faite qn% présent; eofin, votre père n'avait pas été couronoé, et vouB Véhd^* — L'empereiir sembla se rendre à pes réflexioM «t fiait par là un entretien où Palhen montra d# la présenee d'esprit, du ealme et de l'audace.

a Ce|>endant» les soupçons de l'etDperwr augoMrotaient chaque jour. Ua soir^ il répéu k pluM^HPa

reprises^ d'un ton de fort mauvaise humeur, à madame de Gagarin chez laquelle il se trouvait : a Je le vois^ il est temps de frapper un grand coup. )> Il tint le même propos au grand écuver Koutaitzoff, en ajoutant : c( Après cela^ nous vivrons comme deux frères. » Ce grand coup consistait à faire enfermer l'iropératrice à Kholmagori^ séjour affreux à quatre-vingts verstes d'Arkhangel^ où la famille infortunée d'Ulric de Bruns wick avait été emprisonnée pendant de longues années. Schlusselbourg devait servir de prison au grand-duc Alexandre, la forteresse de Pétersbourg était destinée au prince Constantin ; Pahlen et quelques autres auraient péri sur l'échafaud.

(( Madame de Gagarin^ frappée du ton sinistre de Pempereur, avait eu la simplicité de dire : a Je ne conçois pas ce qu'il entend par le grand coup qu'il veut porter. )) Ces divers propos furent rapportés à M. de Pahlen qui en instruisit le grand-duc Alexandre.

(( Ce prince, pressé par le danger^ consentit à tout, sous la seule réserve de conserver la vie à son père. Malgl'é la difficulté de donner à cet égard des garanties positives , Pahlen promit cependant que les jours de Paul ne seraient menacés dans aucun cas.

a Le projet devait recevoir son exécution le 22 mars, mais le grand-duc insista pour qu'il îdt diffi^é jusqu'au lendemain, attendu que, ce jour-là, la garde du palais devait être confiée au bataillon Seméonovski, que le grand-duc Constantin commandait en personne^ et qui lui était dévoué. Pahlen souscrivit au désir du prince.

« Le palais Michel^ bâti par Paul sur l'emplacement de l'ancien palais d'été, est un édifice massif et sans goût, entouré de bastions. C'était en vain que l'empe* reur le fortifiait chaque jour pour s'y assurer un abri

contre la vengeance de ceux qu^il avait offensés. Pahlen^ ainsi que les autres conjurés y en connaissait tous les détours. Quelques heures avant Texécution y M. de Pahlen augmenta le nombre des conjurés en leur adjoignant quelques jeunes gens de famille qui^ ce jourlà , avaient été dégradés et fustigés de la manière la plus cruelle pour des fautes qui méritaient à peine une réprimande. Pahlen ouvrit lui-même la prison à ces malheureux ^ et les mena souper chez le général Talézen^ colonel du régiment Préobrajenski y qui , ainsi que le général Depreradovith^ colonel du régiment Semeonovski^ avait attiré dans la conspiration presque tous les o£Bciers ; on n'osait pas encore se confier aux soldats, on comptait d'ailleurs sur leur obéissance.

(( Platon Zoubof y le dernier favori de Catherine 11^ et le général Beningsen étaient présents à cette fête. Ils se mirent à la tête d'une partie des conjurés, et Pahlen commandait l'autre. Les deux troupes formaient environ soixante personnes, dont la plupart étaient prises de vin. Zoubof et Beningsen se firent précéder par l'adjudant Argamakof , qui faisait journellement des rapports à l'empereur. Celui-ci les conduisit dans un escalier qui menait droit à une antichambre où couchaient deux hussards de la garde impériale, ainsi que le valet de chambre. En passant par le corridor sur lequel donnait cette porte , ils furent arrêtés par un factionnaire qui leur cria : « Halte^-là! qui vive! »Bening-» sen lui répondit : a Tais-toi donc, malheureux ! tu sais bien où nous allons. » Le factionnaire, comprenant de quoi il s'agissait, fronça le sourcil en criant : a Ronde, passez,)) afin que, si l'empereur avait entendu du bruit, il pût croire que c'était celui de la reconnaissance d'une ronde. Après cet événement , l'adjudant Argamakof

continua en toute hâte^ et vint frapper doucement à la porte du valet de chambre. Celui-ci^ sans ouvrir^ lai demanda ce qu'il voulait. « Je viens faire mon rapport. » — Etes-vous fou? il est minuit. — Que dis-tu ? il est six heures du matin, ouvre donc^ ouvre, ou sinon tu vas me susciter une belle affaire auprès de l'empe^ reur. — Le valet de chambre ouvrit enfin, m^is, ayaat vu entrer sept ou huit personnes dans la chambre, l'é**^ pée nue à la main, il coiirut se cacher dans un coin. Un des hussards, plus courageux, voulut opposer de la résistance, reçut un coup de sabre sur la tête et fut a|is^ sitdt terrassa. L'^iutre disparut.

