‹ Histoire de la Russie et de ses projets d'envahissements depuis le règne deChapitre 6 sur 21 · ÎN · texte numérisé non relu

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tenait aux mœurs et aux usages de la nation; mais la réaction contre les étrangers, à laquelle elle prit la part la plus active^ ne dura pas plus que toutes les situations violentes, anormales, imposées par la force à un pays et contraires à ses véritables besoins. Le règne suivant offrit l'exemple d'une réaction en sens contraire qui ne fut ni moins imprudente, ni moins dangereuse. Ainsi vont les choses , ainsi marchent les faits dans la politique et dans l'histoire; le vainqueur de la veille est presque toujours le vaincu du lendemain.

am^saciiaa q^.

Pierre m*

Souvenirs d'Oranienbaum. — L'Empire Russe et ses Prétoriens. — Le grandduc Pierre. — Son admiration outrée pour les Allemands, pour la Prusse et pour Frédéric IL ^ Son avènement. .— Réaction en faveur des étrangers. — Rappel des exilés de la Sibérie. — Caractère de Pierre IIL *- Ses qualités, ses réformes, ses bizarreries, ses désordres et ses imprudences. — Sa conduite impolitique. — Réunion à la couronne des richesses du clergé. — Conspiration en partie double. ^ Catherine prévient son époux. — Les Orloff. — Epouvantable assassinat. — Un Empereur empoisonné^ puis étranglé. — Détails hidfiW. -r. MqI ^ Fréd^ria II*

Il y a environ douze ans, un voyageur français dont nous avons déjà cité les aperçus pleins de sagacité sur la Russie, montait en voiture pour aller visiter en toute hâte Oranienbaum , cette célèbre habitation de Catherine I'% construite par Mentschikoff. Ce palais avait été jugé trop royal pour un ministre, aussi, avant d'en avoir complété les merveilles, Taneien favori de Pierre P' fut-il envoyé en Sibérie. Gela pourrait passer pour une seconde édition de l'histoire du surintendant Fouquet auquel son château de Vaux porta malheur ; il a toujours été imprudent de vouloir éclipser le soleil !

Ce palais appartenait alors à la grande-duchesse

Hélèiiei belle^éOgiif de rèmpëféilf Niiiokd^ il ê'étéve \ une distance d« ttoiè lieues dé PétâiPhôff; Stl face d« la met et àUii le jprolôd^ettlëdt de la falaise oà a ^ bâti le palais itnpéfial» Quoique Construit eb boié, \é obftteatt d'Ofti&iénbâtItil a quelque chose d'imposant. Le voyageur était arrivé à tfemj^s pour visiter ôe qu'il feafeme de remarquable et parflourir les jarfias; ë'âiiteurs) là jfraude-dudhesse était absente* Orahièn* baum n'dst pas vaste j flwià d'èW ttue habitation chai^ mafite) la maison est joiuté au pare par des rttmpés, des perrons, dès terrasse», des baléons surmontés de fleurs et d'orangers, le tout disposé avec Te goût <)u'iine femme distiuguée sait faire entrer dans tous »&i aprangements»

Eh bien ! tûalgré tous léé attraits qu'il présente au visiteur, en dépit du charme qu'il emprunte peUt-être à la gracieuse personne quia présidé à sa restauration, oe châtetfu finit psr paraître triste comme le paysage dans lequel il s'encadre, et le souvenir des drames qtti s'y jouèrent autrefois a bieu vite obsédé la pensée.

« En dèsceudant du palais , j'ai demandé à voir ec qui resté du petit châteâU-fort d'où l'on fit sortir Fierre III pour l'entraîner à Ropseha, où il fut assassiné. Ou m'a conduit dans une espèce de hàmeâu écarté; là, j'ai vu des fossés à sec, des vestiges dé fortifidatiôOS et des tas de pierreéj ruine moderne où la politique «. plus de part que le temps. Mais le silence cortimâédé, la Solitude foreée qui régnent autour de ees débris maudits, nous retracent précisément ce qu'on voudrait nous cacher ici comme ailleurs i le mensonge officiel est annulé par les faits ; l'histoire est Un miroir magique où les hommes voient après la mort toutes les inutiles grimaces des hommes qui furent le plus

influents dans les affaires* Les personnes ont passé ^ mais leurs ph^^nomies restent gravées sur cet inexwable cristal. On n'enterre pas la vérité avec les morts ; elle triomphe de la peur des princes et de la flatterie des peuples, toujours impuissantes pour étouffer le cri du sang, et elle se fait jour à travers toutes les prisons, même à travers le tombeau, surtout le tombeau des grands, car les sépulcres obscmrs réussissent mieux que les mausolées de princes à cacher les crimes dont le souvenir s'attache à la mémoire de l'homme. Si je n'avais pas su que le château de Pierre III était déradi, j'aurais dû le deviner; mais ce qui m'étonne en voyant le prix qu'on met ici à faire oublier le passé, c'est que l'on y conserve encore quelque chose. Les noms mêmes devraient disparaître avec les murs.

« Il ^e suffisait pas de démolir la forteresse, il fallait raser le palais qui n'en était qu'à un quart de lieue ; quiconque vient à Oranienbaum y cherche avec anxiété les vestiges de cette prison où Pierre III a signé de force son abdication volontaire qui devint l'arrêt de sa mort; car, ayant une fois obtenu de lui ce sacrifice, il fallait l'empêcher de le révoquer (4). n

Quel était donc ce prince infortuné, si diversement jugé^ calomnié en tous cas par ses assassins et leur parti? C'est ce que nous allons essayer de faire connattre.

A la mort d'Elisabeth, le grand-duc Pierre, son neveu, se trouvait désigné pour lui succéder; mais, depuis quelque temps, ce prince semblait être tombé dans la disgrâce de sa tante ; on assurait même qu'il

01). La Hussie en 4839 , par le marquis de Cosiine. —Lettre seizième.

avait été déshérité* Au sein du conseil secret on avait agité la question de le remplacer par son fils et de donner 9 en attendant, la régence à sa femme. Le trône de Russie resta donc un moment vacant, et chacun Élisait des commentaires sur le souverain quMl plairait aux gardes de donner à l'empire.

A peine Elisabeth eût-elle fermé les yeux que Pierre oublia son indécision et sa faiblesse habituelles ; il monta à cheval, se fit voir aux soldats et au peuple qui,' avec des acclamations sincères, le saluèrent efnpereur sous le nom de Pierre III .

La fortune paraît avoir voulu rassembler sur ce prince tous ses dons, puis toutes ses rigueurs. Jeune, d'une figure noble et d'une belle taille , issu du sang de Charles XII et de Pierre l^ , il avait été tout d'abord appelé à choisir entre deux couronnes ; pour épouse, il avait, obtenu une princesse aussi remarquable par sa . beauté que par ses talents. La veille de ses noces, il est atteint de cette maladie impitoyable dont l'empreinte reste à jamais marquée sur les traits qu'elle a défigcirés.

Bientôt Catherine ne lui fut plus attachée que par l'ambition et la certitude de partager un trône. S'il faut en croire la plupart des historiens, une autre cause d'éloignement existait entre les deux époux ; un défaut de conformation qu'il eût été aisé de faire disparaître, mais auquel il ne connut que beaucoup plus tard un remède, l'empêcha, malgré un amour violent, de consommer le mariage. Catherine ne put d'abord que dissimuler son dépit; mais son mari, excité par ceux qui voulaient l'écarter du trône, se livra à la débauche avec une ardeur indigne de son rang ; la princesse, complètement délaissée, supérieure par son esprit au grand-

doe^ sldilS^reiite dfi caracitère^ <^oiiçui dès iéén ^(mtlai UM néprii et une aversion iosnrmontables.

JËloigaé du cabinet et du ôonseil^ entoure d'espions^ libre seulement de se livrer h ses habitudes dissolues ou bigarres ^ Pierre essayait de se consola dans la to^ ciété d'une maîtresse imprudente ou dans les parada militaires d'OranieUbaum ; admiraCéur passidnné de PÂllemagne, il affichait lin dédain profond pour les usages et pour la religion de la nation Riisse. Toujours eseorté d'une troupe d'étrkngers obscurs et corrom pds/ il passait sa vie à ûimer^ à s'enivrer^ ou i firire l'exwcice à la prussienne. Dans son admiration romanesque pour Frédéric avec qui Elisabedi était en guerre^ il se Yantait d'avoir été lieutenant au service de la Prusse ; ii ne tarissait pas en éloges sur tes bôlies manœuvres de son héiK>S9 singeait ses moindres habitudes ^ entre*^ tenait des relations secrètes avec lui et* ne craignait pas de lui dévoiler les platas du cabinet Russe; il ne preniftt pas la peine de déguiser son mépris pour les gardes de l'impératrice et leur comparait avec dédain son tégU ment de Holsteinois dont il se montrait fier en tdute opcasion.

En dépit des inconséquences du grand-duc et malgré les d^églements de la grande-duchesse, la iflésintelH-' genee n'éclata entre eux que dix ans après leur mariage,c'estr4i-dire à l'époque où Catherine devint mère. Ses liaison» avec Sokikoff ^ant alors devenues pub!i->* qv^y l'impératrice envoya le galant en ambassade [Sétifir* l'éioigtMMr de la eour; mais Catherine remplaça Tabsent par Stanislas Pdniatowski. On a supposé, avec raison, qne ce choix avait été approuvé par Elisabeth; en totlt cas, ce fut à sa demande que le charmant Polonais,' obligé d'abord de quitter Pétersbourg, y revint comme

«O^açMdfiur ; U e^t facile de voir qu'à cette époque le gouvernement Ku^se avait dé^k une manière toute pM^ .ticuUère de comprendra» la diplomatie !

Pierre, de son côté, ne $e oonduisait guère d'une façon plus édifiante ; il avait rendu presque publique ' m Kjii^on avec mademoiselle de Woronzoff, il feA umi; imprudent pour dooqer à entendre qu'il lui detf inait la place de la grande-^uobesse, et il annonça kaoteaieiit holeotion de se séparer de Catbearine* Viâ^à^-vis de Th»p4ratiNiee, U montrait ai peu de réserve que les eow«i* «ans, uois aux partîsaaa de la grande^duchesae, ayant «»cor« exagéré ses propos et ses UMTts, Elisabeth le prit €A haine. On alla jusqu'à insinuer à cette femme, tîraîde atdéôaBte^ que son neveu était capable d'attenter à ses jours^ supposition que la calomnie seule poufvatt inven^ tw et que démentait suffisamment le caractère du grsnd-<due. Cet homme^ en effets malgréses bizarreries^ s$m originalité^ son imprévoyance et sa fsdbksse, était incap^e de commettre un tel £wÊiit y sa nature élaît fbfifiièrement biaiureillaiite^ bien plus^ sou malheur fut éà n'avoir pas soMpçonné les autres du crime dont il devait être victime.

On assure que^ malgré tant de causes de division, Pkrre et sa femme se rapprocbirent un instant à la prière de l'impératrice qui avait désiré cette réconet^^ liatioii ; une choses certaine, c'est qu'à oette époque le» deux époux parurent vivre en boiuie iMelligeoee peu«daat quelques jour s. Â la mort d'I^lisabeth, au mommt oà les passcioQS auxqueHea la eour était eia proie pon^i. vaie^t faire craindre quelque danger sérieux, Piètre se décida subitement à réclamée l'empÂreet sa séenhiticm le sauva, cette fois du moins.

a Le règne de ce prince^ que Rulhière représente

comme en démence et qui^ selon les expressions d'uo autre historien (Mallet du Pan), n'a peut être été connu en Europe que par les calomnies de ses^ iwsassinSy commença par quelques actions où il entrait de la justice et de la grandeur. Il rappela de la Sibérie tous^ ces illustres exilés qui avaient fait autrefois la gloire de Pempire russe (1). L'empereur affecta d'oublier les injures qu'il avait reçues comme grand-duc et oomibla de bienfaits plusieurs de ses ennemis. On lui a justement reproché des écarts impardonnables, des excès dignes de l'ancienne barbarie moscovite qu'on n'aurait pas- remarqués du temps de Pierre P% mais qui répugnaient aux nouvelles mœurs. Il ne sut pas renfermer dans des bornes convenables son respect pour le roi de Prusse qu'il appelait ordinairement le roi mon maître y et lorsque, à peine monté sur le trdne, il res* titua à ce prince^ sans aucune condition, toutes les con« quêtes des armes russes, il fit trop bon marché du sang dont elles étaient le prix et des intérêts de l'empire.

.(( On prétend qu'il roulait une foule de projets propres à bouleverser le système de l'Europe, qu'il voulait Élire une alliance des princes de la maison de Holstein contre ceux de la maison de Bourbon, balancer la ligue des puissances du midi, par la fédération de celles du nord, rendre le royaume de Pologne héréditaire, en réformer la constitution et le donner au prince Henri de Prusse. Il est au moins certain qu'il cherchait à recouvrer le Sleswig et les domaines qui, autrefois, avaient fait partie de l'héritage des ducs de Holstein, et que ses prétentions et même ses préparatifs à ce sujet inquiétaient vivement le Danemarck et l'Empire.

(4) Tels que Biren elle maréchal Bfunich.

(c Mais^ dit Lévesque y ce ne sont point ces desseins c( d'une ambition peu éclairée qui marquent le règne de « Pierre III, c'est le bien que de sages conseils lui ont « fait faire à la Russie et qui doit effacer le souvenir de (( ses vices. La crainte des maux qu'ils auraient pu <( causer à l'Etat a cessé avec lui ^ mais les Russes jouissent (( encore de ses bienfaits et doivent consacrer le soua venir de leur bienfaiteur.

a II abolit cette horrible chancellerie secrète dont le nom seul faisait trembler les citoyens, cette infâme inquisition d'Etat à laquelle un fils pouvait dénoncer son père, une femme son époux, un esclave son maître et qui condamnait les accusés sans les avoir entendus. La question destinée a obtenir la révélation des crimes fut supprimée ainsi qu'une commission établie par l'impératrice Elisabeth pour juger les causes extraordinaires; et il fat ordonné que toutes les affaires ûissent décidées d'après les lois. Pierre améliora les cours de justice et institua un tribunal chargé de la police générale de l'empire. Il fit des changements considérables dans le militaire; il exerça ses troupes à la tactique prussienne qu^il regardait avec raison comme la meilleure que Ton connût ; il introduisit une discipline mieux entendue et abolit pour les soldats les traitements trop inhumains dont on châtiait leurs fautes et pour les officiers les punitions incompatibles avec les sentiments d'honneur né* cessaires dans leur état. Il voulait licencier les gardes qui s'étaient rendus les maîtres du trône comme autrefois les strélitz.

a En même temps, il travaillait à relever le commerce et la marine marchande de la Russie, et persuadé que cette partie essentielle de la prospérité d'un Etat ne peut fournir qu'autant qu'elle est libre, il diminua les

- lit —

entraves qui PaYciidnt gênée jusqu'alors* Les. rioheMes iœmen&es du clergé lui paraissaient un capital mort qui pouvait être employé plus utilement pour \e peuple et partieulièrement pour le commeree. Il se proposait de séculariser les biens d'église et de les réunir au do« maine de la cmironne ; les eeelésiastiques devaieat être pensionnés désormais^ et^ pour diminuer le nombre des moines, il eût été défendu aux maisons religieuses de recevoir des novices qui n^auraient pas atteint Fâge de trente ans^ projets que sa fin précipitée ne lui laissa pas le temps d'aooottiplir mais qui furent exécutas par Catherine IL II tira la noblesse de l'état de ooAtr»iiit# et d'assujettissement où elle était depuis le règne d'IwâO fiasilowitz et permit à tous les gentil^iommes de ëop. empire de voyager dans les pays étrangers sans avoir W* soin, comme auparavant, de demander l'aveu du exar^ il leur accoixia la faculté de prendre du service ches toutes les puissances qui nç seraient pas en guerre i^vee la Russie et la liberté illimitée de disposer de leurs biefts.

a II rendit aussi diverses ordonnances favorable au peuple ; entre autres celle qui diminuait irrévocable^ ment le prix du sel. Il projetait l'afïranohisseiDeni des $erh. Enfin, les nombreuses améliorations qui signa*lèrent son règne de quelques mois annonçaioart la cofî^ tinuateur de Tceuvre de Pierre le Grand j et, s'il n'avait pas le génie de son aïeul, il en avait au moins les bomea intentions » (4).

Malheureusement Pierre III ne fut pas compris ; sep fautes, il est vrai, y furent pour beaucoup. Ainsi, dans son désir de faire cesser la guerre qu'Elisabeth avait soutenue avec acharnement contre la Prusse, il donna

(t) lagon. — Histoire générale du dix-kmtièfne iièeh, ^

ofdre à ton armée dé ie iképarér des Autrichie&s ^ satis afoir ikiéme prétenii la cour de Vîeone. Il fit itnmédia* tenerit avec Frédéric II un traité par lequel eett^ même année dut se réunir à celle du roi de Prusse et te re-^ toutner ck>ntre ceux qu'elle venait d'avoir pour alliés. Cet acte profondément impolitîque et irréfléchi futgé^ oéralenient désapprouvé. Cette impression pénible ta% ^acée y un instant y par l'enthousiasme avec lequel fiit accueilli le rappel de ces nombreux proscrits que de» îMrigues et des persécutions avaient relégués, sous les. règnes précédents, au fond de la Sibérie. Pierre excita ettcore des transports aussi vifs lorsqu'il se rendit en grande pompe au sénat pour y lire les deux déclarations qui émancipaient en quelque sorte la noblesse et supprimaient la chancellerie privée. L'exil était la moindre peihe infligée par cette terrible commission aux malheureux qu'on lui dénonçait et, grâce à ce tribunal exceptidnnel ^ la Sibérie avait reçu dans ses déserts dix^ sept mille individus qui furent rendus à leurs familles. Mais le bon effet produit par ces sages mesures était bt^i vite oublié quand on apprenait que l'empereur, sans respect pour la religion de sa nouvelle patrie, fai-« sait enlever, sans nécessité, la plupart des images dont les églises étaient encombrées et éloignait de la capitale l'arehevéque de Nowogorod qui voulait s'opposer à ce saerilégc. Quant à l'armée , il ne la traitait pas arec plus de ménagement. Il avait cassé la garde noble à qui Elisabeth avarit dû lé trône et avait remplacé la garde à cheval de la cour par sa garde holstennoise. Il avait nommé généralissime son oncle le duc de Holstein, homme plus que médiocre, et blessait à tout propos l'orgueil des Russes en vantant devant eux les Prus-* siens. Il portait lui-même l'uniforme de cette nation, et

sollicitait sérieusement de Frédéric II un grade supérieur dans son armée. Après l'avoir fait attendre , le rusé Frédéric lui envoya un brevet de général-major en lui disant que cette faveur était accordée moins au rang qu'au mérite. Pieri;e, transporté de joie, plaça en grande cérémonie le portrait de son maître dans son cabinet et donna un grand dîner dans lequel il but^ selon son habitude , plus qu'il ne convient à un empereur. Il voulait absolument avoir une entrevue avec ce prince ; on croit généralement que la guerre qu'il se proposait de faire au Danemarck, pour soutenir les droits de la maison de Holstein sur le Sleswig, n'était qu'un prétexte pour arriver à ce but.

A cette époque Catherine, de plus en plus délaissée^ vivait dans une sorte de retraite à Péterhoff où lui parvenaient tous les renseignements de ses espions. L'empereur ne la vit qu'une fois dans ce cottage ; on lui avait appris que sa femme était enceinte, et il voulut s'assurer par lui-même de la réalité de la délation. Mais, quelques heures auparavant, elle était accouchée, et tous les indices avaient disparu. 11 la trouva assise sur un canapé et, honteux d'avoir ajouté foi à ce qu'il regardait comme une calomnie, il retourna à Pétersbourg. Néanmoins il ne changea point de conduite à son égard , et s'exprima à son sujet avec si peu de ménagement que cette princesse put croire sérieusement qu'il pourrait recourir à toutes les violences pour se débarrasser d'elle. Il ne fit aucun mystère du projet qu'il avait de partager la couronne avec mademoiselle de Woronzoff et, ne voulant pas avoir pour successeur Paul Petrowitz, ce fils de Catherine qu'il avait publiquement désavoué, il s'avisa de reconnaître ce droit à l'infortuné Ivan VI, qui, pendant le règne d'Elisabeth,

était resté étroitement emprisonné , et que lui, sincèrement^ n'était pas plus disposé que sa tante à mettre en liberté. Il alla secrètement le visiter, reçut ses plaintes dont il fut très-touché , promit d'adoucir son sort et, provisoirement, le fit transférer dans une autre prison, plus éloignée et plus étroite.

Cette démarche inquiéta sérieusement Catherine, instruite des moindres détails de la conduite de son époux. Elle fit alors répandre le bruit que la prison préparée pour Ivan Pétait en réalité pour elle-même. Depuis longtemps, d'ailleurs, elle avait eu l'art de se faire plaindre comme la victime de la jalouse tyrannie du ezar; élevée dans les usages de l'Allemagne, elle avait su flatter la barbarie moscovite. Ennemie de la superstition et imbue des doctrines des philosophes, elle n'hésitait pas à s'astreindre aux pratiques les plus minutieuses de l'Eglise grecque. Elle attirait ainsi peu à peu à son parti les faipiliers même de l'empereur. Après l'entrevue de Pierre et d'Ivan, elle se décida à porter promptement le coup qu'elle méditait, assurée comme elle l'était de la coopération d'une foule d'hommes puis* sants dans le séQdt, dans l'armée, et de celle même de plusieurs ambassadeurs étrangers.

La conjuration allait éclater, bien peu de gens l'ignoraient à Pétersbourg. Pierre, lui seul, ne savait rien ou refusait de croire à ces bruits. A l'étranger, cependant, on en était informé ; Frédéric II s'empressa d'avertir un allié, un ami qu'il avait tant d'intérêt à conserver. L'aveugle prince répondit au roi de Prusse :

« A l'égard de l'intérêt que vous prenez à

a ma conservation , je vous prie de ne point vous en incc quîéter. Les soldats m'appellent leur père; ils disent ce qu'ils aiment mieux être gouvernés par un homme que

€i par une feinn«. Je ow promèlie «mi duit iei t«ies ce de P^etsboiifg} èi qtrâkpi'iiA toe voulait du mal, <i il y a longtemps qu'il Tattrait exéouté; mai» j€ âits a du bien à tout le lâonde^ et je ttte confie uniqueic mem à la garde de Dieu ^ êlvoù cela je n'ai rieii à (( craindre. »

Cependant Catherine avait tout prëpar^ pour cette révolûtioci do&t le« principauit ioMirutiMûta ftirent : aon amant aters eu titre, Grégoire Orkifif^ dont les ftères aervaioit dans les gardes^ 9^ ^^ ^ l'avaliee ; k princeaie D'aefakoff, jeune et hatdie intrigante de dîx«-oe«tf «»^ le oomte Panin , giMiveriieur d« prince Paul; l^etiuan des Conques de la petite RuMîe ^ Cyrille RazumoflTski ; Woikonskt^ najor-général des gardes^ et Tarchevéque de Nowogorodi

PieiTe devait se rendre k Rwel d'oà sa flotte devak le transporter en Poméranie pour y joindre son armée prête à entrer en campagne contre le Danemarek. Déjà il avait envoyé Tordre du départ à une grande partie des troupes , même aux régiments de la garde, €ft oeus^* et , apprenant qu'il leur faudrait quitter bientôt la ca-ptaie où ils s'étaient habitués à séjouna^, n'en avaient été que plus disposés à embrasser le parti de Catherine. H voulait auparavant célél^rer k Saint-Pierrie^ $êt« de su capitale et la sienne , et c'est k k suite de cette so-lennité q[ue ^impératrice devait être arrêtée^ Elle le prévint.

S'écbappant tout à coup de Péterhoff dans la nuit^dtt 8 juillet 4762 , elle court à PéteTfèKmrg et se rend ma quartier des gardes d'ismaïloff.

•» Mes amis, s'écrie-t-elle, le csar, C€^e nuit mette, a donné l'ordre de me tuer, moi et mon fils) nous venons nous jeter entre vos bras.

ToiK jwmM de p6fw pour ga défeoae et lenr fmt^te reçoit leur sermeot sur le orooifix.

Quelques roix ft'élèveiit' et It proekmeot régente. En cet îustent^ Orloff s'écrie:

— Il ne faut p%s faire Fourrage à demi; le premier qui (HTouoncera le mot de régence , je le poignarderai de nu mein l

Les régiments des gardes Séménoutki et Prêcha-^ jenski ^ et après eux le régiment d'artillerie, suivent l'impulsion et Catherine, escortée dé^ par dix miUe hommes d^élite et par un nombreux cortège de peuple^ entre k l'église de Kasan où l'archet éque de Nowogo^ rod Pattendait revêtu de ses habits pontificaux.. Il lui place sur la tête la couronne impériale^ la proelame souveraine de toutes les Russies et déclare le jeune gramUduo^ Paul Pëtrowits^ son succeaaeur. Calhe-. rine II se laisse alors installer dans le palais de P6« terriiiourg.

Cependant Pierre^ en voiture découverte^ se rendait gatment à Péterhoff avec sa maîtresse^ ses £nroris et les jeunes femmes de son intimité. Il apprend l'évasion de Cadierine et bientât après k nouvelle et les pctfngrès de la révolte. Accablé , il se trouble , ne sait prendre au* enn parti ^ perd le temps à vociférer oootre Cadiwine el à dicter des manifestes; il peut enfin ae rappeler qu'il a laissé à Oranienbaum, non loin de là, 3^060 Holstet* noia et leur envoie l'ordre de le joindre avec leurs ea^ noua. Smidaim^ un vieux génâ^al qui lui doit la fin de aon exil^ Munich^ se présente et tente de relever son courage ^ mais les fdrces de Catherine s'avancent , Pi^nre s'intimide de nouveau et ses femmes demandent à se réfiigier ikns un asile plus aûr^ à Oranienbaum« Miinidi r^résenta que h position n'est pas susceptible

de défense; que, si on n'ose marcher contre les rebellesy il faut au moins chercher un refuge plus certain, qu'on le trouvera dans Cronstadt, avec une flotte nombreuse y une garnison encore fidèle, et que de là il sera possible de réduire Pétersbourg révolté.

Vain espoir, conseils impuissants ! Quelques heures après, Catherine est reconnue même à Cronstadt. Pierre se présente en vue des forts , les canons sont braqués sur le rivage contre ses yachts. Son aide-decamp Gondowitz lui crie :

— Prince, sautez à terre; on n'osera faire feu, et Cronstadt est encore à vous.

Mais Pierre, éperdu , recule , et ordonne qu'on s'éloigne à force de rames.

Reste un dernier parti , joindre l'escadre stationnée à Revel, passer sur un de ses vaisseaux en Poméranie pour s'y réfugier ou en revenir à la tête de Vavmée ; mais les femmes et les courtisans se sont écriés d'une commune voix :

— Les rameurs n'auront point assez de force pour gagner Revel !

— Eh bien ! répond l'intrépide Munich, nous ramerons tous avec eux ! .

Le czar, sans écouter les supplications du vieux maréchal, se fait conduire loin de là , flotte au hazard sur la Newa, revient à PéterhofT, puis à Oranienbaum. Là, . ses Holsteinois fidèles l'accueiUent avec transport, l'assurent de leur dévouement, et implorent à ses genoux la grâce d'aller se faire tuer pour lui. Au lieu de tenter la chance d'un combat, il écrit à l'impératrice une lettre honteuse, implore sa merci, offre de renon^ cer au trône et ne demande qu'une pension avec la permission de se retirer dans le Holstein en compa-

gnie de mademoiselle de WoronzoflF, pour y vivre ignoré.

Le message fîit transmis par le ehambellan Ismaïloff, que le czar croyait dévoué à sa personne; mais le traître revint dire au prince que Catherine consentait k tout, qu'elle était même disposée à partager encore le tr6ne avec lui , mais qu'il ferait bien de quitter ses troupes et de se rendre près d'elle au plus vite. L'accueil qu'on lui promet à ce prix sera favorable^ tandis que, s'il tarde, on ne peut répondre de sa vie.

Dans son aveugle confiance, Pierre se livre seul, sans défense. A peine arrivé dans le palais où était l'impératrice , il est dépouillé de ses ordres , de ses habits^ et abandonné presque nu sur un escalier, aux outrages de la soldatesque. On lui fait signer son abdication et on le transporte secrètement dans la maison de campagne de l'betman Razumoffski, où son sort devait se décider» Voici comment Kulhière raconte la catastrophe arrivée à Ropscha :

c( Les soldats étaient étonnés de ce qu'ils avaient fait; ils ne concevaient pas par quel enchantement on les avait conduits jusqu'à détrôner le petit«fils de Pierre le Grand pour donner sa couronne à une Allemande. La plupart , sans projet et sans idée , avaient été entraînés par le mouvement des autres, et chacun, rentré dans sa bassesse, après que le plaisir de disposer d'une couronne fut évanoui, ne sentit plus que des remords. Les matelots^ qu'on n'avait pas intéressés dans le soulè* vement y reprochaient pubKquement aux gardes , dans les cabarets, d'avoir vendu leur empereur pour de la bière. La pitié qui justifie même les pins grands crimînels, se faisait entendre dans tous les coeurs. Une nuit, une troupe de soldats attachés à l'impératrice s'atneuta

par une vaine crainte disant : <( que letnr mère était €A danger. )> Il fallut la réveiller pour quMls la vissent. U nuit suivante^ nouvelle émeute plus dangereuse. Tant que la vie de Pempereur laissait un prétexte aux ith quiétudes , <mi pensa qu'on n'aurait point de tranqutl*lité.

« Un des eomtes Orlof , car dis le premier jour ce titre leur fut donné , 4ie même soldat y surnommé le balafré y qui avait soustrait le billet de la princesse d'Âg* chekof , et un nommé Téplof^ parvenu des plus bas emplois par un art singulier de perdre sea rivaux , furent ensemble chez ce ce malheureux prince; ils lut annoncèrent ^ en entrant 9 qu'ils étaient venus dtner avec iui^ et^ selon l'usage des Russes^ on apporta avant le repai des verres d'eau-de-vie. Celui que but l'empereur était un verre de poison. Soit qu'ils eussent bite de rapp^N^ ter leur nouvelle ^ soit que l'horreur même de leur action la leur fh précipiter^ ils voulurent un moment après lui verser un second verre. D^ ses entrailles brûlaient et l'atrocité de leurs physionomies les lui rendant suspects y il refusa ce verre; ils mirent de la violence à ie lui fairç prendre et lui à les repousser. Dans ce terrible débat 9 pour étouffer des cris qui commençaient à sê faire entendre de loin, ils se précipitèrent sur lui^ le saisirent à la gorge et le renversèrent; mais comme il se défendait^vec toutes les forces que dôme le dernier désespoir et qu'ils évitaient de lui porter aïK^utie hlss* sure^ réduits à craindre pour eux-mêmes. Us appdèreot à leur secours deux offîcics's chargés de sa garde qui , à ee moment, se tenaient au dehors à la porte de sa pri* SUD. C'était le plus jeune des princes Baratinski et un nommé Potemkin, âgé de dix^sept ans. Ils avaient mon* tré tant de eèle dans la conspiration que, malgré leur

exti^me jeunesse^ on Icis avait chargés de sa garde. Ils aecoururent, et trois de ses meurtriers ayant noué et *erré une serviette autour du cou de ce malheureux empereur, tandis qu'Orlof de ses deux geooux lui pressait la poitrine et le tenait étouffé, ils achevèrent dé Pétrangler , et il demeura sans vie entre leurs mains.

tt On ne sait pas avec certitude quelle part nmpératrice eut à cet événement, mais, ce qu'on peut assurer, c^est que, le jour même qu'il se passa, cette princesse commençant son dîner avec beaucoup de gatté , on vit entrer ce même Orlof échevelé , couvert de sueur et de poussière, ses habite déchirés, sa physionomie agitée, pleine d'horreur et de précipitation. En entrant, ses yeux étincelants et troublés cherchèrent les yeux de Pimpératriee. Elle se leva en silence, passa dans un cabinet où il la suivit j et quelques instants après elle fit appeler le comte Panin , déjà nommé son ministre : elle lui apprit que l'empereur était mort. Panin conseilla de laisser passer une nuit, et de répandre la nouvelle lé lendemain comme si on l'avait reçue pendant la nuit. Ce conseil ayant été agréé, Pimpératriee rentra avec le même visage et continua son dîner avec la même gaité. Le lendemain , quand on eut répandu que Pierre était mort d'une colique hémorroïdale, elle parut baignée de pleurs et publia sa douleur par un édit » (i).

Le corps du malheureux, encore tout empreint des coups de ses meurtriers et des traces du poison, fut exposé à Pétersbourg aux yeux du public que cet effronté mensonge ne trompa point , mais que la terreur réduisit au silence.

C'est ainsi que, depuis Pierre le Grand, dans une

(4) Rulhière. -^Histoire de ta Pologne.

— i92 — succession de cinq à six souverains ^ en moins de qua« rante sjns , on vit une troupe de prétoriens donner ou ôter plusieurs fois la couronne et disposer de la vie ou de la liberté de leurs princes.

Le roi de Prusse , Frédéric II , causant un jour avec M. de Ségur, envoyé comme ambassadeur de France à Pétersbourg et de passage à Berlin^ disait pour excuser l'impératrice : ce Catherine ne pouvait encore rien con- (c duire; elle s'est jetée dans les bras de ceux qui vou- (c laient la sauver. Leur conjuration était folle et mal c( ourdie ; le manque de courage de Pierre III, malgré a les conseils du brave Munich, l'a perdu j il s'est laissé (( détrôner comme un enfant qu'on envoie cou-- (( cher^) (i).

Le mot est juste; mais quelle oraison funèbre de la part d'un ami !

(1) Mémoires ou Souvenirs et Anecdotes^ par M. le comte de Ségur, 5» édition, p. 4(0. 4845.

(ssi^spa^a^a ^a«

Catherine II.

^isode de la conspiration contre Pierre III. — L'Impéralrice s*enfuii de P6lerhoff en charrette. — Portrait de Catherine II. — Recrudescence do Favoris. — Poniatowski. —Agrandissement de la Russie. — Enlèvement

de Poniatowski. — Premier partage do la Pologne.

Dans la ouit du 8 au 9 juillet 4762, une agitation inaccoutumée régnait au château de Péterhoff ; des lumières allaient et venaient aux fenêtres du rez-de-chaussée ; soudain tout s'éteignit et deux femmes, sortant par la grille qui fait face à la route de Pétersbourg, montèrent précipitamment dans une sorte de charrette qui attendait là; les chevaux, lancés au galop par le moujick qui les conduisait, emportèrent aussitôt la voiture qui vola rapidement sur cette route assez riante, bordée de chaque côté par d'élégantes maisons de plaisance, et par de beaux jardins habités dans la belle saison par|la noblesse.

Les deux femmes, enveloppées avec soin dans leurs pelisses, car les nuits d'été sont froides en Russie, n'avaient pas encore échangé une parole, les cahots de la charrette du paysan ne leur en donnaient guère les moyens.

Tout à coup Pune des femmes cria au moujick d'arrêter.

— Ma chère Daschkoff, dît-elle, écoutez! N'est-ce pas le galop de plusieurs chevaux ?

La jeune ftmme, ainsi interpellée, prêta iWeilIe.

— Votre Majesté se trompe , répondit-elle, mais nos amis ne peuvent tarder à nous joindre maintenant.

La voiture repartit comme un trait et, pendant quelque temps encore, on n'entendit que le bruit de ses roues sur le chemin désert.

Mais bientôt des lueurs , incertaines d'abord, puis plus brillantes, étincelèrent au loin, on entendit même distinctement un bruit retentissant, semblable à celui d'une troupe de cavalerie en marche et le cliquetis des fburreaux de sabre se choquant contre les étrier*.

En cet instant le moujick parut hésiter; ne sachant trop quels étaient ceux qu'il allait rencontrer, il ralentit considérablement Pallure de ses chevaux et regarda derrière lui avec un œil inquiet.

Les lumières se rapprochaient de plus en plus et déjà on pouvait distinguer une avant-garde de cavaliers dont la moitié au moins portaient des torches.

— DaschkofP, s'écrîa celle de ces femmes à laquelle avait été donné le tilre de Majesté, voyez, ma chère, ces cavaliers, ces flambeaux ! Ah ! j'en suis sûre, c^est Orioff, et nous sommes sauvées !

Le paysan, ne comprenant plus rien à la bizarrerie de CCI incident, s'apprêtait à tourner à gauche et âse jeter à travers champ au risque de verser avec les deux femmes ; il fut arrêté par celte même voix impérieuse qui lui cria :

— Va donc , misérable insensé, va donc , tu portes Catherine et sa couronne !

A cette réminiscence du mot d'un homme célèbre

d« rantiquHé^ qu'il ne comprit; pas^ mai» quj^ pw boBr beuFi était doublée d'un nom déjà populaire en Russie^ le pioujipkôta^ou bonnet^ 3e<)pui*ba re»p^ctueu«eioeott et^ Mm parler^ se mit à fouetter et ^ actiouuer ^e^ ch^ vaux de telle sorte qu'eu un clin d'oeil il eût j«int la ea^ vaîeade dont les rangs s'ouvrirent aussitôt pour laisser P9$ser la voiture.

f^fejnem^ trompais p^s^ dit Gatherin^^ oç sont mes Préobajins^i !

Up <5?valier de hai^e taille s'approcha vlr^nent. Les deux fiemmes écartèrent leur» pelisses^ on put voir leurs WfàlU h la lueur des torches*

— Vive l'iippératrice ! cria le pavai i45p d'une voix for^ midable en agitant son arbre.

•^ Vive l'impératrica ! répéta l'escorte avec enthou^

-r^ Bien , Grégoire J très-bien ! j'avais compté sur ypus ; maintepant, au palais, k Pétersbourg !

j^t pette cavalerie dévoilée ^ faisant yolte-*faee ^M rangeant autour de la charrette qu'elle environnait d'un r^mpar); vivant^ repartit soudain, eptraîuaot au milieu d'elle la souveraine de son choix^ celle qu^un instant dç ffip^rd ^At peut-être à topt jamais perdue* On sait le

C'est aip/»i qiuie Catherine, avertie du daoger qu'eH* ^çoiVr»it à Péterjio^, le conjura pgr W décision : ^ jp'l^^si^ pas à faire une partie dii chemin sur la d^mpy rette d'un paysap, pour pariatjtre à l^éJprsbourg o^ tout se préparait pour la proclamer souveraine* Il étaft temps i certes» Catherine avait 4^ belles cbai;ices de réussite ; au P9i)ii^n des ipours galantes et vplup(,i|e.uiiy 4e la pour, la pepsée de copf>pirer pour une jwne ^ charmante princesse donnait au complot un Q9f^Q\èff^

romaBesque qui en atténuait Todieux et qui devait séduire la jeune noblesse. Mais toujours est-il que la position des principaux chefs de la conspiration était^ la veille, très-compromise : le gouvernement de Pierre III avait découvert plusieurs des menées qui se préparaient, l'un des conjurés avait même été emprisonné; il fallait donc jouer le tout pour le tout et payer d'audace. Catherine se décida en un instant, et sa résolution^ en lui sauvant la vie, lui valut un empire.