« C'est ainsi que Beningsen.et Zoubof pénétrèrent dans la chambre de l'empereitr. Zoubof, ne voyant pas le prinae dans son lit, s'écria : Grand Dieu ! il est sau* vé ! Beningsen, plus calme, ayant fait une recbefcbe plus attentive, découvrit l'empereur derrière le pan* neau d'un {)aravent. Alors, il s'approche du prince, le salue de son épée , lui déclare qu'il est prisonnier par ordre de l'empereur Alexandre, que sa vie sci^a re^pee-tée, mais qu'il importe à sa sûreté de n'opposer aucune résistance. Paul ne répondait à rien. A |a lueur d'une veilleuse» on pouvait discerner la. confusion et la ter* reurqui sepeignaiait ensemble snr son visage. Benii:^* sen, sans perdre de temps, fit la visite de sa chambre; une seuU porte menait dans les appartements de l'imfiér ratrioe, une seconde, celle de la g«rde-rob<^ était ^i}$ issue; deu^ autre» appartenaient à des placards où étaient renfermés les drapeaux çt les étendards de ia garnison ainsi qu'un grand nombre d'épécs ap|)ar^naeil des officiers mis aux arrêts. Pendant que Benin^seo fermait les portes et mettait les clefs dans i^ pocb^, Zoubof répétait en russe à l'e^ap^r^w ; fiSiret vous^^tes

prîàoirttier de Pempereur Alexandre. — Comment , prisonnier? répondit l'empereur,— Un moment après, il ajouta : Que vous ai-je fait? — • Depuis quatre ans vous nous martyrisez — lui dit alors un des conjurés •

a Le prince était en bonnet de nuit, il portait aïeule* ment sur sa cfaemise Une camisole de flanelle ; il était debout, les jambes nues, devant les conjurés; ceux-ci avaient le chapeau sur la tête et Fépée nue h la main.

a SI Paul eût conservé quelque présence d'esprit, il ëftt pu se ifauver, on par une trappe qui donnait sous son lit, ou par les appartements de Kimpératrice; mais la peur l'avait entièrement déconcerté et, au premier brttït, il s'était jeté ati bas de son lit sans prendre une résolution; peut-être n'osa-t-il pas se réfugier auprès dé Flmpérairice, pensant qu'une conjuration ne pou-- Vtftt être ourdie contre lui qu'avec le consentement et en faveur d'une prihcdsse qu'il savait être aimée du peuple adtant qu^il en était délesté.

(( Au moment (A l'on s'emparait de l'empereur, quelque bruit s'étant fait entendre^ Zoubof courut tout alarmé chez le grànd-duc Alexandre. Les appartements de ce prince étaient situés au-dessods dc ceux de son père. Il n'avait auprès de lui que son frère Constantin ainsi que les deux grandes-duchesses, l'une sa femme, * et Fautre celle de son frère. Constantin n'avait été mis dans le secret que le soir même; quoiqu'il n'aimât pas fempereur, on craignait quelque indiscrétion de sa part. Ces quatre personnages attendaient dans la plus grande anxiété l'issue de l'événement. L'arrivée dt Zoubof ne contribua pas peu à augmenter leur inquiétude. De son cdlé Beningsen, resté dans la chambre de l'empereur avec un petit nombre de conjurés, se trouvait fort embarrassé^ il l'eût été bien davantage si

Paul se fût arme de son épée pour se défendre; mais ce malheureux prince ne proférait pas une seule parole et restait entièrement immobile.

« L^empereur fat trouvé dans cet état de^stupeur par quelques oonjui^és qni^ dans leur ivresse , s^étant trompés, de cbemin, sHntréduisirent tumuttueusement dans la chambre de ce prince. * -

a Le prince ^ JaschyiU , major-général d'artillerie^ depuis quelque temps en retraite, entra le premier à la tête de ses compagnons. Il se jeta furieuse sur Tempereur et, en le renversant par terre, il fit tomber sur lui le paravent et la veilleuse. Le reste de la scène se passa dans les ténèbres. Beniogsen, croyant que Paul voulait fuir ou se défendre, lui cria : a Au nom de Dieu, sire, ne cherchez pas à votas sauver, il y va de votre vie. On vous tuera si vous faites la moindre résistance; )) Pendant ce temps, le prince Jaschvitl Gardano|| adjudant de la garde à cheval, Tatarinof, colonel d'artillerie, réformé depuis longtemps, le prince Vereinski et Sériatin, officiers de la garde, également réformés, étaient aux mains avec ^empereur. Il parvint d'abord à se relever de terre, mais il fixt renversé de nouveau et se blessa au côté et à la joue en tombant sur une table de marbre. Le général Beningsen fut le seul qui évita de prendre part à Faction, il répétait à Paul de ne pas se défendre. A peine avait-il eu le temps de s'éloigner un instant pour chercher de la lumière dans une pièce voisine, qu'il aperçut en entrant Paul gisant étranglé à l'aide d'une écharpe. Paul ne s'était débattu que faiblement; seulement, il avait passé la main entre son cou et l'écharpe, et dit en firançais : a Messieurs, au nom du ciel épargnez-moi, laissez-moi le temps de prier Dieu. » Telles furent ses dernières paroles.

(( Beningsen, voyant que Paul ne donnait plus aucun signe de vie, fit transporter le cadavre sur un lit et lui enveloppa la têle d'une couverture. Le capitaine de garde Mai kof étant entré, reçut IWdre de s'assurer de toutes les avenues de la chambre du feu prince et de n*y laisser pénétrer personne. Après ces dispositions, Beningsen se hâta de faire connaître au grand-duc à quel prix il était parvenu au trône. Ce prince se livra à toutes les démonstrations de la plus vive douleur. Lorsque Fabien , qui avait été chargé de la garde du grand escalier et de couper la retraite à Paul en cas de besoin, apprit que ce prince avait déjà subi son sort, il se rendit auprès du nouvel empereur. Il arriva au moment où celui-ci s'écriait, tout hors de Jui : a On dira que je suis l'assassin de mon père ! on m'avait promis de ne pas attenter à ses jours. Je suis l'homme le plus malheureux du monde ! » Pahlen, plus occupé d'assurer le trône à l'empereur vivant que de donner des larmes à l'empereur mort, dit à Alexandre : « Sire, avant toutes choses, veuillez vous spuvenir qu'un empereur ne peut se mettre en possession de l'autorité qu'avec la participation du peuple. Un moment de faiblesse pourrait avoir les suites les plus funestes, il n'y a pas un moment à perdre pour vous faire reconnaître par l'armée . » — ce Et ma mère, qu'est-elle devenue ?» répliqua l'empereur. — <c Sire, répondit Palhen, je vais me rendre auprès de Sa Majesté. » En effet, il ne tarda pas à se rendre chez l'impératrice ; il pria la grande maîtresse de la cour, la comtesse de Liéven, d'instruire Sa Majesté de ce qui venait de se passer. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que les scènes d'horreur qui venaient de se passer si près de cette princesse n'avaient point interrompu son sommeil. Eveillée

par la comtesse de Lîéven^ elle crut d'abord qu'on venait pour la préparer à la nouvelle de la mort de sa fille, la princesse palatine de Hongrie. «Non, madame, lui dit la comtesse, Votre Majesté doit survivre à un plus grand malheur ; l'empereur vient de mourir d'une attaque d'apoplexie. — Non, non, s'écria l'impératrice, il a été assassiné. — H faut donc vous l'avouer, répliqua la comtesse de Liéven. » — Alors l'impératrice s'étant habillée à la hâte, se précipita dans chambre de Paul. Elle trouva, dans le salon qui séparait ses appartements de ceux de l'empereur, le lieutenant des gardes Poltaraiski qui commandaitlcs trente hommes que le général Dépréradovitch y avait postés.

<( Poltaratski déclara à l'impératrice qu'elle ne pouvait passer outre. La princesse insista, enlûî demandant s'il ne la reconnaissait pas et de qui il tenait ^es ordres. L'officier répondit qu'il avait l'honneur de Ta connaître et que ces ordres lui avaient été donnés par son colonel. Néanmoins l'impératrice voulut avancer malgré les gardes; ceux-ci croisèrent la baïonnette. Alors la prîncesse s'étant retourna vers Poltaratski, lui donna un soufflet et tomba évanouie dans un fauteuil.

C( Les deux grandes-duchesses, Marie et Catherine avaient suivi leur mère; elles essayèrent vainement de la tranquilliser. L'impératrice ayant demandé un verre d'eau, un soldat arracha le verre des mains de la personne qui l'avait apporté, et, s'étant tourné vers l'impératrice, il le lui présenta après en avoir bu quelques gouttes, en disant : « Vous pouvez boire sans crainte îl n'y a pas de poison; d'ailleurs, vous n'êtes cause de rien. »

(( Enfin l'impératrice rentra dans ses appartements* Pahlen vint la chercher pour la conduire chez son fils-

à peine avait-elle eu Ip temps de repreûdre ses esprits; cependant elle eut «au&se^ dç force pour élever une contestation sur ses drAitSr jEl)ç ppéteiidil^ qu'en vertu de son couronnecnepty elle é(ait impératrice régnante, et qu'en cette qualité <m. devait lui prèteif.:S€irnient de fidélité. L'eipper^ur avait déjà perdu OAteœpsf^réeieux à attendre sa mère; çn la trouv^ut dans cette. résolution, il se.tQurn^ vers Pahlen et lui dit : ^ Voilà un .embarras npi4veau auquel uqus ne mm fttt^dion^ pas. » Pahlen, ne se laissant arrêter p^v aucune considération^ obligea l'empereur à partir sup4e*clianip. La ménjie voiture, qui était (déparée pour transporter Paul à la forteresse,"servit à- conduire Alexandre du palais Michel aa palais d'hiver^ où' il devait, reeûvoiif le serment de fidélité des .gcandj dignitaii^es de l'empire. Pahlen et Zoubof ii)ontjèrent derrière la voiture; les bataillons de la garde suivirent. Beningsen resta auprès de rimpé|*atrice mère, afin de h détourner des idées qui l'oeçupaient. Ce ne fut pas.Aaiis peine que l'on amena Marie Feqdorovna à-renoncer à ses prétentions; et tels sont les charmer de l'autorité suprémet qu'au milieu de cette.nuit d'horreur, ils avaient aitse^ d'em-pire pour faire oubliera une femme douoe et vertueuse les dangers du pouvoir, h fin affreuse d'un époux, les sentiments d'une mère^ les conseils de b prudence et de la raison.

((Enfin l'on fit consentir l'impératrioe à prêter serment à l'empereur son fils. Dès ce moment, lo«il se passa comme si Paul eût succombé â une mort naturelle.

(( Un médecin et un chirurgien firent l'ouverture du corps de Paul, et indiquèrent, en termes* de Tart , les causes qui avaieni occasionné la mort de l'empereur.

Il fut embaumé^ exposé pendant quinze jours sur un lit de parade , et enfin inhumé dans le eaveau de ses pères avec toote la pompe accoutumée.

« On eut lieu de remarquer que toutes les fois que les cérémonies d^usage obligeaient Alexandre d'approcher desmftnesde son père^ la douleur et le saisissement se peignaient sur tous ses traits.

(( Quanft aux assassins de Paul, ils furent tous éloignés; plusieurs d'entre eux furent exilés dans les régiments de Sibérie. M. de Pahlen même fut forcé de s'éloigner de Pétersbourg. »

Celte relation pourrait bien avoir été rédigée par Tun des chefs du coiliplot, car elle contient des détaMs d'une précision extraordinaire^ et l'auteur a pris sci^n de ménager la moralité au moins douteuse dès principaux conspirateurs. On y retrouve aussi, à l'endroit d'Alexandre, un blâme d'autant plus significatif qu'il ée déguise sous des formules plus respectueuses ; il en est de même pour impératrice. Enfin l'ensemble de la notice semblerait indiquer un conspirateur, dont le crime a été payé par l'exil ou la disgrâce.