Un écrivain qui a obtenu autant de succès dans les lettres que dans la diplomatie, M. le comte de Ségur, accrédité auprès de Catherine II comme ambassadeur par le cabinet de Versailles, a tracé de cette princesse un portrait que nous croyons devoir reproduire; n'oublions pas toutefois que M. de Ségur, ancien courtisaa de Catherine, avait de bonnes raisons sans doute pour glisser sur ce qu'on pourrait appeler, sans crainte de se compromettre, les imperfections de son modèle. Cest ce même diplomate, poète délicat, qui, sur la prière de l'impératrice, fit l'épitaphe de la levrette Zémire que Catherine aimait beaucoup et avait eu le malheur de perdre.

c( Le génie de Catherine était vaste, son esprit fin; oa voyait en elle un mélange étonnant des qualités qu'on trouve le plus rarement réunies. Trop sensible aux plaisirs, et cependant assidue au travail, elle était naturelle dans sa vie privée, dissimulée dans sa politique. Son ambition ne connaissait point de bornes ; mais elle la dirigeait avec prudence.

c( Constante, non dans ses passions mais dans ses amitiés, elle s'était fait en administration et en politique des principes fixes : jamais elle n'abandonna ni un ami ni un projet.

c( Majestueuse en public^ bonne et même familière en société, sa gravité conservait de l'enjouement, sa gaîté de la décence. Avec une âme élevée, elle ne montrait qu'une imagination médiocre; sa conversation même ne paraissait pas brillante, bors les cas très- rares où elle se laissait aller à parler d'histoire et de politique ; alors, son caractère donnait de l'éclat à ses paroles, c'était une reine imposante et une particulière aimable.

c( La majesté de son front et le port de sa tète, ainsi que la fierté de son regard et la dignité de son maintien paraissaient grandir sa taille naturellement peu élevée. Elle avait le nez aquilin, la bouche gracieuse, des yeux bleus et des sourcils noirs; un regard trèsdoux quand elle voulait, et un sourire attrayant.

a Pour déguiser l'embonpoint que l'âge, qui efface toutes les grâces, avait amené , elle portait une robe ample avec de larges manches , habillement presque semblable k l'ancien habit moscovite ; la blancheur et l'éclat de son teint furent les attraits qu'elle conserva le plus longtemps.

« Trop entraipée par d'autres penchants , elle avait au moins la vertu de la sobriété, et quelques voyageurs satiriques ont commis une grossière erreur en disant qu'elle buvait beaucoup de vin ; ils ignoraient qu'habituellement la liqueur vermeille qui remplissait son verre n^était que de l'eau de groseilles.

(( Cette princesse ne soupait jamais ; elle se levait k six heures du matin et faisait elle-même son feu. Elle travaillait d'abord avec son lieutenant de police et ensuite avec ses ministres.

a Rarement à sa table, servie comme celle d'un particulier, on voyait plus de huit convives. Là, comme

aux diners de Frédéric^ Tétiquette était prptcrîte e% la liberté perpaise*

a Philosophe par ppinioD, elle se montrait peligieuse par politique. Jamais personne ne sut avec um aiis#î incpncevablje facilité passer des plaisirs aux affaire ; jamais on ne la vit eptr^înée par les uns au delà d^ «a volonté ou de $es intérêts ^ ni absorbée par les autre» au point d'en devenir moins aim3ble. Dictant ella^ même à ses ministres les dépêches les plus importan)^»^ )ls ne furent réellement que ses secrétaires^ et son conseil n'était éclairé et dirigé que par el)e » (i).

Catherine, pour inaugurer ^on règne, alla se hïp9 j^acrer à Moscou, puis s'occupa 4'abord de combler fg vide laissé dans ses armées et dans seê finances par lu guerre de Sept-Ans. Elle surveilla l'adrainisjt^atioPi mi^ couragea Ip commerce et adoucit la rigueur 4e la confiscation des biens du clergé. Après avoir réprimé ua« émeute des soldats aux gardes qui voulaient proclamer empereur le jeune Paul, fils de Pierre III, ^11« ooiQr mença ^ appliquer cette politique de basc^W qu'dyi^ continua pendant tout le cours de son r^gnCf Se méi^^ géant avec habileté entre les principales pnÂffaiipes de l'jEliirope» elle témoignait, malgré elle, |iue pféâil^CK tipn parti<^ulière à l'Angleterre sans pouvoir sç péw ^n4re k m déclarer contre )a France. Elle observait, elle attendait, et, eomédienne déjà consommée, eU« s'accoutumait à remplir cet emploi de grcmdo ooqufitttf dont Munich prétendait qu'elle s'était jréservé le monopole vil^à-vis des princes étrangers»

Cependant elle se gardait bien de perdre de vue 4« double projet que son ambition couvait depuis spnaVi^

(1) Mémoires ou Souvenirs et Anecdotes, par M. |c comte de Sigur. i. 1^*

fiement au trône-, à savoir : ragraiidisseotent de la Russie vers l'orient et le démembremeot de la Pologne. Le bat principal de l'impératrice était^ dès cette épo^ que^ évhletDment, la destruction de la puissance Otto^ mufle et le rétablissement de l'empire Grec; voilà ce ^e lui codseillaient tonales échos de la flatlerie qur lui prédisaient le rapide et facile succès de cette entreprisé eolossak^

Le vieux Munich, réconcilié avec l'usurpation^ et Bestueheff , rappelé de son exil ^ l'entretenaient de ces projets gigantesques trop conformes à ses propres ins^ pirations. Elle fit l'essai de sa puissance sur le duché de Courlande. Elle fit entrer dans ce pays une armée qui y ramena Biren et le fit élire pour la seconde fois, grâce à ia protection irrésistible ; força le roi de Pologne, Auguste^ Il rappeler de M iltau son fils^ le duc Charles de Saxe ^ et à donner l'investiture h l'ancien favori d'Anne Ivanowna, de sanglante mémoire.

Bientôt les circonstances lui devinrent favorables pour accomplir la promesse qu'elle avait faite à Ponia*. towski de le foire roi de Pologne. Auguste mourut et le primat Lubienski prit en main le gouvernement de Mê Etats. Les troupes russes s'étaient habituées à passer. Sans autorisation aucune^ à travers ce pays dès lors inféodé k la Russie et qui s'affaissait insensiblement soua le joug étranger. Dans la diète convoquée pour remplir le trône, le primat s'exprimait ainsi : « Le royaume, a n'ayant ni forteresses bien munies^ ni garnisons nom-* <i breuses et bien pourvues , ni frontières à l'abri de a l'insulte^ ni armée pour sa défense, était semblable K à une maison ouverte^ k une habitation sans posa seêseur et prête à s'écrouler sur se$ fondements « ébranlés. »

Catherine, pour faire couronner Poniatowskî , son ancien amant, dont elle espérait un dévouement ab*. solu, avait compté sur la corruption. Elle épuisa ses finances pour arriver à son but. Le roi de Prusse n'bésita pas à conclure avec elle un traité d'alliance défen^ sive où tous deux s'engageaient, par un article secret, à empêcher le royaume de Pologne de devenir héréditaire et à restreindre l'éligibilité à un Piast ou seigneur polonais : Frédéric II trouvait son intérêt à entretenir l'anarchie de cet Etat. C'est alors que le jeune comte Olinski se mit sur les rangs et fit le voyage de Pétersbourg pour tenter la conquête de l'impératrice et détruire , s'il pouvait, par une impression plus récente, le souvenir et l'ascendant de Stanislas Ponia-towski. Mais il échoua, et le cœur de l'impératrice, ainsi que le royaume , lui échappèrent. L'élu de Catherine devait l'emporter, il avait d'ailleurs appelé une armée russe pour appuyer ses prétentions. Sous prétexte d'assurer la liberté des votes , les troupes de Catherine remplirent la salle des sénateurs, celle des nonces ; tout le château de la République, siège de la diète, en fut inondé. Le nonce Mokranowskî osa protester contre la présence de la force armée et manqua être massacré. Un grand nombre de sénateurs et de nonces s'étaient abstenus de paraître à cette assemblée ouverte sous les baïonuetles russes. Malgré le manifeste qui , conformément aux lois fondamentales du royaume, déclarait nulle l'élection faite en présence d'une armée étrangère, en dépit de l'opposition du gouvernement Ottoman, Poniatowski fut proclamé roi.

Ce fut une singulière destinée que celle de cet homme. Il avait succédé, dans la faveur de Catherine, à ce jeune chambellan, le comte Soltikoff, qui était par-

venu^ du vivant de Pierre III, à attirer sur lui l'attention de l'épouse délaissée ; on se rappelle que pendant cette intimité naquit Paul qui monta sur le Irdne à la mort de sa mère. Mais, soit disgrâce, soit faveur. Soltikoff , chargé successivement de plusieurs ambassades, fîit obligé de vivre dans les cours étrangères, et Fabsence contribua probablement à Peffacer dans le cœur de Catherine. Poniatowski, qui devait avoir h son tour, pour successeur, le jeune officier des gardes, Grégoire OrlofF, inconnu à la cour jusqu'à l'époque de la catastrophe d'Oranienbaum, fut mieux partagé que son prédécesseur, au point de vue des grandeurs. Mais de combien d'humiliations et d'amertumes cette prospérité factice et passagère ne devait-elle pas être suivie? M. de Ségur, qui connut l'ancien favori de Catherine , nous a laissé sur lui de curieux détails :

a Poniatowski , père de Stanislas , était un noble Lithuanien ; d'abord il suivit avec éclat les drapeaux du fameux roi de Suède , Charles XII. Après la mort de ce monarque, s'étant réconcilié avec le roi Auguste, il le servit avec la même fidélité qu'il avait précédemment montrée au héros suédois.

<( La mère de Stanislas était une princesse Czatorinska , dont l'origine illustre remontait aux Jagellons. Cette noble polonaise, fière, romanesque et superstitieuse , ayant fait tirer l'horoscope de son fils par un Italien dont le charlatanisme passait à ses yeux pour une science profonde, l'astrologue lui prédit qu'un jour cet enfant parviendrait au trône.

(( Dès lors, elle éleva son fils pour le rôle brillant qui lui était promis , fit passer sa conviction dans son jeune esprit, exalta son imagination, et s'efforça de lui donner le talent et les vertus nécessaires au monarque

d^un pays libfe^ qui devait à la fois 56 montrer, suivant les circonstances^ sévère et conciliant, majestueux et populaire, orateur et guerrier; mais la nature ne secotida qu'en partie les vues de l'héroïne polonaise.

(( Poniatowski prit facilement et même théâtralement le maintien, la marche, le toii, la dignité d^iin prince; les progrès de son instruction furent rapides; il apprit promptement sept langues qu'il parlait avec une égale facilité; il se distingua de tous ses compagnons par son adresse dans leâ exercices militaires. Ue bonne heure on remarqua en lui une éloquence naturelle , mais une éloquence plus touchante que forte et plus élégante qu'énergique.

a La sévérité de sa mère ne pouvait vaincre ses penchants; elle voulait qu'il ne s'occupât que de politique, il était sans cesse entraîné par le plus vif amour pour les arts, pour les lettres , et surtout pour la poésie.

(( Son père espérait en faire un sage austère et un homme d'Etat, il ne devint qu'un lîltérateup instruit, un courtisan spirituel, un orateur agréable, et un brillant chevalier.

(( Il s'élevait au-dessus de presque tous ses compatriotes par la beauté de sa figure, la noblesse de sa taille, l'élégance de ses formes, et la grâce de son esprit. Lorsque je le vis, il avait encore conservé une partie de sa beauté , une taille majestueuse, une figure remplie de finesse et de douceur, un son de voix qui allait à l'âme, et le sourire le plus attrayant.

(( Aimant à voyager comme la plupart de ses compatriotes y il parcourut l'Allemagne et séjourna longtemps en France. L'urbanité de ses manières , la culture soigtiée de son esprit , son amour pour les lettres et pour le* alts, le firent également bien accueillir par tés

prioces^ par les personnes de la plus brillante soQiëlé^ par les poètes , par les savants et par les artistes.

(c Comme il aimait beaucoup tous les plaisirs et ne possédait qu'une fortune médiocre , il contracta des dettes à Paris, et ses créanciers le firent mettre en prison ; il dut sa liberté à la générosité de la femme du chef opulent d'nne manufacture de glaces.

C( C'était madame GeofTrin qui devint depuis célèbre sans autre moyen qu'une bonne table , un noble caractère, un esprit naturel très-piquant, caché sous une enveloppe simple et modeste, et avec des liaisons intimes avec tout ce que la cour et la ville contenaient de personnages distingués. Sa maison était le rende?5-vou? où se réunissaient les Français et les étrangers leç plu# considérables par leur rang ou par leur réputation. Ils venaient y recevoir des leçons de goût , et entendre des vérités utiles dites avec une franchise très-originale •

(( La bienfaitrice du comte Poniatowski fut, quelques années après, fort étonnée d'entendre que le captif qu'elle avait retiré de prison était devenu roi; Stanislas , pour acquitter la dette de Poniatovvski, lui témoigna la plus vive reconnaissance ; entretint avec elle une correspondance habituelle, l'invita à venir le voip en Pologne, et l'accueillit avec la tendresse qu'il aurait pu montrer k une mère ou à une amie » (1).

Tel est l'homme que Catherine appela au trône de Pologne, par cette seule raison qu'elle le savait faible , fli09 cdjpaiQtère , et piçr^uadée que l'opposition poème, élevée contre lui par ses compatriotes, lui garantissait , à»w lVvep|r, des troubles sans cesse renaissants au sein de la Pologne. Le prince Repnin , l'ambassadeur

(4) Mémoires, etc., par M. le comte de Ségur, I, !•'.

OU plutôt le dictateur russe de la république Polonaise, avait tout conduit !

Mais si Poniatowski savait plaire j il ne savait pas commander. Bientôt des troubles religieux éclatèrent; on éloigna des diètes les dissidents (1) qui ^ réclamant leurs droits de suffrage garantis par le traité d'Oliva , se jetèrent aux genoux de Catherine II, dont le roi de Pologne n'était, pour eux, que le lieutenant couronné. Une diète est convoquée, elle s'ouvre de la façon la plus orageuse. Les ministres d'Angleterre et de Prusse écrivent et agissent en faveur des dissidents. Le roi paraissait incliner de leur côté. Les évéques catholiques et leurs adhérents s'en aperçurent et l'accusèrent de trahison et de complicité avec les ennemis de l'Etat.

(( L'approche d'une armée russe, qui parut sous les murs de Varsovie, donna des forces à cette accusation ; elle exaspéra les esprits, les catholiques prirent les armes, et se formèrent en confédération sous l'étendard de la Vierge. Le douzième siècle et les sanglantes querelles des Albigeois semblaient renaître. La croix brillait sur les habits des confédérés.

(( Quflgtre de leurs chefs firent serment d'enlever ou de tuer Stanislas. A la tête de quarante dragons déguisés en paysans, ils osèrent tenter cette téméraire entreprise, et leur audace réussit. Au milieu de la nuit, embusqués

(4) Toujours intéressée à Tanarcbie de la Pologne, Catherine accueillit avec empressement les plaintes portées contre un roi qu'elle avait élevé pour être sa créature et qui osait, sous une autre influence, essayer de Tindépendance et de la souveraineté. Elle devait donc appuyer les dissiderus. On appelait ainsi les Grecs non unis, les Ariens, les Protestants luthériens et calvinistes.toQS ceux, en un mot, qui ne professaient pas la religion catholique, et qui, exclus des diètes électorales et des dignités de TÉtat, poussés à bout par la persécution, implorèrent, les uns, l'intercession de la Russie, les autres, celle des cours de Berlin, de Stockolm, de Londres et de Copenhague.

dans une rue de Varsovie, ils attendirent , attaquèrent la voiture du roi et dispersèrent son escorte.

(( Ce prince voulait se sauver, mais les conjurés le saisirent, Fun deux lui tira un coup de pistolet dont la flamme brûla ses cheveux, un autre lui fit d'un coup de sabre une profonde blessure sur la tête et tous. Payant porté sur son cheval, l'entraînèrent rapidement hors la capitale.

(( Le temps était orageux et l'obscurité profonde, ils s'égarèrent au point qu'après plusieurs heures de marche, ils s'aperçurent, aux premiers rayons du jour, qu'ils étaient revenus sur Varsovie j la frayeur les saisit, ils s'enfuirent.

a Un seul, nommé Kosinski, resta près de Stanislas ; tous deux se trouvaient à pied, leur chevaux étant ac* câblés de lassitude; voyant alors le visage du monarque inondé de sang, la pitié entra dans le cœur de ce conjuré. Le roi s'en aperçut, profita de son émotion avec une grande présence d'esprit et avec celte touchante éloquence qui était une de ses brillantes qualités ; il lui reprocha doucement son attentat, lui prouva victorieusement qu'on ne saurait être lié par un serment coupable , le conjura de réparer son crime par un grand et noble service, enfin il attendrit et fléchit ce fougueux caractère.

(( Cependant Kosinski lui dit : Je me sens disposé à vous sauver la vie, mais si je cède à ce sentiment, si je vous ramène à Varsovie, ma mort ne sera-t-elle pas le châtiment de ma faiblesse ! Le roi lui jura sur son honneur qu'il le garantirait de tout péril, et son assassin, tombant à ses pieds, s'abandonna totalement à sa magnanimité.

a Stanislas écrivit au gouvernement de Varsovie qui

hiejf^tlm envoya de$ gardes; sous leur «seopt« il fat reconduit ^ ^ou p»h\s. Kosipski obtipt sa gràc« ^|; #'43xilp en ll;ali«^ où il jouit le reste de ses jours d'une pension annuelle que Stanislas Jui avait assurée » (1).

StauislaSi à cause àes périls qu'il avait courus^ re^ couvra vu seipblant de popularité; sou courage^ sa délivrance miraculeuse, répandaient sur sa personne nw sorte d'intérêt romanesque. Mais l'énergie héroïque dont il aurait eu besoin pour résister au¥ trois puissance$ qui convoitaient la Pologne^ lui manquait entiè^ rement. 11 eût fallu, pour sauver ce trône si fortement ébranlé, un héros taillé sur les proportions des temp^ antiques, et Stanislas-Auguste était un simple paladin, brillant il est vrai, des épopées chevaleresques.

Eu 4773 s'accomplissait le premier partage de la Pologne ! La Russie garda pour ellp les provinces dont elle forma l^^s gouvernement? de Polotsk et de Mobilow, çt Catheripe se réserva l'mfluence exclusive sur la Po*lofim avec la garantie dp la Constitution poU>qaise et (Je ce qui restait à la République de sop ancien territoire. Stanislas ne régna plus que sur un pays d^fpemrbré, et il ne conserva que la décoration d'un roi» Flétri du surnom d'Apgustule par ses propres sujets, ij dut obéir aux ordres que )ui dictait son ancienne mafr tresse, devenue sa souveraine, et perdit aveclepra#«lige qui fait les princes indépendants la copsidération qui rçnd les homu^es de cœur invulnérables.

(4) fiimoires, etc., par M. lo comte de Ségur, t h^.

iiQ^i

<BSlâ!PQ'3t&a "vi^sa.

yknt #tvaln.Son cdctaot. Leâ viôUfnés, en Russie, ti'oftit pas dé (oinbéàù. <^ Coiii[^lots et Tengeances secrèles. -- Catherine fe Graâd, législatenri «^ Convocation à Moscou des députés de toutes les provinces et peuplades cfe fËtùpité, — Âppiicationr du régime parlementfrirô aux sauvages. — Le piryMii du Datube. — Scène de haute eoTHédie < — Les jetonâ de présence.

— Tentative d'assassinat contre Catherine II. — Cinna ou la clémence d*Atigasté. — Affaires de Pologne. — Violences tlt> Bepniu. — Quatre grands de Pologne sonttrartsportés en Sibérie. — Calberine i'a^oriAe les incursions et les brigandages des Cosaques Zaporogues. — Guerre avec la Turquie. — Occupation dé la Moldavie et de la Valachie. — Création d'une banque. — Les OrloC -^ Projet» de eoaquète. On songe sémusomenl h prendre Conâtantinople. — Bataille navale de Tchesmé. Un bruhU rtisse incuîndie In Hotto iTùfCfue. — L'Amiral Èlpbinston franchit les Dfirdanelles; ses projets audacieux , lâcheté des Russes ; son désedfiloif et sa fuite. — ËfTorts de la Turcfuie et de la Russie; victoires de Romantzoff. — Siège el îîs?%aul de Bender.

— Défense héroïque des Turcs. — Sanglants épisodes, — Épouvante du divans -- Pdix dcfKaïdaf'dji. -^ Froteûtorat des provinces Danubiennes^

Si, daùà une de vos excursions aux environs de P<?tcrsboiirg, vous remontez la Neva, gardez-vous bien d^eiitrer dans la forteresse de Schlùssel bourg, car votre curiosité de touriste ne trouverait guère à se satisfaire et votre attente serait vaine. Là, en effet, rîeni n'anhoncc la violence, tout est insignifiant, fort peu pittores(Jue J et cependant, c'est là que pérît Ivan VI !

Aurîez-Vous par hasard le désir de savoir où repo-

— Sussent les restes de ce prince infortuné? Armez- vous de patience, vous aurez tout le temps de vous agenouiller sur son cercueil. On vous montrera d'abord Péglise, puis la maison du commandant, la caserne, la brèche faite aux vieilles murailles Suédoises par Fartillerie de Pierre l^y et rien de plus. Si vous insistez, on vous mènera derrière Péglise, près d'un rosier du Bengale, pourvu que ce soit en été, et Ton vous dira : le tombeau divan est ici. D'où vous pourrez conclure que les victimes, en Russie, se passent généralement de mausolée.

Quant à la chambre ou plutôt au cachot d'Ivan, n'espérez pas d'avantage y parvenir, votre guide, le commandant ou l'ingénieur aura une réponse toute prête; il vous dira, tout bas, à l'oreille, car tout est mystère en Russie, qu'on ne peut pas montrer cette chambre parce qu'elle est située dans une des parties de la forteresse occupée par des prisonniers d'Etat. A votre sortie, o observera avec soin si vous n'êtes pas tenté de prendre des notes quelconques et l'on vous reconduira en vous comblant de politesses, mais en vous recommandant bien, dans votre intérêt, de vous abstenir désormais de parler d^cLffaires publiques.

Et cependant rien n'est plus triste et plus touchant à la fois que cette histoire de l'enfant du duc et de la duchesse de Brunswick , devenus régents après la mort de l'impératrice Anne qui l'avait choisi, lui, pour son successeur. Enlevé dans son berceau par des soldats, il fut séparé à l'âge de huit ans de ses parents proscrits et emprisonné. Tiré de sa prison par un moine qui le mena jusqu'à Smolensk, il y fut arrêté de nouveau et conduit au monastère fortifié de Valdaï , dans une fie du lac de ce nom. On ignore et combien de temps et comment il y vécut. Ce fut, è ce qu'il paraît, en 4756,

et quand îl eut atteint sa seizième année, qu'on le renferma dans la forteresse de Schlusselbourg. Dans le ceurant de cette même année, le comte Schouvalof, gprand-matlre de l'artillerie, le conduisit secrètement dans la maison du chambellan Schouvalof^ favori d'Elisabeth. Celle-ci vit Ivan qui fut reconduit le lendemain dans sa prison. Plus tard on l'aurait^ à ce qu'il paraît^ transféré ailleurs. Quand vint l'avènement de Catherine JI, il revint encore à Schliisselbourgj il y traînait une vie misérable dont il ne pouvait peut-être pas , d'ailleurs , apprécier toutes les privations , si un simple sous -lieutenant, oublié dans cette forteresse où il tenait garnison, n'eût tenté de faire monter le prince captif sur le trône. Ce gentilhomme , natif de l'Ukraine et nommé Mirovitch, obscur et sans crédit, sans liaisons et sans partisans, espérait faire sa fortune en arrachant Ivan h sa prison.

Mirovitch parvient à gagner quelques soldats, il leur montre un ordre de l'impératrice qu'il a fabriqué luimême, et marche sur la prison dont il fait enfoncer la porte. C'est alors que les deux officiers qui gardaient Ivan, voyant que la résistance était impossible, se précipitèrent sur l'infortuné et le poignardèrent, suivant la consigne qu'ils devaient exécuter en cas d'attaque à main armée (1762). Quelques historiens affirment que ce Mirovitch n'aurait agi qu'à l'instigation de Catherine qui l'aurait amené adroitement à comploter la délivrance du prisonnier, afin d'avoir l'occasion d'en finir avec ce prince dont l'existence était un obstacle à ses desseins. M. de Ségur raconte que les gardiens d'Ivan ne firent qu'exécuter les ordres donnés autrefois par Elisabeth, et réfute, bien entendu, cette assertion qui met à la charge de Catherine le meurtre commis à

SchlUsselbourg y assertion qu'il n'hésite pas à considérer comme une accusation injuste et calomnieuse.

Quoiqu'il en soit^ cet événement arriva juste à point pour aider Catherine à comprimer, à Pétersbourg, le mécontentement et la haine que soulevaient Finsolence et l'avidité des complices de son usurpation. Plusieurs complots se tramaient à Moscou et dans la nouvelle capitale de l'empire. Le jeune Ivan, du fond de son cachot, entretenait les espérances des conspirateurs et Son nom seul était un signal de ralliement pour tous les mécontents. Catherine en revint à cette ancienne et barbare croyance que les Russes ne peuvent être dominés que par la terreur. Ces vengeances furent publiques quelquefois, souvent secrètes, elles n'en furent pas moins implacables. Il n'y eut de grâce pour personne : cette rigueur fit redoubler les murmures, mais elle anéantit les projets dangereux.

À partir de ce moment la cour ne fut plus troublée que par quelques intrigues où la galanterie avait plus de part que la politique et qui ne roulaient guère que sur les moyens à employer pour amener la disgrâce ou le remplacement d'un favori. ^Du sein des plaisirs et des fêtes, Catherine s'occupa de réformer la législation de ses Etats.

^Les lois, en Russie, formaient un véritable chaos. Chaque prince en avait promulgué de nouvelles sans abroger les anciennes, et toutes se contredisaient. En l'absence des règles et des principes qui constituent une législation et une jurisprudence, les juges ne pouvaient rendre que des arrêts fondés sur l'arbitraire. Catherine chercha à débrouiller ce chaos^ elle organisa des tribunaux réguliers et s'efforça d'établir une sorte de juris* prudence.

Elle convoqua dans Moscou les député^ des différents peuples et des diverses peuplades de ses vastes Ëtats^ afin de délibérer avec eux sur les lois qu'elle désirait leur donner. La variété de physionomies^ de costumes ^ de langage^ présentait un ensemble des plus bizarres; on aurait eu de la peine à croire que tous ces hommes formassent un même corps de nation, a L'état ce misérable de ces peuples, dh Rutfaière, se faisait sen- (( tir dans l'instruction préliminaire qui leur était adres^ c( sée ; soit par les détails où l'impéralFiee se crut oblia gée de descendre pour ceux de ces législateurs qui a ne savaient pas écrire, soit par l'ordre qu'elle donnait a à ceux qui ne la comprendraient pas, de la relire jusce qu'à ce qu'ils l'entendissent , mais surtout par les (( étranges récompenses promises à ceu^ qui auraient « travaillé à ce grand ouvrage ; ils devaient,, entre au- « très privilèges, être pendant toute leur vie exempts <( de recevoir la question^ à moins que ce ne ftkt sur « un ordre même de l'impératrice* »

On commença par lire cette instruction traduite en langue Russe et dont l'original, écrit en français et presque tout entier de la main de Catherine, a été déposé depuis dans la bibliothèque de l'académie dû rétersbourg. Tandis que la plupart des députés ap^ plaudiss^ient à la rédaction d^i manifeste impérial, ceux des Samoyèdes , tribus sauvages , qui eurent les honneurs de la première séance , émirent un avis remarquable par sa franche naïveté; leur chef prit ainsi la parole :

((Nous sommes, dit-il, des hommes simples; notre a vie est employée h faire paître nos rennes; nous n'a- <( vons pas besoin de code; mais faites seulement pour (( les Russes nos voisins, et pour les gouverneurs que

a vous nous donnez y des lois qui les empêchent de (( nous opprimer. Nous serons contents, et il ne nous (( faut rien de plus. »

Ce Samoyède, que n'avait pas prévu La Fontaine dans son Paysan du Danube ^ eût pu s'écrier, s'il eût connu ces vers immortels :

Rien ne suffit aux gens qai nous viennent de Rome :

La terre, et le travail de rhommo Font, pour les assouvir, des efforts superflus.

Retirez-les

Cet homme de la nature, comme aurait dit Delille, dut se coucher après sa harangue , et l'assemblée , en tous cas , dut admirer l'éloquence du sauvage ainsi pix)ste7mé.

Mais tant de nations , alors représentées , ne pouvaient s'entendre, et recevoir les mêmes lois. On parla d'abord de donner la liberté aux paysans, et cette proposition, seule , pouvait être le signal des insurrections les plus sanglantes^ Catherine , qui assistait aux séances dans une tribune réservée, sans doute pour ne pas gêner par sa présence la liberté de la discussion, s'empressa de congédier des législateurs auxquels il ne manquait qu'une occasion pour devenir, à son point de vue, des factieux.

Néanmoins, messieurs les députéi», parmi lesquels, outre les Samoyèdes, on comptait un bon nombre de Baskirs, de Kalmoucks, de Kirguiz, de Tourgouths, et autres représentants très-velus, ne voulurent point se séparer sans avoir décerné à leur souveraine les titres de grande ^ de sage^ àe prudente ^ et de mère de la patrie. La sensible et modeste Catherine répondit avec ce tact exquis qui la distinguait, et probablement en baissant les yeux, à la façon des în-

génues de notre théâtre, a que, si elle se rendait digne « du premier titre , ce serait à la postérité à le lui douce ner ; que la sagesse et la prudence étaient des dons (c du ciel, dont elle le remerciait chaque jour, sans ce oser s'en attribuer le mérite; qu'enfin le titre de ce mère de lu patrie était le plus précieux à ses yeux, ce le seul qu'elle pût accepter, et qu'elle le regardait ce comme la plus douce, la plus glorieuse récompense ce de ses travaux et de ses sollicitudes pour un peuce pie qu'elle chérissait. »

Ces paroles furent couvertes d'applaudissements; triomphe touchant de la modestie et de la sincérité ! Mais arrêtons-nous, car l'émotion nous gagne, et nos yeux s'humectent déjà des larmes de la sympathie et de l'attendrissement.

Ce qui attendrit bien plus les députés, ce fut le don que Catherine fit, à chacun d'eux, d'une médaille d'or, en commémoration de cette réunion mémorable ; hâtons-nous d'ajouter que la plupart d'entre eux, et ceuxlà ne furent pas uniquement des Baskirs ou des KaU moucks, se jugeant sans doute moins capables d'apprécier la valeur honorifique du présent que celle du métal , ne se firent aucun scrupule de réduire à leur valeur intrinsèque ces médailles qui, vendues au poids, allèrent se fondçe dans le creuset des orfèvres de Moscou.

En cet instant solennel , l'Europe crut voir une nouvelle Sémiramis se révéler et put répéter avec Voltaire :

C'est du Nord aujourd'hui que nous vient la lumière.

Le roi de Prusse plaça Catherine, dans ses lettres, entre Lycurgue et Solon ; c'était bien le moins ! Toutes les bouches de la renommée chantèrent ses louanges, tous

les souverains lui adressèrent des complimenls^ s^bs songer combien sa modestie pouvait en souffrir.

Soyons juste, cependant : l'anecdote que nous allons rapporter, et dont la date se rapporte à Tépoquç dont nous venons de parler, prouve que dans celte âme pervertie les bons instincts se confondaient avec les mauvais.

Catherine givait un goût prononcé pour les fêtes et la magnificence. Elle venait de donner ^ sa capitale le spectacle tout nouveau de plusieurs tournois, dans le. genre.de ceux dont une ville d'Angleterre eut le gf^acieux bénéfice, par un temps fort pluvieux, il y a une douzaine d'années. Le vieux maréchal Munich, malgré ses quatre-vingts ans, n'avait pas hésité à y figurer comme juge du camp. Un jeune officier, du nom de Tchéglokof, forma le projet d'assassiner l'impératrice ; on prétend qu'il était quelque peu parent de t^ierre III. Comme il n'était guidé que par un ressentiment personnel, il ne confia à personne son dessein. Caché ^ pendant plusieurs jours, dans un corridor obscur qui conduisait aux appartemenls de Gtitherine, il attendait le moment de la poignarder. Une si longue attente affaiblit probablement dans cet homme l'énergie dont il avait besoin; il révéla son projet à un autre officier qui s'empressa d'avertir Orloff, et il fut arrêté à l'endroit même où il comptait frapper Catherine.

Celte princesse voulut le voir, elle lui parla 2^vec indulgence, lui fit grâce de Ja vie et se contenta de l'exiler. Jusqu'ici on pourrait croire que celte clémence était une réminiscence de celle d'Auguste, qui ne pardonnait qu'avec une arrière-pensée. et l'espoir de tirer un profit quelconque de sa magnanimité. Mais Catherine fil plus, elle admit plus lard la fille de ce mêmcTché-

glokof parmi ses demoiselles d'honneur, perpétuant ainsi autour d'elle le souvenir de sa elémence.

Cependant Catherine ne perdait point de vue ses projeta sur les puissances du nord qu'elle voulait asservir. Elle venait de s'allier avec l'Angleterre et réclamait à la Pologne plusieurs de ses provinces occupées par des armées russes. Nous avons raconté précédemment comment, grâce à la fausse position du roi Stanislas- Auguste Poniatowski et à ses maladresses , grâce surtout aux manœuvres de Repnin, l'œuvre de Catherine s^aceomplit en Pologne. Malgré la résistance des palatinats du midi, les violences de Repnîn devaient réussir; quatre grands de la Pologne furent enlevés et transportés en Sibérie. Les confédérés de Barr obtinrent bien d'abord quelques légers avantages; mais Catherine les déclara ennemis de son empire ^ rebelles à leur patrie^ et favorisa contre eux les sanglantes incursions des Cosaques Zaporogues.

La cruauté de ces brigands fut un épisode horrible au milieu de ces scènes de désolation dont la Pologne ne cessait pas d'être le théâtre. Les Zaporogues, précédés de missionnaires russes, parcoururent l'Ukraine, égorgeant impitoyablement, et avec des raffi^ nements de barbarie qui font frémir , sans distinction d'âge ni de sexe, tout ce qui n'appartenait pas à la religion grecque. Trois villes, cinquante bourgs, plusieurs milliers de maisons éparses dans les campagnes, devinrent la proie des flammes. Dans la petite ville d'Human, du palatinat de Kiovie, seize mille personnes furent égorgées. 11 y eut, selon les calculs les plus modérés, au moins 50,000 victimes.

Une troupe de confédérés^ échappés à l'extermination, s'était réfugiée darfs la petite ville de Balta, dé-

pendante du Khan des Tartares. Elle y fut poursuivie par les Busses qui, après avoir pris la place d'assaut, tuèrent un grand nombre de Musulmans.

A cette nouvelle, le sultan Mustapha, indigné, déposa son grand-visir et déclara la guerre à la Russie. Catherine, en apprenant que les Turcs avaient commencé les hostilités, versa des larmes de dépit. Des deux côtés, on commit de grandes fautes^ et il y eut un moment où les deux armées qui s'avançaient, Pune vers la Moldavie et l'autre vers la Pologne pour la délivrer, ignorèrent complètement leur approche. Après des alternatives de revers et de succès, l'armée russe battit les Turcs sur les bords du Dniester, prit Choczim qu'elle avait d'abord inutilement assiégée, et pénétrant en Moldavie et en Valachie, s'empara des villes de Jassy, de Bucharest et de Gallatsch.

On ne parlait plus à Pétersbourg que du démembrement , de la destruction même de l'empire Turc* Les courtisans flattèrent l'orgueil de Catherine, en lui demandant à l'avance le gouvernement des provinces que l'on comptait conquérir. L'impératrice songeait sérieusement à la conquête de la Crimée, et pour faire face à toutes les dépenses qu'entraîneraient les besoins d'une guerre ruineuse, elle créait une Banque : sa volonté suffit pour donner à du papier la même valeur qu'au numéraire. A ceux qui concevaient des craintes pour le crédit public, elle répondait : « La Banque sera (( soldée sur les sommes que mes armées et mes flottes (c arracheront au Grand-Seigneur pour sauver son em- « pire. »

Depuis longtemps une ancienne prédiction, répandue dans toute la Grèce, annonçait que l'empire Turc serait détruit par une nation blonde et les Grecs regardaient

les Russes eomme leurs futurs libérateurs. Munich fut le premier qui songea à profiter de cette opinion. La paix conclue avec les Turcs rompît cette entreprise et le projet de soulever les^Grecs, négligé sous Elisabeth, fut repris sous Catherine II. Il ne s'agissait de rien moins que de placer l'impératrice sur le trône de Constantin nople et de faire de la Russie l'empire le plus vaste et le plus puissant de l'univers. Vers le même temps , Orloflf qui avait vu échouer, malgré sa haute fortune, son dessein si hardi d'épouser l'impératrice et de faire ériger pour lui-même un royaume d'Astrakan, conçut l'espérance, grâce à la révolution projetée, de renouveler quelque jour les royaumes de Macédoine et d'Epire. Deux escadres Russes partirent successivement des ports de la Baltique, destinées l'une à insurger la Morée, l'autre à forcer, disait-on, les Dardanelles et h bombarder Constantinople. Deux frères d'Orloff, Alexis et Théodore , le premier , remarquable par sa force herculéenne et la mâle beauté de ses traits, le second, le plus jeune des cinq frères, par son ardente imagination, reçurent pour mission de soulever le Péloponèse.

L'insurrection fut étouffée en Grèce , après l'arrivée des forces Russes, trop faibles pour exécuter quelque chose de sérieux, par le pacha de Bosnie. Les aventuriers Russes se rembarquèrent précipitamment. Mais les deux escadres avaient opéré leur jonction et, sous les ordres de l'amiral russe Spiritofî et de l'écossais Elphinston, livrèrent bataille à la flotte turque dans la baie de Tchesmé. Après un combat acharné où le feu prit aux deux vaisseaux amiraux qui se canonnaient et s'abimèrent l'un après l'autre aji sein des flots, un brûlot Russe s'attacha à la flotte Ottomane et les vingt-quatre

vaisseaux quî la composaient devinrent la proîe des flammes.

A la nouvelle de ce désastre, le Divan fut frappé d'épouvante. Les Russes auraient même pu profiter de ce premier moment de terreur pour franchir les Dardanelles mal défendues par des forts h moitié ruinés, et dicter leurs conditions sous les murs du sérail. Elphinston, qui s'était engagé sur sa tète, vis-à-vis de l'impératrice, à entrer dans les eaux de Constantinople, insistait pour forcer le passage. Mais Alexis Orloff, l'etinemi personnel de cet étranger, au caractère violent el hautain, s'opposa à cette tentative. Dans son dépit, Elphinston brisa son navire sur un écueit et se retira eâ Angleterre (1). Les Russes perdirent leur temps à repêcher, dans les eaux de Tchesmé, les débris et l'artillerie de la flotte incendiée. Pendant quatre ans, et malgré la révolte de la Syrie et de l'Egypte , ils restèrent dans une honteuse inaction et, pour cette fois, l'empire Turc fut sauvé !