Nous trouvons consignée , dans le Mémorial de Sainte-Hélène, l'opinion de Napoléon sur la mort de Paul; mais elle n'offrirait aucuns détails nouveaux; elle pourrait seulement paraître sévère en ce qui concerne l'acquiescement d'Alexandre à ce crime abominable. L'auteur de l'histoire du Consulat et de VEmpire raconte que Paul P' ne pouvait échapper à ses assassins par la porte qui communiquait aux appartements de l'impératrice, cette porte ayant été barricadée par les ordres du prince lui-même, dont les soupçons s'étendaient sur tous les membres de sa Emilie. Le célèbre historien dit encore qu'au moment où la chambre

Ait envahie^ on entendit un bruit de pM ^ ^ que tout Je monde prit la fuite : oVtait la marche d'une troupe de conjurés restés en arrière. C'est pendant cette alerte que Beningseneontint Paul PVà la pointe de son épée. A ces détails nops pouvons ajout/^ ceux-4^i> qui nous prQyiennent de renseignements particuliers. A l'instant où éclata la panique, Zouboff s'était caché sous le lit; tout à coup il saisit l'empereur par les pieds et le renversa, en s'écriant en français, à l'exemple d'un autre assassin : a Le vin est tiré y il faut le boire! » Paul se serait défendu avec rage, mais un conjuré lui aurait enfoncé le crâne d'un coup du p(>mmeau de son.épée, et un autre l'aurait étranglé avec une éeharpe laissée sur le lit.

Aujourd'hui les Russes passent devant le vieux palais St-Michel sans ojjer le regarder. Ce vaste édifice carré^ sombre et sinistre, avec sts noirs perrons, ses canaux profonds^ ses ponts massifs et ses péristyles déserts, semble être devenu l'objet d'une crainte superstitieuse. Il est du reste défendu de raconter, dans les écoles et ailleurs, la mort de Paul l*" , ou même de croire, à cet événement qu'on s'est efforcé de reléguer parm), les fables*. £n Russie, plus que partout ailleurs, les pierres parlent, à défaut des hommes, et les n^urs ont des oreilles!

iu&^î?3si&a s^aSt

Encore Paull*'. — Son portraii. — Paul !•' oontinue Pierre III. — Ses bizarreries, ses emportements ; contrastes saisissants. — Enfancect jeunesse du grand-duo Paul ; persécutions. L'héritier préf^mptif copie Mlthridate et se livre à Tétude des contre-poisons. — La wach^^radç et le$ manœuvres à la prussienne. — Le Favori Koulaïlzof. Son influence. KoutaïLzof escompte uàe conspiration. La maltresse du Favori- M les représentaiioDs à bénéfice. — Le complot découvert; sang-^froid 4u comte PahleOy conduite du grand-duc Alexandre, indignation de Constantin, son frère. — Histoire d*Ânna Pétrowna; violent amour de Paul I*'; la contincoce de Scipion. Paul surmonta sa passion et fait épo\&ser à Ann^ s#h amant. -^ De la valse et de ses dangers. — Le Bourru bienfaisant. •» Paul P' veut rétablir Tordre de Malte. — Ses vues et ses projets pour l'agrandissement de la Rulsie^

On ne saura jamais la vérité tout entière sur la mort de Paul T' ; mais on copnatt assez les faits principaux de ce tragique événement pour se former une conviction à peu près complète sur les causes qi\j ont dû ramener* Toutefois^ il est des détails^ dans lesquels nous ne sommes pas encore entrés^ et qui expliquent bien des choses. Une notice sur Paul P', qui parut dans le Temps (3 févri^ 1 835), rédigée sur des^ documents authentiques, a donné, sur la vie privée de Paul et sur quelques personnages de sa/Cour, des renseignement^ précieux que nous croyons devoir reproduire.

a Pour quiconque n'a pas suivi Tempereur Paul dans

sa vîe privée, tout ert mystère et contradiction dans sa conduite ; ses vertus et ses vices paraissent également inexplicables, lorsqu'on ne les envisage que sous un seul point de vue; aussi les écrivains ont porté sur ce prince des jugements si divers et si opposés, que l'on serait tenté de regarder les uns comme des détracteurs passionnés , et les autres comme des panégyristes à gage. Cependant, dans leur inexactitude même, ils ont pu errer de bonne foi, car, soit en bien, soit en mal, je ne sache rien dont Paul n'ait été capable.

«Dans une sphère moins élevée, son originalité n'eût été que piquante j le théâtre où l'appelait sa naissance le transforma en mauvais empereur; et les circonstances contribuèrent singulièrement à mettre en saillie les traits de ce caractère, où les contrastes luttaient sans cesse pour dominer tour à tour.

<c Sa taille ramassée, sa démarche brusque, ^s manières heurtées et la difformité de ses traits , étaient comme un reproche à Githerine II , et lui rappelaient peut-être un de ces écarts qui déparent la gloire de son règne. Comme elle ne faisait point un mystère de son éloignement pour le Tsarévitch, ses favoris, et surtout Te prince Potemkin^ ne lui ménageaient ni l'humiliation, ni même les outrages.

a L'éducation de Paul , confiée au comte Panin (Nicétas Ivanovilch) , avait eu une double direction, l'une ostensible et convenable à son rang, l'autre secrète et dont l'effet tendait à étouffer ses bonnes dispositions et à l'énerver par les voluptés. Ses mœurs ne sortirent point intactes de cette épreuve^ et on lui reproche les faiblesses de Frédéric II, dont il imitait jusqu'au costume. Cependant îl était naturellement porté à la galanterie, et son penchant pour les femmes avait

quelque chose de chevaleresque, qui contrastait d^une manière bizarre avec les mœurs de l'époque, aussi bîeo qu'avec son propre extérieur.

(( Catherine, entourée de favoris puissants et ambitieux, avait marié son fils à une princesse de Wurtemberg, dont la fécondité assurait le trône à sa fâmttle. Si une fin prématurée n'eût point déjoué les intentions attribuées k l'impératrice, il est probable que la couronne eût passé à Alexatidre au préjudice de l'hérhîer direct. Cependant Paul, relégué à Gatebhifi/ y couvah son ressentiment et semblait uniquement occupé de faire manœuvrer son régiment, qu'il se plaisait à former à la discipline prussienne.

c( Le voyage qu'il fit depuis en Europe, sous le nom de comte du Nord, et les honneurs dont il se vit entouré, lui apprirent h s'observer en public, et c'est surtout depuis cette époque qu'il affecta de négliger ce à quoi il sentait ne pouvoir atteindre.

(( Ce prince, malgré ses défauts, gagnait beaucoup à être connu ; il avait la répartie facile, l'esprit enjoué et la mémoire heureuse. Il parlait avec élégance le français et l'allemand, et il séduisait souvent, par l'aménité dé son entretien , ceux mêmes qu'il venait d'intimider par l'étrangeté de ses formes et le jeu expressif de sa physionomie ...«•••.

(c Naturellement généreux,, il donnait avec une grâce parfaite, surtout lorsqu'il s'agissait de réparer un tort. En butte , depuis son enfance , à des persécutions de tout genre, il était extrêmement méfiant , et ceux qui l'entouraient prenaient à tâche de l'entretenir dans ces dispositions, autant pour se rendre nécessaire que pour éloigner ou perdre quiconque leur portait ombrage. Frappé de l'idée qu'on en voulait à ses jours» il prenait

habituellemetit du contre-poison, et. couchait rarement deux nuits de suite dans la même chambre. L'événement n'a que trop justifié ses. prévisions; les recoins ^ les cachettes, les corrijdors^et les souterrains qu'il avait fait pratiquer dans son palais^ ne pureqt le soustraire au ressentiment de ses fâtoris,.

<c Les écrivains^ qui attribuent presqu/a. toujours des causes extraordinaires aux catastrophe des têtes couronnées ^ ont essayé d'expliquer, cet assassinat par des influences diplomatiques, et le soupçon t,omba particulièrement sur i'Angle terre.. . ... . . . . •

a 11 est plus rationnel de supposer que le caractère soupçonneux de Paul, dont l'emportement se manifestait par des coups terribles y inspira à ceux pièm^s qjui jouissaient de sa confiance le dessein de le perdre pour se mettt*e à l'abri d'une disgrâce éventuelle.

C( On sait d'ailleurs cpue des renseignements officieux sur ce complot étaient parvenus au grand veneur Koutaïtzof. Des circonstances moins connues l'empèçhèrent de s'en ouvrir à l'emporeur.

a Quoique je ne cite/ qu'à regret des hommes que j'ai connus, la rérité historique me feit un devoir d'entrer ici dans quelques développements nécessaires.

Koutaïtzof devait tout srux bontés de Paiil

Plus tard , il sut tellement Vipsinuer dans

les bonnfes grâces de son maître, qu'il parvint aux premières charges. Cet homme, qui trafiquait bassement de sa faveur, avait assez d'empire sur Paul pour détourner quelques-uns des oukases qu'il fulminait dans les premiers accès de sa colère. Peu de temps avant la catastroplie, il était parvenu à faire révoquer Tordre relatif à l'ex-favori Zoulof , qui avait été relégué dans

Pintérîeur de )à ftusnie quelques mois après la mort de Catherine. L'empereur avait résisté longtemps pour plus d'un motif; mais il avait enfin cédé dans lin de cm moments d'abandon que les courtisans savent si bien saisir^ et une sommie considérable fot^ dit^on y le prti de ce service.

(c Un jour, Koutaïtsof trouva sur son sécrétant un paquet Cacheté qui renfermait des détails sur k eona* piration. En tête de la liste des eonjtirés, il lut, non sans terreur, le nom de ce n>ême Zoubof dont il avait négocia le rappel. Prévoyant bieij que le fougueux autocrate l'envelopperait dans sa vengeamce , il jeta k paquet au feu. Il est permis^ de croire qu'tntâresaé comme II l'était, il tira de grands arvantagesde cenx dont il tenait la vie entre ses mains, et que ces raénagenents l'enlacèrent dans le complot. Parmi les conjurés , on remarquait le comte Zoubof, le prince JasekwcU, fàide de camp général Ouvarof , Talésîn , Oriofj etlc comte Pahleri , gouverneur militaire ide Seûnt^Péterabourg.

(( Je suis porté à croire, sans pouvoir toutefois l'affirmer, que la révélation avait été faite pat Ouvarof, qui devait son élévation rapide au crédit dont jouissait auprès de Paul la famille Lapoukhin, dont j'aurai bîent<M à parler. N'ayant aucun ressenlînrent particulier iH>iitre l'empereur qdî Pavait comblé de ferveurs ^ cet attentat ne pouvait que nuirei à sa fortune. Toutefbi»^ l'avis anonyme donné à Koutaïtzof étant comme non avenu, Ouvarof dut faire bonne contenamce, et mèoie éloigner par sa participation active les soupçons qui pouvaient planer sur lui.