Pendant ce temps, une autre armée, trop faible pour l'exécution de ce grand projet, avait tenté d'enyâ* hir les provinces turques de l'Asie par la Géorgie : re^ poussée par le pacha de Trébizonde, elle ne put accomplir le dessein du cabinet de Pétersbourg qui eût voulu la faire avancer jusqu'en présence de Constantinople pour menacer cette capitale de l'autre côté du Bosphore.

Dans la campagne de 1771, les Russes forcèrent les lignes de Pérékop et se rendirent maîtres de la Crimée, conquête importante qui fut l'un des événements les

0) Elphinslon s'avança dans le détroit à la poursuite de deux caravelles, et, malgré le feu des batteries, prit tranquillement à terre une ooUation, salisfait d'avoir prouvé que tout ce qu'il avait conseillé était possible el praticable.

plus remarquables du règne de Calherine; mais ils ne surent pas profiter de leurs vidoires sur le Danube et ne poussèrent par leurs conquêtes au delà du fleuve j leur flotte de l'Archipel ne répara, par aucun succès, la levée du siège de Lemnos. Après une suspension dWmes et quelques revers essuyés sur la rive droite du Danube à la reprise des hostilités^ la cour de Russie inclinait à la paix, ainsi que le nouveau sultan, Abdul-Hamid, mais de part et d'autre on voulait se préparer par quelques succès des conditions avantageuses. On continua donc la guerre.

On fit pour cette campagne des efforts extraordinaires; une partie des troupes occupées en Pologne rejoignit l'armée de Romantzoff. Le sultan leva 300,000 hommes; mais l'incapacité des généraux turcs, le manque de discipline et l'ignorance de l'art militaire clonnaient d'avantfe aux armées Ottomanes, composées d'un ramas de multitudes désordonnées, un désavantage évident. Romantzoff eut facilement raison , quoiqu'il n'eût que dix-sept mille hommes exténués, des masses inhabilement commandées par le grandvisir et qui furent mises en déroute au delà du Danube ; le reste des vaincus se réfugia dans la ville de Bender.

La garnison, composée de Turcs et de Tatares, se défendit vaillamment. Assiégés et assiégeants, quoique décimés par la peste, firent des prodiges et montrèrent une opiniâtreté incroyable. Après un assaut qui avait duré toute la nuit, le général russe faisait sonner la retraite; les soldats s'écrièrent en s'adressant à leurs oiiiciers : a Retirez-vous, vous en êtes les maîtres; <( mais nous, nous voulons périr ou prendre la yilljç, )^ Le feu consumait déjà la place assiégée , et les Turcs se

défendaient encore ; il fallut faire le siège de chaque maison. Quelques spahis, sortis de la ville, portant en croupe leurs femmes , leurs enfants et leurs effets les plus précieux, tombèrent sur le camp des Russes et massacrèrent tout ce qui leur tomba sous la main. L'artillerie les dispersa; leurs femmes, pour ne point tomber au pouvoir des Russes , se firent égorger par leurs maris. Poursuivis par les Cosaques, la plupart furent tués ou pris. Le siège de Bender avait coûté vingt mille hommes aux Russes, Passant^ à lui seul, leur en enleva trois mille. Cette campagne leur ouvrit le chemin de la Moldavie et sépara la Pologne du territoire Ottoman.

Constantinople était plus que jamais en proie à la terreur. Aussi, le grand-visîr, probablement autorisé, demanda-t*il un armistice à Romantzofî qui l'accorda, mais à la condition que les commissaires Turcs viendraient traiter sur le champ à Filistria. Après une négociation assez courte, la paix fut signée à Kaïnardji, dans la tente même deRomantzoff(iO juillet 1774). La Porte reconnut l'indépendance de la Crimée; mais cette déclaration même rendait cette contrée dépendante de Catherine ; elle accorda aux Russes la libre navigation de la mer Noire et de l'Hellespont, leur abandonna AzofT, Taganrock et d'autres places ; la Russie obtint en outre une somme de 35,000,000 fr. Elle rendit la Moldavie et la Valachie, mais elle exigea que les habitants fussent maintenus dans toutes leurs dignités et possessions, et que son ambassadeur fût autorisé à leur ser^ vir d'organe et de défenseur auprès du Divan; elle stipula en même temps une amnistie pour tous les Grecs,

Ainsi fut mis en pratique pour la première fois ce sys-

tèjn^ du protectorat recommandé h ses successeurs par Pierre le Grand et qui a été entre la Russie et la Porte, l'origine du différend qui^ à Theure où nous écrivons^ n'est pas encore terminé et tient toute l'Europe en suspens.

(3^^s>a<tî!aa ^^aast»

Épuisement de TEmpire. — Peste de Moscou. —Assassinat de Parchevêquo Ambroise. — Horribles détails. — Orlofif et son dévouement après coup- — Caractère des révolutions en Russie. — Révolte de Pougatcheff. — Les faux Pierre III. — Brigandages de M. le marquis de Pougatchefif. — Inquiétudes de Catherine II. — Le marquis bii ftmpaW Tastronome Lowilz ; respect dA à la science. — Supplice de PougatchefF. — Lettre de Catherine à M. de Voltaire.

Catherine II fut un moment sur le point de succomber sous le poids de ses vastes entreprises ; les moyens lui manquaient pour Texécution. Ainsi, dans le cours de la campagne de 1771 contre les Turcs, pendajit qu'une flotte russe tenait TArchipel, des ordres avaient été donnés pour qu'une autre flotte, sortant des bouches du Tanaïs, fit voile sur G)nstantinople avec 25,000 hommes de débarquement; mais elle était encore sur les chantiers et à peine en eommença*t-on la construction l'année suivante.

La population russe était d'ailleurs notablement di* minuée par le double fléau de la guerre et de la peste et par l'émigration spontanée de six cent mille Kalmoucks. La composition réelle de l'armée n'était nul* lement en rapport avec les tableaux menteurs qu'en

{iniMBtait radminUtratian niiitaire On trafiquait des force» de l'empire avec ano cupidité qu'on avouait pubticpiem^it. Les Itiréaa de se Élisaient plus qu'avec peine dans lei provinces d^peûptées et étaient însuflQ*santés. Les rég^ments^ décimés par las batailles et par k t^ntaj^ion qu'ils trainaient à leur suîte^ n'étaiiaiit plus au ocmiplet. Les finances étaient obérées; à d^uat de nunéraire, il avait £i11^ se servir de papier^tnmi^' naie^ le tréMr avait été épuisé autant par les dépenses de la guerre que pat des pradigalhiës £ftirtiieiiies ; le plus pur de l'impôt ^Hnentail lé kuce des &volris et ealui de k coor.

La paix de Kaïnardji^ entre autres avantages^ avait donc celui de venir fort à propos. Deux événements signalèrent cette période d'épubement ranmentàné que l'empire russe eut à traverser; nous voulons parler de la peste dé Mosoou et de la révise de Pou<gatehefi*.

C'etf dans k troisième année de k guerre oofAn les Tores que la pests^ dont lés armées nisseï pen> latent les borreiu^s avec elles, ravagea ^nsîeurs villefc de l'empire et sévit à Moso6u âvee une violènee innuïéb Grégoire Orloff reçut de Gatkerîne la misskm de aè rendre dans cette dernière ville pôUrj arrêter les pro* grès du âéau^ Les médecina^ efirayés, voyaient les mah lades mourir par centaines , et les Rusaes repoussaient avec foreur tous Les teeours de Fart, peut-être à èause de l'impuissance des retnèdes ; ils n'admettaient comme efficace que le secours du ciel et se portaient en foule devant une image de la Vierge pkeée à k porte du Kremlin et ayant^ dî»it-on^ la verlu d'éidgner la con>^ tagion. On déposait aux pieds de l'image des offrandes de toute nature.

Bientôt Tafflueuice devint immense; il se trouvait là des individus^ d^à atteints par le fléau^ qui en communiquèrent le germe à d^autres^ et la mortalité s'accrut. La place et les rues étaient encombrées de morts et de mourants, tandis que les gens à peu près valides entouraient Fimage vénérée. L'archevêque Ambroise, par une mesure prévoyante^ fit enlever l'image et les offi*andes. A l'instant^ le peuple furieux lui reproche ce qu'il appelle un sacrilège et un vol; il enfonce les portes du monastère. Ambroise s'est réfiigié dans le sanctuaire où^ aux termes de la lithurgie grecque^ les prêtres seuls ont le droit d'entrer..., mais un enfant l'a aperçu dans sa retraite^ il se hâte d'en informer la multitude.

La populace en délire se précipite ^ saisit le vieillard et le tratne par les cheveux jusqu'aux marches de l'église pour l'y égorger. Ambroise voit que tout est perdu et qu'il n'a plus qu'à se préparer à la mort, il supplie ses assassins et obtient la permission de communier une dernière fois. Il monte à l'autel, accomplit le divin sacrifiée et revient se livrer à la multitude qui l'attend. L'infortuné prélat fiit saisi de nouveau, poussé hors du temple et massacré sur les marches.

Cependant Orloff avait organisé des bureaux sanitaires, pris des mesures pour calmer l'effervescence du |)^iple,-et changé son hôtel en lazaret; le fléau sévit pendant dix mois et ne cessa qu'au commencement de ^77 i j après avoir enlevé plus de cinquante mille Moscovites. On frappa, en l'honneur d'Orloff, une médaille qui le proclamait le sauveur de la patrie et on lui éleva un monument dans une des maisons de plaisance impériales des environs de Pétersbourg. Quelques historiens, il est vrai, ont prétendu qu'Orloff avait combiné

son départ de Pétersbourg et son arrivée à Moscou de manière h pouvoir recueillir sans danger le fruit de la courageuse conduite du général 'Jérapkine. Mais, à toutes les époques^ on a tant calomnié les favoris! N'oublions pas d'ailleurs que nous avons affaire à l'un des trois assassins de Pierre III^ h celui qui eut l'honneur d'étrangler le prince de ses propres mains, et soyons indulgent !

Les plus grands dangers, comme on voit, ne furent pas à l'extérieur. Ainsi Catherine eut à combattre dans ies propres Etats une révolte menaçante qui, conduite par un homme plus habile, aurait pu mettre le trône et la constitution de l'empire en péril.

Pougatcheff, l'un de ces imposteurs qui se donnèrent pour l'infortuné Pierre III, était un simple paysan, né chez les Cosaques, sur les bords du Don. Après avoir servi dans l'armée russe contre les Prussiens, pendant la guerre de Sept Ans, puis contre les Turcs, il déserta en Pologne et résolut de se faire passer pour Pierre III. Ce projet lui vint à l'esprit à la suite d'un incident assez curieux. Un jour il fut chargé de remettre une dépêche à un général qui, en cet instant, était entouré de son état-major ; tous les officiers se récrièrent à l'instant sur la ressemblance extraordinaire du Cosaque avec l'empereur défunt; ces seuls mots suffirent pour faire concevoir à Pougatcheff les desseins les plus audacieux.

Des ermites, qui professaient la religion grecque, lui accordèrent un asile en Pologne; il en profita pour apprendre d'eux tous les détails de l'événement qu'il ne savait que très-imparfaitement, afin de bien se préparer au rôle qu'il était décidé ai jouer. Bientôt il passa dans la petite Russie, erra d'abord dans les campagnes, puis,

abusant de la crédulité naturelle des Cosaques^ il s6 fit parmi eut des partisans en leur faisant croire qu'il était l'époux de l'impératrice Catherine et en racontant Tévasion miraculeuse qui l'avait soustrait h la prison et 4 la mort.

Il entra en campagne avec une troupe assez nombreuse, et s'empara brusquement de plusieurs forteresses dans le gouvernement d'Orembourg; des hordes deKirguîzes, de Baskirs, de Talares, réléguées récemment dans ces solitides, se joignirent à lui. Il faisait frapper des roubles h son effigie et on se demande comment ce sauvage , qui ne savait ni lire ni écrire, avait pu faire choix des mots suivants gravés sur ses mon*naîes : Petrus ÏII redivivus et ultor. Dira-t-on encore que, malgré l'absence d'indices certains constatée pendant le procès de Pougatcheff, il soit insensé de supposer que cet homme ait pu être l'instrument de quelque puissance étrangère et ait pu avoir des complices d'un ordre plus élevé que lui?

Il annonçait l'affranchissement des serfs qu'il épargnait, tandis qu'il faisait massacrer les seigneurs. On ne peut pas dire qu'il entrât dans sa pensée d'équilibrer les droits politiques, puisqu'il donnait à ses partisans les titres et les insignes de ceux qu'il sacrifiait; il voulait probablement renouveler les sources du pouvoir et rendre solidaires de sa destinée \q^ bandits dont il improvisait la fortune. Or c'était là substituer le crime à l'abus et se priver du secours de tant de nobles mécontents qui avaient tout à perdre s'il réussissait. Catherine, que les succès de cet aventurier empêchèrent phis d'une fois de dormir, pour faire allusion h son projet de constituer une nouvelle noblesse, l'appelait, dans ses lettres à Voltaire, Monsieur le marquis de Pougatckêff.

Tout se prêtait ^d'ailleurs au rôle qu'il avait oê^ prendre^ jusqu'à ses débauches et à sou intempérance^ car^ s'il p'eùt montré que des vôrlus, il eût été par mal-heur plus difficile de reconnaître en lui Pierre III. Ce qui manqua seulement à ce brigand célèbre^ ce fut la fortune; cette opinion est^ du moins^ celle du grand Frédéric.

£n attendant, Pougatcbeff, faisant la guerre en véri^ tabJe G>saquç9 désolait^ avec ses hordes de paysans armés^ tous les pays qu'il parcourait* Quand il fut pour*suivi de près par les troupes russes, il livra jusqu'à dix*sept con^bats, se vengeant de ses défaites par le bri* gandage» Quand i4 prit Kasan, dont il resta maître pendant trois jours et qu'il incendia^ il pilla les maisons, les églises, et fit pendre tous les gentilshommes»

Après un combat sanglant sous les murs de Kasan, il ^'était retiré du côté de Saratof qu'il avait aussi livrée aux flammes. Le savant astronome Lowitz^ membre de l'Académie des sciences de Pétersbourg» se trouvait alors dans cette ville; chargé d'observer à Gourief le passage de Vénus s'tir le disque du soleil, et de prendre les niveaux nécessaires pour l'exécution du canal projeté par Pierre le Grand et qui devait joindre le Don ad Volga , il était malade à Saratof au commencement de 1773* Le voyageur Pal las l'avait ensuite rencontré à Dmitrefsk, dans les premiers jours d'août de la même année; occupé de ses tracés, il y travaillait en paix quand la ville tomba entre les mains de PougatcheflT. Celui-oî fut a^sez barbare pour faire élever sur des lances le maU heureux astronome, en disant qu'il serait ainsi plus près des étoiles^ et le fit ensuite empaler !

Un moment ces succès furent si rapides et la cour de Russie i^onsidéra d'abord cette révolte avec tant de mé-*

pris, quePougatcheffput concevoirl'espérance des^emparer de Moscou dont la population, composée en grande partie d'esclaves, l'attendait impatiemment. La prise de Moscou eût été, sans contredit, le signal d'un bouleversement général dans l'empire. Mais il y eut de l'indécision dans les mouvements des rebelles, et d'ailleurs il eût été par trop imprudent de s'aventurer sans artillerie, et avec des bandes indisciplinées, dans les provinces slaves, en laissant derrière soi des forces qui pouvaient couper la retraite.

Au lieu de se porter sur Moscou, Pougatcheff alla faire le siège d'Orembourg. La paix venait d'être conclue avec la Turquie et le comte Panine, qui s'était illustré par la prise de Bender, fut envoyé dans la Russie orientale avec des forces considérables. Malgré une vive résistance de la part des rebelles, Panine parvint à les rejeter au delà de l'Oural. Dans le même temps, l'impératrice, qui avait jugé plus facile de s'emparer de Pougatcheff par la ruse que de le vaincre, promit cent mille roubles à qui le livrerait mort ou vif et le pardon à tous ceux qui abandonneraient son parti. Catherine savait apprécier le dévouement, elle ne s'était pas trompée. A la suite d'une bataille qu'il avait complètement perdue, Pougatcheff avait conservé l'espoir de relever sa fortune, lorsque trois de ses lieutenants, fatigués de tous les maux qu'ils enduraient pour lui et de la dureté de son commandement, se laissèrent aussitôt séduire par l'appât des cent mille roubles à gagner, arrêtèrent leur chef, et le livrèrent au gouverneur de la forteresse de Jaïck.

Conduit à Moscou dans une cage de fer, il fut condamné à avoir les mains et les pieds coupés, puis à être écartelé. Cet homme, qui avait bravé la mort sur tant

de champs de bataille^ montra cette fois une pusillanimité à laquelle on ne s'attendait guère; il fallut même user de précautions en lui lisant sa sentence^ de peur que^ dans son désespoir^ il ne voulût se soustraire au supplice par le suicide.

Catherine^ qui aimait à raconter ses impressions dans tous les genres et que cette révolte avait cruellement inquiétée^ écrivait à ce sujet à Voltaire^ dans le style tempéré^ une lettre où se trouve ce passage : a Le « marquis de Pougatcheff nib a donné dujîl à retor- « dre cette année {\77A) j j'ai été obligée pendant plus a de six semaines de m'occuper de cette affaire avec

<( une attention non interrompue Il ne sait ni lire^

« ni écrire, mais c'est un homme extrêmement hardi. <c et déterminé. Je crois qu'après Tamerlan^ il n'y en <( a guère eu qui ait plus détruit l'espèce humaine : d'ace bord il faisait pendre sans rémission ni aucune force me de procès toutes les races nobles, hommes, fem- <( mes, enfants ; tous les officiers et soldats qu'il pouvait

<( attraper Nul endroit où il a passé n'a été épar-

<( gné. Personne n'était devant lui à l'abri du pillage, a de la violence et du meurtre. Il y a un mois qu'il est « pris, ou pour parler plus exactement, qu'il a été lié c( et garrotté par ses propres gens dans la plaine inha- « bitée entre le Volga et le Yaïck, et livré au général

ce Panine Ce qui montre bien jusqu'où l'homme

(( se flatte » il s'imagina qu'à cause de son courage je <( pourrais lui faire grâce , et qu'il ferait oublier ses a crimes passés par ses services futurs. S'il n'avait^of- (( fensé que moi, son raisonnement pourrait être juste, a et je lui pardonnerais ; mais cette cause est celle de <( l'empire qui a ses lois. »

Nous ignorons si Catherine, qui mentait rarement.

si Ton en croit certains biographes, eût pardonné volontiers^ comme elle le disait^ à Pougatcheff ; mais ce que nous savons, ce qui est certain, c'est que cette révolte eut des résultats dont les gouverneipents voisins se ressentirent pendant longtemps. Le commerce avec l'Asie . et l'exploitation des mines avaient été forcément interrompus, et plus de trois cents villes et villages avaient été détruits. Catherine, pour effacer jusqu'au souvenir de ces événements désastreux, changea le nom du fleuve Yaïck en celui A^ Oural et décréta que la chaîne des monts Poïas s'appellerait désormais les monts OuraU^

«stii^avQia as«'

Destruction de la République des Cosaques Zaporogues. — Détails curieux, mœurs bizarres, épisodes. ^ Tattus Baulba» •*— Mariage du grand-duc Paul. — Dispositions administratives et judiciaires. — Banque de Tobolsk. — Les colonies d'étrangers. — La neutralité armée ; le pavillon couvre la BiarehaDdise. — Avènement de Potemkin ; sa faveur. — Occupation de la Crimée. — Un épisode de THistoire de la politique Russe. — Exécutions en Crimée. — L'espionnage érigé en système. — Rapprochement intéressant; la question d'Orient ne date pas d*aiyourd*hut^ — Coup d*œil rétrospectif sur la Pologne. — Projet de voyage en Crimée. — La moderne Cléopâtre.

Dans Fannée qui suitit la conclusion du traité de Kaïnardji et Pacquisîtion de la Crimée, Catherine détruisit la bizarre et monstrueuse république des Cosaques Zaporogues.

Ces barbares, établis vers les cataractes du Dnieper (Borystbène), dans des îles d'une assiette assez forte pour les mettre à l'abri d'un coup de main, servirent de milice frontière aux Polonais d'abord, aux Busses ensuite. Appelés en Pologne scélérats (haydamacks), ces Cosaques étaient un ramas de brigands de toutes les nations. Leur capitale était un immense retranchement (en langue russe setscha); la setscha se divisait en trente-huit quartiers ou kttrhies et les habitants de chaque kurène

formaient comme une seule famille; ils vivaient à une table commune^ à la manière des anciens Spartiates. Les chefs de chaque kurène et le chef supérieur de la setscha, nommés par l'élection, étaient déposés de la même manière quand ils avaient cessé de plaire au peu- ' pie. Dans une assemblée générale, on procédait à la répartition des champs, des lacs, des rivières, et cette opération, qui avait lieu parla voie du sort afin d'éviter les disputes, était renouvelée chaque année pour corriger par des chances successives les inégalités du partage précédent. Dans les assemblées extraordinaires on réglait tout ce qui avait rapport aune excursion, à une guerre projetée.

Les Zaporogues ne souffraient parmi eux aucune femme dans la crainte que les liens de la famille ne pussent énerver leur courage féroce. Ils se recrutaient par des déserteurs, des transfuges, des criminels fugitifs de tous les pays, et par les jeunes gens qu'ils enlevaient dans leurs courses et que l'on formait à ces coutumes et à ces mœurs singulières. Placés d'abord sous la protection commune de I4 Russie et de la Pologne^ ils avaient fini par se donner aux Russes. Impliqués depuis dans les entreprises et dans la révolte de Mazeppa, ils avaient passé, après la bataille de Pultawa, sous la souveraineté des Tatares de la Crimée, et étaient revenus plus tard à la domination russe. Catherine s'en était bien servie un moment ; elle n'avait pas hésité à les lâcher sur la Pologne à l'époque où les confédérés de Barr tenaient en échec les forces russes, et ces bandits, alléchés par l'espoir d'un pillage et d'un butin assurés, s'étaient rués contre la Podolie alors dépourvue de défenseurs. Mais de retour chez eux, et quoique gorgés de sang et de dépouilles, ils avaient recommencé de plus

belle leurs brigandages sur les frontières^ sans ménager les amis ni les ennemis.

Calberine II résolut d'anéantir cette association contre nature. Outre leurs pillages^ on leur reprochait l'usurpation de plusieurs territoires entre le Dnieper et le Bog et celle de divers districts qui , de tout temps^ avaient appartenu aux Cosaques du Don. Catherine, qui avait la manie de légiférer, même en faveur des Samoyèdes et autres riverains de la mer Glaciale, avait été surtout irritée de l'attachement opiniâtre des Zaporogues à une constitution passablement vicieuse, de leur opposition à toute réforme qui pouvait les faire entrer dans une société régulière, et de leur répugnance à se laisser enrégimenter h l'instar des autres Cosaques. Enfin ils avaient refusé d'envoyer des députés à Moscou pour coopérer, avec tous ceux qu'on avait appelés des extrémités de l'empire,, à la formation d'un nouveau Code. Reste à savoir si la majorité des députés réunis à Moscou eussent été très-contrariés de l'absence de ces singuliers collègues !

Le gouvernement russe craignait de leur part une révolte à l'occasion des changements que l'impératrice se proposait de faire dans les gouvernements de ses provinces, et cette considération hâta l'envoi des troupes qui se mirent en marche contre la sctscha. Surpris et enveloppés, les Zaporogues furent défaits presque sans résistance. Leur repaire fut détruit, leur association à jamais dissoute, et tous ceux qui ne voulurent pas changer leur manière de vivre furent renvoyés dans leur première patrie.

Un écrivain qui a longtemps marché à la tête du mouvement littéraire en Russie, M. Nicolas Gogol, a publié sur cette partie de l'histoire russe, à peu près

igporée, un livre plein de scènes originales, vivement tracées, et qui ont pour nous autres Français tout Fattrait d'un tableau de mœurs inconnues.

T(irass Boulha , traduit par M. Louis Viardot, et dont M. Louis Enault nous donnait tout récemment l'analyse dans Le Constitutionnel^ est un roman de mœurs militaires, dans lequel l'ingénieux conteur décrit les usages et la civilisation assez primitive encore des Cosaques Zaporogues.

« Le roman de Gogol, dont les principales scènes se passent dans la setchy s'ouvre par une scène de famille, chez un Zaporogue, qui vient de retirer ses fils d'une sorte de séminaire, pour aller lui-même les conduire au camp.

« Voyons ! lourne-loi. Dieu, que tu es drôle ! Qu'estce que cette robe de prêtre? Esl-ce que vous êtes tous ainsi fagotés h votre académie?»

Telles sont les paroles de bienvenue par lesquelles le tendre père accueille ses fils qui rentrent au foyer.

L'accueil les trouble un peu tout d'abord, et ils restent immobiles, les yeux fixés h terre. Le père redouble.

Les plus courtes plaisanteries sont les meilleures, et Talné des enfants commence à trouver que son père abuse un peu du droit de tout dire , que prennent généralement les pères vis-à-vis de leurs enfants.

— Père, ne te moque pas de nous plus longtemps !

— Voyez un peu, le beau sire ! Et pourquoi donc ne me moquerais-je pas de vous ?

— Mais parce que quoique- tu sois mon père, j'en

jure Dieu, si tu continues de rire, je te

— Quoi ! fils de chien, ton père?

— Oui, même mon père; quand je suis insulté, je ne regarde à rien, ni à qui que ce soit !

— De quelle manière veux-tu donc le battre avec moi? Est-ce à coups de poing!

— La manière m'est fort égale.

— Va pour les coups de poing, répond Tarass en retroyssant ses manches; je vais voir qujel homme tu fais à coups de poing !

Et ils se battent.

— Mais c'est qu'il se bat fort bien ! dit le père en s'ar^rétant; oui, par Dieu! très-bien. Ça fera un bon Co-r saque. Bonjour, fils, embrassons-nous, maintenant!

Et le père et le fils s'embrassèrent.

 côté de cette rudesse et de cette sauvagerie brutale, l'auteur a placé une douce et plaintive image de mère tendre fil résignée. Les femmes ne sont pas heureuses chez les Cosaques !

— La semaine prochaine , foit le père , je vais voué} envoyer à la setchy c'est là que vous attraperez de l'esprit.

— Quoi ! ils ne resteront qu'une semaine ici ! les paur vres petits n'auront pas le temps de se divertir, et moi je n'aurai pas le temps de les regarder à m'en rassasier.

— Cesse de hurler, vieille ; un Cosaque n'est pas fait pour s^ avachir avec les femmes. Tu les aurais cachée tous les deux sous ta jupe, pour les couver comme un^ poule ses œufs. Allons, marche! mets la table! il ne Qous faut pas de gâteaux au miel, ni toutes sortea de petites fricassées. Donne-nous un mouton entier ou toute un» chèvre j apporte-nous de l'hydromel de quarante ans, et donne-nous de l'eau-de-vie, beaucoup 4'eau-de*vie ! pas de cette eau-de^vie ayeo toutes sortes

dHfigrédients, des raisins secs et autres vilenies, mais de Peau-de-vie toute pure, qui pétille et mousse comme une enragée !

La femme obéit, la mère se tait, mais elle ne peut retenir ses larmes, et, de temps en temps, elle jette un regard furtif sur ses enfants.

Après boire, tout le monde s'endort.

«Seule, la pauvre mère ne dormait pas; elle était venue s'accroupir au chevet de ses fils bien-aimés, qui reposaient l'un près de l'autre. Elle peignait leur jeune chevelure, les baignait de ses larmes, les regardait de tous ses yeux, de toutes les forces de son être, sans pouvoir se rassasier de les contempler, et des larmes s'arrêtaient sur son visage jadis si beau Elle était bien

digne de pitié, comme toute femme de ce temps-là. Elle n'avait vécu d'amour que peu d'instants, pendant la première fièvre de la jeunesse et de la passion, et son rude amant l'avait abandonnée pour son sabre ! Tout ce qu'il y a d'amour, de passion, de tendresse dans la femme, se concentra chez elle en amour maternel. Et on lui prend ses fils ! »

Enfin le signal du départ est donné.

<( Quand la mère vit que ses deux fils étaient montés à cheval, elle se précipita vers le plus jeune, qui avait l'expression dévisage plus tendre; elle saisit son étrier, s'accroche à la selle, et, dans un morne et silencieux désespoir, elle l'étreint entre ses bras. Deux vigoureux Cosaques la soulevèrent respectueusement, et l'emportèigpQt dans la maison ; mais, au moment où les cavaliers franchirent la porte, cIIq s'élança sur leurs traces avec la légèreté d'une biche, arrêta d'une main forte l'un des chevaux, et embrassa son fils avec une ardeur insensée, délirante On l'emporta de nouveau. Les

jeunes Cosaques commencèrent à chevaucher trislement aux côtés de leur père. »

Si telle est l'énergie hautaine et la rude sévérité du Cosaque au milieu de la vie toujours amollissante de la famille, que sera-t-il au milieu des camps? Que serat-il dansée couvent militaire de la setch^ loin de ces influences féminines qui adoucissent et tempèrefnt les plus cruels?

La discipline de la setch n'était pas des plus minutieuses : la jeunesse faisait son apprentissage militaire dans la guerre même, qui se renouvelait du reste assez souvent.

A Xdisetch^ on boit et on danse. C'était une fêle continuelle et une ivresse sans fin. La setch était ouverte à tout venant. Voici la formule et l'interrogatoire d'admission. Le nouveau venu se présente au chef (Kechevoï) qui lui dit : Bonjour! crois-tu en Jésus-Christ?

— J'y crois.

— Et à la Sainte-Trinité?

— J'y crois de même.

— Vas-tu à l'église ?

— J'y vais.

— Fais le signe de la croi« !

L'arrivant fait le signe de la croix.

— Bien ! tu es de la setch ^ va au kourèn qu'il te plaira de choisir !

La justice était rudimentaire et terrible. Le voleur était attaché à une chaîne infamante. On posait près de lui un gros bâton^ et chaque passant lui en donnait un coup, jusqu'à ce que la mort s'en suivît. Le débiteur insolvable était enchaîné à un canon ; le meurtrier enterré vivant avec sa victime.

Quand la setch était épuisée de vivres, cl à bout de

finances^ on déclarait la guerre à quelque voisiii. Le prétexte était bientôt trouvé, et Ton revenait au camp, les obarriots alourdis par le butin. Entre ennemis on ne se faisait pas de quartier. Le vieux Tarass Boulbaje béros du livre, pris par les Polonais, est attacbé à un arbre et brûlé vif. Il ne fait point entendre sa chanson de mort comme le jeune Chactas chez les sauvages, mais jusqu^à ce que la flamme étouffe la voix dans sa gorge, il sait trouver de fières paroles.

(( Adieu, camarades, crie«t-il à ses Zaporogues, for* ces de tourner bride , souvenez-vous de moi ; revenez ici au printemps prochain, et faites une belle tournée. Qu'avez-vous gagné, Polonais du diable? Croyez-vous qu'il y ait au monde une chose qui fasse peur à un G)saque ? Attendez un peu, le temps viendra bientôt où vous saurez ce que c'e^t que la religion russe orthodoxe »

Les Polonais, en effet, ne Font su que trop tôt ! (i) On entra ensuite dans une période de calme, comparativement aux années qui venaient de s'écouler. Catherine maria le grand-duc Paul, son fils, accomplit diverses réformes administratives et judiciaires, créa une banque à Tobolsk et vit dépérir, par suite des maux de la guerre qui s'était prolongée, les premières colonies d'étrangers fondées en Russie. En même temps Repnin, nommé ambassadeur près la Porte, endormait les Turcs sur leur position. Puis survinreat les démêlés des Etals-Unis d'Amérique qui donoèrenl lieu au système de la neutralité a^nde^ et la Russie put montrer alors quelle était sou influence daos les g& faires générales.

f4)I,oui9Enault. -^Cims^imionnei, Sftmedi 40 septembre 48fi3«

C'est à cette époque que surgit un nouveau favori dont le nom est lié si intimement h l'histoire de Catherine II et de son règne, que nous avons cru devoir lui consacrer plus loin une large place dans nos récits. La paix avec les Turcs et tous les événements qui Pavaient précédée ne purent empêcher Pattention du peuple et de la cour de se porter sur Potemkin, appelé à succéder à Orloff dans la faveur de la czarine. Cet homme, ambitieux et bizarre, qui pendant plusieurs années joua un si grand rôle, exerçait alors sur Pesprit de Catherine le même ascendant que Grégoire Orloff, et gouvernait l'empire avec elle. Ce fut lui qui acheva la conquête de la Crimée, qui en fit une province russe, et étendit les bornes de la Russie par delà le Caucase.

Déjà, en 4779, la paix avec la Porte avait été sur le point d'être troublée. Les Turcs ne pouvaient s'habituer à l'idée que la Crimée leur eût été soustraite et que l'influence russe y dominât par l'élection duLhan Sahim-Gu^raï, dévoué à l'impératrice;' ils étaient d'ailleurs irrités du patronage que les Russes affectaient d'exercer sur la Valachie et la Moldavie. Alors survint un de ces démêlés auxquels depuis vingt ans on s'est accoutumé h donner le nom de question d'Orient et dont la gravité n'a jamais été si grande qu'aujourd'hui. Grâce à la médiation de la France, on ne recommença pas la guerre J le traité de Constantinople intervint pour consacrer de nouveau les principales dispositions arrêtées à Kaïnardji, et les Russes s'engagèrent à évacuet la Crimée où ils avaient fait entrer des troupes pour soutenir le khan de leur choix.

Mais la Russie avait hâte de porter la main sur le pays où elle possédait un instrument docile à ses volontés, et qu'elle comptait briser quand il lui devien-

draîl inutile. Cet épisode curieux de l'histoire delà politique russe mérite d'être raconté,

A peine Sahim-Guéraï fut-il sur le trône par la grâce de Catherine, que celle-ci lui dépêcha, sous le titre d'ambassadeur, un espion chargé de le rendre odieux à sa nation, de payer argent comptant une opposition quelconque, enfin d'allumer la guerre civile. Les Tatares professaient une aversion incurable pour les Russes, pour leur gouvernement et leurs mœurs. On persuada au khan Sahim de solliciter les faveurs de la cour, et il obtint aussitôt le cordon de l'ordre de Sainte- Anne et le grade de lieutenant-colonel dans le régiment des Préobajenski ; ces fonctions subalternes le dégradèrent aux yeux dès Talares. Les envoyés russes lui avaient, en peu de temps, donné le goût de leurs usages, de leurs frivolités, de leurs débauches, de leurs prodigalités et de leurs parades militaires. A ce pauvre souverain, si mal équilibré sur son trône, on suggéra l'idée d'avoir une marine et de s'emparer de la mer Noire. On croirait vraiment, en lisant cette histoire , parcourir celle de Venise et de son conseil des Dix.

Cependant les dépenses du monarque ne faisaient que s'accroitre, et le peuple murmurait. Quant à l'ambassadeur russe, expert dans les choses de l'intrigue, actif, implacable, il ne cessait de poursuivre son double projet, encourageant à la fois les folies du khan et les complots des nobles (mourzas); enfin une révolte générale éclata et le khan, épouvanté, fut forcé de s'enfuir à Taman et d'implorer le secours de la Russie. C'est là qu'on l'attendait; la perfidie se montra à visage découvert. Les troupes russes, depuis longtemps concentrées pour cette expédition, se ruèrent par tous les

côtés à la fois sur la Crimée. 11 n'y eut pas de combats^ et cependant le sang fut partout répandu ; cette conquête ne fut honorée par aucune victoire ; on l'acheta par des proscriptions, on la proclama sur des échafauds. Des milliers de nobles Tatares furent égorgés ou lapidés sous les yeux de leur khan par ceux-là même qui les avaient poussés à se révolter contre lui.

Abusé pendant longtemps par des promesses déri* soires^ réduit à vendre le trône qu'il avait déshonoré^ envoyé prisonnier à Kaluga, tombé dans la misère la plus afiPreuse, en butte aux traitements les plus barbares , Sahim finit par être jeté en pâture h la vengeance des Turcs; on le jeta sur la frontière, il fut saisi par les Ottomans, et envoyé à Rhodes où on lui coupa la tête.

(c Après cette invasion, tramée avec tant de perfidie, exécutée avec tant de cruauté et qui violait si scan-^ daleusement la foi des traités conclus avec la Porte, on ne s'attendait pas à voir cette puissance accusée d'avoir elle-même enfreint le traité de Kaïnardji. C'est cependant ce que le cabinet de Pétersbourg eut l'audace de lui imputer dans le manifeste qu'il publia pour justifier sa sanglante usurpation (i).

(4) D'après ce manifeste, « c'était Tamour du bon ordre et de la tranquillité qui

avait amené les Russes en Crimée L'inquiétude naturelle aux Tatares,

fomentée par des insinuations dont la source n* était pas inconnue de Cimpératriee^ avait affaibli et miné Tédifice que ses soins bienfaisants avaient élevé pour leur bonheur, en leur procurant la liberté et l'indépendat^oe sous Tauto

rite d'un chef élu par eux-mêmes. Enfin, les dépenses occasionnées par

la nécessité de rester toujours armée pour la protection de la Crimée, et le besoin de mettre fin à ses troubles, Tobligeaient à réunir à TEmpire Russe la presqu'île de la Crimée, l'Ile de Taman, et tout le Kuban^ comme une juste indemnité des pertes et des dépenses qu'elle avait faites pour y maintenir la paix et le hanlieur. »

Est-ce qu'on ne croirait pas lireune page de l'Histoire Russecontemperaineî A. 31

t< At^ètte nouvelle imlignité^ k Pcirte délibéra si 4iNe né tedgfef ait point par les armeâ sa aûreté eoinpromise et son honneur outragé* Mais l'influence d^une ancieuM alliée (la cour de Franeb) modéra les justes mouveoGteati d% sa colère^ et le codseil de (empdriser Femporta sur celui éé se défendrei Le Grand-Seigneur s'empressa da faire publier une réfutation éloquente du manifesta rtmte j et^ roulant toujours conjurbr par la patience Forafe qtii grossissait sur sa tête, il consentit (4 784) à souscrire un nouveau traité par lequel Catherine acquit , sans combat^ la possession de la Cirimée et du Kuban^ des droits nouveaux sur la mer Noire, et des àftantageé <ialculés pour la destruction future de Vem pire Ottontati » (1).

Catherine rendit à la Crimée et au Kubaa leurs au-* ciehs noms de Tauride et de Caucase. Potenkim qui, depuis la mort de Panine, n'avait plus de rival dans la (ionfiat}Ce de Fimpératrice^ reçut le su^nôm de TaMf^ ge%Bwskij le Tauridien^ avec le gouverneiliént de bette Ddéikie Tauride et lé titre de graiid amiral de k nier Notf^i A peu près à la môtne épot^ue^ Héradîus^ aouveratik de Kakethi^ el Salomon^ sultan de Géorgie A d'Imiréthie, effrayés par la présence inopinée d'uae armée russe, ou gagnés par des bienfaits ou des promesses , firent hommage de leurs Etats à Timpérairice;

Quant au sort de la Pologne^ il paraissait désormais fixé. Nous avons rappelé sommairement, dans les dfeui: chapitres qui précèdent, par quels moyens les projets ambitieux de la Russie avaient pu s'accomplir au sein de ce malheureux pays; on trouvera d'ailleurs dans

X\ ) Progi'ès de ia puiisance Ru t$e.

VffisUrivv 4esJèépQlu4i€(ns poimHmeiy dont ootre puir ^il^tîon est iiuivie, les délai U et les épîsodâs relatifs k c§\Ui «poJi^tîim indigne qui^ à die saule, aurait si^ pQVr d^^nbon^rer lea gouvernements qui eu furent les g^tfiira ou les eoropHees. D'ailleurs ces fristes événe* ments août aujourd'hui trop ceuuus; çhaouu sait avec qnp\ %|Ft perfide Catherine II sut eotneteuii^ Fauarobie fiwm 1^ Pplonaîsy et par quelles mtBceuvpes elle par^ vint à étou0)9r h liberté polonaise. Las coufiédérës de k BodpIÎA ^nrfiAt beau eouïrur leurs habits de woix bro- ^^h pt placer sur leurs étendards les images de h f^i$Sfpi Mwfi^ et de r jBfifimt-r Jésus f c'est eu vain q^'îl jurÀreiat de vamare ou de mourw; que pouvaientils £ii|(e contre la destinée ^ ce^ séditieux et oes hri^ gmudip ^tignpatisés h l'aYance par leur ennemie implacable?

Le voyage à Pélepshourg du prince Henri de Prusse^ pendant leqqel Catherine déploya, yis4i-vis de son hôte, toutes les câlineries de la séduction , déeida le démembrement de la Pologne , et ce fut à travers les manèges de la coquetterie la plus rafiBnée que fut prise cette résolution inique. L'infatigable SouwaroflF, par des victoires successives, ruina les dernières ressources des confédérés^ et le brave Choisy ne put retarder, malgré son héroïsme, la chute de la nation valeureuse qu'il était venu défendre (1).

La confédération dissoute, la Russie, la Prusse et TAutriche déclarèrent que tous ceux qui s'attrouperaient encore seraient poursuivis et jugés comme

(1)Ua détachement d*offïciors et de soldais français, sous la conduite do Choisy, s'était emparé de la ville et du château de Cracovie (4772). Ils y soutinrent un long siège et, succombaut enfin sous le nombre, ils furent faits prisonniers de guerre.

— au —

meurtries et incendiaires ; puts^ après avoir déclare qu'on n'avaît envahi la Pologne que pour y arrêter ^effusion du sang" et y rétablir la tranquillité, on ravit à la République polonaise la moitié de son territoire^ et on gratifia à dessein ce débris d'Etat des plus mauvaises lois possibles , en faisant de cette constitution dérisoire une condition nécessaire de l'existence même de la nation. Le florentin Machiavel, cet homme de ressources , n'aurait pas mieux imaginé !

La Turquie humiliée et la Pologne abattue, que pouvait faire Catherine? Potemkin venait d'être nommé gouverneur de certaines provinces méridionales et commandait à la Crimée dont il avait achevé la soumission. Catherine, qui posait volontiers, voulut se montrer dans les contrées naguère soulevées par Pougatcheffy et partit pour accomplir ce fameux voyage, imité en quelques endroits de celui qu'avait accompli son aïeule Ciéopâtre sur le Cydnus, et que nous allons raconter.

@siii!?a'9aka 2«

▼•yace tm €?rlmée«

Projets de la cour de Pétersbourg sur Gonstantinople. — Le Voyage en Crimée^ féerie en cinq actes et en plusieurs tableaux, avec pantomimes militaires, changements à vue« illuminations et feux du Bengale, etc., etc

Paroles, musique, décors, costumes et mise en scène du Prince Potemkin.

— Cléopàtre descend le Cydnus. — Complaisance du corps diplomatique.— Amusements variés : le loto, le billard, les jeux innocents; les proverbes du comte Gobentzel et les bouts rimes du comte de Ségur. — Catherine II prend des leçons de versification française ; elle fait traduire en Russe le Bélisaire de Marmontel. — Les miracles du charlatanisme. Les villes, les villages et les maisons improvisés; accessoires de théâtre. Les palais portatife. Création subite d*un jardin anglais; les forêts transportées. — La Russie repeinte et habillée à neuf. — Entrevue de Catherine II et du roi Stanislas-Auguste Poniatowski. A quoi sert un ancien amant? — Arrivée de l'Empereur Joseph II ; le dtner à Kaydak ; les grands seigneurs cuisiniers. — Le Chemin de Byzanc^. — Kherson. Une pièce à travertissements ; le fou de Potemkin. — Arrivée en Tauride. Réflexion du prince de Ligne.

— Le retour ; un opéra Russe à Moscou. — La Russie est désolée par la famine. — Abondance et disette ; tuxeei indigence.

Catherine II, délivrée des inquiétudes d'une révolte audacieuse , appuyée sur un traité avantageux qui avait mis fin à la guerre avec les Turcs, se voyait en état de poursuivre les projets d'envahissement qui souriaient à son imagination ardente et que. lui avait légués son illustre prédécesseur, Pierre P^

En Egypte, dans l'Archipel, sur les rives du Danube, elle entretenait d'adroits émissaires qui, protégés par le titre officiel de consuls, étaient chargés de répandre l'esprit d'insurrection au sein des provinces ottomanes. Les hospodars rebelles étaient ouvertement protégés par elle, et son gouvernement poussait l'audace jusqu'à se mêler de l'administration intérieure du Divan, et à ordonner le renvoi des fonctionnaires qui n'avaient pas voulu se laisser acheter. Plus la Porte se montrait docile, plus s'accroissaient les exigences de la Russie.

Ces différends toujours renaissants, ces vexations et ces empiétements continuels furent bientôt suivis d'outrages qui annonçaient de prochaines usurpations. A la cour de Péters|>o|irg, df^jis lç§ §alQP§i ^U ll>é4^rÇi W ne prononçait le nom de la Turquie qu'avec mépris ; les arts, les livres, la gravure, toyl §ervajl à propager la haine du gouvernement Russe Qontre la religion et J'empire des infidèles. Mille prpjjets de p^rtagç se pu bliaient ouvertement. Catherine était repré^ntëe rele vaut les ruines de la Grèce et foulant aux pipcj? T^tepdard du prophète. Oq donnait yne nourrice grecque et le nom de Constantin au secopd fîUdç Paul J^giiq^el QQ destinait h trdne de Byzanoe; I9 couronee 4^ Daioie était réservée h Poterpkin ; celle coyr, lyre 4'9rgMe}l, cprpp^it bientôt quitter h$ rives glaQées de la ûléva pour les admirables eaux du Bosphore.

C'est alors qu'eut lieu ce voyage reslc célèbre dans 1^« fastes 4vi p]cn§pngeetqiie ^'^c^pmplit pur )eVplg*et |p Ppry«l|iène CRltp nftYÎg^lion trionr^ph^lp ^ \fmf^ïê dfi» provinces peqpléos c:^fprè|, dps villes bèUPIFM>t|r )g ^P^ pçnçt^npç, çt dQ§ gpp|ap»ations cQmmapdéps k l'vtî^^w* p^portve d'HR^ ^rmée de 40,000 liqwflftft», l'»R(n^|ktdff .Catherine s'était fait acçop3p^gper 4& U>U\ \fi, ftpfpf ékr

ploniatique résidant ûloH h Pétersbourg^. Le grandi metteur en scèdé de celte exhibition colossale fut Potemkîn ; c'est lui qui avait eticouragé et décidé Catherine ; il voulait entretenir sa souveraine dans le dessein de chasser les Turcs de Constantinople, desseiiltant célébré par Voltaire et quelques philosophes , à cette époque oik l'on disait encore en parlant des Musulmans d'Orient: iejhroucke Osmantt.

a Le cbrlége éldlt composé de quatorze voilures, de cent vingt-quatre traîneaux et de quarante supplémentairesi Cinq cent soixante chevaux nous attendaient h chaque pbstCi

<( Le froid s'élevait à dix-sept degrés, la rouie était Miperbe ; le tràltiage retidait nôlbe course rapide ; nos voitures, montées sur de hauts patins, semblaient voler.

fc Pour nous garantir du froid, nous étions tous enveloppés dans de vastes fourrures de peau d'ours que nous portitms ffar-dessus des pelisses p\\i& fines et plus précieuses ; Udus avions sur dos têtes des bonnets de martre* Avec ces pfécauiiotis tlous ne nous apercevions pas du froid, lors- même qu'il montait à vingt oU vingtcinq degrés. Dans les maisons où on nous logeait, les poêles nous donnaient plutôt lieu de craindre l'excès de la chaleur que celui du froid.

a A celle époque des jours les plus courts de l'année, le soleil commençait bien lard à nous éclairer : et aU boni de six ou sept heures il disparaissait et faisait place à la plusobscure nuit. Mais, pour dissiper ces ténèbres, le luxe oriental ne nous laissait pas manquer de clartés ; à de très-430urles dislances et des deux côtés de là route, on nous avait élevé d'énormes bôchers de sa* pNiâ^dtec3rprèi^ de bMifeaux^ de pins, qu'on livrait aut

flammes^ de sorte que nous parcourions une route de feux plus briltahts que les rayons du jour ; c'était ainsi que la vieille aristocratie du Nord voulait et commandait que la lumière se fît. »

Nous laissons à M. de Ségur la responsabilité du récit et celle des expressions.

(( La première partie de ce voyage, commencée au milieu d^un rigoureux hiver, ne doit pas faire craindre au lecteur l'abus des descriptions. Une seule suffira : nous traversions de vastes plaines couvertes de neiges, des forêts de sapins dont les branches hérissées de glaçons offraient quelquefois au reflet des rayons du soleil, l'éclat du cristal et du diamant. »

Pendant ce temps, d'innombrables traîneaux sillonnaient, comme des flottes de barques légères, cette mer blanchissante.

u On peut juger facilement du contraste étrange que présentait, au milieu de cette mer de neige, une route embrasée de mille feux, que parcourait majestueusement le cortège nombreux de l'illustre souveraine du Nord, avec tout le luxe de la cour la plus magnifique.

(( A peu de distance des bourgs et des villes, celte route se peuplait d'une foule innombrable de citadins et de villageois dont la curiosité bravait la rigueur du froid et qui saluaient leur souveraine par les plus vives acclamations. )>

Catherine n'avait rien changé à sa vie habituelle et à l'emploi de ses journées.

(( Partout|elle trouvait un palais ou une élégante inaison préparée pour la recevoir; nous dînions avec elle tous les jours. Après quelques moments employés à la toilette, Sa Majesté venait nous retrouver dans son

salon^ causait^ jouait avec nous^ et à neuf heures se retirait pour travailler jusqu'à onze » (1).

Les populations gelaient^ mais l'impératrice et son cortège étaient si bien chauffés ! On continuait à traverser des bourgs et des villages.

(( Leurs pauvres et rustiques habitants, rassemblés en foule malgré la rigueur du froid, restaient patiemment, leur barbe hérissée de glace, autour du petit palais bâti au milieu de leurs murs, par une sorte de féerie, et dans lequel le cortège joyeux de l'Impératrice, assis à une table somptueuse ou sur les coussins de vastes et commodes divans, ne s'apercevait ni de la dureté du climat , ni de la pauvreté du pays , trouvant partout une douce chaleur, des vins exquis^ des fruits rares et des mets recherchés ; enfin échappant même à ce vieil enfant de l'uniformité, à l'ennui, par tous les plaisirs variés que sait donner à un cercle nombreux une femme aimable, quand même elle est reine et despote. »

Dans les haltes, et quand les réceptions officielles étaient terminées, on jouait avec Messieurs du corps diplomatique à mille jeux innocents. Aux bouts rimes, le plus fort était l'ambassadeur de France , à qui nous empruntons tous ces détails.

(( Nous avions parcouru plus de 200 lieues en huit jours, l'Impératrice était fatiguée. Cependant il était difficile de voyager dans une saison plus rigoureuse avec plus de commodité, de promptitude, de magnifia cence et de plaisirs ; le froid avait disparu sous la multitude des précautions ; la distance avait été absorbée par la légèreté des tratneaux, et la longueur des nuits

(4) Mémoires ou Souvenin et Anecdotes, par M. le comte de Ségur, I. 2, p. 406 et suirantes.

effacée par là clarté dei immenses bûchers allumés de trente en trente toîseS.

te Mais comme il fallait partout tetiir une cour, être en représentation, examiner les établissements^ donner des audiences^ recevoir des plaintes^ remédier à des Igibus, donner des leçons utiles et des récompenses encourageantes , il restait peu de moments pour se délasser.

a En voiture même, Plmpératrice, qui ne Se reposait de régner que pour travailler à plaire^ faisait une dépense continuelle de grâces, d'esprit et de gaîté^ genre d^occupation très-aimable, mais qui ne peut se soutenir lodgteUips sans quelque fatigue. »

Ce fut pour charmer les loisirs trop prolongés de ce voyage que l'Impératrice distribua à certaines personnes de sa suite les divers chapitres du Bélisaire de Marraontel qu'elle les chargea de traduire, et elle se réserva pour elle-même un de ces chapitres. Un jour, après qu'on eût fait des contes, joué au billard, parlé littérature, Catherine eut la fantaisie d'apprendre à faire dëâ Vers ; mais la mesure et la rime embarrassèrent tellement l'impatiente écolière, que M. de Ségur, àu bout de huit jours, dut renoncer à ce professorat.

On s'était arrêté à Kioflf quelque temps et l'hiver vehait de disparaître. Les eaux du Borysthène étaient libres, on pouvait partir.

(( Cette princesse, après avoir religieusement visité le moHastére de Petchersky, distribua beaucoup de grâces et de cordons, de diamants et de perles, a La (( Cléopâtre de Kioff, dit à ce propos le prince de a Ligne, n'avale pas de perles, mais elle en dobne (( beaucoup.

« Enfin llmpératrice s'embarqua le \^^ mai \79fi sur

«A galère^ suivie de U flotte U plu» pompeuse qu'uo grand fleuve eût jamais portée ; elle était eompo^ée d% plus dequalre-^vingts bâtlipeuts avec trois mille haœmef d'équipage et de garnisou j h leur lét^ marobaieut sept galères d'une forme élégante, dVne grandeur majestueuse^ peintes avec art, garnies d'équipages nombreux, lestes, uniformément vêtus. L'pr et la spie étincer laient dans les riobes appartements construit^ sur les tillacs.

c( L'une de ces galères qui suivaient celle da Tlmpé ratrîce reçut à son bord MM* de Cobentzel et Fit»- Herbert ; une seconde fut assignée au prince de Ligne et à moi ; les autres étaient destinées au princa Poteipkin, à ses nièces, au grand chambellan, 9u grand écuyer, aux ministres et aux grands que Catherine avait admis à l'honneur de l'accompagner. Le reste de la flotte portait les officiels inférieurs, les bagages, les munitions. Mademoiselle Protasoff* et le eomte de Momonoff étaient logés dans h galère de Sa Majesté.

ic Nous trouvâmes chacun sur les nâtres une chambre et un cabinet dont le luxe égalait l'élégance, un divan commode, un excellent lit en taffiata» çbiné et un secrétaire en acajou.

a Chaque galère avait sa musique. Une foule de ehaloupes et de canots voltigeaient sans cesse à la tête et sur les flancs de cette escadre qui ressemblait aux créations de la fôerie.

<i Notre marche était lente, UQus nous arrêtions souvent et nous profitions de ces momeq(s de repos pour monter sur de rapides esquifs et pour nous promener sur les rives du fleuve ou dans les iles ff^aiches et ver^ doyantes dont son cours était parsemé.

<c Une affluence immense de peuple salua lllmpéra-

trice par de bruyantes acclamations à l'instant où Von vit, au bruit du canon^ les matelots de sa majestueuse escadre frapper en cadence^ avee leurs rames peintes et brillantes^ les eaux du Borysthène.

(( Sur les bords du fleuve, une foule de curieux, qui se renouvelaient sans cesse, venaient de tous les points de Pempire admirer la marche de notre cortège et offrir en tribut à leur souveraine les productions de leurs climats divers. ))

Ne croirait-on pas assister au voyage de Cléopàtre sur le Cydnus? Ce récit nous rappelle cette page du vieux Plutarque, ainsi traduite par Amyot dans sa langue naïve :

(( Elle se mit sur le Cydnus dans un bateau dont la a poupe était d'or, les voiles de pourpre, les rames « d'argent , que l'on maniait au son et à la cadence (( d'une musique de flûtes, de cythares et autres tels c( instruments dont on jouait dedans. Et au reste, <( quant à sa personne, elle était couchée dessous un c( pavillon d'or tissu, vêtue et accoutrée toute en sorte <( que l'on peint Vénus, et auprès d'elle, d'un côté et C( d'autre, de beaux petits enfants habillés ni plus ni c( moins que les peintres ont accoutumé de portraire c( les amours, avec des éven taux en leurs mains, dont (( ils l'éventaient. Les femmes et demoiselles sembla- « blement; les plus belles étaient habillées en nymphes (( néréides, qui sont les fées des eaux, et comme les i( Grâces, les unes appuyées sur le timon, les autres « sur les cordages, d'où il sortait de merveilleusement « douces et suaves odeurs de parfums, qui remplis- (( saient de ça et là les rives toutes couvertes d'un « peuple innombrable. »

Cléopàtre marchait ainsi à la conquête d'Antoine, le

- J68 — maître de l'Orient ; Catherine s'avançait à la rencontre d'un empereur et d'un roi accourus pour lui rendre leurs hommages.

(( Souvent on voyait des corps légers de Cosacpies manœuvrer dans les plaines que baigne le Dnieper ; les villes^ les villages^ les maisons de campagne et quelquefois de rustiques cabanes étaient tellement ornés et déguisés par des arcs de triomphe^ par des guirlandes de fleurs^ par d'élégantes décorations d'architecture, que leur aspect complétait l'illusion au point de les transformer à nos yeux en cités superbes, en palais soudainement construits, en jardins magiquement créés.

(( La neige avait disparu , une riante verdure couvrait la terre, les prés étaient émaillés de fleurs, un soleil vivifiant animait, vivifiait, colorait tous les objets. L'air retentissait des sons de la musique harmonieuse de nos galères, les costumes divers des spectateurs qui bordaient le rivage variaient sans cesse ce riche et mouvant tableau.

(( Enfin, plus tard, lorsque nous approchâmes de quel^ que grande ville, nous vîmes rangés à leur poste des escadrons de troupes d'élite éclatantes par la beauté de leurs armes et par la richesse de leurs uniformes. Le contraste de leur magnifique tenue avec le dénuement des régiments du maréchal RomanzofF annonçait asMS que nous quittions le gouvernement de ce vieux et iU lustre guerrier , et que nous allions entrer dans ceux que la fortune avait soumis au prince Potemkin*

« Les éléments, la saison, la nature et l'art, tout semblait conspirer pour assurer le triomphe de ce favori puissant. Il espérait, en entourant sa souveraine de tant de prestiges, au moment où elle parcourait les contrées récemment conquises par ses armes , enflammer son

«mbilim et lui inspirer le désir de tenter de nouvdiet eoftqiiétes.

« Mes matinées seules étaient libres. Nous les employions agréablement en lectures, en conversations, en visites d'une galère à l'autre, en promenades sur les boFflt du fleuve.

a A une heure nous nous rendions tous les jours sur la galère de l'Impératrice, et nous dtnions avec elle. Sa table, suivant sa coutume, ne passait pas dix couv^U. Une fois par semaine, seulement, elle invitait toutes les per|f>nnes qui avaient l'honneur de l'accompagner. Alors son dîner était servi sur un très-grand bâtiment où soixante couverts pouvaient être facilement placés.

« Cinq jours après notre départ, nous nous arrêtâmes devant la ville de KanieflF,où le roi de Pologne avee ■a cour nous attendait. »

« C'était là que devait avoir lieu l'entrevue de Sta- BÎslas et de Catherine, tous deux remarquables, vingtcinq ans auparavant, par leurs grâces, par leur beauté, taHS d«ux unis autrefois par un amour réciproque; et t«us deux, depuis tant de lustres , non moins changés dans leurs formes que dans leurs sentimenu.

Evidemment, Stanislas dont le trône était ohancelant jsiiii que jamais, n'avait sollicité que par crainte et par iatérât )a foveur de cette réunion : c'était une froide bienséance qui avait engagé Ifi redoutable pretectriee du roi de Pologne k lui aoeorder ce rendez'vous bÎMi plus diplomatique que sentimental.

« Je ne vis jamais l'Irapépatrioe plus aimable que le pvemier jour de notre navigation; le dîner fm très«^i, IMMS étions tous cbaornés de sortir de k triste ville de Kioff où les glaces nous avaient bloqué» trois mois.

« Le printemps rajeunissait nos idées, la beauté du

tettips^ la tnagnifieence de notre flotte ^ la majesté du fleuve, le mouvement, la joie des spectateurs qui âon couraient sur les bords, le mélange militaire ou asiatique que nous présentaient les costumes variés de trente nations différentes ; enfin la certitude de voit chaque jour des objets curieux et nouveaux, réveillaient, aiguillonnaient notre imagination; elle semblait voyager encore plus rapidement que nous.

<c Sans nous appesantir sur rien, nous passions continuellement d'un sujet de conversation à Tauire- Nous comparions les temps anciens aux modernes, là France à TAttique, l'Angleterre à Carthage, la Prusse à la Ma*cédoine, l'empire de Catherine à celui de Cyrds. On racontait des anecdotes anciennes et nouvelles ; If mpé^ ratrice nous en fit connaître plusieurs, relatives à Pierre le Grand et à Elisabeth.

c( Comme nous la félicitions d'avoir en si péutletetnps adouci des moeitt^s nagnères encore si rudes et ii âpres, elle répondit : k II est vrai que les vieillards filMëli ce doivent trouver quelque différence entre leur tetHpk « et le nôtre. Je lie puis penser sans horreur Au soft dé ce peuple sous le règne de Timpératrice Anne, ou plti^ c< tôt sous celui de Son min^tre Bifen; cet homme cfud ce qui la dominait fit tnuiiter ou exiler plus de soixante c< mille personnes. »

Cependant la flotte, toute pavoisée, s'était t^angée efi ligne devant les murs de Kanieff, dont les colliAe^ et les plaines resplendirent bientôt de l'éclat ides armes de nombreux escadrons Polohai» splendidement équipés.

Enfin les canons de la flotte et de la ville annoncèreiA l'arrivée des deux souverains. L'Impératrice dépêcha sur titie embarcation élégaute quelques-uns de ses gratids otteiers pour aller reoevoif le roi de Pologne.

« Ce prince, accompagné par eux et croyant devoir, pour éviter toute étiquette embarrassante, garder un incognito peu compatible avec tant d'éclat, leur dit : Messieurs, le roi de Pologne m'a chargé de vous recommsiuder le comte Poniatowski.

<( Lorsqu'il fut monté sur la galère impériale, nou« nous pressâmes en cercle autour de lui, curieux de voir \t% premières émotions et d'entendre les premières paroles de ces augustes personnages, dai^s une circonstance si différente de celle où ils s'étaient vus autrefois, unis par l'amour, séparés par la jalousie, et poursuivis par la haine.

(( Mais notre attente fut presque totalement déçue , car après un salut réciproque, grave, majestueux et fvoid, Catherine ayant présenté sa main à Stanislas, ils titrèrent dans un cabinet et y restèrent enfermés une demi-heure.

a Dès que ce tête-à-tête fut fini, leurs Majestés vinrent nou9 rejoindre; et comme nous n'avions pas pu les entendre, nos regards curieux cherchaient à lire leurs pensées sur leurs traits ; mais quelques légers nuages répandus sur leurs fronts rendaient cette lecture assez difficile : c'était, du côté de l'Impératrice, un nuage d'embarras et de contrainte inaccoutumés et, dans les yeux du roi, une certaine empreinte de tristesse qu'un sourire affecté ne pouvait entièrement déguiser.

a Ce prince vint obligeamment parler à tous ceux d'entre nous qu'il connaissait; l'Impératrice lui présenta les autres. Je reçus de lui un accueil très-graei^ix.

« Tout avait été calculé pour ne point laisser de vide dans une journée que, de part et d'autre, on désirait peut-être éfatennent abréger. Bientôt on s'embarqua

sur de grandes chaloupes pour se rendre sur la galère du festin. Il était difficile d'en voir un plus somptueux^ plus délicat et plus recherché.

« L'Impératrice avait à sa droite le roi et à sa gauche l'ambassadeur Cobentzel^ le prince Potemkin. M. Fitz- Herbert et moi^ nous étions placés vt&*à-vis de Leurs Majestés.

a On parla peu^ on mangea peu, on se regarda beaucoup, on écouta une belle musique, et on but à la santé du roi au bruit d'une grande salve d'artillerie.

c( En sortant de table, le roi prit de la main d'un page les gants et l'éventail de l'Impératrice et les lui présenta. Ce prince ensuite cherchait et ne pouvait trouver son chapeau; l'Impératrice qui l'avait aperçu, se le fit apporter et le lui donna : a Ah ! madame, lui dit Stanislas, en le recevant, vous m'en avez donné autrefois un bien plus beau. »

a On revint à la galère impériale, le cercle fut court et n'offrit rien de remarquable. Le roi se rembarqua à 8 heures et retourna à Kanieff. »

Le temps des faveurs était passé pour Stanislas , et malgré toute la condescendance dont il fit preuve , il ne tira de cette conférence que des avantages insignifiants.

(1 La tristesse du séjour de Kioff, la rigueur de la saison, et surtout l'humeur du maréchal Romanzoff avaient obscurci de quelques nuages la gaité naturelle de Catherine. En débarquant à Krementchuk, un spectacle tout différent frappa ses regards; le printemps, ranimant la nature, donnait aux objets un air de fêle, et le charme de 4a première verdure embellissait tout, jusqu'aux marais.

H Une maison vaste, élégante, bâtie et distribuée

conformém ent au goût de Plmpératrioe; un jardÎD anglais où la magie du prince Potemkin avait fait transporter à grands frais des arbres d'une grosseur singulière ^ une Yue charmante dont l'ombrage, les fleurs et les eaux yariaient agréablement les perspectives; douze mille hommes de troupes habillés et équipés à neuf; toute la noblesse du gouvernement rassemblée et richement vêtue, la réunion des marchands accourus de toutes les contrées de l'empire ; enfin, le plaisir d'être en mouvement après trois mois d'immobilité , et celui de voir s'avancer vers son but cet extraordinaire voyage qui fixait toute l'attention de l'Europe, tels furent les préludes des nouvelles scènes dont j'allais être témoin.

(( La satis&ction de Catherine, nourrie toujours par des objets nouveaux et piquants, se manifestait à tous les yeux- Le prince Potemkin, extraordinaire en tout et toujours, se montrait aussi actif dans ses gouvernements qu'il paraissait indolent à Saint-Péterbourg.

c( Tout ce que sa vive imagination , son pouvoir illimité et la connaissance profonde qu'il avait du caractère de sa souveraine, pouvaient lui fournir des moyens pour exalter sa tête, pour flatter son amour-propre, était employé avec un art inconcevable.

(( Il savait, par une espèce de prodige, lutter contre tous les obstacles, vaincre la nature, abréger les distances, parer la misère, tromper l'œil sur l'uniformité des plaines sablonneuses , l'esprit sur l'ennui d'une longue marche et donner un air de vie aux déserts les plus stériles.

« Toutes les stations étaient mesurées de façon à éviter la plus légère lassitude ; il avait soin de ne faire arrêter la flotte qu'en face des bourgs et villes situés dans des positions pittoresques. D'immenses troupeaux

aDÎmaient les prairies; des groupes de paysans vivifiaient les plages ; une foule innombrable de bateaux portant des jeunes garçons et des jeunes filles qui chantaient des airs rustiques de leur pays^ nous environnaient sans cesse; rien n'était oublié.

a II faut convenir que , si ce premier ministre, médiocre général, politique capricieux, se montrait fort loin d'être un grand homme d'Etat, il était au moins le plus grand et le plus habile des hommes de cour.

On se dirigeait vers Kerson où l'empereur d'Allemagne était arrivé, et la flotte poursuivait sa navigation sur le Borysthène, à travers le pays des Cosaques, pour gagner celui des Tatares.

« Mille amusements divers, les récits curieux et piquants que nous faisait Catherine , les réflexions spirituelles quoiqu'un peu mélancoliques de M. Fitz-Herbert, les folies du grand écuyer et la gaîté intarissable de Cobentzel, qui nous faisait jouer avec lui des proverbes dans la chambre à coucher de Tlmpératrice (genre de talent où il excellait), variaient agréablement nos journées. »

Tout à coup on apprit que l'empereur Joseph, le lendemain de son arrivée à Kberson, en était parti et s'était rendu en toute diligence à Kaydak, dont on n'était éloigné que de six lieues.

« Le dessein de ce monarque avait été de venir à la rencontre de la galère de l'Impératrice ; mais le prince Potemkin, qui s'était rendu d'avance à Kaydak, ayant prévenu à temps sa souveraine, elle se fit descendre h terre, nous laissa presque tous sur sa flotte, monta précipitamment en voiture et courut au-devant de l'empereur qu'elle rencontra près de la maison isolée d'un Cosaque où ils s'arrêtèrent peu d'heures, et d'où ils par-

tirent ensuite poiir Kaydak^ où nous les rejoigntines le lendemain matin 19 mai.

(( Comme l'Impératriee s'était pressée au point de ne prendre avec elle aucun de ses gens^ Pembarras pour faire dîner les deux souverains ne fut pas médiocre. Le prince Potentkin, le grand général Banitski ainsi que le prince de Nassau^ leur firent comme ils le purent un repas qui fut très-gai, mais aussi détestable qu'on pouvait l'attendre d'aussi nobles cuisiniers. »

Jusque-là on avait navigué sur le Borysthène et cette navigation avait d'autant plu à Catherine qu'elle n'était pas exempte de dangers; mais Catherine recherchait les occasions d'étonner par son courage des. courtisans généralement timides, et c'était certes UQ moyen adroit, dans ce cas , de lui faire sa cour en affectant un peu de poltronnerie. On traversa le pays des steppes et on arriva enfin à Kherson^ c'est là que Catherine put lire , à la porte d'Orient , sur un arc de triomphe, cette inscription qui annonçait assez le but de son voyage : « Cest ici le chemin de Byzance. »

(( J'avais vu à Kanieffun roi sans force et sans autorité, entouré de la magnificence et de l'éclat des plus grands monarques ; par un contraste remarquable, je voyais à Kherson un empereur puissant, simple dans ses formes, modeste dans ses manières, familier dans son accueil , ennemi de toute étiquette , permettant et provoquant la conversation sur tous les sujets , et ne voulant briller d'aucun autre éclat que de celui que lui donnaient une instruction étendue, un jugement solide, un esprit qrné.

ce Lorsque Catherine II voulut, à Kaydak, me présenter à lui, il lui dit : « Madame, je ne suis ici que le

comte de Falskenstein^ et c'est moi qui dois être présenté au ministre de France. »

Après avoir quitté Kherson et passé le Borysthène^ on entre en Grimée. La révolution qui avait renversé le dernier souverain de la race de Gengiskhan et donné à la Russie la possession de la mer Noire, en la faisant planer, pour ainsi dire, sur la capitale de la Turquie, n'avait produit qu'une impression légère en Europe. Et cependant Catherine, victorieuse sans obstacle, pouvait alors, au gré de ses désirs et au galop de ses chevaux , entrer triomphalement dans l'antique Tauride , et s'asseoir sur le trône de ces princes Tatares, dont les ancêtres avaient forcé plus d'une fois les czars à présenter leurs hommages aux chefs de la horde dorée.

Le cortège franchit les fameuses lignes de Pérékof qui, à l'instar de la trop célèbre muraille de la Chine, n'ont jamais pu arrêter aucune invasion. On visita ensuite la forteresse d'Or qui défend les lignes. Comme on en sortait, on vit un corps nombreux de cavalerie Tatare, magnifiquement équipée, qui vint au-devant de l'impératrice pour lui servir de garde d'honneur. Catherine, pendant son séjour en Crimée, n'avait voulu être escortée que par des Tatares. Cependant, ce peuple , si constamment ennemi des chrétiens , était tout récemment soumis. Mais cette preuve de confiance, comme presque tout ce qui est audacieux, devait réussir.

(( Convenez, mon cher Ségur, me disait le prince de c( Ligne en riant, que ce serait un étrange événement (( qui ferait un beau bruit en Europe, si les douze cent a Tatares qui nous enveloppent s'avisaient de nous en*c( traîner à toute bride vers un petit port voisin, d'y i( embarquer l'auguste Catherine ainsi que le puissant

« empereur des Romains^ Joseph 11, et de les con^ (( duire à Constaiitinople pour Pamusement et la salîd*- (( faction de Sa Hautesse Abdul-Hamet, le souverain « commandeur des croyants; et ce tour d'adresse n'au- (( rait rien absolument d'immoral; car ils pourraient c< bien, sans aucun scrupule, escamoter deux souve- « rains qui viennent, au mépris du droit des gens et a de tous les traités, d'escamoter leur pays, de détrô- (( ner leur prince et d'enchaîner leur indépendance. » Heureusement cette folie n'entra point dans la tête des loyaux enfants de Mahomet. »

Un soir on se dirigeait vers la ville de Bachtchî- Saraï, où la cour comptait s'établir dans le palais des anciens khans. Située dans un étroit vallon, cette ville a des maisons assez mesquines disséminées, en amphithéâtre, sur la pente des hautes montagnes qui l'entourent, qui la pressent , et dont les énormes rochers semblent à tout moment près de l'écraser.

(( On arrive, ou plutôt on descend dans Bachtchi- Saraï par une pente extrêmement rapide, et dés deux côtés hérissée de rochers. La voiture de Catherine était pesante , les chevaux qui la conduisaient, ardents et indociles; ces animaux fougueux, pressés par un poids inaccoutumé, s'emportent, prennent le mors aux dents, et se précipitent entre les rochers avec une telle impétuosité, que nous croyions à tout moment voir le carrosse verser et se briser en éclats.

(( Les efforts des Tatares pour les arrêter furent vains! l'eflroi avait saisi tous les voyageurs. Catherine seule (me dît ensuite l'empereur) ne laissa pas voir sur ses [traits le moindre signe de crainte. Enfin, le sort voulut qu'après avoir passé, on neisait comment, pardessus quelques rochers cl sans accident , les chevaux,

à l'entrée d'une rue , s'arrêtèrent d'eux-mêmes tout à coup^ et si brusquement^ que plusieurs d'entre eux tombèrent. La voiture, dans cette dernière secousse, monta sur leurs corps et aurait alors versé , sans les recours des cavaliers Tatares qui la soutinrent de toutes leurs forces. »

On visita la nouvelle Sévastopol , fondée par Cathe* rine, qui passa en revue son armée navale et les importants établissementts fondés en moins de deux ans par Potemkin, puis on se rendit à Karasou-Bazar, sur les rives du Salguire.

« Si la nature ne présentait pas dans ce lieu à leurs Majestés Impériales d'objets propres à intéresser leur curiosité, l'activité infatigable du prince Potekmnuy suppléa. Indépendamment de la belle et large iotc qu'il avait fait tracer et aplanir par ses soldats, il les avait employés à créer, sur la rivière de Karasou, un vaste jardin anglais^ au centre duquel s'élevait le palais le plus élégant. Ce n'était plus Armide qui voulait séduire Renaud, c'était au contraire le Renaud russe qui créait des merveilles pour son Armide.

« Lorsque Catherine descendit le soir de son palais pour jouir de la fraîcheur de l'ombre, de la limpidité des eaux et du parfum des fleurs, elle vit tout à coup , au moment où le soleil disparaissait au fond des sombres vallées , toutes les collines dans un horizon de cinq lieues de diamètre, illuminées par trois cordons de feu de diverses couleurs, et, au milieu de ce brillant horizon, une montagne conique dont le centre étincelant formait en traits lumineux le chiffre de l'Impératrice; du sommet de ce mont partit un magnifique feu d'artifice couronné par un bouquet de trois cent mille % fusées. »

L'impératrice partit de Caffa pour retourner directement à Pëtersbourg. Pendant la dernière partie du voyage^ et dans ses promenades au milieu des steppes, l'empereur et le diplomate français eurent de fréquents entretiens. Un jour^ M. de Sëgur était en veine de franchise.

ce Voyez^ lui disait-il^ tout ici a plus d'éclat que de réacc lité, tout s'y commence rien ne s'y achève. Le prince (c Potemkin abandonne avec promptitude ce qu'il entrea prend avec ardeur; aucun de ses projets n'est mûri ni ce suivi. 11 a fait poser à Ekaterinoslaff la première pierre a d'une capitale que l'on n'habitera point, d'une église « grande comme St-Pierre de Rome et où l'on ne dira (( peut-être jamais la messe. Il a choisi pour fonder « cette nouvelle cité de Catherine une montagne d'où (( l'on a une très-belle vue , mais qui est totalement a privée d'eau.

« Kerson^ mal placée^ a coûté vingt mille hommes; « elle est entourée de marais pestilentiels^ les vaisseaux « ne peuvent y entrer chargés.

C( Depuis six ans les steppes sont plus désertes qu'elles C( ne l'étaient^ la Crimée a perdu les deux tiers de sa <( population, Caffa est ruinée et ne se relèvera pas, ce Sevastopol seul est déjà un établissement imposant, « mais il faudra encore beaucoup de temps pour qu'on « y voie une véritable ville.

(( On s'est eflforcé de tout parer, de tout embellir, « de tout vivifier momentanément aux yeux de l'im- « pératriee; mais Catherine étant une fois partie^ tous ce ces prestiges disparaîtront avec elle de ces immenses ce contrées.

ce Je connais le prince Potemkin, son coup de théâtre ce a eu lieu, la toile est baissée ; il va s'occuper d'au-

ce très scènes^ soit en Pologne, soit en Turquie* L'adcc ministration et tout ce qui exige de la suite est ince compatible avec son caractère ; la guerre même, s'il ce la commençait, lui pèserait bientôt ; et s'il avait une c< fois gagné le grand cordon de Saint-Georges, nous c( le verrions aussi prompt à rechercher la paix qu'il c( montre d'ardeur pour la rompre. »

Un des plus curieux épisodes de ce voyage imaginaire est celui-ci : nous le racontons d'autant plus volontiers qu'il est complètement inconnu , il est emprunté aux notes qu'un réfugié Polonais, M. le comte

L , a bien voulu nous communiquer et qui lui ont

été transmises, avec un héritage sensiblement diminué, grâce aux confiscations de 1831 , par son aïeul , l'un des compagnons de voyage du roi Stanislas-Auguste Po-* niatowski dans sa visite à Catherine sur les bords du Dnieper.