« Quoi qu'il eh soit , Peropereur reçut biartdt après un messa^ge semblable. Sa grandeur d'âme se révéla

tout entière; ear c'e$t une chose h 3ign^er, que les contrariétés et les tracasseries le trouvaient pusillanime et irritable 9 tandis que ies ocoasioivs soj/ennelles et décisives le rendaient pour: ainsi dirqà sa générosité native^ en lui offrant un théâtre €Ugne4e lui.

(( Il fait venir Pahlen, lui remet l'écrit ^ et^ fixant sur lui ses vegards vifs et pénétrants , il lui demande tranquillement ce queieela signiûe^ Celw-^ci ^ profppdément dissimulé et préparé à tout^ affecte lune contenance ferme. « Je le savais^ dit-il à TempereuTy et^ pow mieux a coimaitre tous vos ennemis y j'ai dil jouer moi-^méme c( le r^le de conspirateur» » Là dessus ^ il s'étendit Ion* guement^ur le plan et im moyens d^ conjuras ^ et dénonça même l'impératrice et leagr^inds-dups Alexandre et Coostantin. Paul , stupéfait ^ dressa une liste de pros* criplion ^ et remit à l'audacieux impostefir J'ordre qui le naettait en mesure d'agir contre les menibres de la famille impériale» Fabien n'eut rien de plus priasse que de communiquer soerètement ff^s pièces aux poupables et à ceux que sa calomnie venait de compromettre. Dès lors^ il ne fut.plua question que de hâter le coup. Les circonstanees odieuses de h mort de Paul s^at assez connues ; pour snoi^ lorsque je mets dans la balance ^es vertus et ses écarts^ je ne trouve plus de voix que pour le plaindre.'

^ Alexandre n'avait donc point conspiré y .Qq^mç on l'a faussement prétendu ^ mais , croyant sa perte certaine^ il laissa faire. L'hisloir^e lui reprochera, d'avoir amnistié sur le trône les assassins de son père. S^ jeunesse et la puissance des conjurés expliquant sa conduite , sans toutefois la justifier. Quant à Constantin^ il s'éleva avec énergie contre les auteurs de cet attentat , et la noblesse ne lui a jamais pardonné cette xuani&s*

— S80 — talion honorable. Depuis , il a élé exclu du trAne. . .

(( Ce (ut dans les fêtes nombreuses qui se succédérenl (après le couronnement àc Moscou) que Paul remarqua la jeune Anna Pétrowna, fille du sénateur Lapoukbin, ex-gouverneur général d'Yaroslafi Ce«t dans cette famille qu^un siècle auparavant Pierre le Grand avait choisi éa première épouse*^ mèrq de Pinforluné Alexis. '

« Les charmes d'Anna^ ses grâces^ sa modestie firent sur Paul une impression extraordinaire. Cependant ce goût, qui devint une passion violente, ne fut point remarqué d'abord, et il se cotitenta d-engager en termes assez vagues le sénateur Lapoukhin à venir s'établir à Pélersbourg.

H Soit qu'il voulût lutter contre ce penchant , soit qu'il fût distrait par les soins et les devoirs nouveaux que lui imposait la courofine, il quittaJVfoscou, et pour le moment cette proposition n'eut pas de suite. Une circonstance fortuite vint bientôt après réveiller en lui le souvenir d'Anna Pétrowna. Le gentilhomme de la chambre, DéaîidoflF(Grégoire-Alexandrowitch), rechercha Catherine Pétrovma, sœur d'Anna , et demanda, selon l'usage , l'autorisation de Tempereur. Paul crut qu'il s'agissait d'Anna, et, dans un premier mouvement de dépit, il interdit h Démidoff la ville de Pétersfoourg, et l'exclut du service actif, sans toutefois s'opposer à ce mariage.

(c Un an après, il fit un voyage à Kasaa , et revint à Moscou où il revit Anna, et apprit d'elle le mariage de sa sœur. Alors il fit promettre à son père de se rendre h Pdtersbourg, où il le combla d'honneurs et de dignités. La position du sénateur Lapoukhin était des plus

délicates; il n'ignorait pas le motif de sa nouvelle faveur, ni le danger de heurter de front un maître impériaux A passionné* De son côté, Anna se désolait d'un choix qui contrariait son indiij^tjon secrète* Elle avait été i fiancée au prince Gagarin (Paul Gavrilévitch), et les obstacles que rencontrait leur union donnaient une nouvelle viracité à leur mutuel attachement.

I (c Paul ne pouvait se dissimuler qu'il n'avait aucun des avantages physiqiies capables de toucher une jeune personne* Il essaya inutilement d'excîler son ambition^ il alla même jusqu'à lui proposer de répudier l'impératrice pour mettre la. couronne sur sa têle< Des offres si brillantes épouvantèrent Anna Pétrowna, et il tenta désormais de vaincre une résistance dont il ignorait le motif, à force de prévenances çt de générosité.

(( Dans ce but, il éleva le sénateur Lapoukhin à la dignité sâ'énissime, et voyant qu'Anna ne tenait point à la cour le rang que lui assignait sa préférence exclusive , il lui conféra les insignes de l'ordre de Malte ainsi qu'à la comtesse Litta, ce qui: leur assurait le pas sur les autres dames d'honneur.

(c L'impératrice .Marie Féodorovna ne pouvait être jalouse d'une rivale qui gémissait la première de sa faveur, et elle lui témoigna conMamment l^intérét le plus affectueux.