Le prince Potemkin , selon l'habitude des anciens rqis de l'Europe, conservée alors en Russie, avait, comme plusieurs seigneurs de l'empire , un fou qu'il entretenait et dont les privilèges , grâce à l'indulgence de son maître, avaient fini par s'étendre hors de toute proportion. Mosse, dont nous reparlerons, était d'ailleurs un garçon original , assez instruit , caustique et facétieux, et doué d'une imagination féconde en expédients. Le seul grief qu'il élevât contre son maître était la rareté du uuméraire dont on ne le gratifiait pas.

En sortant de Kloff, le prince , inquiet de ne pas voir Mosse, le fit chercher; puis, forcé de s'embarquer sur le Dnieper, il n'y pensa plus. A Kanieff, cependant, il s'en préoccupa de nouveau; mais il fut aussitôt distrait de ce soin par le gouverneur de la ville qui le pria , pour le bon effet que cela pourrait produire, de pré-

senter à Pimpératrice un pauvre soldat aveugle des suites d'un coup de feu reçu à l'assaut de Bender. L'aveugle obtint un grand succès de sympathie, reçut mille roubles, la promesse d'une pension, et le peuple cria d'une voix unanime et formidable , vive Flmpératrice ! vive notre Mère ! A Krementchuck ce fut le tour d'un autre invalide qui , après des prodiges de valeur accomplis dans la dernière campagne contre le rebelle Pougatcheff, perdu au milieu des neiges, avait eu les pieds gelés. Autre présentation, nouvelle libéralité de la czarine , enchantée de pouvoir, grâce au zèle de Potemkin j prouver à l'armée sa sollicitude et sa munificence. A Kaydak parut un ancien cosaque Zaporogue, mutilé par ses compatriotes qui , furieux de s'entendre conseiller par lui la soumission, s'étaient vengés sur lui de sa fidélité à l'impératrice et l'avaient presque empalé; cet épisode, qui se termina comme les autres par une allocution touchante de l'impératrice et par une largesse princière, fut des plus attendrissants.

Ces divers incidents avaient jeté un intérêt tout particulier sur cette partie du voyage ; on arriva à Kherson. Potemkin, qui n'avait cessé de demander son fou, avait donné des ordres pour qu'on le lui envoyât mort ou vif, lorsqu'étant rentré au palais où il devait passer la nuit , et pénétrant dans sa chambre à coucher, il fut tout surpris et presque effrayé d'y trouver un Tatare. Il crut d'abord à un guet-apeus et se mettait en défense , quand l'étranger, quittant une glace devant laquelle il s'ajustait, lui montra les traits de Mosse, de son fou qu'il avait tant et si vainement cherché !

Potemkin n'eut pas le temps de se fâcher. Mosse ^ accourant,, et baisant la main du prince, s'écria :

— Ah! batushka (petit père), encore ce Tatare,

je vous prie ; je n'en suis qu'à trois mille roubles ^ et je vous abandonne la jambe de bois de Pultava et le manchot de Pérékop. Mais, je vous en supplie, laissez-moi ce Tatare pour la composition duquel, malgré vos pommades excellentes , j'ai dépensé un temps et des soins infinis.

Potemkin, qui avait tout deviné, avait envie de s'irriter, mais un désir immodéré de rire arrêtait sa colère.

— Tenez, excellence, cria le fou d'un ton sincèrement convaincu , donnez-moi mille roubles et , foi de Mosse, je vous cède monTatare. Ce n'est pas cher, car l'effet était des plus saisissants ; songez donc, Batushka^ j'étais le seul serviteur de Sahim-Gueraï, qui l'eût suivi jusque dansKaluga! Un martyr de la fidélité, c'est joli et c'est rare ! et notre merey voire Excellence le sait, ajouta Mosse avec intention, aime surtout à récompenser le dévouement !

— C'est bien, drôle , reprit le prince ; tu auras tes mille roubles, mais silence sur tout ceci, où....

Et le prince fit un geste énergique.

— Ah ! Batushka ! vous n'ignorez pas que le knout et moi nous n'avons jamais pu nous faire l'un à l'autre.

Potemkin pardonna ce stratagème qui l'avait tant . servi lui-même, en rit beaucoup d'ailleurs et se montra ' plus généreux.

Le retour s'accomplit avec autant de faste. Les solennités se succédèrent dans une proportion accablante.

a Malgré mon peu de penchant pour les fêtes, je ne passerai point sous silence celle qui fut donnée à l'Impératrice par le comte Schérémétoff dans une de ses terres située à une lieue de Moscou.

((Nous trouvâmes la route brillamment éclairée; l'immense parc du comte, dessiné avec art, était illuminé en transparents de toutes les couleurs. On joua sur un très-beau théâtre un grand opéra Russe ; tous ceux qui comprenaient le poëme le trouvaient intéressant et bien écrit. Je ne pouvais juger que la musique et les ballets; Tune m'étonna par son harmonieuse mélodie, les autrea par l'élégante richesse des costumes, la grâce des danseuses et la légèreté des danseurs.

(( Ce qui me parut presque inconcevable, c'est que le poète et le musicien, auteurs de l'opéra, l'architecte qui avait construit la salle, le peintre qui l'avait décorée, les acteurs et les actrices de la pièce, les figurants et les figurantes des ballets ainsi que les musiciens de l'orchestre étaient tous des serfs du comte Schéré* métoff.

i( Ce seigneur, l'un des plus riches de la Russie^ les avait fait élever et instruire avec le plus grand soin ; ils lui devaient leurs talents, que ne pouvaient-ils aussi lui devoir leur liberté ! Donner des lumières à ceux qu'on retient dans la servitude, c'est les éclairer sur leur malheur.

(( Le souper fut au moins aussi somptueux que le spectacle. Janâais je ne vis plus de vasesd'or et d'argent, plus de porcelaine, d'albâtre et de porphyre. Enfin^ ce que l'on aura peine à croire, c'est que les immenses cristaux qui couvraient une table de cent couverts étaient ornés et enrichis de pierres précieuses et fines de toutes les couleurs, de tous les genres et du plus grand prix.

(c Ainsi, les seigneurs Russes, si récemment entrés dans la civilisation, imitaient déjà les patriciens de Rome au faite d'une grandeur que suivit de trop près sa dé-

cadence^ et Foq pouvait trouver alors à Moscou plus d'un Lucullus. »

La rentrée de Fimpéralrice devait être accompagnée de certaines circonstances attristantes ; à Moscou ^ par exemple, elle apprit que la famine ravageait certaines parties de son empire.

« Catherine, à son tour, voulait donner au Kremlin des bals et des fêtes dont la pompe devait être proportionnée à sa puissance ; mais tout fut décommandé parce qu'elle apprit soudainement que les gouverneurs de plusieurs provinces, ayant négligé l'exécution de ^es ordres et laissé dégarnir les greniers d'abondance qu'elle avait établis, une disette de grains aussi réelle qu'imprévue désolait ses peuples.

(c II serait indécent, dit cette princesse, qu'on me « vtt au milieu des jeux et des fêtes, lorsque mes <( sujets gémissent d'un fléau dont j'aurais dû les ga- (( rantir. »

(( J'étais près d'elle lorsqu'on lui annonça un de ces gouverneurs coupables de négligence, a J'espère, dit le (( comte Belzborodko, que Votre Majesté lui adressera (c publiquement la sévère réprimande qu'il mérite. *— c( Non, répondit Catherine, ce serait trop l'humilier : « j'attendrai qu'il soit seul avec moi , car faime à <( lotier^ à récompenser tout haut et à gronder tout a bas. »

N'en déplaise à l'historien courtisan, cette princesselà est une Catherine de convention, l'impératrice posant pour la sensibilité et l'indulgence en face de la diplomatie étrangère. Quoi qu'il en soit, et après avoir vécu, pendant tout le cours de ce fastueux voyage, dans l'oubli des soins tumultueux dont parle Delille, il lui fallut bien, de son palais de Czarskouélo, envoyer

ses ordres et prendre les mesures nécessaires pour secourir les populations épuisées par une disette affreuse. Les provinces les plus fertiles manquaient totalement de grains et la plupart des seigneurs^ loin de retirer un revenu quelconque de leurs terres, étaient obligés de nourrir eux-mêmes leurs paysans affamés.

Ainsi se termina cette excursion gigantesque sur un parcours de près de mille lieues, à travers des décorations de théâtre, et tous les prestiges et les enchantements de Tart de la mise en scène. Mais ces palais, soudainement élevés au sein des campagnes désertes, ne devaient être habités qu'un jour ! Là où les Tatares avaient naguère conduit leurs troupeaux se dressaient des villes et des villages, mais les voyageurs passaient au loin et ne voyaient que les murailles extérieures de ces cités improvisées dont les maisons étaient absentes. Partout une population nombreuse se précipitait au-devant de la souveraine, mais ce même peuple courait^ pendant la nuit, pour lui donner plus loin, le jour suivant, le même spectacle. Ces malheureux serfs, transplantés à grands frais sur le théâtre de ces solennités, habillés à neuf par Potemkin, logés dans de jolies habitations improvisées pour cette parade, formant par ordre des danses, et faisant retentir les airs de leurs chants et de leurs vivats, offraient aux yeux trompés de l'Impératrice l'image de l'aisance et du bonheur. Catherine II eût pu se croire parfois transportée dans les jardins du petit Trianon ou dans une des bergeries de M. de Florian.

Cependant la vue de Catherine avait été désagréablement offusquée à Kherson même, où se lisait l'inscription grecque indiquant le chemin de Byzance. Le sultan, comme pour protester contre cette exploration menaçante, avait envoyé des vaisseaux croiser à la bau-

leur de la ville. Catherine, dans son dépit, ne puts^empécher de s'écrier : a II semble que ces Turcs ne se souviennent plus de Tchesmé ! ))

A peine Flmpéralrice était-elle rentrée à Pétersbourg, que la mer Noire était couverte de voiles turques. Une nouvelle (çuerre devenait inévitable !

(BjQiiff&Qaa sa*

Guerre avec la Turquie.*- L'ambassadeur Russe, M. de Bulgakoif, est envoyé au cbàieau des Sept-Tours. — EnvahisseiDeDt des priocipautés Danubiennes. — Épuisement de TEmpire et misère des armées. ^ La peste et la famine. — Difficultés que rencontre le recrutement des troupes. ^ Guerre d'extermination. — Le prince de Ligne, seul représentant die la gaité française. Ses deux lettres à M. de Ségur. ^ Victoires des Russes cbèrement acbetées. Prise d*Oczakoff. — Souwaroif introduit le fanatisme comme moyen d'action dans les armées Russes.— Prise d'IsmaSd; massacre de 40,000 Turcs. — Danger sérieux de la Turquie. La terreur à Constanti' nople. — Paix de Yassy. — Diyersion et guerre de la Suède. •» Gustaye IIL Sa présomption, son audace, ses progrès. — La guerre des caricatures. — Épouvante de Catberine II; elle envoie à l'armée les frotteurs de son palais et déménage de Saint-Pétersbourg. — Paix de Wœrelœ.

Ce voyage en Crimëe avait jeté l'alarme à Constan* tinople ; le Divan n'avait pas tardé à savoir qu'à Kherson l'empereur Joseph avait renouvelé la promesse faîte par lui dans l'entrevue de Mohiiow d'aider l'impéra* triée dans l'exécution de se$ desseins. Il voyait là une menace des cours de Pétersbourg et de Vienne et le prélude d'une agression préméditée. L'An^eterre et la Prusse, jusque-là amies de la Russie, travaillaient à envenimer les griefs et les ressentiments de la Porte. Frédéric 11 était mort et son successeur Frédéric-Guillaume avait conservé le souvenir de l'accueil fâcheux

qu'il avait reçu de Catherine lors de son voyage k Pétersboùrg. La cour de Londres ne pouvait pardonner à cette princesse d'avoir, peu de temps avant son départ pour la Crimée, conclu un traité de commerce avec la France. Elle voyait d'un œil jaloux les progrès des Eusses dans la mer Noire depuis le traité de Kaïnardji, et craignait pour ses relations avec la Russie du côté de la Baltique. Les deux puissances s'unirent pour susciter à l'empire Russe une double guerre el excitèrent la Turquie et la Suède à prendre les armes.

Les Turcs, déployant tout à coup une énergie à laquelle on était loin de s'attendre après tant de condescendance, demandèrent le rappel du consul russe en Moldavie, exigèrent que la Russie retirât ses troupes de la Géorgie et que ceux de ses vaisseaux qui passeraient le détroit fussent soumis à la visite. Puis, sans attendre la réponse du cabinet de Pélersbourg, ils déclarèrent la guerre en envoyant au château des Sept- Tours l'ambassadeur russe, M. de BulgakofT.

Catherine, à cette nouvelle, ne se sentit plus de joie; elle avait préparé, provoqué la guerre, et la précipitalion de la Turquie semblait mettre de son côté l'agression* Les armées russes occupaient le Kuban, la Cri« mée, s'échelonnaient depuis Kaminiek jusqu'à Balta, commandées par Souwaroff, Repnine , Kamenskoï et autres généraux distingués, sous la direction de Potemkin. Une flotte sur la mer Noire, une aulre flotte sur la Baltique destinée pour la Méditerranée, étaient prêtes à prendre la mer pour appuyer les opérations. De plus, 8^,000 Autrichiens devaient entrer en Moldavie. Soudain toutes ces forces s'ébranlèrent à la fois, précédées de manifestes où la Turquie était accusée d'avoir violé les traités el de prophéties qui fanatisaient à. as

le courage superstitieux des Russes en leur apnonçaot la conquête de Constanlinople.

L'Angleterre poussait bien la Turquie à la guerre^ naaiS| en réalité, elle ne lui envoyait aucun secours; les entreprises de Gustave III, roi de Suède, que nous jrap*pellerons tout à Theure^ firent seules une diver^ioi^ aux projets de la Russie.

La guerre^ il faut le dire^ n'avait pas répondu d'abord aux espérances de Githerine et de Poteœkin. Les armées russes opéraient dans des contrées enneoiie$ et dbévastées à l'avance. C'était à des distances énprmes qu'il fallait adresser les convois de vivres et ^e muni* tion^ ; une organisation vicieuse, impossible, pesait de tout son poids sur les troupes dont elle arrêtait l'élan et les progrès; la famine et la peste décimaient les bataîlr Ions; les chevaux, faute de fourrages, mouraient par centaines. Dé^ky dans la campagne de 1774, les Rus«ss avaient éprouvé dejs pertes fabuleuses. A cette époque, (( on fît en Russie, dit l'historien Lloyd, trois cent mille (( hommes de levée; et cependant, à la paix, la princi- (c pale armée, aux ordres de Romanzoff, ne se trouva (( que de trente-six mille hommes, et l'autre qiji î)gî«- (c sait en Crimée, sous le prince Dolgoroiiki^ n'était (( que de douze mille hommes; l'une et l'autre manie quaient des choses les plus nécessaires. » Daas la guerre dont nous parlons, les provinpes russ^es ne si|^saient plus aux recrutements, on enrôlait ju^ijyif'^iix exilésde Sibérie. Les fmances étaient d'ailleurs ^ns^uo état pitoyable, et ces diverses cause3 empêchèrent «^les Catherine dé poursuivre ses avantages ; s^q« cela il est probable que les Turcs eussent été chassés de l'Eiirpfirie,

La guerre était devenue affreuse; lesnK>iQdresfi^i»é^ étaient achetés par des perles immenses ; laprj^f é^

Choczim par les Autrichiens aidés de SoltikofF et celle d'OczakofF par Potemkin coulèrent des flots de sang. Un seul homme ^ au milieu de cette guerre d'extermi- Dâtion et parmi ces soldats fanatisïés par Souwaroff, avait conservé cette inaltérable gaîté qui le distingua pendant tout le cours de son aventureuse carrière. Cet homme^ cet étranger, le prince de Ligne, qui prit part à ces combats désespérés, écrivait à ses amis :

a Oh nous a amené aujourd'hui quelques prisonniers c( Turcs; ils sont aussi ennuyeux que ceux du bafl de a FOpéra. Pai eu bien de la peine à me mettre dans la c( tétc que ce n'étaient pas des masques, et que nous c( étions réelletnfent en guerre atvec eux* »

Le prince de Ligne communiquait régulièrement avec M. le comte de Ségur.

a Yets la même époque, dit l'ambassadeur Français âatrs ses mémoires, les Autrichiens investirent Belgrade qm fut prise peu de temps après ; maïs je n'appris cette nouvelle qu'après mon départ de Russie.

<( Le prince de Ligne, qui se distingua dans cette campagne, m'écrivit deux lettres que je vais transcrire en partie. On y trouvera toute la gaité et toute Fof'iginalité de son esprit.

A mon quartier général deSemlin, Ie4*'juinl789.

a J'aurais pu vous écrire , pendant l'hiver, ee que a vous ne saviez pas, et depuis ce temps-là ce cpie vous a savez j mais je n'écris avec plaisir que lorsque j'ai k a réponse au bout de quelques heures. A Paris,, je n'aia mats et n'écrivais jamais de l'autre côté déa ponts. <c C'est ainsi que, voguant avec vous sur la Boryslhène, a séparé de vous par une cloison de taffetas cbfné dans il une des superbes galères de ce voyage irknnpbal et

« magique, je n'attendais que quelques minutes votre (( billet du matin.

c( Une espèce d'armistice, ou plutôt de couvent ioB de (( bonne compagnie, me laisse le temps de donner aux (( Turcs, dans une superbe tente, turque aussi bîeo (( qu^eux, des concerts sur ma rive du Danube ; toute (( la garnison de Belgrade vient les entendre sur Pautre « rive.

c( Ainsi que le roi d'Espagne qui a fait cbanter pence dant quarante ans, tous les jours, le même air à Fari- « nelli, je me fais jouer tous les soirs la Coêararaj a qui, comme vous le voyez, cesse de l'être. De très- '(( belles Juives, Arméniennes, lUyriennes ouServiennes (( y assistent; c'est la grande noblesse de Semlin.

(( Quand quelques Turcs passent les frontières, je les (( corrige. Osman pacha m'en remercie et dit qu'il ne « ne peut pas se faire obéir. Gomme j'aime mievx le (( taquiner que de me contenter de lettres; d'exeases, (( l'autre jour, devant faire un feu de r^ouissaace pour a une petite victoire dans le Banat, j'ai fait charger à c( boulets toute mon artillerie pour venger une tête c( coupée à une sentinelle de Michaelowitz.

(( Cela a réussi, et il y a eu huit curieux de tués au (( pied de la forteresse. Le pacha a trouvé cela appa- <( remment tout naturel. J'avais espéré qu'il se fâche- (( rait. Je ne me plains pas de quelques coup» de fusils « qu'on me tire quelquefois par gatté quand je me (( promène. Mais un lieutenant- colonel de nos oo^es a avancés du cAté de Pantschowa, ayant désapprouvé (( qu'on en eût fait autant à un capitaine du corps de (( Branakoeski, s'en plaignit à aga Mustapha qui lui ré- (( pondit ainsi : a Je te salue , vomn TersekUz : (( Tu dis qu'il y a un armistwey je ne m'y^^mmai»

ce pas. Tn me parles du, pacha de. Belgrade y jette <c veux pas dépendre de lui / tu m^ offres tes secours a en cas que foie des besoins^ apprends que la Suce blvme Porte ne me laisse manquer de rien et que « je Wai iS autre besoin que de boire ton sang : Tu <( dis que je puis mejîer à toi^ sache que^ dans ce <i temp^-ciy il nejaut se fier à personne. Je te salue ^ (( voisin Terschitz. »

(c Voici la réponse que je fis au nom du voisin Ters« a cbitz i fi Je te salue , voisin Mustapha • Ta lettre c< est bien celle d!tm Turc , fen suis bien aise^ car « fai cru qu'il ri y en avait plus. Tu disque tu veux « bmre mon sang y je ne me soucie pa^ du tien ; car « qu'est-ce que le sang dun aga ? Fais ce que ta a peux , viens quand lu veux , j'ai ordonné à mes (c gens de t^ amener prisonnier à la première occaa sion ; j'ai a^sez envie de te voir. Bonjour^ aga a Mustxipha. »

(( Adîeu^ mon cher Ség^ur, je vous quitte pour voir (( dix beaux et bons bataillons de renfort qui m'arri* (( vent d'Autriche, puissé^je bientôt m'en servir. »

Belgrade, 4 8 octobre 4 789.

a Nous voici dans ce. rempart de l'Orient dont nops a n'avons pas ouvert lés portes avec des doigts de rose c< comme Aurore, mais avec des doigts de feu« La har- « dieàse et la promptitude du passage de la Save, la a rapidité de la marche et l'entrée dans les lignes du a prince Eugène, l'audace de la reconnaissance faite (( jusqu'à la palissadci tout cela est l'ouvrage de quinze

jours, et c'est vraiment digne des plus beaux temps a du maréchal Landon ; il nous montait la tête et déc( Montait celles des Turcs; je ne démontais que leurs

« einouB* 11 a altaqué Belgrade sur la rite droite de la H Save, et moi sur la rive gauche^ où j'étais l'aigle de a ec Jupiter dont je portais la foudre*

(c La prise de la forteresse a été assurée pareeMe de c< la yiUe qui est due à la plus brillante, la plus éclairée a et la plus active des valeurs^ à oelle du eomte de a Browne^ digoe neveu du maréchal Lacy.

(( J'ai fait, pendant cette superbe et vigoureuse eua treprise, une diversion avec ma flotte sur le Daic nube, et ensuite, pour réparer la perte de quelques Ci jours et de beaucoup d'hommes à l'attaque du che- « min couvert, je redoublai te feu de mes batteries et u j'en établis une nouvelle dans une île h cent ein- « quante toiœs de la forteresse qui capitula tout de c( Alite.

a Je voyais avec un grand piaisrir militdffre et une « grande peine philosophique s'élever dans l'afir douze (( mille bombes que j'ai fait lancer sur ces pauvres in- (( fidèles. J'entendais leurs cris d'effroi, car ceux des H blessés étaient étouffés par le fbu et la mort.

ce Ecartons ces objets d'horreur : j'ai f^rlé assez a longtemps au colonel des dragons ; c'est maintenant a au grand-prétre du temple de la paix que je m'adresse; ce quelle souroe de réflexions ! A peine le mol ëapitur a lotion avait été prononce, qiie dix mille taineus se Cl mêlaient déjà avec autant de vainqueufrs : la férocité (c .feisait place à la douceur, la fureur h la pitié, la ruse ce guerrière à la bonne foi, l'acharnement à ta bienveilce lanoe.

c( On prenait du café, on achetait, on vendàk. Le H Turc, loyal dans ses marchés, fixait un ptix, Kvrait « ses précieux effets cachés dans les casemates, allait à <i Bes ailiires^ et^ sans empressemenft , recevait scm

« argent quaod^ par hasard^ il reneoiitrait $on ache- <c leur,

(( Philosophes gaiis le savoir^ les riches propriétaires ce fumaient sur les débris de leurs maisons et de* leurs a fortunes. Osman Pacha, le sot gourerneur de Bela grade , fumait au milieu de sa cour rangée en oéré- « monie, comme s'il commandait encore y et comme a sHl ne s'étendait pas à rencontrer un capidgy-bachi a pour lui demander, de la part du sultan Sélim , ce a qu'il n'a pas, sa tête ; car elle était déjà perdue à c( notre premier coup de canon.

a La beauté et la variété des couleurs riches et tran- (( chantes des jannissaires, nos bonnets de grenadiers, ce leurs turbans, nos cuirassiers, les spahis, point afoat^ c( tus quoique battus, leurs superbes armes, leurs che- (( vaux, fiers comme eux, leur air ferme et jamais bas a malgré le malheur, les rives du Danube et de la Save (( bordées de (^es figures pittoresques, récréaient les a yeux et réjouissaient Fâme.

c( On s'était seulement un peu attristé de voir cma porter, par terre et par eau, les cadavres d'hommes, ce de chevaux, de bc&ufs et de moutons qui, pendant le (( siège, n^avaient pu être enterrés. On sentait à la (( fois le oiort, le brûlé et l'essence de roses ; car il est c( extraordinaire d'unir à ce point les goûts voluptueux ce à la barbarie^

c( Le maréchal a demandé pour moi la eroix de com«^ ee oiandeur de l'ordre militaire de Marie-Thérèse; a l'Empereur me l'a déjà envoyée. On dit qu'ils ont été (c contents de ma promptitude et surtout de l'effet de ce m^ ddruière batterie qui a décidé les Tunes à oapi ce tuler*

ce Je vous aurais .éerit pendant \e sîëge, mais j'ftTaîs

a peur que ma lettre ne devtut posthume ; et je ne (( voulais pas vous dire ce qui se passait dans ma tête a avant de savoir si on me la laisserait sur les ^pauks. (( Adieu^ l'ami de mon cœur. ))

<( Ce style variée ce mélange aimable d'esprit et de raison^ de philosophie et de légèreté, d'humanité et d'ardeur guerrière^ seront peut-être blâmés par qudques hommes chagrins et sévères, qui dessèchent tout en voulant tout analyser, et qui oublient ce sage conseil d'un ancien^ invitant la philosophie à sacrifier aux grâces. ))

La guerre dura trois années et les revers des armées autrichiennes ajoutèrent un nouvel éclat aux succès que les Russes finirent par obtenir. En 1789 lès armées réunies deSouwaroff et de Gobourg battirent les Turcs à Fokszany en Moldavie et près de Martinestie sur les bords du Rimnik. Dans cette dernière affaire Souv^aroff dégagea le ptince de Cobourg, enveloppé par l'ennemi^ et rempoi^a une victoire complète. L'empereur Joseph le fit comte de l'empire allemand et Catherine le gratifia de présents magnifiques avec le surnom de Rimnique (Riminski). Bender tomba de nouveau au pouvoir des Russes qui envahirent et dévastèrent à la fois la Moldavie, la Valaohie et la Bessarabie.

Ce fut pendant cette campagne difficile que Souwaroff reçut de Potemkin l'ordre de prendre la citadelle d'Ismtal qui jusque-là, grâce à la force de ses remparts et de saposition, avait résisté aux armées Russes. Souwareff commence par sommer le commandant de se rendre, et, sur son refus, se décide à livrer l'assaut. Puis il promet à ses soldats le pillage à la condition de tout massacrer dans la ville. «Point de quartier, s'écrieu t-il, les provisions sont chères ! )) La veille de l'a

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Mut, ce singulier général^ qui imposait à ses troupes son fanatisme et savait tirer un merveilleux parti de leurs penchants superstitieux^ kur disait : « Demain fc matin, je me lèverai une heure avant le soleil, je ferai « mes prières, je m^habillerai, puis je chanterai comme (c un coq, et vous monterez à l'escalade suivant les dis- « positions que j'aurai prises. »

Par deux fois, les Russes se virent repoussés avec de ^^ndes pertes ; enfin, les remparts furent escaladés et SS,§«0 Turcs furent égorgés! i 0,080 furent faiu prisonniers. Au milieu du carnage, Souwaroff était toujours le premier à la tête des siens, frappant et criant à tue-téte : koli! koli! (tue ! tue !). Il dit dans son rapport : « Honorez Dieu, et honorez-vous vous-mêmes. La citadelle est prise, et j'y suis en ce moment, b On mit une semaine à enterrer les morts. De tout le butin, Souwaroff ne garda qu'un cheval.

Un instant, Constantinople crut voir à ses portes le sauvage et fenatique Souwaroff. Mais Joseph II venait de mourir et, avec le nouvel empereur, Léopold II, la politique autrichienne avait changé! Ce prince, considérant que la possession incertaine de cpielques provinces ne pouvait balancer pour lui les dangers résultant du voisinage et de l'agrandissement de la Russie, ne songeait qu'à se retirer de la lutte engagée. D'ailleurs, la révolution française se développait alors avec tous les caractères d'une régénération sociale, et l'immortelle déclaration des Droits de l'Homme avertissait lés souverains que les peuples pourraient bientôt mettra des conditions à l'exercice de leur pouvoir. En outre l^nt^itédes possessions Russes en Europe était sérieusement mena(^« Les Pays-Bas venaient de proclamer leur indépendance et la Hongrie, fM^tement attachée à

ges privilèges, se montrait disposée à ^e délivrer 4h joug de r Autriche.

Après la paix de Szistowa, conclue par Léopold Le 4 août 1794 y sous la médiation de la Hollande et 4l^ la Prusse, la Russie se trouva seule chargée du fardeau de la guerre; elle la poursuivit avec succès jusqu'au milieu de Tannée 1794 . Voyant alors le roi de Prusse^ Frédéric' Guillaume II9 convoiter Th<>ro et D^ntJEick^ craignant aussi un soulèveu^ent en Pologne, elle coosontil; à traiter avec la Tarquie. La paix^ dpat les préiimMiaisw furent signés à Gailatsch sur le Dapube, fut cour due <iéfinitiveaieot à Yassy, en Moldavie (9 pmwm 1792).

Aux termes de ce traité, le Niester iîit établi comme frontière perpétuelle entre les deux ^ppires. l.a Porte céda à la Russie Oczakofif avec le pays compris ^ntre le Bog et le Niester, et confirma la cession de la Crffnétf, de rile de Tamao et du Kiihao- ]La Russie restitua, il est vrai, ses autres conquêtes, mais en stipulafif tùnP^m la conservation de ses privilèges en Moldavie et en V«ilaohie. .

C'est ainsi que s'iévanoui^ pour rin^pér^trice éf Russie ce songe brillant du nouvel empire 4f C<%pstaiitittople. .

Cependant, tandis que la Russie ^tait occupée ooptiN^ 4es Turcs, Gustave III s'était mis en campagne. Ce ppinoe eutrefH^enant avait jugé Fi nstant favorable pour pri^q^re sa revanche des manq^uvref pr^Mquées par 1^ Ri^iSf^ dans ses Etats où ils eucouJNig^ien^, de tout leur popvoir, l'esprit de révplt^. ^u di^biU de Ig p^mpsgp^t U prit les Riisses au dépourvu 9I ri^ ue luj Aût ^ f^ iaeîle que dp di^aser ffiqny^utfm^meilt Cf^i^fi^fi U ^^ Pétersbourg et de lui i^epr^pflre la Livf^ie.

a Cette province n'était défendue que par deux régiments j la prétendue armée russe de 26,000 hommes ne s'élevait pas à plus de dix mille coùibattants; 61 avec beaucoup d'efforts il n'existait nul espoir de la porter à dou2e mille hommes avant quinze jours. Il nefâtiait aux Suédois qu'une heureuse témérité, une marche rapide; mais Gustave, pi^ompt dans i^es menaces, fut lent dans son action.

« Cependant, à chaque instant nous croyions le voir arriver; on apprit qu'il avah présomptueusement invité les dameà de Stockholm au bal qu'il promettait de leur donner à PétershofFet au Te Deum qu'il voulait faire célébrer dans la cathédrale de Pétersbourg à un jour désigné ^ar lui et prochain.

<( Le trouble, l'agitation régnaient dans cette capitale ; on ramassait, on équipait, on exerçait à la hâte là plupart des cochers, des domesticjuesj des ouvriers de la ville, jeunes tm vieux. J'ai encore unfè oarioalure de cette époque, où l'on représentait assez plaisamment ces grotesques et colossales recrues, fornâées à la ndarche et à Fexercice par des enfanls tirés de l'écok ttiiRtaire impériale qui lùontaient sur des chilsês et sur des bancs pour redresser le cou, la tête, la poîlride de ces rustres gigantesques, à grandes barbes, êf pour leur placer le fusil sur l'épaule.

<c Bientôt, on sut que le roi de Suède était entré dans Nislat dont il canonnaît lé fort, et que son ai^mée s'avançait sut la ][)etîte ville de Frederikèbam, incapable de résister à une attaque sérieuse.

c( De toiis côtés le bruit se répandit alo*s que Fépouvatrté était ddns le palais, qu'on embaHaif total, \Â^ joux, argent, meubles, effets précieux, papiers du cabinet de Pllnp^éi^alrice, ^qtt'ui» graftd oMnbf e ée «fcwvaux

étaient rassemblés à toutes les postes, et qu'enfin Cathe* rine, surprise et sans défense, allait partir la nuit et fuir jusqu'à Moscou (i). »

Catherine perdit presque la tête ; elle se trouva dans un tel embarras qu'elle fut obligée d'envoyer à l'armée jusqu'aux frotteurs de son palais. Elle prit un parti vio* lent, celui de déclarer que tout sujet russe qui s'enrôlerait volontairement contre les Suédois aurait sa liberté au bout de quelques années. Mais cette décision, qui spoliait les seigneurs, rencontra de leur part une telle opposition que l'impératrice ne jugea pas à propos de passer outre.

« Au reste, si le roi de Suède par ses menaces, par sa jactance assez déplacée, et par les Te Deum ou bals qu'il promettait avant la victoire, avait manqué à toutes les convenances , il faut avouer que, de son côté, Catherine ne les observa guère mieux , et qu'elle manqua elle-même aux devoirs que se doivent naturellement les souverains.

« Elle fit composer et représenter sur son théâtre un opéra burlesque, où la personne de Gustave III était grossièrement travestie. On l'y montrait dans la forme d'une sorte de capitaine rodomont, d'un prince nabot. Ce chercheur d'aventures, guidé par les conseils d'une méchante fée, allait prendre dans un vieux arsenal l'armure d'un ancien et fameux géant, dont le casque, lorsqu'il en couvrait sa tête, descendait jusqu'à son ventre, tandis que les bottes du même colosse montaient jusqu'à sa ceinture. Ainsi, on ne voyait plus qu'une tête^ deux jambes et point de corps. Equipé de cette manière, il bornait ses exploits à l'attaque d'un

(l)lfAiioir«ioti£#ifi»^iiri«liliie6((o<«», paru, le oomtedtSégnr.t, IK.

misérable petit fort^ dont le eommandant^ invalide^ Portait avec une garnison de trois hommes et mettait en fuite^ avec sa béquille^ le ridicule paladin (4). »

Les symptômes de révolte qui se manifestaient dans 3on armée arrêtèrent Gustave III dans ses opérations. Les Busses eurent le temps de se mettre en défense et ce prince, qui se flattait du superbe espoir d'aller dicter la paix dans Pétersbourg surpris, dut songer lui-même à la retraite. L'occasion de porter le grand coup qu'il avait médité ne se retrouva plus. Après deux campagnes navales mêlées de succès et de revers, il conclut la paix de VserelsB (4790) qui remit les deux Etats sur le pied des traités précédents et laissa aux Russes la libre disposition des forces qu'ils avaient à diriger contre les Turcs.

L'ambition de Catherine, satisfieiite du côté de la Suède, mais non assouvie en Orient, se rejeta sur la Pologne.

^(4) Mémoireê, Smt9eniri et AMedotes, par M. le comte de Ségar, 1. 1.

(B3â933sia âaa»

éuerre de Tindépendance eu Pologne. — Intrigues Aes favoris de Calherine. >i^ SUnidIdfl-Âugttôle se prête âu partagé. — InsurrêêtioB de Crâcovie et ât Varsoriey-^ Kosdusko et Souwaroff i le héfos ^ le fanatique : IImmbom bon et le sauvage. — Les Prussiens et les Autrichiens. — Guerre implacable. — Brigandages des armées Russes — i Déménagemedf de la bibliothèque de

. Varsovie. -^ Les Cosaques bibliophiles. — Massacre 4e Praga. ->- CapKUlation de Varsovie. — Démembrement de la Pologne. — Le roi dénoôssioii- ^naire et pensionné.

Toutes les guerres suscitées à la Russie par son ambition et son désir d^agrandissement avaient eu cepen* dant pour résultat d'augmenter sa prépondérance politique. L'influence qu'elle s'était réservée sur la Pologne^ après le premier partage, n'était qu'une souveraineté k peine déguisée^ et les Polonais ne la supportaient qu'avec une extrême répugnance» Ce fait même excitait k jalousie des puissances copartageantes qui, les premières^ manifestèrent l'envie de s'attribuer ce qui restait du territoire de la République Polonaise,

La cour de Vienne, et surtout celle de Berlin, enga* gèrent ouvertement la Pologne h défendre son indépendance danslebutde forcer l'impératrice de Russie à prendre unerésolutiondéfinitive. Catherine II hésitait encore, mais, sollicitée par les favoris qui ne voyaient dans l'as-

servisiemem de Id Pologne q^'un mçyeii de 9'^uurer la possession d^un eertain nombre de pays^OK^ elle ç^d^ sous le poids de ces intriguiss. Mesaieiirs les favorjs envoyaient des émissaires à Varsovie ppigir fajrjç d^^la. propagande et exciter contre l'impératrice la ye^ve iJ^s orateurs de la diète. Ils faisaient eux-mêmes compts^ des gazettes qù les injures les p\n^ gro^ères^ étaifnt prodiguées à Hippér^trice qui^ chaque matiP) k r^rri* vée du courrier, §e vQy^t attjKpée de la manière If plus offensante.

Catherine n'y résista pas et fit jLout ce que l'o» voi|t^ lajt. Elle jiétrdpa Poni9|;QWsld qu'eUe aYsil^ £^it poi et auquel elle n'avait laissé qu'une souveraineté épl^^fnèiHç. Un nQuvç^ïi partage de la Pologne f^t arrêté entr^ )f roi de Prjwsf^ ^t l'impér^triae en 171^^e|;^ l'animée auî^ vante, cetje contrée toi^t entité, partagée déftpitivey ment entre ces deux souverain^ et l'Autriche, devait perdre jiisqu'à #pn nom, Ce fpt en vain qije Je brgve KosmusckQy ayçjç 1^,000 Polonais, se décida k tenir 0t^ h 20,000 Russes h la glorieuse journée de QuJ^ienl^^^,

Quelqne temps îiprès Catherine II ré{)qit ayi: pp»t sjessions russes laCourj^pde, la Sampgiti^i le Séppiig^itlf et le cercle de PiHpn. A pelte époque , la révolution française menaçait ^e changer la fac^ de l'Europe. Ç^-^ therine voyait avec horreur s'accomplir ces éyéilPment^ pi^prahles ; toutefois, ^u fond di^ co»ur, çUe n'était pas fâchée de voir les puissance^ du midj et ^pr-v toptlji France, qu'elle n'avait jamais aimép, ébraijlées p%r des troubles dont l'histoire n'avait p^s cnpore offerÇ d'exemples. jElle Qt à certains épiigres un ajppiteil k P^tt près généreux, elle l^ur prodigua en tout ca$ ^P? pFP" çieifses qu'elle ne songeqiit guère ^ tenir! Qii'est-çjj qfj'ijLQp prpu^ei^sp ppur jjpe iippér^trice IB^usse ?

C'est alcHTs qu'une insurrection , demeurée célèbre dans les fastes de Phistoire^ éclata en Pologne. Un guerrier qui avait servi avec honneur la cause de l'indépendance Américaine et qui s'était signalé dans la campagne de i792^ en fut le chef^ et c'était Kos« ciusko !

En revenant dans sa patrie^ à l'âge de vingt-six ans^ Rosciusko avait reçu une inutile épée de capitaine d'arttUerie^ et des canons pour n'en rien faire. Cependant il n'y avait pas à chercher bien loin l'ennemi y il était au cœur de la Pologne.

(( Notre jeune officier se consumait dans ce déplorable repos^ voyant très-peu de monde. Un jour (en 1776) tout le corps des officiers est invité à un grand bal pour la fête du roi. Kosciusko s'y rend par devoir. Son coeur y est saisi ; une jeune fille s'en empare. Elle l'a gardé jusqu'à la mort.

« Sosnowska^ c'était son nom , était malheureusement placée, par la naissance et la fortune, très*loin de Kosciusko. C'était la fille de l'herman de Lithuanie, Joseph Sosnowski, orgueilleux et puissant seigneur, un de ces vieux Polonais, rois sur leurs terres, implacables pour quiconque aurait osé lever les yeux sur leur auguste famille, tel que le vieux palatin qui lia Mazeppa sur un cheval indompté.

a Ce (ut justement cet orgueil qui ouvrit la porte à Kosciusko. Envoyé avec le corps où il servait, il habita avec son colonel le château du maréchal. Celui-ci ne s'imagina pas qu'un jeune homme tellement inférieur se méconnût au point d'aimer sa fille. On le laissa la voir sans cesse, lui parler, lui donner des leçons y il enseigna le français, puis l'amour. Les femmes polonaises, dans un pays si agité^ mêlées au mouvement de

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bonne heure^ et du moins entendant toujours parler des grandes affaires du pays, ont un taet remarquable pour juger les hommes. Elles les jugent par ee qu'elles les font, usant glorieusement de leur empire pour exiger des choses héroïques.

« Jamais amour ne fut moins aveugle ni mieux mérité. Ce n'était pas un mérite possible, futur , qu'il aimait^ c'était déjà un homme accompli. A trente ans il était dans la plénitude de ses dons et de ses vertus. Il apparut à Sosnowska ce qu'il était en effet, un héros.

<( Il n'avait pu rien faire encore, et l'apparence physique n'était point en sa faveur. Â en juger par ses portraits, il avait le menton saillant ainsi que les pommettes des joues. Le nez, fortement retroussé, donnait à sa figure quelque chose non de vulgaire, comme il arrive, mais d'étrange plutôt, de bizarre et de romanesque, d'audacieux, d'aventureux. Nez, menton, bouche, sourcils, tout semblait pointer en avant comme l'élan du cavalier qui charge, mais, en même temps, les plans trèsfermes, très-arrêtés, très-fins, rappelaient la précision de l'artilleur qui ne charge point au hasard, mais qui vise et atteint le but.

« Ses yeux étaient très-vifs, hardis et doux. Là, surtout, on entrevoyait l'excellence de ce grand homme de guerre. Les anciens héros de Pologne étaient des saints. Les Turcs qui ont éprouvé tant de fois l'esprit guerrier de cette race, n'en avaient pas moins remarqué son extrême douceur, sa tendance à tous les amours. Ils appelaient les Slaves les colombes. Cette disposition à aimer éclatait dans toute la personne de Kosciusko. Nul homme n'a tant aimé la femme et de la plus pure tendresse. Il aimait singulièrement les enfants qui tous venaient à lui. Surtout il aimait les pauvres. Il lui était

impoMiUe d'en voir sans leur donner ; il leur parlait avec égard^ avec les plus délicats ménagements de Tégalité.

u Dès son enfance , il avait montré ces dispositions charitables. Le douloureux spectacle de Tinfortuné paysan de Pologne y deux fois ruiné ^ et par son mattre et par les logements militaires^ les passages continuels de soldats étrangers qui le mangent et le battent^ avait blessé profondément son cœur. La pitié^ une pitié dou«^ loureuse pour les maux de Phumanité^ semblait avoir brisé en lui quelques nerfs du cœur, et produit peutêtre les seuls défauts qu'on ait pu saisir dans une nature si parfaite.

a Ces qualités^ ces défauts faisaient un ensemble adorable auquel peu de cœurs auraient résisté. Sosnowska en fui si touchée que^ ne doutant pas qu'on vit son amant comme elle le voyait^ l'égal des rois, dit tout à sa mère ; Kosciusko, de son côté, alla se jeter aux pieds du père et les inonda de larmes. Cette confiance réussit mal. Le père la reçut avec tant de mépris qu'il ne dai* gna pas même éloigner Kosciusko : il lui défendit de parler à sa fille^ de la regarder.

ce Celle ci, exaltée dans sa passion, absolue et audacieuse comme une Polonaise, déclara à Kosciusko qu'elle voulait être enlevée. Résolution violente! Ce n'étaî( pas seulement quitter sa famille, c'était abandonner une grande fortune , une vie quasi royale, pour suivre un officier obscur, qui même perdrait son grade et proba* blement sa patrie^ poursuivi qu'il allait être parla haine acharnée d'une si puissante famille. C'était suivre la misère^ l'exil.

(( Le père sut tout. Mais, par une singularité étrange qui montre que la vengeance lui était plus chère encore

que Phontieur de la fançiille^ il Idi^sd sortir les amants. Ce ne fut qu'à quelque distance du château qu'une bande d^hommes armés les entoura. Kosciusko devait périr, i| fit face à toute la troupe, l'étonna par son âu* dace,et en fut quitte pour une g^rave blessure.

«Evanoui plusieurs heures, il s'éveille Elle a dis^

paru ; il ne reste d'elle qu'un mouchoir qu'elle a laissé. Il le serre, le met dans son sein; il l'a porté toujours dans toutes ses batailles et jusqu'à la fin de sa vie (4). )>

Voilà le héros qui tenlâ d'arracher la Pologne atlx étreintes de la Russie et se donna pour mission d'arrêter les destinées de sa patrie.

c( L'heure était sonnée; Kosciusko, alors sorti de Pologne, revint à l'instant ; il parvint à Cracovie dans la nuit du 24 mars (4794). Toute la ville était levée, toute la population l'attendait avec des torches et le conduisait en triomphe. Fête sublime d'enthousiasme et toutefois d'un effet lugubre. Les vives lumières, fortement eontrastées par les ombres, semblaient dire l'éclatante gloire de cette révolution si courte, sitôt replongée dans la nuit. Le peuple pleurait d'enthousiasme, de tendresse pour cet homme, entre tous, héroïque et bon. On criait : Vive le sauveur ! Ce cri revenait doublé par les profonds échos des vieilles églises où sont enterrés les rois de Pologne; les Sobieski et les Jagelion répondaient de leurs tombeaux.

« Kosciusko fut nommé dictateur; ses premiers actes furent simples et grands : 4^ La levée générale de toute la jeunesse pc^onaise, sans distinctiofi de clai^, de 48 à 27 ans; 2oune proclamation touchante qui devait aller afu fond des cœurs, même des plus égoïstes.

(I) I. liébelet. Pologne el Rnêsie. — Légende de Kosriusko.'

(c Dix jours s'écoulent à peine, les Russes vienneat livrer bataille aux Polonais (4 avril 1794). Ils avaient 6,000 hommes, Kosciusko 3,000 et 1 ,200 chevaux- Sur ce petit nombre, il n'y avait guère de soldats proprement dits. Les cavaliers étaient des nobles du voisinage ; les fantassins (sauf quelques troupes régulières), étaient de simples paysans armés de leurs faux ; la plupart n'avaient jamais entendu des armesà feu. Ces pauvres gens furent bien surpris de voir le dictateur de Pologne prendre place au milieu d'eux et non dans la cavalerie. Il avait leur costume même : une redingote de toile grise qui ne se distinguait que par quelques brandebourgs noirs.

« Ces paysans, mêlés avec quelques troupes réglées, formaient la colonne du centre, conduite par Kosciusko. Etonnés du bruit d'abord, ils ne le suivirent pas moins, et^ d'un irrésistible élan, sans savoir ce qu'ils faisaient, dans leur ignorance héroïque, renversèrent les Russes. La bataille fut gagnée, si bien qu'il leur resta dans les mains douze pièces de canon. L'affaire fut décidée si vile qu'ils n'eurent pas le temps de perdre du monde; ils n'eurent que 150 morts et 200 blessés. »

Mais ces premiers succès ne purent aboutir. Le roi Stanislas était à la dévotion de la Russie et devait, plus tard, se prêter au partage. Les nobles agissaient mollement, sans entente, sans plan arrêté. Les agents Russes et Prussiens suscitaient partout, à Varsovie par exemple, des violences populaires qui rappelèrent trop, par malheur, les scènes sanglantes dont la France avait été le théâtre. Kosciusko réprima sévèrement ces excès, mais les puissances coalisées contre la révolution française surent les exploiter perfidement contre ce qu'elles appelaient le jacobinisme polonais. L'insurrection dura

sept mois, et la guerre, du côté des Russes, fut impitoyable.

(( Les ravages dépassaient tout ce qu'on peut imaginer; les armées russes, suivies d'un nombre immense de charriols, enlevaient tout, h la lettre, les objets même sans valeur et les plus insignifiants. Un prisonnier polonais vit avec étonnement qu'un général russe qui avait amené sa famille avec lui dans cette guerre à coup sûr, emportait, avec des magasins énormes de dépouilles de toutes sortes, jusqu'à des fourgons remplis de jouets d'enfants, dont on amusait son fils.

a II ne faut pas oublier que cette invasion de la Pologne était pour les courtisans des trois cours copartageantes ce qu'on appelle une ciffiiire^ comme le fut , pour les courtisans de Louis XIV, la révocation de l'édit de Nantes.

(( Les favoris de Catherine, de l'empereur et du roi de Prusse demandaient d'avance telles terres polonaises et se les faisaient assigner. Ce dernier prince, qui eut la plus petite part au partage, donnai ses courtisans pour 80 millions de biens dans le duché de Posen. Qu'on juge du brocantage qui se fit à St-Péterbourg entre les amants de Catherine et ceux qui, par eux, sous leur nom, ^isaient leurs affaires. Le palais, l'alcôve, le lit de la vieille étaient un marché, une bourse » (i).

La bibliothèque de Varsovie était désignée d'avance à la dévastation. Lorsque cette ville tomba au pouvoir de Souwarofî, les Cosaques furent chargés du déménagement des livres; dans le cours de cette opération ils mutilèrent ou détruisirent une énorme quantité d'ouvrages précieux. Quand les volumes étaient trop grands

(4) Michelet. Légende de Koscimko^ p. 82.

OU trop gros pour entrer datis une caisse, on les Coupait en deux, sous prétexte sans doute que les morceaux en étaient bons. Il est vrai que ces débris furent remis fidèlement à Timpératricc, aussi bibliophile que ses Cosaques. Ceux-ci vendaient en chemin, pour un verre d'eau-de-vie, des manuscrits et des livres précieux. Uincendie de la bibliothèque d'Alexandrie par les Turcs ti'était qu'une plaisanterie comparée à celte profanation. A l'arrivée des Cosaques à Pétersbourg, tout ce qui composait leur cargaison resta, pendant un mois, exposé aux neiges et aux intempéries de l'hiver. La plupart des volumes avaient été tout simplement entassés péle-méle sur des kibitki, on peut penser en quel état ils furent retrouvés quand on les remisa dans un grenier h foiti. ^

Catherine avait regardé lés dernières tentatives de la Pologne pour reconquérir son indépendance comme un des premiers effets de la Révolution Française ; celte conviction dirigea ses dernières entreprises contre celte nation héroïque. Les Prussiens, puis les Autrichiens, entrèrent successivement en campagne ; la nationalité polonaise fit un dernier et suprême effort ; Varsovie , assiégée depuis deux mois par S0,006 hommes. Prussiens et Russes, fut tout à coup dégagée. Il y eut un instant d'espoir !

Mais un ennemi arrivait, plus barbare que l'allemand. SouwarofTs^avançait avec des ordres impitoyables, à la tête de son armée fanatisée. C'était un géhéral plus que bizarre, méprisant les hommes par-dessus tout, et dont ' la nature était un mélange inouï d'insolence et de cruauté. Voici son portrait d'après M. le comte de Ségur :

a Je me souviens que lui ayant demandé une fois s'il

^it yraî qu'à Tarmée il ne dormait presque JAipaîê ^ doiDptant la nature , ménoe sans nécessité ^ couchant toujours sur la paille et ne quittant jamais ni %^^ bottes aï ses armes : a Oui , me dit-il^ je hais la paresse^ et^ H dans la crainte de m'endormir^ j'ai toiyours dans wa c( tante un coq très -exact à me réveiller fréqu€Knn)cnt^ « lorsque parfois je veux céder à la mollesse et me rele poser commodément^ j'ôte un de mes éperons* » ce Lorsqu'il fut nommé maréchal de l'empire^ il vqUt lut faire lui-même sa réception en présence de ses soldats de la manière la plus bizarre : ayant fait placer dans une église, des deux çdlés de la nef et en colonnes^ autant de chaises qu'il existait d'officiers généraux plus anciens que lui, il entre en veste daris le temple^ fran-* chit en sautant chaque chaise comme les écoliers lorsqu'ils sautent l'un ps^r-dessus l'autre^ et après avoir ainsi rappelé comment il avait surpassé tous s^s rivaux^ il se revêt du grand costume de maréchal^ se couvre des nombreuses décorations qu'on lui avait prodiguées^ ^ invite ainsi gravement les prêtres à termiùer cette cérémonie par un Te Deum.

u On dit que lorsque l'empereur d'Autriche . lui envoya le plus honorable de ses ordres , il se reçut lui-même chevalier et se décora publiquement ^ en f»ee d'un grand miroir» avec les cérémonies les plug bizarres.

a On sait qu'en Suisse^ forcé par les fautes de IÇ^rsakpff à reculer devant le général Masséna y il fit creiuer une ïoik^ et s'y plaça, disant à ses soldats qu'ils devaient 1« finiier aux pieds et le couvrir de terre s'ils voulaient iuir «u U«i:i de faire face à l'ennemi.

« Scmwaroff n'était pas encore parvenu aux supr^i^es b«aaears militaires ]k l'époque qù j'4tais en Russiot

nous ne voulions voir qu'un brave soldat, qu'un officier général audacieux à l'armée, mais très-bizarre à la cour.

« Le premier jour qu'il rencontra M. Alexandre de Lameth, dont le défaut ne fut jamais d'avoir un caractère trop flexible, leur entretien me parut assez origmal pour être ici rapporté :

(( De quel pays êtes-vous? lui dit brusquement le général. — Français. — Quel état ? — Militaire. — Quel grade? — Colonel. — Votre nom ? — Alexandre de Lameth . — C'est bon.

(( M. de Lameth, un peu piqué de ce bref interrogatoire, l'interpellant à son tour et le regardant fixement, lui dit : (( De quel pays êtes-vous? — Russe apparem- (( ment. — Quel état? — Militaire. — Quel grade ? — (( Général. — Quel nom? — SouwarofF. — C'est bon. « — Alors tous deux se prirent à rire et depuis furent (( très-bien ensemble . »

Souwaroff avait pris une part active aux opérations de l'armée russe dans les provinces insurgées par Pou« gatcheff; il avait puissamment contribué à étouffer cette révolte formidable. Après s'être illustré dans les guerres contre les Tatares et contre les Turcs, il avait reçu la grande croix de Wladimir et le portrait de l'Impératrice enrichi de diamants, qu'il porta toujours quand il eut quitté la peau de mouton, son vêtement habituel à l'armée.

Au combat de Kinburn, en i 787, repoussé avec son infanterie, il reçoit une balle dans le ventre. Malgré la douleur y il monte à cheval, sabre les Cosaques en déroute, et met pied à terre en criant: a Fuyez mainte-* nant, lâches, et abandonnez votre général à l'ennemi ! » Cet homme, ou plutôt ce sauvage qui changeait de ehemise en plein air^ en présence de ses soldats,^ ne

donnait jamais le signal d'un combat sans se signer plusieurs fois et sans baiser l'image de saint Nicolas ou celle de la Vierge qu'il portait toujours sur lui. Dans ses ordres du jour, à la veille de la bataille, il ne manquait jamais d'assurer que tous ceux qui seraient tués iraient droit en paradis. Walter Scott, dans l'un de ses romans, les Puritains d! Ecosse, a tracé un caractère dont l'analogie avec celui deSouwaroff est frappante. Son armée, superstitieuse comine toutes celles qui se recrutent au sein de la Russie, avait fini par ressembler à une légion d'illuminés, que possédait le plus sombre et le plus implacable fanatisme. Le général plaisait à l'Impératrice par le laconisme original avec lequel il rédigeait le bulletin de ses victoires ; il lui écrivait après la prise d'Ismaïl : a Mère, la glorieuse Ismaïl est à vos pieds. )) A ces lectures, la romanesque Catherine ne se sentait pas d'aise et envoyait à son bourreau en chef des couronnes, des diamants et des roubles !

Voilà le guerrier, médiocrement chevaleresque, que l'héroïque Kosciusko eut à combattre dans cette dernière campagne qui devait être décisive.

Pour joindre l'ennemi, il fallut traverser un pays dévasté. On faisait halte dans des palais où tous les objets, meubles, papiers, tableaux, avaient été brisés et hachés par le sabre des Cosaques. Aux murailles pendaient encore quelques vieux portraits d'ancêtres, découpés, mutilés, comme la Pologne elle-même ; les pillards, par passe-temps, avaient crevé les yeux de ces vénérables palatins. Par un hasard surprenant, le premier de ces châteaux ravagés où s'arrêta Kosciusko fut précisément

celui de la princesse L C'était le nom que portait

alors la femme qu'il avait tant aimée !

Kosciusko, voulant prévenir la jonction de l'armée de

SouwAf pff nvoc oelie de Fersen, attaqua celui-ei pris 4^ MA(^iawî«e (40 octobre 479i). Il n'avait pas cinq i«il|« hommes et soa adversaire en avait quatorze mille. £n6n» il ne pouvait opposer que 20 petites pièces à Où Ç4P0QS russes du plus fort calibre* La ditproportioo d^ moy^os de tout genre était telle que Fersen ne ju«gea pas mdme à propos de monter à cheval et de prea*dre sou épée ; il garda sou habit de peluche rouge, enveloppe des plus bourgeoises. On sait le reste.

La captivité et l'exil dç Kosciusko suivirent la chute de la Pologne; 'ou sait ce que devint le héros; ré&igié d'abord eu Amérique, il vint en France et se fixa à Fonr tainebleau, sous l'Empire. Sa gloire l'y suivit; elle imposait même à ses ennemis les plus acharnés. Nous empruntons encore à la légende de M. Miehelet l'épisode suivant :

(( Enfin, tombe Napoléon^ et la France est punie dei fautes de l'Empereur. L'invasion barbare inonde nos campagnes. Les Cosaques se répandent partout. Les voilà k Fontainebleau. On montre encore dans la forêt où se réfugièrent les femmes tremblantes. «~ Ces dé* s^stresbri^ientlecoeurde Kosciusko; il ne put les supporter, ir va sans armes au«*devant des pillards; il les trouve qui s'amusaient h brûler les malheureuses chaumières d'un village iuûffensif. 11 fond sur eux hardiment, et saisissant isur plusieurs l'unifbrvie polonais : ce Malheureux ! quand je commandais de vrais Polonais pas un ne pensait au pillage!.. -^ Et qui donc es-tu ? toi qui parles^ disaient-ils le sabre levé ? ^>-* Le général Kosciusko. )) Voilà des hommes terrassés... * Ils se naetient k éteindre l'inoeadie qu'ils ont allumé • Les Russes viennent de toutes parts en pèlerinage à la maison de Kosciusko^ en tdte l'hernaan des.GMAques, le vieux Plalow^

qui ne se rappela jamais cette entrevue sans que ses yeux ne fussent humectés de larmes. »

Kosciusko, retiré en Suisse après mille déceptions^ mourut en 1817, Tâme et le cœur brisés; ses dernières pensées appartinrent à sa patrie.

(( Il était bien près de sa fin lorsqu'il lui vint un doux message. Il était resté toute sa vie en correspondance avec celle qui eut son premier amour et qui était devenue la femme d'un prince polonais. Le mari respectait ce saint et pur attachement. Il mourut^ et sa veuve écrivit en Suisse à Kosciusko^ alors âgé de soixante et onze ans^ qu'elle lui appartenait ^ elle et sa fortune^ qu'elle était libre etifin, et venait le' rejoindre. Elle le retrouva^ mais mort. Il n'eut pas la consolation de revoir dans son dernier jour cette femme aimée si constamment » (1)*

Quant à la Pologne, elle avait succombé sous les coups de Souwaroff : un terrible assaut, semblable à celui d'Ismaïl, avait jonché de 18,000 cadavres les ruines du faubourg de Praga. Varsovie capitula, Stanislas- Atigttète réélit l'ordre d'abdiqiler, et lé démembretnent final de la Pologne fut arrêté entre les trois puissances. L* foi déÉàîssionnaire reçut un traitement de 200,0dÔ da- (»ts. Âhiâi fut consommée cette monstrueuse iniquité, et la patrie de Sobieski, qui si souvent avait servi de barrière à I^Europe contre les Talares, les Turcs et tes Russes, Ait rayée dé la liste des nations.

(1} Miekelei. — Légende de Kôsciusko, p. 403.

(BS3ilS>a'lî^a 233.

Catherine favorise la coalition contre la France. — Sernoent exigé des Français en Russie. — Expédition en Perse. — Souwaroff marche contre la France.

— Caractère de Catherine II. Son agonie, sa mort. — Ses qualités et ses vices, ses crimes et sa vanité. — Ses écoles^ — Catherine II, femme de lettres et auteur dramatique. — Ses ouvrages. — Vie privée de celte impé* ratrice. — Règlement pour la Société intime de PErmitage rédigé par Catherine II. — Les habitués de TErmitage. Madame d*Âchkoff ou la femme forte. — Àbùs, dilapidations, désordres de Tadministration.— LesRégtnents égarés.

Catherine II venait de consommer la ruine de la Pologne et de commencer contre la Perse une guerre qu'aucun événement remarquable n'avait encore signalée.» Cette princesse^ intrigante et audacieuse , qui deux fois s'était crue sur le chemin de Constantinople , se préparait k le reprendre. Elle nourrissait le projet de rétablir l'empire du grand Mogol et de détruire \fi domination anglaise dans le Bengale ; adversaire déclarée de la révolution française^ elle favorisait de tout son pouvoir la coalition formée contre la France , exigeait des Français et des étrangers qui résidaient en Russie un serment insensé^ et avait donné à Souwaroff la mission périlleuse d'aller attaquer la liberté et l'indépendance de notre patrie. Déjk le vieux fanatique s'em*

portait contre les républicains en saillies ^amères et burlesques pour inspirer à ses bandes dévouées cette confiance qui est la moitié du succès. On songeait tout simplement à démembrer la France comme on avait fait de la Pologne, et peut-être espérait-on arriver à détruire ce peuple rebelle et à en disperser les restes sur la surface de la terre, à l'instar des Israélites. Catherine n'avait jamais douté que médiocrement du succès !

Tout à coup le grand-duc Paul, qui était k Gatchina, apprit que sa mère était dans un état désespéré. Une atjlaque d'apoplexie foudroyante venait de la frapper. Depuis quelque temps son teint, déjà coloré, était de* venu plus rouge; elle éprouvait des indispositions fréquentes. « Le 16 novembre 1796, elle se leva à son (( heure accoutumée, donna quelques instants à ses c( favoris, travailla avec ses secrétaires, et s'interrompit (( pour s'enfermer dans sa garde-robe. Gomme elle tar- « dait, un valet de chambre inquiet se détermina à c( ouvrir sa porte; il la trouva renversée la face contre a terre, le cœur palpitant encore, mais, du vesley sans <c mouvement. Elle resta dans cet état d'agonie l'espace a de trente-sept heures. Rien de plus e]ttraordinaire (( que l'aspect de la ville et surtout de la cour pendant ce cet intervalle. Les confidents indispensables de cet « événement avaient reçu la défense la plus expresse « d'eq ébruiter la nouvelle ; elle avait déjà transpiré ce qu'on n'-en parlait encore qu'avec la plus extrême ce oiroonspeclion » (1)*

L'aversion que Catherine avait toujours témoigné pour Paul, le bruit généralement répandu que son intention était de laisser le trône au prince Alexandre,

(1) Masson. — Mémoires secrets sur la Russie.

tout Goneoufait k augmenter l'itocertitude et les atixté* tes du grand-^duc.Paul courut à Péteràbourg; sa mèi^ ttêpWàh encore : que^ués heures après y elle jeta un grand cri et expira. La femme de Paul fut la première à le saluer empereur, et le hasard assura Si ce prince là OôUronne à laquelle l'appelait sa naissance.

Ainsi mourut, après un règne de trente -trois ans et demi, à Fàgè de soixante-sept ans, cette femme remarquable à la fois par ses hautes qualités et la force de son intelligence, mais qui se déshonora par les passions tés plus honteuses et par des crimes de tout genre. Cette nMrt vengea la Pologne et termina un règne fameux par des usurpations incroyables , par des dépenses insensées, et qui fut aussi désastreux pour la Russie que pour les Etats roisins ; Catherine II prodigua, en effet, a?ec une facilité barbare, les trésors de son empire^ elle Sftfig de ses peuples dans de» emreprises où Feutrât^ naient ses passions désordonnées et son ambition insatiable. Un besoin effréné de célébrité a fait de cette pHneesse lé fléau du Nord. Elle flatta PËUrope littéraire et en obtint, de son tivant, ce qu'elle désirait, une place parmi les grands monarques. On lui doit sans do«te de« monuments, des lois et des 4ilstftutiods utiles, mais, sous ce rapport même, sa renommée dépassa de beaucoup ses mérites réels.

Le commerce russe qu'elle se vantait d'avoir créé était aux mains de l'Angleterre. Les arts étaient encouragés dans quelques objets de luxe, et, en général, exercés par de^ étrangers. Catherine eût pu acquérir une solide renommée en s'occupant d'adoucir lé sort de ses sujets, de pi^arer leur aflVanchissement et de détruire leur ignorance superstitieuse. Mais la vanité l'empécba toujours de s'adonner à cette missimi bien-

— a»3 — iSiHUiiite et la lit tout sacrifier à rotteatatioii fit «u ptM* tige.

AÎDsî, Catherine avait infttitu4 des école» pour 6oatmter 1^ philosophe» français dont sa vanité qtaélait ]«s louanges. Le gouverneur da Mosck>u9 Tun de ses ^neîens favoris^ récompensé par un pompeux eiil d«w l'ancienne capitale de l'empire^ lui écrivait un jour que personne n'envoyait ses enfants à l'école; Timpératrioe répondit à peu près en ces termes :

(( Mon cher prince, ne vous plaignez pas de ce que <c les Russes n'ont pas le désir de s'instruire; sî j'ÎBS*a titue des écoles, ce n'est pas pour nous, c'est pour a l'Europe , où il faut maintBmr fwtre rang iUms a t opinion; mais du jour où nos paysans voudraient a s'éclairer ^ ni vous ni mot nous ne resterions à nos 4K places)) (i)*

On ne reprochera certes pas à Catherine II de n'avoir pM compris la publicité !

Catherine voulut être femme de lettres; elle com^ p<)sa en français ou traduisit en russe divers ouvrages

d^ législatiop, de théâtre, 0ic Nous avoiis parlé de

VArUidote ou réfiuation du voyagé en Sibérie^ fait talfbé ChappSy citons encore le C^urowit^ ehlore^ eoniposé en russe et traduit en français par Formey, 90US ce titre : Le Czarowitz chlore^ eonte moml de main impériale et de maitres$9. Les oeuvres d^ Catherine, à l'exception de sa correspondance avec Voltaire, ne méritent qu'une médiocre attention.

Un luxe effréné, le désir de briller, des dilapidations mopsiriiçuses entraînèrent, vers la fin de ce règne, de grands désordres administratifs. En dépit du grand

(1) £1$ Êm^ tu 1119, pif le manilrt» ck CusIiBa. ^Uitre quioaUm*.

nombre des employés^ peut-être même pour ce motif, les af&ires languissaient , et souvent on cherchait en vain les renseignements les plus indispensables. Tooke raconte que, dans les dernières années de Catherine, un régiment resta très-longtemps égaré. On fît de nombreuses recherches, on expédia courriers sur courriers, et Ton apprit enfin que ce régiment , depuis la paix deKaïnardji, se trouvait sur les frontières du Kouban, ignorant le cantonnement qu'on lui destinait. Le même fait se renouvela pendant et après Texpédition en Perse. Lorsque Paul voulut répartir les différents corps de Farmée, il fut arrêté par l'impossibilité de connaître non-seulement leur effectif, mais encore les localités où ils séjournaient.

De pareils abus ne pouvaient se produire que sous un gouvernement dont l'imprévoyance était le moindre défaut. La cour de Pétersbourg se faisait remarquer, du temps de Catherine, par une légèreté d'allures qui rappelait trop celle de son impériale maîtresse. Ce n'était pas seulement* pendant ses longs et fabuleux voyages que cette princesse sacrifiait aux grâces et aux badinages innocents de la vie mondaine, elle se réservait plus spécialement pour ses réceptions et ses fêtes de l'Ermitage. Voici ce que nous apprend à ce sujet M. le comte de Ségur, qui n'hésita pas à chanter le trépas lamentable de la levrette Zémire :

(( Cette princesse m'admettait plus que jamais dans sa société intime, elle m'invitait souvent à dtner, et presque tous les jours me permettait d'assister avec elle à un spectacle qui avait lieu dans son palais de l'Ermitage.

a La vue de cet Ermitage répondait assez mal à son nom, car en y arrivant, on était frappé de la grandeur

des pièces et des galeries qui le composaient, de la magnificence de son ameublement, du grand nombre de tableaux des plus grands maîtres qui Pornaient et d'un agréable jardin d'hiver où la verdure, les fleurs et le chant des oiseaux semblaient transporter le printemps de l'Italie au milieu des glaces du pôle.

ce La bibliothèque la mieux choisie annonçait assez que l'ermite de ce lieu avait plus de penchant pour les lumières de la philosophie que pour les pratiques monacales.

(( On y voyait aussi une sorte de cours d'histoire presque animée; c'était la collection la plus complète des médailles de tous les pays et de tous les siècles.

(( Enfin, à l'extrémité de ce palais, on entrait dans une salle de spectacle élégamment construite et copiée en petit d'après le modèle antique du théâtre de Vicence; elle était demi-circulaire^ n'avait pas de loges y et n'offrait aux regards qu'un amphithéâtre de gradins.

a Une fois seulement, tous les quinze jours, pendant l'hiver, Tlmpératriceinvitaitau spectacle le corps diplomatique et toutes les personnes présentées h la Cour. Le reste du temps, le nombre des spectateurs se réduisait ordinairement à une douzaine de personnes; c'étaient ordinairementle grand-duc et la grande-duchesse, l'aide de camp Momonoff, le grand écuyer, le grand chambellan, le comte Strogonoff, le ViccKîhancelier, le comte Bezborodko, le prince Potemkin, la comtesse Skavrzonski sa nièce^ mademoiselle Protasoff, l'ambassadeur G>bentzel, le prince de Ligne et moi.

(( Le grand-duc et la grande-duchesse profitaient rarement de la permission qu'ils avaient de venir à l'Ermitage; plus rarement encore on y voyait la princesse

— «w — d'Afihkoffy ftOD caractère tranchant et impérieux con*venait mal à celui de Catherine.

c( Cette femme hautaine avait l'air d'une mépriae de la nature^ elle tenait plus de notre sexe que du siett. Exagérant la part qu'elle avait prise à l'avénément de l'Impératrice au trône, elle s'attribuait exclusivemeat le triste honneur de cette révolution qu'elle racontait à toute l'Europe dans ses voyages.

a Ainsi, dans les premiers jours du règne de sa sou* veraine, montrant uoe ambition sans mesure, elle avait demandé le commandement d'un régiment des gardes, et peut-être même espéré un ministère. Mais Catherine II, qui n'était pas d'humeur à lui laisser gouverner l'empire, accueillit ironiquement, me dit le prince Potemkin, ses importunes sollicitations, et, la ramenant îi des prétentions plus conformes à son genre d'esprit, la nomma directrice de l'Académie qu'elle venait de fonder. »

M. le comte de Ségur, qui s'adonnait à tous les genres de littérature, y compris le genre dramatique, eut un Coriolan quelconque joué sur le théâtre de l'Ermitage.... devant douze personnes ! Il n'a pas osé aflBirmer que la salle ait croulé sous les applaudissements. Catherine, qu'alléchait aussi la gloire dramatique et que les succès de toutes sortes empêchaient de dormir, se piqua au jeu à son tour et composa elle-même, de sa main impériale, plusieurs pièces dont, par malheur, les titres n'ont pu passer à la postérité. Sa manie de législation, son désir de tout réglementer la poursuivaient jusque dans cet asile des doux ébattemeuts. M. U marquis de Custine nous a &it à ce sujet de piquantes révélations :

« A l'entrée d'une salle j'ai trouvé sous un rideau

vert ce que vous allez lire. C'est le règlement de ia société intime de l'Ermitage k Pusage des personnes admises par la czarine dans cet asiie de la liberté — impériale •

(( Je me suis fait traduire littéralement cette charte intime octroyée par le caprice de la souveraine de ce lieu jadis enchanté; on Ta copiée pour moi devant moi.

RÈGLES d'après lesquelles ON DOIT SE CONDUIRE

en en^^rant.

Art. 1^'.

a On déposera en entrant ses titres et son rang, de même que son chapeau et son épée.

Art. 2.

<( Les prétentions fondées sur les prérogatives de la (c naissance^ l'orgueil ou autres sentiments de nature <c semblable, devront aussi rester à la porte.

Art. 5* (( Soyez gai ; toutefois ne cassez ^ ni ne gâtez rien.

Art. a.

a Asseyez-vous , restez debout, marchez, faites ce « que bon vous semblera, sans faire attention à perce sonne.

Art. 5.

a Parlez modérément et pas trop pour ne pas troubler a tes autres.

Art. 6.

c( Dtaeutex sans colère et sans vivacité !

Art. 7.

(( Bannissez les soupirs et les bâillements^ pour ne « causer d'ennui ni être à charge à personne.

Art. 8.

(( Les jeux innocents proposés par une personne de a la société doivent être acceptés par les autres.

Art. 9-

a Mangez doucement et avec appétit y buvez avec (( modération pour que chacun retrouve ses jambes en (( sortant.

Art. \0.

« Laissez les querelles à la porte ; ce qui entre par (( une oreille doit sortir par Vautre avant de passer le (( seuil de TErmitage. Si quelqu'un manquait au règlea ment ci-dessus , pour chaque faute, et sur le lémoia gnage de deux personnes, il sera obligé de boire un (( verre d! eau fraîche {sans en exempter les dames)) « indépendamment de cela, il lira à haute voix une page a de la Telemachide (poëme de Frédiakofski) ; qui- (( conque manquerait dans une soirée à trois articles du (( règlement sera tenu d'apprendre par cœur six lignes (( delà Telem^achide. Celui qui manquerait au dixième (( article ne pourrait plus rentrer à l'Ermitage.»

(( Avant d'avoir lu cette pièce, je croyais à l'impératrice Catherine un esprit plus léger. Est-ce une simple plaisanterie? alors elle est mauvaise, puisqu'en fait de plaisanterie les plus courtes sont les meilleures. Ce qui ne me cause pas moins de surprise que le manque de goût que dénotent ces statuts, c'est le soin qu'on a pris ici de les conserver comme une chose précieuae.

a Mais ce dont j'ai le plus ri^ eu lisant ce code social, qui fait le pendant des instructions galantes de l'empereur Pierre P' et de l'impératrice Elisabeth à leurs sujets, c'est l'emploi qu'on y fait du poëme de Frediakofski. Malheur au poëte immortalisé par un souverain !!.•.» (1 )

L'appréciation suivante nous a paru résumer avec justesse les traits principaux du caractère de Catherine IL

(c Catherine montra quelquefois toutes les faiblesses d'une femme et souvent la fermeté et le caractère d'un grand prince. Elle eut deux passions qui ne la quitté'* rent qu'au tombeau, l'amour et la gloire. La première fut une source de scandale pour ses sujets^ la seconde troubla souvent le repos de l'Europe, et lui fit préférer un vain éclat à une durable renommée. Il faut pourtant convenir qu'elle fut plus réservée dans ses amours que l'impératrice Elisabeth. Au milieu de ses intrigues galantes, elle déploya un art peu commun, celui de contenir ses amants les uns par les autres, de les renvoyer ou de les rappeler à propos, et de les faire servir à ses desseins politiques. Au reste, les intrigues de ses favoris, les plaisirs, les chagrins, les tracasseries de l'amour ne lui firent jamais perdre de vue les projets de son ambition. Elle donnait à la fois des rendez- vous à ses amants, et travaillait avec ses ministres ; dans le même temps, elle envoyait un message amoureux à quelqu'officier de ses gardes, écrivait une lettre philosophique à Voltaire ou au roi de Prusse , et signait l'ordre d'attaquer 4es Turcs ou d'envahir la Pologne. Passionnée pour la renommée, elle flattait tous les écrivains d'une grande réputation dans l'espoir d'être flattée à son tour dans

(4) La RussieeniSZ^, par M. le marquis de Custioe. — Lettre dix-neuvième.

leurs écrits. Quoiqu'elle aimât peu la France dont elle était jalouse et qui contraria quelquefois ses desseins^ les Français étaient pour elle ce que les Grecs étaient pour Alexandre; elle avait à Paris un agent littéraire ; elle invita plusieurs fois Voltaire à venir dans ses Etats^ proposa à d'Alembert de venir achever l'Encyclopédie à St-Pétersbourg et de suivre l'éducation du grand-duc « Diderot, qu'elle avait fait venir à Pétersbourg, s'entretenait souvent avec elle^ et, dans la chaleur de la conversation, lui frappait quelquefois sur le genou, sans qu'elle parût blessée de cet excès de familiarité. A force de prévenances, elle obtint ce qu'elle désirait, et l'Europe littéraire la plaça parmi les plus grands monarques. Il faut dire qu'elle avait mérité une partie des éloges qu'on lui donnait; elle avait consacré son règne par des institutions et des monuments utiles. Quelques-uns de ses édits avaient favorisé le commerce et réformé la légis* lation. Elle fonda des hôpitaux et des villes, fit creuser des canaux. Par ses ordres, Pallas fit un voyage dans plusieurs provinces dont on ignorait les ressources et lesproductions. Blumager et Belhein parcoururent, l'un l'Archipel du nord, l'autre l'Océan oriental jusqu'aux côtes du Japon. Quelques établissements d'éducation furent formés sous ses auspices. Elle s'occupa quelque* fois de la réforme des abus dans l'administration, dans l'ordre judiciaire, dans la levée des impôts, mais elle fut trop souvent détournée de ses projets d'amélioration et n'eut point assez de fermeté pour se faire obéir et pour achever le bien qu'elle avait commencé. Pressée de jouir de sa gloire, elle voulut tout improviser, jusqu'à la ci*vilisation et, sous ses lois, la Bussie fut corrompue sans cesser d'être barbare. L'empire russe, peu florissant au dedans, fut tot^ours menaçant au dehors et ssinblait

ne chercher son (îclat que dans les entreprises formées contre l'Europe. Avant la mort de Catherine, plusieurs des monuments de son règne ressemblaient déjà à des débris. Législation, colonies, éducation, instituts, manufactures, bâtiments, hôpitaux, canaux, villes, forteresses, tout avait été abandonné sans être achevé. Cette manie de Catherine de tout ébaucher sans rien finir, est bien caractérisée par un mot de Joseph IL Pendant son voyage en Tauride, elle invijta ce prince à poser la seconde pierre de la ville d'Ecatherinoslaw dont elle venait de placer la première en grande cérémonie. Joseph, de retour, disait : a J'ai fini une grande affaire en <( un jour avec l'impératrice de Russie, elle a posé la c( première pierre d'une ville^ et moi la dernière. » Cathenne ambitionnait aussi la gloire littéraire, et la publication des œuvres du roi de Prusse lui fit naître la pensée d'attacher aussi son nom a quelque ouvrage remarquable , mais elle finit par abandonner ce projet » (1).