(( Paul essayait aussi d'éblouir Anna par des innovations dispendieuses qui ne le rendaient pas plus aimafoie. Dans un caprice de prodigalité, il fit fondre la vaisselle massive des villes de gouvernement pour enrichir l'uniforme de ^e& chevaliers^gardes. Un jour, il ramassa un gant de la favorite , et adonna des ordres pour faire peindre de la même couleur le palais de Saint-Michel qui venait d'être achevé.

— 38t — « Sa jalousie aHaît jusqu^à ^extravagance* Ayant appris que deux jeunes seigneurs, Laribeaupièré et Barazdin, avaient dansé avec Anna, qui avait semblé y prendre plaisir, il défendit la valse dans les bals particuliers et publics; et, des detrx danseurs préférés, Pua fut mis pour vingt-quatre heures à la forteresse, Pautre dut quitter Pétersbourg* Enfin une circonstance fortuite lut deiEsilla les yeux« Le jeune Gagarin iservait en Italie sous les ordres de Souwaroff. Un bulletin venait d'être adressé à Tempereur sur «m avantage remporté par les Russes* Il le lut à Anna dont l'émotion était visible; mais lorsqu'il nomma parmi les blessés le prince Gagarin^ elle ne fut plus maltresse de sa douleur. Paul exigea.une explication qui lui fut donnée. Cet homme si enlier, dont le bonheur venait d*^ètre détruit, montra dansr cette occasion toute sa grandeur d'âme. Il lui reprocha avec bonté d'avoir manqué de confisince à son égard, lui donna sa parole impériale qu'elle serait unie à Gagarin, ajoutant qu'il aurait soin de son avancement et de sa fortune; et, par k suite, il remplit dignement celte tâche difficile et glorieuse.

a Mais, depuis ce mènent, il devint de plus en plus sombre et (antasque. Les disgrâces, les bannissements, les ordres les plus arbitraires se succédèrent avec rapidité, et amenèrent les choses à un point qui aniMOçait aux moins clairvoyants une i>atastrophe procbame.

a Quelcjiftes années après sa mort, une maladie de poitrioe enleva à Péter sbourg Anna Pétrowna , prSn*cesfc Gagarin, dont j'ai recueilli les derniers stmpirs. Elle ne parlaitjamais de son bienfaiteur qu'avec atten«drisscment; et je lui ai répété maintes ibis que tà vertu avait fait plus de mal à la Russie que n'eusseal pu lui en

occasionner le» yiee» el les prodigalités d^une favorite ambitieuse. ^

Cette notice, toute favorable à Paul l*', et que nous n^açceptons que comme un document historique iraportant^ pourrait passer pour la réfutation de bien de^ bruits calomnieux qui coururent sur le compte de ce prince si perfidement assassiné. En tout eas^ elle ne nie aucun des faits qui avaient donné h ee monarque infortuné la réputation de bizarrerie et d'extravagance qu'il semble avoir si bien méritée.

Ainsi Paul P*^ poussa la soldatotnanie îusqu^k la folie. Nous avons raconté comment^ quelque temps qu'il fît, il passait les revues e\ les wach-parcule. Vêtu d'un simple uniforme vert foncé, chaussé de grosses boites, et coiffé d'un immense chapeau des plus burlesques, il employait toutes ses matinées à exercer les régiments de sa garde. La lêhînue, malgré l'intensité du froid, battant la semelle pour se réchauffer, le ner au vent, une main.derrière le dos et de l'autre tenant sa canne, qu'il levait et baissait en cadence, en criant iraz, dvm^ raZy dwa (un, deux, un, deux); sottement glorieux de braver, sans, fourrures , vingt-cinq degrés de froid, I*aul était devenu Vhomme-parade et réalisait l'idéal du sergent instructeur. Assisté de ses deux fils aînés, il se livrait avec, volupté à toutes les douceurs du capora^ lisme. Commandant l'exercice, et attentif à tous les mouvements, il gourmandait les maladroits, et leur in-culquaità grands coups de canne la science du port d'armes, faisant avancer celui-» ci, reculer celui-là, relevant la tête à l'un, serrant la ceinture à l'autre, et toujours secondé merveilleuseiiMnt ipvc son fils cadet, son digne élève, le grand-duc Constantin. Ajoutons que les plus vieux généraux cl les officiers les pluscou-

YCTls de rhumatismes n^hésitaient pas à venir à la parade sans pelisse , et aussi légèrement vêtus que Tempereur. La courtisanerie, chez les Russes^ brave lout^ jusqu^aux dangers du catarrhe et de la fluxion de poitrine (1)!

Un seul homme eut sur lui quelque ascendant^ ce fut KoutaïtzofF; il fallait savoir plaire à ce favori^ et les courtisans faisaient assaut de platitude pour se concilier la bienveillance de l'ancien valet de chambre du czar (2). Le plus sûr moyen de lui faire sa cour c'était de gagner, par de nombreuses libéralités, sa maîtresse, madame Chevallier, actrice du théâtre français de Saint-Pétersbourg. Or voici comment on s'y prenait. Les loges du théâtre étaient louées à l'année, mais, toutes les fois que l'on donnait des pièces plus intéressantes, on suspendait l'abonnement au profit des prin* cipaux acteurs et des premières actrices; c'était alors aux bénéficiaires qu'on allait demander et payer les coupons de loges. Quand l'abonnement était suspendu au profit de madame Chevallier, les grands seigneurs affluaient chez elle et s'empressaient de se faire inscrire pour des loges. Le coupon valait de 20 à 25 roubles, mais, entre les mains de la maîtresse de Koutaïlzoff, il se payait jusqu'à 5 et 600 roubles. Quelques billets

(1) Pierre III, étant encore grand-duc, faisait confectionner des modèles de forteresses en terre cuite, garnies de soldats en sucre. Un jour sa jeune et spirituelle épouse entra dans sa chambre, et ne put s'empêcher d'éclater de rire en apercevant une pautre souris pendue à une potence suMe glacis de la forteresse. Le grand-duc fut très-mécontent de cette hilarité, et dît qu^il n'y avait rien de risible à cela, que le criminel exécuté avait été jugé par un conseil de guerre et condamné à mort pour avoir mangé un factionnaire.