La mémoire de Catherine devait être promptement déshéritée de la plus grande partie de cette gloire proclamée avec tant de fracas par la renommée contemporaine, et, devant le tribunal équitable de la postérité, quelques réformes louables, quelques fondations heureuses demandent grâce vainement pour tant de honteux scandales, pour tant d'entreprises injustes, et ne feront jamais oublier ni Pierre III assassiné , ni la Pologne anéantie.

(4) BiograpkU tmiverseUe. -^Miehaud, aKicle Galherine II.

@si^s>a'9!^a ^^"9.

I<e« FaT«rl««

La Russie galante. — Les favoris de Catherine. —Le Club physique et Catherine la Prude. — Création d'une place importante : Tamant de l'impératrice. — La place est bonne. — Ce que coûtèrent à la Russie Messieurs les favoris.— L'examen préalable. — La niche du favori. — M. de Landskoy, Tamant de cœur. — Grégoire Orloff, Tassassin ordinaire de sa Majesté. — Potemkio. le satrape. — M. de Momonoff, ou faute de s'entendre. — Platon Zouboff»

ou le retour de jeunesse. — Les favoris se suivent et se ressemblent.

— Un favori pousse l'autre. — Orloff et Potemkin, ou les amants magnifiques. — Orloff, le meurtrier de Pierre III, est marqué au visage par sa victime. Le stigmate et rhéritage du crime. — Mariage secret d'Orloff. Le favori de l'impératrice Catherine Use conduit, d'après ses ordres, comme on le verra. — Potemkin. Son portrait par M. de Ségur et par le prince de Ligne, Les cordons et les croix de Potemkin. — Histoire d'un cheval rétif. — Le grand cordon de Saint-Georges et la guerre de Turquie. — Potemkin devient trop magnifique. — Sa mort subite. Ses qualités et.&es défauts : sa gloutonnerie. — La Russie est délivrée du favoritisme.

Il est impossible d'écrire l'histoire de Catherine II sans fouiller dans les chroniques honteuses où sont inscrits les excès déplorables de cette Messaline couronnée ; la tâche de l'historien est grave, sérieuse, avant tout; et, quoique l'impartialité devienne souvent un rigoureux devoir, il faut l'observer, sous peine d'être accusé d'une lâche faiblesse ou d'une complaisance coupable.

Ardente et dépravée, Catherine II ne racheta pas tou-

— 3<3 — jours les erreurs de ses sens par la qualité du choix ou Fenlraînement du cœur. Mais ce qui la domina surtout dans ces préférences éphémères, ce fut cette vanité incurable qui fut le mobile de sa vie entière. Ainsi son orgueil s'était trouvé flatté de donner un trône à Poniatowski. Elle avait dit à ce sujet qu'il avait manqué au bonheur d'Elisabeth de pouvoir couronner le comte d'Essex. C'est pour ne pas paraître au-dessous de sa première munificence, qu'elle avait promis à Orloff un royaume ; mais, comme le nombre de ses favoris eût pu égaler celui des provinces de son empire, et qu'alors il ne lui serait rien resté à gouverner, elle crut devoir leur accorder autre chose, et nous avons dit ce que ces Messieurs coûtèrent à la nation.

(( La situation du favori de l'Impératrice n'était pas, comme on pourrait le croire, un rôle non avoué et relégué honteusement dans les mystérieuses turpitudes du palais des tzars. C'était une place,, un poste public, une véritable fonction à laquelle le titre d'aide de camp n'enlevait rien de son importance, et qui, rétribuée aux dépens des deniers publics, conduisait quelquefois à une influence politique incontestée. L'emploi n'était jamais vacant, un amant eu remplaçait un autre et il n'y avait pas d'intérim à remplir. Douze favoris se succédèrent ainsi. Après SoltikofT, qui passa longtemps pour le père de Paul P*", Stanislas Poniatowski, créé roi de Pologne par la suprême volonté de sa maîtresse ; puis, à la suite, Grégoire Orloff Wassiltschikoff, Potemkin, qui devint et resta pendant longues années le premier personnage de l'empire, Zawadofski, Zorilsch, Korsacoff, Lanskoy, dont la mort inspira des idées de suicide à la tzarine éplorée : Yermoloff, MomonoflF et Platon ZoubofT, qui, à l'âge de vingt-quatre ans, consentit à passer dans les

bras d'une Phryné plus que sexagéimire. On n'arrivait pas à oe poste sans subir uA examea préalable y d'où dépendait l'admission définitive ou le refus. Quand la taarine avait jeté les yeux sur un jeune homoie^ elle le faisait prévenir qu'elle le trouvait à son gré^ puis son médecin allait, par son ordre^ s'assurer de l'état de saoté du candidat. Si le résultat de l'inspection était tout à fait satisfaisant, le même jour l'heureux élu était mandé au palais, inslalié dans un magnifique appartement au^ dessous de celui de Catherine et comblé des plus riches présents. C'était un spectacle nauséabond de voir, dans les dernières années de sa vie, cette femme, promise à une éternelle célébrité, se livrer avec des jeunes gens et des courtisanes aux excès de la plus ignominieuse débauche.

(( L'existence de cette Impératrice fut une longue orgie d'amour lubrique. Elle eut sur la nation russe une influence désastreuse au point de vue moral ; les (races en sont encore visibles )) (i).

C'est sous le règne de Catherine que s'établit ii Mosoott cette association monstrueuse, connue sous le nom du club physiquBy et où l'érotisme le plus extravagant se mêlait aux initiations les plus éhontées. Et cependant Catherine II affectait souvent la pruderie, et, à Pinstar de la plupart des grandes dames russes, elle condamnait en public ce qu'elle pratiquait dans sa vie privée. Ainsi, un jour, elle eut l'audace de chasser de sa c€»ur une de ses filles d'honneur qui avait paru devant die dans un état de grossesse manifeste. Elle interdit même à l'ambassadeur anglais, qui l'avait séduite, l'entrée au palais pendant un mois.

0) U$ Myst^es ée ta hussicy p. 455. —Frédéric Lacraix.

M. de Ségur^ son admirateur sincère ^ ne peut B^empécher de dire à ce sujet tout ce qu'il pense , et c'est encore dans ses Mémoires que nous trouvons cette anecdote piquante et caractéristique :

€c Je ne crois pas inutile de rapporter ici un fait en apparence assez peu curieux^ mais qui doit cependant donner une assez juste idée de l'esprit de Catherine : Un jour, comme j'étais assis vis-à-vis d'elle dans sa voilure, elle me montra le désir d'entendre quelques morceaux de poésies légères que j'avais composées.

« La douce familiarité qu'elle permettait aux personnes qui voyageaient avec elle, la présence de son jeune favori, le souvenir dex^eux qui l'avaient précédé, sa philosophie, sa gatté , ses correspondances avec le prince de Ligne, Voltaire et Diderot, ne pouvant me faire penser qu'elle pût être choquée d'un conte galant, je lui en récitai un qui était à la vérité un peu libre et gai, mais cependant assez décent dans ses expressions pour s'être bien vu accueilli à Paris par le duc de Nivernais, par le prince de Beauvau et par des dames dont la vertu égalait l'amabilité.

(( Â ma grande surprise, je vis soudain la riante voyageuse reprendre la physionomie d'une majestueuse souveraine, m'interrompre par une question tout à fait hors de propos, et changer ainsi le sujet de la conversation.

(( Quelques minutes après, pour lui faire sentir que j'avais compris la leçon, je la priai d'entendre une autre pièce de vers d'un genre très-différent, et à laquelle elle prêta la plus obligeante attention^. Comme elle voulait qu'on respectât ses faiblesses, elle prenait soin de les couvrir d'un voile de décence et de dignité.

a Cette anecdote me rappela ce que mon firère avait

dit avec tant de justesse et d'orig^inalité en parlant de Pinduigence des femmes tout à fait vertueuses et de la sévérité apparente de celles qui Fêtaient moins : « Là où la vertu règne la bienséance est mutile » (1).

De tous ses amants^ le plus heau^ le plus aimable, celui dont la perte lui causa la plus profonde douleur, fut M. de Landskoy. Voici ce qu'en dit le diplomate français déjà cité par nous :

a M. de la Colinière m'apprit que l'incommodité dont se plaignait Tlmpératrice^ et qui retardait mon audience^ avait pour cause un vif chagrin; elle venait de perdre son aide de camp, M. de Landskoy; de tous ses favoris, il était peut-être celui qui lui avait inspiré le plus d'intérêt. Il la méritait, disait-on, par un sentiment sincère, fidèle et dégagé d'ambition ; enfin il lui avait persuadé, malgré la distance des rangs et la différence des âges, que c'était Catherine et non l'impératrice qu'il aimait » (2).

Orloff fut un de ceux dont la faveur dura le plus dans l'esprit et dans le cœur de Catherine; Orloff, comme disent certains poètes de romances et d'opéras-comiques, régna longtemps sur son âme.

L'origine de cet Orloff est singulière. Un jour, le czar Pierre, de sanglante mémoire, charmait ses loisirs et la fin d'un repas copieux par l'exécution de quelques Strélitz; l'un de ces malheureux, devant qui le bourreau couronné avait passé plusieurs fois sans frapper, s'écria : a Battiscka (Petit père), tu parais m'oublier ! »

— Non, tu es trop beau, tu vivras ! — répondit le barbare, amateur de la beauté plastique.

(4j Mémoires t Souvenirs et Anecdotes, t. 1 (î) Mémoires^ Souvenirs et Anecdotes i t. \*'.

Cet homme^ échappé miraculeusement à la mort^ était l'aïeul des cinq frères Orloff qui, plus tard, devaient immoler Pierre III, issu du meurtrier des Strélitz. Ces insatiables obtinrent ensuite, pendant plusieurs années d'un absolutisme complet exercé par eux sur l'impératrice, des sommes fabuleuses, les deux tiers environ des revenus de l'Etat. (}régoire Orloff ouvrit la liste, non des amants connus de la cz^rine, mais de ceux publiquement établis en vertu tl'unr titre officiel ; dévoré d'ambition, il visait au trône, et croyait cet honneur bien dû à ses services d'assassin et à sa qualité de père des quatre enfants qu'il avait eus de Catherine et dont deux, seulement, vécurent. Mais son impériale maîtresse se contenta de lui conférer le titre de prince avec une énorme quantité de biens territoriaux, et ne voulut jamais consentir qu'à un mariage secret qui eut, il est vrai, prolongé la puissance du favori. Celui-ci, orgueilleux comme un criminel parvenu, flatté d'ailleurs par des courtisans intéressés k son élévation, se crut assez fort pour briser tous les obstacles. On lui opposait des refus obstinés, il ne se découragea point. Alors on vint à concevoir quelques terreurs ; c'était, en effet, un singulier fiancé que le héros de la catastrophe de Rochpsa! puis, le soupirant avait déjà dix années de faveur et l'amour ne résiste guère à la perpétuité! l'heure du berger était décidément passée, et il fallait à l'ardente Catherine un peu de nouveauté.

Pendant que le prince Grégoire s'occupait, ô innocence! de négocier à Fokhiani , avec les envoyés de la Porte, une paix que leur imposaient les succès de Romanzoff, il apprend que sa Catherine bien-aimée, après une infidélité de passage, vient de lui établir solidement un successeur dans la personne d'un lieute*

naiit aux gardes^ Wassittehikoff. Furieux^ il dit adieu aux pléDipotentiaires Ottomans et à la diplomatie^ et arrive aux portes de Pélersbourgquihiî sont immédiatement fermées. Fatal contre-temps ! sa disgrftce se compliquait ; il essaya de s'en consoler en refusant fié* rement la démission de ses charges et alla cacher son dépit dans ses terres^ où il se mit à épouser une de se« parentes^ du fiom de Zénovief^ qu'il perdit pendant ses voyages et dont on voit le mausolée dans la cathédrale de Lausanne.

Avouons que l'ingratitude des impératrices de Rus* sic dépasse toutes les bornes ! C'est cependant ce même Orloff^ qui^ aidé de deux coupe-jarrets^ avait empoisonné puis étranglé Pierre III! li avait^ de ce crime^ conservé un stigmate ineffaçable; l'empereur expirant lui avait fait à la joue une profonde blessure et les ongles de la victime qui se débattait avaient creusé sur le visage du meuctrier un sillon accusateur. Par une singularité bizarre^ sa seule fille légitime porta, dès sa naissance, à la même joue, une cicatrice semblable.

En outre, cet opulent assassin, soigneux d'écarter de son auguste souveraine tout ce qui aurait pu gêner sa vaste ambition, n'avait pas hésité à commettre un autre crime plus abominable encore que le premier. Aidé par l'aventurier Ribas et par la femme d'un consul anglais, il abusa par un faux mariage et enleva une jeune fille, Elisa Tarakonof, fille de l'impératrice Elisabeth et du prince Rajoumovski ; le prince Radziwil avait emmené la pauvre enfant en Italie après avoir trompé la surveillance dont elle était l'objet et l'avait laissée à Rome, lorsque Repnine rappela Radziwil en Pologne pour l'opposer h Stanislas Poniatowski. La naissance d'Elisa, son séjour à l'étranger, circonstances qui pouvaient

devenir un biM à des révoltes, étaient de nature à inspirer quelque erainte ^ Tlmpératrice. Orlof, le dévoué^ ne se fit aucun scrupule de feindre Une passion imagî-* naire pour entraîner plus sûrement sa victime; il joi^ gnit même à la perfidie 4e sacrilège! Ce fut devant tled gens à lui y déguisés en prêtres^ que la cérémonie du mariage s'accomplit. Rien n'était plus facile que de per-> suader à une jeune fille qu'une révolution contre Ca*« therine était sur le point d'éclater. Elle s'embarqua à Livourne avec l'espoir d'aller occuper un trône; à peine Ait-elle entre les mains de son ravisseur^ qu'elle se vit traitée en prisonnière. Plongée dans les casemat» de la forteresse de St-Pétersbourg, elle y périt, après six anâ de captivité, noyée par l'inondation terrible de W77^ époque de la naissance de l'empereur Alexandre.

Voilà certes un épisode qu'on n'aura jamais la prétention de reproduire dans les histoires édifiantes.

A Potemkin était réservée la succession du grand Orloff. M. de Ségur nous a laissé de cet homme célèbre < le portrait que voici :

C( Mais de tous les personnages, celui qui me frappa le plus^ et qu'il était le plus important pour moi de bien eonnattre, c'était le célèbre prince Potemkin, tout puisgant alors sur le cœur et l'esprit de l'Impératrice. En traçant son portrait, il est certain qu'il ne pourra point être confondu avec d'autres, car jamais^ pèut«-étre, on ue vit dans une cour, dans un conseil et dans un camp, uo courtisan plus fastueux et plus sauvage, un ministre plus entreprenant et moins laborieux, ud générai plus audacieux et moins indécis; toute sa personne offrait l'enéemble le pi us original par un inconcevable mélange die candeur et de petitesse y de parene et d'activitë^ d'audace et de timidité, d'ambition et d'insoucianee.

a Partout, un tel homme eût été remarquable par sa singularité, mais hors de la Russie et sans les circonstanees extraordinaires qui lui concilièrent la bienveillance d'une grande souveraine, Catherine II, non-seulement il n'aurait pu acquérir une grande renommée et parvenir aux éminentes dignités qui l'illustrèrent, mais il ne serait peut-être jamais parvenu à un grade un peu avancé. Ses bizarreries et les inconséquences de son esprit l'auraient arrêté dès les premiers pas d'une carrière quelconque, soit militaire, soit civile.

(( La fortune des hommes célèbres tient plus qu'on ne pense au siècle, au pays, aux circonstances. Un défaut, à certaine époque, peut réussir mieux que certain mérite, tandis qu'une belle qualité déplacée nuit souvent autant qu'un défaut et même qu'un vice.

a Le prince Potemkin avait dix-huit ans lorsque Catherine détrôna Pierre IIL Epris des charmes de cette princesse, il s'arma l'un des premiers pour sa défense ; mais, comme il n'était alors que sous-officier, ce zèle pouvait n'être pas distingué dans la foule.

(( Un heureux hasard fixa sur lui l'attention : Catherine, tenant à la main une épée, voulait avoir une dragonne. Potemkin s'approche et lui offre la sienne : elle l'accepte; il veut respectueusement s'éloigner, mais son cheval, accoutumé à l'escadron, s'obstine h rester près du cheval de l'Impératrice.

, (( Cette opiniâtreté la fait sourire j elle examine avec plus d'intérêt le jeune guerrier qui, malgré lui, se serre' si près d'elle; elle lui parle. Sa figure, son maintien, son ardeur, son entretien, lui plaisent également; elle s'informe de sa famille, l'élève au grade d'officier, et bientôt lui donne une place de gentilhomme de la chambre au palais.

c( Ainsi ^ ce fut l'entétèment d^un ehe?al pétif qui le jeu dans la carrière des honneurs^ de la richesse et du pouvoir. Il m'a raconté lui-même cette anecdote.

(( Potemkin joignait le don d'une heureuse mémoire il celle d'un esprit naturel vif, prompt et mobile j mais en même temps le sort lui avait donné un caractère indolent et enclin au repos.

(( Ennemi de toute géne^ et cependant insatiable de voluptés, de pouvoir et d'opulence^ voulant jouir de tous les genres de gloire, la fortune le fatiguait en l'entrâtnant;elle contrariait sa paresse, et pourtant jamais elle n'allait aussi vite et aussi loin que ses vagues et impa .' tients désirs le demandaient : on pouvait rendre un tel homme riche et puissant, mais il était impossible d'en faire un homme heureux.

(( Son cœur était bon, son esprit caustique ; à la fois avare et magnifique, il prodiguait des bienfaits et payait rarement ses dettes. Le monde l'ennuyait, il y semblait déplacé et se plaisait néanmoins à tenir une espèce de cour.

(( Caressant dans l'intimité, il se montrait en public hautain et presque inabordable; mais au fond il gênait les autres parce qu'il était gêné lui-même. Il avait une sorte de timidité qu'il voulait déguiser ou vaincre par. un ton froid et orgueilleux.

« Le vrai secret pour gagqer promptementson amitié était de ne pas le craindre, de l'aborder familièremei^t, de lui parler le premier, et de lui éviter tout embarras en se mettant promptement à l'aise avec lui.

(( Quoiqu'il eût été élevé à l'Université, il avait moins acquis de connaissances par les livres que par les hommes; sa paresse fuyait l'étude, et la curiosité lui faisait partout chercher des lumières.

« €'^U le plus grand questîoimèlir qu'il y tét wê^ ■onde; QDtBme son autorité tnettatt à ta diapofeitiMi des hommes de toitt rang, de toitte datie et de to de fH^feaSMii y il s'était tellement lustrait en causant et aa questionnant^ que son esprit^ ridie de tout ce qti€ sa mémoire avait retenu^ étonnait souvMt quand on M parlait, non-seulement les pc^tiques et les miUtmrw, mais les voyageurs , les savants, les litlârateurs^ les «rttates et même les artisans.

a Ce qu'il aimait surtout, c'était la théologie; bien qu'il fùx mondain, ambitieux et vx>loptueux, il kion^-seulement croyant, mais superstitienx. Je l'ai vu aouvunt passer une matinée à examiner des modèles de casques pour des dragons, des bonnets et des robes pour ses nièces, des mitres et des habits ponftificanx pour des pr^res. On était certain de fixer son attention dlde fe distraire de toute autre occupation, en lui f>ar^ laat des querelles de l'église grecque et de l'Oise latine , des conciles de Nicée , de Chalcédoine et de Florence.

Ci Dans ses rêves pour l'avenir, il passait tout % coup du désir d'^re duc de Courlande ou roâ de Pologne, li Celfri d'être fondateur d'un ordre religteux ou même simple moine. Ennuyé de ce qu'il possédait, envieux de ce qu'il pouvait obtenir, désirant tout et dégoftté de tout, c'était un vrai favori de (a fortune, mobile, inconstffSFt M capricieux comme elle » (^ ). ' >

PiMemkin ftit le vrai favori, le favori russe pur^sang. M. de Ségur l'avait bien observé.

«Aussi, quoique Potemkin affectât, en quelques oecasîoAs solcûnelles et les jours de fête, de se montrer

ik) Mémoires, SouoetHn a Anecdotes, 1. 1*'.

'ttS —

riebem^it paré^ omirert de déeoratimift^ et de prendra le langage^ le maintien, lea manières d'an grand sei» gnenr de Louis XIV^ dans sa tie int^ieure et habituelle^ dépouillant tout masque, toute gène, en véritable enfimt gèté de la fortune, il recevait sans distinction tous ceux qui, venant le voir, le trouvaient avec une tettue «et des formes asiatiques qu'on attribuait faussement k un^ hauteur excessive.

<( En Le voyant, les cheveux épars, vêtu d'une robe de chambre ou d'une fourrure et d'un pantalon » n'ajant pour chaussure que des pantoufles; enfin, montrant son large cou tout nu, et restant indolemment étendu sur un sofii^ on aurait cru être admis à l'audience d'un pacha de Perse où de Turquie ^ mais, chacun le considéranl comme le dispensateur de toutes les grâces, tous s'é« taient accoutumés à se prêter k ses plus bizarres fan-taisies i> (4).

Pendant le voyage en Grimée, l'ambassadeur françaia fit de Fancien &vori son compagnon et presque son ami.

ce D'un autre cêté, si l'on montait au vaste menas* tare de Petscherski pour rendre visite au prince Po** temkin, qui s'y était établi, il semblait que l'on assistait à Faudienoe d'un visir de Gonstautinople, de Bagdad ou éa Caire. Le silence et une s<Mrte de crainte y régnaient.

le Soit par indolence naturelle, soit par une hautew^ affectée qu'il croyait utile et politique, ce puissant et capricieux fovori de Catherine, après avoir paru quel^ quefois en grand uniforme de maréchal, couvert de décorations en diamants, bardé de bn^deries et de den**

(4} MémcireSt Souvenirs et Aneedotes^ S. t.

telles, coiffé, bouclé, poudré, comme le plus ancien de nos courtisans, se tenait le plus habituellement couvert d'une pelisse, le cou décolleté, les jambes demi-nues, les pieds dans de larges pantoufles, les cheveùK plats et mal peignés; il restait mollement étendu sur un large divan, entouré d'une foule d'officiers et des plus grands personnages de l'empire^ invitant rarement quelques* uns d'eux à s'asseoir, et presque toujours feignant d'être trop occupé d'une partie d'^hecs pour apercevoir les Russes ou les étrangers qui arrivaient dans son salon)) (i).

Des obstacles nombreux s'opposèrent d'abord à sa fisiveur ; Grégoire Orloff régnait en despote à la cour de Catherine. Encouragé par la czarine, le jeune coun tisan osa braver le favori. Il en résulu des scènes violentes. Un jour, Potemkin était seul avec Grégoire et Alexis Orloff. Ils saisirent cette occasion , dit-on , pour humilier leur rival, et ce fut, à ce qu'on prétend, dans cette rencontre, que le jeune Potemkin perdit un œil. Ce malheur, s'il faut en croire d'autres historiens, lui arriva à la suite d'une maladie, ou, s'il faut s'en rapporter à certains récits , par le choc d'une balle lancée maladroitement dans un jeu de paume.

Quoiqu'il en soit, cette analogie avec l'Horatius Coclès des Romains n'aurait nui , à ce qu'il paraît, ni à la physionomie imposante de Potemkin ni à sa faveur auprès de l'Impératrice; il y a des prédestinés! Catherine* le nomma chambellan, titre qui lui donnait le grade de général-major, et lui procura ses entrées partout, et à

toute heure. On comprend que Potemkin dût croirele moment arrivé; aussi ne fit-il plus mystère de sa passion

(«I Mémoires, Souvenirs et Anecdotes, t. 2.

— 3«6 — pour son auguste bienfailrice. C'est à cette époque qu'il disait^ en parlant de Catherine : a Quand cette femme « charmante entre dans un lieu sombre, elle l'éclairé ! » Potemkin, comme on voit, savait faire au besoin du lyrisme et tout-ce qui concernait sa profession.

A partir de cette déclaration galante et poétique, Catherine ne crut devoir rien refuser à son chambellan, et le mit, en toute occasion, en évidence. Polemkin, nommé lieutenant-général après sa première campagne contre les Turcs, avait hâte cependant de reparaître à la cour. L'instant d'ailleurs était favorable; il voulut arriver sur les 'bords de la Neva pour y annoncer une victoire, et partit. L'étoile d'OrloflF pâlissait alors, maïs cet homme , expert en amours et en faveurs impériales, avait manœuvré de telle sorte que le nouveau favori était sa créature. Potemkin fut admirablement reçu, mais son cœur éprouva un terrible assaut ! il s'éloigna brusquement, en déclarant qu'il allait s'enfuir dans un cloître! Catherine, surprise et désolée, dépécha au couvent de Saint-Alexandre Newsky une de ses fidèles qui arrangea tout , et le Potemkin reparut plus brillant et plus favori que jamais. A partir de cette époque , il jura de s'occuper des affaires d'Etat plus que des plaisirs et des intrigues de cour, et put, grâce à un mélange d'indifférence affectée et d'admiration exagérée, acquérir sur l'esprit de l'Impératrice un ascendant qu'il devait conserver pendant de longues années. '

Potemkin porta , en public, le portrait de Catherine mêlé à ses ordres et à ses décorations. Après la période de la passion , une fois épuisée, nul autre favori ne fut admis que sur son autorisation. Il contrôlait les impres* sions de son ancienne mattresse , en surveillait les épreuves et donnait le bon à tirer. Une galerie couverte

joignait son palais à celui de la osarine qm^ f\m d'iuM fois y se traDsporta chez lai pour le ooasulter sur dm affaires importantes.

Après la prise de possessi<m de la Crifoée^ vendue k la Russie par le dernier descendant de Genghis-Kban, Potemkin ajouta le gouvernement de cette province k ceux d'Azofi'et d'Astrakan , et se vit ainsi mattre d'ElaU plus considérables que ceux de plusieurs rois de TËiir rope. Il réorganisa Tarmée russe ^ dans la prévifion d'une guerre prochaine avec la Turquie, et il en moft* tra d'imposants échantillons à l'Impératrice peodaot oe voyage pompeux que nous avens raconté, et qui servit à raffermir son crédit, un moment ébranlé pw des intrigues de cour. On sait quelle fut sa conduite pen* dant la guerre contre les Turcs ; après la prise d'Oi»a* koff" il reçut de Catherine ce grand cordon de l'ordre militaire de Saint-Georges, si ardemment désiré par lui.

Potemkin avait la manie des croix et des cerdoos; U pouvait se la passer facilement , il y avait la main. D^ coré de tous les Ordres de l'Empire et de l'Europe , k l'exception de ceux du Saint-Esprit et de la Jarretière i qu'il avait sollicités, mais en vain, des rois de Frayée et d'Angleterre, il reçut avec une joie puérile e$ Saint" Georges qui manquait à sa collection. J)ot bon* aewrs plus éclatants l'attendaient à son retour. Deuf lieues avant d'arriver à Pétersbourg, il trouva la roiHt illuminée sur son passage. Il fiit salué par rartillerîe des forts comme l'eût été l'Impératrice. Catherine vint le visiter dans son palais et conduisit elle-même ^ la saU^ de bal le vainqueur des Ottomans. Une fêle religieuse fut célébrée à la chapelle du palais, et tou4 les seigpeurf •e précipitèrent aux genoux de l'impératrice au nomiwt

L fille^ Toyant approcher IMetnlkiii , m lam 4st P^embrassa avec effusioiT.

Néamnoins eet homme indt^peiisable ne put déract*^ Ber Mottoneff, le favori do moment^ qui osa faire acte d\fidépendaiiee yis-à-Tis du prince tout puissant. FuriMi: de n^avoir pu renrerser son successeur^ Potemkin Mpartit pour l'armée et fit de son camp une sorte de cour Ttrfuptueuse qui rappelait celie des satrapes de Pancienne Perse. Après la prise de Bender et d'Ismafl ^ Folefiakin^ qui n^atait pas perdu Fespoir d'aller introniser iiGonstantinopleun nouvel empire d'Orient, vouliiit continuer la g^uerre que la Russie, avec ses finances épuisées et ses troupes décimées, n'aurait pu longtemps soutenir. Catherine voulait la paix, et la correspondance que Potemkin entretint avec elle ne tarda pas k prendre untond^atgreur et d'audace qui dépassa toutes les hernes. Le généralissime satisfaisait ainsi son animosité contre le nouveau favori, Ptaton Zouboff, à Télé- TBtion duquel il n'avait en rien contribué, ce qui augmentait d'autant son dépit.

Potemkfn, pour trancher la difficulté, se rendit k Klersbourg ; il j fut très-bien reçu, trop bien même, car les courtisans expérimentés s'aperçurent aussitôt qu'on le jugeait redoutable et que sa disgrâce était prochaine. Potemkin donna trop de fêtes et son palais de Tmaride eut le malheur de trop viser \ feffet, Repnin avait été prévenu sous main , il avatt recommencé la guerre et s'était mis de nouveau à battre les Turcs. Fotevikin n'y t'mt pas et aUa se montrer à ses troupes. On assure que Galfherine avait chargé certains seigneurs de lui signifier l'ordre de quitter fa capitale et que tous avaient décliné la responsabilité d'un siessage «Mwi dangereux.

Arrivé à Yassy avec la rapidité de la foudre, Potemkin a^eeable Repnin de reproches et d'outrages pour avoir ^^ sans son aveu, fait la guerre et conclu la paix, puis, pour un motif resté inconnu, il part pour Nicolaïeff. Après quelques heures de marche, il se trouve hors d'état de supporter la voiture, se fait descendre et coucher au pied d'un arbre, sur un tapis. A peine a-t-il la force de serrer la main de sa nièce, la comtesse Branitzka et expire (1 5 octobre 1 791 )•

Catherine fit éclater la plus vive douleur et ériger à Khersbn un mausolée magnifique. On l'accusa, comme c'est la coutume, d'avoir fait empoisonner son ancien favori, mais rien ne prouve que les bruits qui retentirent alors en Europe aient jamais eu le moindre fondement. La santé de Potemkin s'altérait depuis longtemps d'une manière sensible ; en dépit des avis de la science, il se livrait aux excès les plus dangereux. Glouton et intempérant par excellence, malgré la fièvre qui le minait, il dévorait souvent à son déjeuner une oie entière ou un jambon, s'ingurgitait une énorme quantité de vins et de liqueurs, et, peu de temps après, se remettait à dîner avec la même voracité. Sa succession fut évaluée à cent soixante-quinze millions de francs en terres, châteaux, mobilier et diamants. Le pauvre homme!

Ainsi mourut ce type des favoris que l'on supposa, pendant longtemps, s'élre marié secrètement avec sa souveraine, opinion qui d'ailleurs fut celle de plusieurs courtisans bien informés de la cour de Pétersbourg. En tout cas le nom de Potemkin restera toujours inséparable, dans l'histoire de Russie, de celui de Catherine IL . Il appartenait à M. de Ségur de chercher à réhabiliter son ami ; aussi trouvons-nous encore , dans

ses Mémoires^ ce passage qui vaut la peine d'être cité :

« On doit pourtant, avec quelque sévérité qu'on juge le prince Potemkin^ convenir que cet homme extraordinaire mêlait à ses bizarreries de grandes et rares qualités. Le-prînce de Ligne me retraçait son portrait avec fidélité lorsqu'il me dit, au camp d'OczakofF: « Je vois <c ici un commandant d'armée qui a l'air paresseux et « qui travaille sans cesse, qui n'a d'autre bureau que c< ses genoux, d'autre peigne que ses doigts, toujours « couché et ne dormant ni jour ni nuit, parce que son C( zèle pour sa souveraine, qu'il adore, l'agite toujours, ce et qu'un coup de canon qu'il n'essuie pas l'inquiète « par l'idée qu'il coûte la vie à quelques-uns de ses sol- <( dais. Peureux pour les autres, brave pour lui, s'ar- C( rétant sous le grand feu d'une batterie pour y donner « ses ordres, cependant plus Ulysse qu'Achille; inquiet c( avant tous les dangers, gai quand il y est, triste dans <( les plaisirs, malheureux à force d'être heureux ; blasé C( sur tout, se dégoûtant aisément, morose inconstant, ce philosophe grave, ministre habile, ou enfant de dix (( ans ; point vindicatif, demandant pardon du chagrin « qu'il a causé; réparant vite une injustice; croyant ai- « mer Dieu, craignant le diable qu'il s'imagine être ence core plus grand et plus gros qu'un prince Potemkin ; c( d'une main, il fait des signes aux femmes qui lui plai- « sent, et de l'autre des signes de croix. » Je m'arrête, car ce portrait très-original était trop prolongé dans la lettre du prince de Ligne qui savait rarement s'arrêter quand sa vive imagination l'entraînait )) (i).

Catherine, elle devait s'y attendre, fut quelquefois

(4) Mémoirei, Souvenirs et Anecdotes, t. S.

ecttiAeroaiii épvou^^^ Nous tromvônft à ee IQ}^ é$m le même auteur^ Panecdote suivante :

u Ua cbaf ria imérieuru épiHHivé e» ea masiMt par O^Miriiiei ¥»A «iggra¥€Hr msi loquiétiide» poIitk|i*eft o« phMûirwi distraire; eetle fesMM eitraovdi&aife «ttraîi^ djUM 40B cairaQière^ un étomiant œékaiif ede I» força (k QoU^e «eiie et des fiiibleMea du aîeu; Tâi^ a¥aat TMitt 9M ti^Bii$y maia son coMur aÎ04i que m» MMur-^preprt eoMWiFQma laiNr jeunesse; V\» et Tautre fiiM»t akin i(i¥enMat Utuéê,.

« EUe déeouvrii que: smi aide de eaœf ^ son feteti, It comte Momonoff, eombLé par elie de bi«an&i^ dVaa-^ ceOMui^ de richesses^ après ratoîr plmieurs foi» trooipée^ gémissait sous le joug d'une h^neur qui m* cbat&ail tristeuie«it sa liberté,

a L'imi^ratrice^ espérait encore réveiller sa seeai^ IbiiiUiéy lui écrivit qu'eUe voyaii avec peifi^ qMA %m% m$ SIMM ut pouvaient réussir à le reudre liteitreus et ï <KisJsper sa méiaueolie. a Comme )e veux^. lisi dts»t^ elle^ awAi vm. votre bonheur, j'aî forttié le> dnasei» ée y4tm iMir avec la plua riche hérUièro de cet empkt; réponde^OK)!, ce prqiel sa&isferait-il voa voua ?

a AftwsMAoff Jiej&isa le mariage, proposé ; mais U «roua en m^Mie t^mps à Catherine que toutes ses boatés, m lui iiMipirant la plus profonde i^ecoonaissance, ne poa^ voient swfBre à son bonheur ; que son àm^f malgré tous ses efforts, étajt maîtrisée depuis long!lemps par use insurmontable passion poui; mm de^ ses deuMiseliti d'howiavir, la princesse SebérébalofT^ HoaHeux. de san ingratitude, mais ne pouvant ohanget ses sentiment^ 1\ idRItleifait respec^ufsusemeiii la elémenee de s» souiFeraine.

« A cette nouvelle iniitteiidue^ Catheriua^ irrités^

~ tst —

•^Aoigtle de sa cour, se renferme dans son appartement et t^ontremande les spectacles qui devaient avoir lieu k Gzarslozélo ; mais, sortant ensuite promptement d'une colère et d'un abattement peu dignes d'elle, elle mande en sa présence la princesse et son infidèle amant, les fait fiancer devant elle; dote richement sa demoiselle d^onneur, donne au coupable comte une terre de deux mille paysans, assiste à la céréqaonie de leur mariage ; et, conformément à l'usage, place elle-même une pa« rure de diamants sur la tète de la mariée; après ùtA effort remporté sur son orgueil, elle leur ordonne de s^âoigner de sa cour.

a Lorsqu'on peint Catherine, ses faiblesses sont les ombres de ce grand tableau; mais elles laissent au moins 1>ri11er la générosité de son caractère. Peu de femmes, revêtues d'un pouvoir absolu, montreraient autant de modération, en voyant leurs sentiments trahis et leur amour-propre blessé. Cet empire qu^elle savait prendre sur son courroux est d'autant plus louable, qu'elle était naturellement, comme elle l'a dit plusieurs fois, très- vive et même violente.

<( C^st cette modération soutenue qui la earaetérisait tu que je\ ne pouvais m'empdcheir d'admirer, surtout lorsque je voyais encore non loin d'elle, Ik Saint-Péter** bmitg, vivante, libre, tranquille, riche et libre de aet dons, cette célèbre WoronEoff, maîtresse de Pierre III, et qui avait obtenu de ce prince la promesse de l'épouser, de répudier Catherine et de la reléguer en Sibérie.

c L'Impératrice, ayant ainsi remporté su)r elle»méme une pénible victoire, avait repris sa vie accoutumée avant que les nouveaux époux eussent quitté Czarskozélo. Un seul changement poutait te reoaaiqiMr duas

IHmjiérâiiice donnait k ra nation dSamt nain eHe le Ini reprenait ée l'autre ^ pnisqiie la grandeur et fmiveiice OToîasantes de la Russie étaient ehaqne jemt compromises pai* des prodigalités et -des extraraganoes ioMnei. Catherine II mourut donc ii temps pour son empire; un la?orî de plus , et Ton ne sait pas ee que serait derenu TaTenir de la Rt»rie !

n' ■■ ! I • ^ f^mt^tllUf^^^%t^tHtim^''^^9'>m^^nm9^

Pa«l P se dédare radtersaire de la Rérolation françaiat. — Campagnea dT- Irtl^efcd» S<|îawE> ^mùo&mÈmx3mÊ9&(LlÊOKBmmM JJteiUflttr aaa wwwttra ei ses hizaneriea. — Pr^miôifi mtcontre dfis Franfaia et des Russes. — Bataille de Koti. Uort de Joubert. Trois contre uq ; héroYsme des Fraoçaîs ; M#> B MW MWW e^di» g^D^nÉ aïKridtieo Méin dinm^tà yûMm à raorste •ooeiaie. ^ Distinctions accoidées à Sotowaroff. pour ses premiers succèa.-«* Bataille de Zurich. Défeose opiniâtre des ftusses : les soldats de SoawaroflT m iti n m t mUgn^ Sicoie^dés Pi<vBfaiS| |pM de^2uricfi, p«la»deBliaM8. -^ 6aiAkMsau<ice8Bi& d^aslas. mantadMe. HebAttada SouwamflL — PtéiBaMT* liiSi de sou triomphe. En Russie, comme ailleurs^ la Roche Tarpéïenne est pHH dtaCipHelt. Ingraliladede PMl F; -^ Wsgrfteeat meri^dB^lovaraPO*^

SlwLl%4aB*iaco»laijbeetdaiwiAr49|^^ Mec IwiHiiMaiMi»^ ettSQjpéeniiâB^, avait été smimia cooatamœeiit k Finflnemte de deux idées^; la première était de dé¥elopfM^ ki fiNrcea de la Ruwie par Porgaaintioii qulinâre;. la aecMide , c'était de rendre oa nouvel éclat aiachoaes^qiitt la Révolulioa ffMiçaifie a'était empresié» dK détimire. Ce q^i le panta k ae rapprocher de lluHDnie qui a'étaii emparé des destîiiéei de la Frama^^ «'«it qu^il. preMeatait en lui le reatmiftateur futur dea pnncâpeavMMianehiqiae». Aidé pair les rabaides de TAu^^ glatmee^ ear lea fioanoea de la Ruaaie étaient épuiaéea « P«al I^ «tiaduM 1» aiMMdar «MikÎM

vit, par un de ces jeux bizarres de la politique , la Turquie, l'empire Russe, l'Autriche, la Saxe, presque toute l'Europe, à l'exception de la Prusse, se jeter, à l'instigation de la Grande-Bretagne, dans des luttes acharnées où l'énergie du patriotisme devait triompher du nombre des ennemis.