(2) Koutaïtzof, turc d'origine, et acheté dans un bazar, avait été donné, encore enfant, à Paul 1*' dont il devint le barbier et l'homme de confiance. C'était un mettre Jacques, une sorte d'Olivier le Daim avec moins de méchanceté et de diablerie.

furent même payés deux et trois fois plus que cette somme.

Or ces libéralités étaient soigneusement enregistrées en regard des noms de leurs auteurs, et la liste était soumise au favori qui prenait note de ceux qui s'étaient montrés le plus généreux et les recommandait à l'empereur. Ce procédé était connu de tout le monde à Pétersbourg , et personne n'y trouvait à redire.

Le prince Korsakoff, commissaire de Paul P' à l'armée de Condé , rentrait dans la capitale avec les troupes qui faisaient partie de la coalition. Il avait pour secrétaire un Alsacien^ nommé Prud'homme. Un jour que l'abonnement était suspendu au bénéfice de M"® Chevallier, le secrétaire fut chargé d'aller demander un biU let à la comédienne; comme le prince Korsakoff savait que, pour obtenir quelque chose de l'empereur, il fallait donner à la maîtresse du grand écuyer, il recommanda à Prud'homme de payer largement la loge demandée. Le secrétaire alla s'acquitter de la commission; mais le prince ne lui avait pas désigné le chiffre de l'offrande, et il avait cru faire Tes choses grandement en donnant cent roubles. En apprenant cette maladresse , le prince entre en fureur et accuse son secrétaire de vouloir sa ruine. Néanmoins, pour tâcher de réparer cette bévue , il court chez un bijoutier et lui achète pour 4 ,200 roubles de diamants qu'il envoie aussitôt à M"® Chevallier. Surprise et charmée à la fois dé cet important cadeau, la comédienne délivre gratis une stalle à Prud'homme , et invite le prince à un thé pour le présenter à son amant. Quelques jours après, Paul I^ donnait à KorsakofT le commandement d'un régiment en garnison à Pétersbourg.

Cet homme, fantasque, indécis, redoutable dans ses

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emportements^ ne manquait pas de certaines qualités sérieuses, il avait même ce qu'on appelle les vertus de famille*

On assure que^ quelques h^res avant sa piort^ il avait paru de la meilleure humeur. 11 ét^it allé trouver, dans sa chambre^ l'impératrice et s'était entretenu avec elle sur le ton de la plus sincère affection ; il av^it pris dans ses bras et embrassé à diverses reprises son plus jeune enfant ^ puis ^ après avoir ainsi , selon son habitude^ passé en famille la plus grande partie de sa soirée^ il s'était retiré tranquillement pour aller se mettre au lit. Ces détails peuvent paraître indignes de Phistoire sérieuse et gourmée^ mais ils prouvent en tout cas que Paul ne méritait pas le reproche qu'on lui a fait d'être mauvais mari et mauvais père.

Simple dans »es goùLs et dans ses plaisirs ^ il n'appli* qua le luxe et la magnificence qu'à la pompe des cérémonies. Jamais on ne lui connut de maîtresse en titre^ et on ne le vit point , comme tant d'autres ^ sacrifier les intérêts de l'Etat à ses goûts personnels.

Ce prince n'aimait ni les vaines spéculations^ ni les arts de pur agrément. Son attention se portait principalement sur la science du gouvernement^ et sur les moyens d'ajouter encore à la force et à la vigueur de son pouvoir. Op découvre^ jusque dans les écarts de sa politique versatile et bizarre , l'intention évidente d'élever la Russie au-dessus des autres nations. Quant à sa résolution de se faire grand-maitre de Malte^ on la regarda généralement comme un acte de folie ^ et cependant il y avait là un but d'ambition très-plausible^ celui de donner à la marine et au commerce de la Russie un point d'appui au sein de la Méditerranée. D'ailleurs ce plan^ s'il eût été mis à exécution, aurait assuré à

l'empire russe une influence incontestable parmi la noblesse européenne ^ intéressée à la conservation de Tordre de Malte. Le cabinet anglais ne pouvait sV méprendre^ aussi s'opposa-t-il de tout son pouvoir à Taccomplissement de ce projet^ et ce fut là une des premières causes du mécontentem: nt de Paul P'.

C'est sous son règne que fut bâli le palais de Micbsfîlow et que furent ouverts plusieurs des canaux dont la Russie est sillonnée. C'est encore Paul qui fonda à Pétersbourg la maison des orphelins militaires^ où huit cents enfants sont élevés pour être ensuite placés convenablement. La Harpe adressait sa correspondance Ut-téraire au grand-duc }^aul qui lui faisait à ce sujet un traitement annuel. Cet empereur laissa de son second mariage quatre garçons et cinq filles; son fils atné lui succéda sous le nom d'Alexandre.

A l'avènement de ce prince^ la Russie entre dans l'une des périodes les plus importantes de son histoire politique.

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