C'est alors que, sur le point d'être attaquée, la France prit l'offensive ; el^. envahit lu Suis9Ç. avec le dessein de relier les opérations entamées dans ce pays avec celles des armées du Danube et d'Italie. Paul désigna en même temps Souwaroff comme commandant en chef des armées russes.

Souwaroff, nous l'avons dit , avait compté, et il avait eu raison , sur les bizarreries de son caractère, pour s'emparer de l'esprit du soldat russe ; mais, il faut bien l'avouer, les manies qu'il s'était imposées étaient accompagnées d'un mérite supérieur. Ses actes les plus bizarres étaient empreints d'un caractère tout particulier, et tendaient à inspirer un dévouement fanatique à st% troupes qui, en le voyant, s'accoutumaient à supporter les plus dures privations.

Un odicier, vieilli à son service, et qui (ut pendant longtemps son chef d'état-major, nous a laissé sur Souwaroff des renseignements curieux. Ce chef impitoyable outrait la sévérité de la vie militaire, déjà si dïire chez les Russes. En plein hiver, il se faisait arroser d'eau froide. On le voyait souvent monter à poil, en chemise, un cheval de Cosaque. Quelquefois il sortait nu de sa tente en contrefaisant le chant du coq , et c'était pour Tarmée le signal du réveil, de la marche ou du combatr Quand il visitait les hôpitaux , ill^isait donner .de la rhubarbe et du sel aux soldats qu'il jugeait réell^nent malades, et des ^ups de bât<»i à tous les autres; ou

bien il mettait tout le monde à la porte en disant qi» les soldats de SouwarofT ne devaient pas être malades.

Personne ne se plaignait y car le général était aussi dur pour lui-même que pour les autres. Sa table était si frugale que les ofBciers les plus sobres ne l'abordaient qu'en tremblant. Souvent il se fit donner^ à lui-même^ au nom du maréchal SouwarofT^ l'ordre de laisser son repas ou son sommeil inachevé. c< Il faut^ disait-il^ qu'on lui obéisse ! »

Jamais armée n'obéit en effet plus aveuglément. Sou* waroff dédaignait le luxe. En campagne ^ sa kihitka (espèce de chariot) lui servait de maison ; quand pMr hasard il occupait une habitation réelle, il ne voulait souffrir ni portes ni fenêtres, attendu qu'il n'avait ni peur ni froid. Ce sauvage émérite avait toutes les faiblesses de l'homme primitif; il se plaisait à montrer les bijoux et les diamants de Catherine: « Pourquoi notre mère me l« a-t*elle donnés? )) demandait-il à ses officiers, et il fallait répondre sans hésiter. Souwaroff, nous l'avons dit, s'était adressé au sentiment religieux pour se rendre maitre de ses soldats ; il s'agenouillait devant les prêtres et leur demandait leur bénédiction. Pour donner à sa misciion un caractère de sainteté, il ne parlait des Français que comme d'un peuple d'impies dont le Seigneur avait résolu la destruction; mais quand il n'avait plus à stimuler le fanatisme de ses troupes, il parlait des qualités militaires de ses adversaires en homme digne de les apprécier.

Les Français s'attendaient à se trouver en présence d'une race de géants; ils furent tout surpris de n'avoir à combattre que des hommes ordinaires.

Souwaroff avait fait, près de Vérone, sa jonction arec les Autrichiens qui venaient de battre Schérer* L'armée

sqstfCM^uise éttiit farte de quatre^vin^ mille bammea, el û0i for^e» imposantes eurent facileficiefit raisoDi ï CaMano, des débris de l'armée française doQt le Directoire avait confié le conUBandement à Moraau, CepeodiM^i^ à Bassftgaano^ les Francis firent une «i hi%\k réiîataune que les Russes furent obligées de radqt^irer.

Souwaifoflrse porta rspidement sur Turin^ tandis que Mor0£iu, auquel il ne restait que quelque milliafs d'hommes, essayait d'inquiéter sa marche sans s'écar^ tfidr toutefois des positions avantageuses qu'il oeeupait.

Cejiendapt Macdonald venait d'entrer en Lofi4>wdk Aved trente-einq mille hommes. Confiant, $l sftr de iêïmoie^ il crut pouvoir se passer du secours de Moineau» Souwaroff concetitre alors ses troupes avec une rapidité inerojable et opère sa jonction avec le gêné* rai autiîdiiien Mêlas mv les bords de la Trebia. Oa se bèttii de fliart H d'autre avec une ^ale bravoure^ mais les A(iMr^4lusses étaient presqijie deux «outre u« ; l'élaA dm troupaa républicaines »e put surmonter h ténacil^ eallmordiaaipe de l'ennemi. lies Russes^ fanalîaée p4r &Qitw4P€tf, firent fureuved'un» opinMkreté invinoiUe et ttoÉitr^reAl ccAte diaeipUne ^ ce «w^pri^ de la mort qui •valent fiait d'eux autrefois les vainqueurs des IWet. fiemint leuns rangs à mesure que le feu les êakiretsiait) ^ T&poaêièteÈk deux fois, au delà du fleuve, les Ffanfâip qui le repassèrevit aussi d^x fois.

Le . lendemain hn bataille recommença et \m deux armées se trouvèrent dans leurs positions de la veille. ifCB koaneurs du eombat furent^ il Itut le dire^ pour les troupes républicaines. Et, malgré le« avantages qu'il tirait de sa gi^aude supériorité nuttiériqiw.^ Pf «twii pevdîk âta moins autunt de oMWflç que 1m FrançMs* Les Atttrsû]iien& eurent « dix offîeie9a.9ii|iéri«urs tu^ et

âfoixante-dix bteêsés; les Rasses^ un cdoiiel H quarante offieiers tues, trois généraux, trois colewris, un Imutie^ Bant-colonel , cinq mc^ors et trentenniiq ^^ffieten Messes. Le général en chef de l'armée fran^aÎM^ iMbodonald) blessé aussi quelques jdurs aupamvvnt devmt Modène, s'était fait porter sur un brancard pendant le combat. Cest ainsi que Charles XII^ malade et inca-^ pable de mettre pied à terre, avait oontmandé son armée h Pultawa. Les Français, au milieu de l'action, «Miiquérent de munitions et Airènt cbltfés de se précipiter -à fai baïonnette contre un emUeim dimt }e# masses les enveloppaient de toutes paris.

La retraite de Mâodonald af>prjl à Souwtroff quHl était vainqueur, mais le succès fut tellement douteUK: jttM(u'au dernier moment que le nombre, seul, pouvait frire prévoir le résultat définitif de la lutte enga^féo* Cest à cette batailie-que fol presque entîèreAaeot diétruite la légion Polimm») comniendée j>ar le bnve Dombrowski.

Cependant Souwiiroff avait su rendre la retraite des RépuMlcAÎns aussi désastreuse que possible 2 il avait répandu des proclamations pour soulever^ eontre» \m Français, les habitants de la Toscane et de bi Ligurio : nos borps désorganisés étaient partout barcdés» Souwaretf commit alors la faute de perdre un temps préeieuic ; il se mit à investir quelques places fortes dMiS le IHémont et assiégea, avec quaranle mHle homuies et six cents pièces de eanao^ la ville de Manteue dont la garnison ne comptait que huit ou neuf miU^bQmœes.

Les Français tent^reot un deniier eSoH et, au nombre de trente et quelques mille boœines^ s'avenoèmeot, au delà de Novi^ sous les ordres de JouberC^ au* devant des alliés. Avant le eonbat« Sovwaroff avait dit,

en parlant de ce général: « C est un jouvenceau^ allons lui donner une leçon/ )> L'armée des alliés était forte de 8oixaDte-*dix mille combattants, et celle des Français^ bien inférieure en nombre, comptait dans ses rangs beaucoup de conscrits. Mais, comme Béranger l'a dit:

Pieds nus, sans pain, sourds aux lâches alarmes, Tous à la gloire allaient du même pas !

Par malheur, le général en chef Joubert, en allant reconnaître l'armée ennemie, et avant même que la bataille fût engagée, périt par la balle d'un tirailleur. Ce ne fut pas en chargeant à la tête des grenadiers qu'il Alt tué, comme on l'a imprimé si souvent.

Malgré la disproportion de leurs forces et quoique privés de leur général, qui emporta dans la tombe le secret de ses plans et de ses desseins, les Français se couvrirent de gloire en résistant aux attaques multipliées de leurs adversaires, et la victoire paraissait se décider en leur faveur, quand l'autrichien Mêlas, amenant sur le terrain une division de troupes fraiefaes, exécuta une manœuvre hardie sur la droite de l'armée Républicaine et changea la face àts choses. Ce fut à ce général et aux soldats de l'Autriche, que Souwaroff d«t le triomphe dont on lui £t les honneurs. Moreau^ qui ^avait pris le commandement des troupes françaises, fit payer cher à SouwaroflF et à ses alliés leur victoire imprévue. L'ennemi, dans ses rapports, évidemment trompeurs, avoua une perte de dix mille tués, sept mille blessés et deux mille prisonniers. En un mot, le^ vainqueurs souffrirent plus que les vaincus. Souwaroff, qui avait pris part à tant de luttes meurtrière, qui avait présidé à l'horrible massacre d'ismaïl et à celui du

faubourg de Praga^ à Varsovie, déclara qv^l n'avait jamais vu de combat aussi sanglant.

£n effet, à cette époque du moios^ l'infanterie russe avait une grande solidité. Elle opposait à ses adversaires une muraille vivante contre laquelle se brisaient sou** vent des efforts multipliés. Elle se débandait rarement^ combattait avec calme et ne demandait pas merci. A Novi^ on vit des bataillons entiers de Russes se faire massacrer ipachinalem^nt, puis de nouveaux bataillons arriver sur le cbamp de bataille pour se faire décimer à leur tour, et cela sans aucune utilité, sans que leur feu fit le moindre mal aux Français. Le général Mêlas écrivit à sop gouvernement : « Cette victoire nous a « coûté cher ! » Pour être complètement véridique, il faut ajouter que, d'après, les ordres exprès de leur chef, les soldats russes se comportèrent avec une affreuse barbarie. «««Point de quartier! )> tel avait été le mot d'ordre du féroo^ Souwaroff^ et les Russes s'empressèrent de s'y conformer, après avoir vu leurs bataillons ravagés par la mitraille des Français.

À la nouvelle des succès remportés par Souwatoff^ Paul P' décerna à son général le surnom d'italique (italinski); il ordonna qu'à l'avenir on lui rendrait les . mêmes honneurs qu'à lui-même ; puis^ rabaissant l'éloge par la singularité de l'expression » il décréta par* un oukase spécial « qu'on eût à regarder Soumaroff « c&mms lepbis grand capitaine de tous les temps (1 et de tous les p»^s du monde. » Enfin il se décida à consommer l'anéantissement de la République Française et s'écria dans son manifeste : a Nous et nos « alliés, nous avons résolu de détruire le gouverne- (( merU impie qui domine en France. » La République

Frittfaifte^ de mïi côté, avait décidé, à ee qu'tt j^ratt^ qu'elle ne se laisserait )>aa an^fitir !

Las préparatife Hpotidtrent \ la difteuitë de Peliirepriae. Les eaeadr^ é& la Rus^i^ (si de hi Pwtt, dirigées par les Anglais^ vietorîeat k AbciDdrir, a^em|Mt^r«tlt des lies lonienneâ, et y fondèrent une République d'àprèaien ofdt^dede«ix so«ivàt«aim despote. Une autre £btte tenait jeter des troupes russes ett Hollande ) mais oes trente Mill« lioaiinMt^ yendâs par l^empâr^êûr ihi«d à l'Aiigleterre, et qui detaiènt agir d» ooneen av«b UM armée de quinze mfile Anglais, firent ebgagés imprudemmeni et dbiigé» de capituler. En nkéttie temps deux amées Rvsftes traversaient la Pbbgne^ ht Bohétae, ta Moravie et le sud de ^Allemagne pour envaliir la Franeè par IHsst et le midi. Celle qui mardiait sût le Rbin^ forte de plus de quarante mille homAeft^ se ooni^ posait^ en général, des soldats fermés par Potemkin et dès débris de Parmée de Perse; elle était pkeSe sous les CNrdres de Korsafcof^ qui devait agir de conèert àVec l'archiduo Charles^ et représentait l'élite d^ troupes Russes.

Les Autrieiiiens , maîtres de ^H(4i^ se iroifvaient alors au centre de la Suisse ^ quand ils ^ent bbllgés de se pétter sur Philisbourg^ menacée par une forte colonne républicaine. Souvaroff^ qui avait arrêté le plata < de la ean^pagne avec les chefs des armées oodisées, fhinobit AlOtn leè Alpes et le Saint-^otfaafd^ «aie il arriva trop tafd^ hi AuirieU^né ne Ini ayant paa eMVojé assez pTomptement dèS bètês de ëùmine pour le transport de se» bag^ges^ Il n'était resté avec les Rtissfes qu'un corps peu nombreux d'Autriebiens qui^ réuni aitx Saisies 9 mécontents ÔU entraînés^ foMlM^ soua tes ordres du général Hodge^ la droite de Tardée

descendirent l^s bfiKtwfft ¥a«^iM# de Zfàftck «t ei^;«^ gèreiU iVcUoD» Ia» &u9«ei liirdAt d-âbord é«lair«i« par UQ (evi terriUç et «4dèr««t «u pren»t«r ohoo i mtlbutés p^i; l'inipiétuo&U^ firMufei^e^ iU aU^peii^ se p«dl^r «iUM»e leur ç%mfi eV l« fleuve 4aQ« «Aid poiitkMi ouHnl )>4riji'- Jetfse e( y tiijuie^t toie dîabord j d4bttM]ti^ de «e teMir vi^tt pQfijI^f jU «e rçtlIièfenteBepre derrière ieursteflijteli) ^ni^èr^nt leivsfi^teroe»» et, pe«r tloui servir du mm saisissant du gfiu4Ê^ Yiotorieuji, îb mêui*u9wH 4iU gnés,.

La droite, oompe»^ eti grande partie dé Intapfes «tiisiies jiftldées, pppesa u&e réeiatanee meiiac vive \ tour* née dès le commencement du oodabet^ elle fut biieat<Mt {ni<ie en d^Qrdtfre dt permit aux Français de tourner tqu^ leur» foreee ver* U centre, où les Ruiseè se défen-* ds^ettl evee use opuii^treté vraiment héroïque. Fidèles kïwxi aftraM!»t^ W«c«ootiQiers se faiseietit tuer mr teurs pièeM. Bientôt Korsakaf Tut aux «Imms > ^t ne se vit d^Aittre ressource q«e de f<MiEoer un bataillon carré avee let quinze raille hoaimea qui lui restaient ; rartiUerife l^re deft Français attaqua et battit en bl^olhe ce baa^ tion vivait qui présentait det<Mi» eètésun froi^ dé fer , mai* qui bientdt s'iécroula. Des files entière* de soldats russes tomlwient en marquant, par le sang répandu > les sillons des boulets } le* rang* étaient renversés sur lesifiattos ', et cependant les RuMe* , quoique oauverts du SMig de* morts et des mourants ^ et rétrécissant le earré, s^'tdignaient comme à la parade, et eofabJAÎeat le* v<d*9 penir tomber à leur toviTi

Lfisfénéranx répuUica'ui* ewrent tentle teinp4de labâofftr à leur aise, aveeleur artillerie fbrmidal^, tout Teepae? «ouvert par rennenû ; enfin Bs orcbnnèrent

une attaque générale au pas de charge et la yietoire de- Tint complète. La cavalerie du général Klein poursuivit jusque dans Zurich les débris des bataillons russes* La ville^ dont Korsakof avait fait son quartier-général y les magasins , les blessés y les équipages y le grand pare dWtillerie, les munitions , et jusqu'aux femmes qui avaient suivi l'armée russe , tombèrent au pouvoir des Républicains. La caisse militaire de l'armée ennemie iut prise, et tous les Français faits prisonniers dans les dernières affaires furent rendus à la liberté.

Le résultat de cette victoire fut de délivrer la France du danger de l'invasion qui la menaçait^ et de décider les armées ennemies ^ dispersées dans la Suisse^ à s'éloigner de nos frontières.

Souwaroff^ en apprenant que Korsakof venait d'être écrasé à Zurich y versa des pleurs de rage ; sa voix ne laissait éclater que des cris rauques y et ses membres se tordaient sdus l'étreinte d'horribles convulsions. Il voulait, nous l'avons raconté^ qu'on l'ensevelit vivant en présence de ses grenadiers. Cependant il écrit à son lieutenant qu'il arrive victorieux, lui ordonne, sous peine de la vie, de reprendre l'offensive , et lui-même, le 28 septembre, passant à travers d'affreux précipices, plraticables seulement pour les chasseurs de chamois, ^ si étroits qu'un seul homme de front pouvait y marcher, il opère sa jonction avec Korsakof.

C'est pendant cette période de l'immortelle campagne racontée par nous, que trois bataillons français, formant un total de douze à treize cents hommes, com- , mandés par l'intrépide général Molitor, continrent dans léKlon-Thal, pendant toute une journée, une masse de quinze mille Russes commandés par Souvraroff^ en personne. Cette poignée de braves évacua sa poMtion

dÉa« le nteilleur ordre^ et le hérm de Ift Trdbiiavil ^^booer le projet qu'il avait conçu de raHîer le 00^1 aulrîohien. Quelques jours après ^ MoHtor rènomrelâ ce beau: fait d'armes. Atcc sa petite troupe, reuforôée d'un seul bataillon ^ il défendit avec tant d'opimâtreté un défilé dans lequel tes Russes s'étaient engagés , que Souwaroff fut obligé de reculer avec une perte coBtr» dérable. Dans l'espace de sept jours, Molitor. battit deux corps Autrichiens, et arrêta une masse de quinze mille Russes* En vain les dâ>ris de l'armée vaincue, « renforcés du corps de Condé, se retournèrent avec &k reur contre les Français. Dans un des derniers engage^ ments sérieux qui eurent lieu près de Diesenbofe% uà eorps de trois mille hommes de cavalerie chargea en |daine deux demi-brigades d'infanterie, commandées par le brave général Lorge qui, après l'avoir repoussé trois fois, le détruisit presque entièrement. .

Souwaroff se décida enfin à battre en retraite, et sa fuite ftit tellement précipitée qu'il abandonna ses bles^ ses avec la plus grande partie de son artillerie et de ses bagages. Les restes de son armée étaient complètement désorganisés^ et telle était leur terreur, que les soldait n'osaient ni s'arrêter ni aller à la maraude pour se pro» curer les vivres devenus indispensables. Leur retraite iut inquiétée sérieusement par les Français qui harce«» lèrent les Russes dans tous les passages , leur enlevant leurs eanoM en détail et leur faisant de nombreux pti^ sonniers.

Sur un espace de trente lieues de longueur et de vingt de largeur, il n'y eut pas une vallée, pas un point de communication, pas un défilé qui ne Iftt wpupé^ attaqué et disputé avec un acharnemejiM qui tourm^t à la fureur* Ces combats partiels ont reeu, comme Vmo^

tba fftfDcipàle dont oéui avoQ» parlé ^ le mhd g A i é itf|M cUb idiadlê de Zurich. Pendant ces quinze J9«n, K tJMMim i perdit dix roîlle hommes, tant tué» que blessés^ qîriMeèvii^ mille prisonuier^ eent pièces d'artille- Mis^ quié^e drapeaux, la plus grande partie de sea>a«* §a|^ el i4ne immense quantité de mulets et de ehe« nu». L^rmés'franoaise avait perdu^ de son eôté, f » à kuft mille komme» tués, blessés ou prisonniers^ ' Ajdutons^ pour rester dans la vérité dei'histoire,qu VMflextble eourage des Russes ne se démentit pas un senl inetaM; pas un d'entre eux ne se rendit k moins ^Nlre blessé ou déaarmé. On les voyak , au momeui ihaxfinr^ presser entre leurs main» ou sur leurs lèvres erispées Fimage de leur patron , que tous les Russes portent aor la poitrine; les soldats firaneais sWrétaient^ surpris, en Tojant sur ces visages encore menaçants Fexpression dfune pieuse et ardente ferveur.

' SouwsiHjff, malgré ses eibrts et sa résistanoe <MMirarageuse, devait connattre ^ingratitude àeê princes^ Paul P% mécontent de la conduite de la cour de Vienne , avait résolu de rappeler son armée des bords dtt'ftlfifi. Il envoya à âouwaroff l'ordre de revenir k Féltr«b?Mirg, oà H lui préparait une entrée solennelle; miappanenient l'attendsitau palais de Pempereur qui se pvbpeeait, eft outre, de lui ériger tm monument. Maie^ è peine le généralissime e<kt-it touché les 1f€m^ tières de sa patrie, qu'il se vit retenu par une maladie subite dans ses domaines, en Lilhuanie. Le eiar lui sdireasason propre médecin, auquel il ordonna d'emfkéyprtxMiHs les ressources de son art pMir sauver le l^oqsMul^ de* la IVebia .

^ Pen é m i'CP teaaps on faisait d'immenses prépttratMb potîr voM^oir le héros doM la déftiite de2itri<d)f o^ivait

pu ternir la gloire. Le cérémonial était arrêté. Un corps considérable de cavalerie^ dragons^ hussards et cosaques^ devaient aller à la rencontre de Souwaroff^ à quelques lieues de la capitale; vingt mille hommes d'infanterie devaient former la haie sur son passage; on avait donné l'ordre d'illuminer toutes les rues de la ville; le triomphateur devait être conduit dans un char impérial^ avec une pompe splendide, au palais du czar.

Tout à coup l'empereur Paul apprend que Souwaroff n'a pas exécuté un ordre émané de sa toute-puissance j, cVtâît une question d^étîquelte niilitaire, uu, â^tait HMignifiant^ que les «naesM* do ^ftévml en èb«f s^ tâienl empressé de grossir par leurs dénonciations. JiC trÎMDphe est ooniremandé et l'émperei«r, è la partrie^ lit un ordre du jour dans, lequel il annonce à Tarmée cfue Souwaroff a mérité une sévère réprîflMnde |>d«ir Ibit de désobéissance.

Souwaroff reçut à Kiga ki aoavelle de m dkgrâae. Ëpttisé, mourant^ il arrive 1k Pétersbourg^ descend chez M mèee, dans ^m quartier éloigné du fMil«s« Penaue n'ose l'approcher, le chagrin le dévore , et bientôt il fait appeler un prêtre pour se disposer à la mort.

L'in^ralkude de Pyul ne l'i^mp^tM pM ë# . iaire célébrer tes lunéraiUes de Souwaroff «veQ «ne ygiifift CN>nv«OAb(e; en \9^i^ Alexandre lui éci|fea.iMN>s(til«^{. trî«ti» rev«r» des ch^e^ d'i«t-lM« ! n

itt Q Q«pi

«siéiipaQQia s^yaa»

Bevirement subit dans la politique de la Russie. — Paul I** se rapproche de ia France. — Il rompt avec TAngleterre. — Renvoi des ambassadeurs Au-

. ^is et Autrîchiëii. — Le czar chasse les Beurhons de ses États. *- L'arlîde XIII du testament de Pierre le Grand. — Paul I** envoie une ambassadau Premier Consul. 11 consent à partager avec lui la souveraineté de l'Eue TOpa — L'Empereur de Russie exagère les tyrans de mélodrame. Ses soupçons, ses rigueurs. La terreur à Pétersboorg. Quarante mille habitants prennent la fuite. Citation de Tacite. ^ Complots. — La perte du czar est éMdée. -*- Complicité de TAngleterre. — Exposé de deux relations sur oel événement. — La mort de Paul I»» ou V école du crime. — Détails intimes.^ Les conjurés. — Souvenirs de Catherine II : le dernier favori. — Les grands seigneurs assassins ; la bande des éirattffleitrs. — Le vin est tiré, il faut le bdre ! — A quel prix on peut acheter une couronne. — Soènes de famille, n vaut mieux pleurer tard que jamais. — Opinion de Napoléon sur la mort éê Fvcil 1*. — En Russie, les pierres parlent et les murs ont des oreilles ; il est défendu de raconter Tassassinat du ozar Paul et d'y croire.

: GependMit Paul P' témoignait hautement son mé- 0Mt6iitOTQient contre ses alliés; l'abandon des Âutriéb΀oa a¥Mty dîsatt-ii^ causé la défaite de Zurich; il atait vendu à l'Angleterre trente mille Russes qui devaient aider le gouvernement anglais à soumettre la Hollande ; ce corps^ d'armée ^ engagé maladroitement^ avait été obligé de capituler^ et le czar reprochait aux Anglaii de l'avoir appuyé mollement. Le cabinet de Londres ayant paru y vers la même époque^ apporter quelques obstacles à ses projets sur l'Ile de jMalte dont

venait de se proclamer lui-même le grand maître^

il ne garda plus de mesures^ il accusa hautement de perfidie le ministère de Vienne et celui de Londres^ et rappela ses armées. Ses artliés se flattèrent encore de le ramener; mais leurs explications ne lui parurent ni franches^ ni catégoriques. Son indignation fut au comble quand il apprit que l'Autriche avait Finlention de s'approprier une partie des Etats de PEglise et de eeux du roi de Sardaigne.

Paul signifia d'abord un congé formel à l'envoyé de Danemareky qui s'était permis certaines réflexions plus ou moins plaisantes sur les bizarreries et les emportements de l'autocrate. Les ambassadeurs de Vienne et de Londres^ Cobentzel et Witworth, furent l'objet des plus amères récriminations. Paul donna ordre au premier de regagner la capitale de l'Autriche, et M. de Cobentzel fut obligé de s'éloigner de Pétersbourg. L'ambassadeur anglais fut également contraint de partir. Paul rompit brusquement son traité avec l'Angleterre en mettant l'embargo sur tous les vaisseaux de cette nation et en déelarant leurs matelots prisonniers de guerre «

Le czar ne négligea point pour cela les puissances oontre lesquelles il n'avait aucun grief à alléguer; il demeura l'allié du Portugal et de Naples, et se rapprodia de kl Suède. Ses relations avec la Prusse firent présager une prochaine réconciliation avec la France. •Le Premier Consul, par suite d'un sentiment de générosité ou dtfns une pensée politique, avait renvoyé à Paul les prisonniers Russes ; or cet acte de courtoisie flatta singulièrement l'orgueil du czar. On prétend que la remue passée chaque jour par Bonaparte lui parut une imitation àe sa watohnfarade et qu'il s'écria :

(( C'eit d^idément un hommô ! » Il ne «è V«W||ail guères.

Paul T'^ envoya au Premier Con#u) ^m atfihtMliMci ftolevnelle, et, se jetant, comme Xw» le» €«riitit^r«« TÎolenU et passionnés5 dans des excès tout à £mI qoa-^ Uaires à ses principes et à ses premiers plans,, il sy^ prima k pension qu'il iaimit aux BourboM et ai^0)giHl à celui qm'it ve^rdaic naguère comme leroi J^gtikm^ 4e la France Tordre de quitter Mi^tau b( ée b'^f Aer en plus vite dt ses Etats, malgré h rî|fu0ur de k leiMn. Devenu TaHié et Padmirateur de celui qu'il vemaU de combattre^ il fit placer le buste de Bonaparte dens «en palais.

Dès lors, $es anciens alliés^ réduits à leurs propres forces^ se virent contraints de traiter de la paix^ et e'eet alors que se conclurent les traités de Lunéville et d'A^ miens. L'Angleterre, après des seetifiees énoroMSt êè vit réduite à supporter à elle seule tout te poids de tt guerre : aussi son intérêt la porta à souhaiter ttb ebea^ gemaut de gouvernement en< Russie; mais pHt-eUe iMie part active au complot que noi;» alloua raooMer ? ee qu'il y a de certain, c'est qu'elle en profita, L'hîeloire ne nous apprend rien de positif à oe siyeti fWàSy sens oraîndre de trop s'avancer^ on peut dffirmer q«e le m* biaet de I^oudreft fut au moins oom|[)lieb.

M. de MârcîUae nous a laissé sur e^tle greVe que*» tkw de curieuses révélations : (( Le résultat dia la Ink a taîUe de Mareogo avait ^jouraé les espéreueee del c< Toyalistfcs ; mais Tot^nisation dut ioivovi^ M cMI«a tiuuer^ afin d'agir au premier moment faVerabte. (M <i $avmt cPo^ftnee révén^ment fus tkvmit asêûêit m Ale^an^r^ Mwr le trône du Téur$ : Péjpeque en a était déti^fnépf il perdit tàéam qu'u* des oehîacta de

« l'fiurdptu âf ail compté sur cet ëfénémeiit pour « ramener la Russie dans la ooalitioa c<ititr« la tt FraBM. Ce ^i est certaîu^ c'est que la mort de a Paul V^ arriva juste à l'époque précédemment an- « iMfteée » (4)*

Tout se préparait pour la catastrophe. L'empereur, i?rUé pat les revers de ses armées, en proie aux tortures d'une passion sana espoir, se laissait emporter & des a^lei plus bicarrés et plus cruels que jamais. Avec lui, lea ftivturs étaient devenues aussi brusques et tmpré« rmêê que les disgrâces. Les rapports de la police l'entre** tenaient dans de continuelles appréhensions. Les ri^ gueuri redoublaient et avec elles les méfiances. Sa propre ftiinUle n'était pas à l'abri de ses soupçons et, à chaque instant, sa femme et les deux grands-ducs étaient avertis d'un péril qui les menaçait. Le public croyait le esar en démence; toute la capitale était en état de suspicion; les visites domiciliaires pendant la nuit, la déportation et l'exil infligés à des familles entières, l'expression motne des physionomies, tout concourait à faire présager un événement £aitaL Quarante millq kdiMtants quittèrent Pétersbourg d'un seul coup. Ceux qoe Certains emplois ou d^s intérêts impérieuse retenaÎMit dans la capitale ne passaient qu'en frémisMnt devant ee palaia de Saint-Michel oik se dressaient, par \m soim d'une nuée de délateurs, les listes de pros-criptioBi.

Involontatrement, on se rappelle ces temps d^k>. râbles de l'histoire de Rome et de ses Empereurs qui Mrt inspiré à Juvénal et à Tacite de si admirables pas-

f (h) DtUsLTCïWae.'^ Souvenirs de l' Emigratianx

denùtandis tôt hofné$mm patlanbus sî/^^er^ êœvus illevultus (4)*

La frayeur , causée par ce despotisoie ombrageux, inspira à ceut qui le subissaient la hardiesse de lout oser pour s'en délivrer. La perte du czar fut décidée.

On raconte que lorsque Paul eût consenti à partager avec le Premier Consul la souveraineté de PEurope, il tira, sur une carte, une ligne de la source k Pembou-chure de l'Oder, en s'écriant : « Que tout ce qui existe c( de peuples à l'Occident reste sous l'influence France çaise ; que tout ce qui se trouve à l'Orient obéisse à il l'influence Russe ! » On ajoute que le général Ou* dinot devait se rendre en Russie pour aider les Russes à conquérir l'Anatolie et faire leur jonction avec les restes de l'armée d'Egypte.

Le gouvernement anglais avait donc un intérêt im« mense à rompre au plus vite une alliance qui mettait ainsi en péril sa puissance commerciale. Paul devait périr, et l'on connatt sa mort ainsi que les noms des principaux acteurs de ce drame épouvantable. Mais les intérêts privés et politiques, engagés dans cet acte de vengeance, sont si compliqués^ les relations de cet attentat à la vie d'un empereur diffèrent tellement entre elles, que la sagacité de l'historien risque fort de l'abandonner dans son récit. Nous avons dû, pour rester consciencieux^ nous borner à citer deux relations qui nous ont paru, plus que les autres, empreintes de bonne foi et de vraisemblance.

La première de ces relations émane de la l^^tion française, elle se ressent de «on origioe diplomatique;

(I) Ttciie, — Vie d'Agricola.

elle a été résumée par Rabbe avec toute nntelligeDce qu'on lui a connue.

L'auteur est d'avis qu'on ne peut nier la participation du cabinet britannique à la mort de Paul P'. L'expédition du Sund se préparait; or, cette opération ne pouvait être alors d'aucune utilité pour la Grande-Bretagne; bien plus^ une tentative sans but raisonnable pouvait devenir funeste. Le détroit élait défendu par une flotte nombreuse qu'il fallait détruire pour forcer le passage^ et le succès était douteux; en cas de succès^ le retour ne pouvait-il pas être fermé aux Anglais par les forces des trois puissances ? Les chances étaient telles que la Baltique pouvait être considérée à l'avance comme le tombeau de la flotte ennemie ; on peut donc raisonnablement penser que les auteurs de l'entreprise avaient au moins l'espoir qu'au moment où l'on pénétrerait dans la Baltique la puissance^ qui en était la souve* raine, la Russie^ aurait cessé d'être redoutable.

La sécurité avec laquelle les Anglais s'engagèrent dans celte mer prouve qu'ils étaient dans l'attente d'un événement prévu d'avance et que Nelson n'eut ordre de forcer le passage qu'après que la perte de Paul eût été résolue à Londres. Il y a d'ailleurs dans les faits une coïncidence singulière avec cette présomption. Ainsi^ ce fut pendant le combat du 2 avril que la nouvelle de la mort de Paul P' arriva à Copenhague ^ et le gouvernement Danois eut soin de ne pas la laisser ébruiter avant la conclusion de l'armistice qui suivit celte journée.

A la tête des mécontents figuraient, d'après la relation dont nous analysons la première partie^ les frères Zoubof^ le comte Pahlen, le colonel Tatarinof, le général Yaschwrel, enfin lord Witworth , l'ambassadeur

ilii^lâîs. La mort était réservée aux conjurés slls échouaient^ et cependant^ malgré la nécessité de se hâter^ toiis attendaient^ aucun d'eux n'agissait. Pour diriger de pareilles machinations, il fallait un homme doué d'un rare sang-froid et susceptible en même temps d'une grande activité. Cet homme fut le comte Pahlen, gouverneur militaire de la capitale.

(( Le comte Pahlen avait joui jusq[u'alors d'une répfutation de probité sans tache. On se louait généralement de son administration^ on parlait de ses vertus, il avait les dehors les plus respectables, le calme répandu sur ses traits inspirait la confiance, mais il cachait une profonde dissimulation et son extérieur n'était nullement en harmonie avec son âme.

« Le joug pesait de plus en plus sur Pahlen; soumis k un maître dont la volonté était absolue, sa faveur dépendait d'un soupçon; de jour en jour elle devenait plus précaire, il voulut l'affermir^ et résolut de lAettre Alxexandre sur le trône. Un nouveau règne offrait un champ plus vaste à l'ambition dont il était dévoré. De plus fréquentes occasions de rendre son« talent nécessiiire, l'assurance d'obtenir un crédit immense auprès d'un jeune prince dépourvu d'expérience, enfin, l'espoir de régner sous son nom Une fois son plan

arrêté, il s'appliqua à éloigner de la faveur de Paul tous ceux qu'il n'avait pu gagner. Dans celte vue, il travailla longtemps^ et réussit enfin à faire disgracier un homme dotït le dévouement à la personne de l'empereur et les talents surtout lui portaient ombrage : c'était Rostopc^hîû, vicé-chanceirer àeê affaires étrangères; ce ministre était parvenu à s'emparer d'une correspondance entre un comte Panin, neveu du grand gouverneur de Paul et un agent des conjurés de Pétersbourg. Ce Pa-

nin était le chef du parti à Moscou^ et quoique ses hl^ très fussent écrites avec une extrême circonspection^ il y régnait un louche qui n^ehappa point à la sagacité de Rostopchin. Les pièces saisies furent mises sous les yeux de Paul^ et celui à qui elles étaient adressées fut mandé; mais cet homme repoussa avec tant de chaleur eett^ imputation^ il se défendit avec un tel accent de vérité qu'il dissuada Paul entièrement* Pafalen, peu de lempê après^ obtint le renvoi de Koslopchin.

« Avant de rien tenter, Pahlen voulut se ménager le$ moyens de se justifier auprès d'Alexandre, s'il réussissait, et auprès de l'empereur^ s'il venait à échouer. Il sentait combien il lui importait d'impliquer, d'une manière adroite, l'héritier du trône dans ses projets et de le placer par là entre Paul et lui ; il s'appliqua donc à indisposer l'empereur contre les grands-ducs Alexandre et^ Constantin et ces derniers contre leur père. CétaierU leurs droits qu'il voulait assurer^ leurs vies quHl voulait défendre; mais, sous les apparences du zèle, Pablen les employait comme les prétextes de sa haine et les instruments de son ambition.

« Le succès de Pahlen fut complet auprès du vieil empereur et des jeunes princes ; une terreur profonde s'empara de l'âme du malheureux monarque, et ne Ta* bandonna plus.

(( Un jour, sortant de son lit plus épouvanté encore qu'à l'ordinaire, il mande subitement ses deux fik atnés Alexandre et Constantin et leur fait jurer sur ûa crucifix qu'ils n'attenteront pas à ses jours.

a Des fik qui avaient le malheur d'inspirer de telles craintes ne devaient point eux-mêmes se sentir ea su-, retéj cependant Pahlen, n'espérant rien du caractère résigné et respectueux d'Alexandre, le peignit à Paul,

déjà atteint d'un incurable soupçon^ comme un être dangereux; il alla plus loin, il osa Paccuser auprès de son père de comploter contre son autorité, et déclara formellement à l'empereur ne pouvoir répondre de sa sûreté personnelle s'il ne lui donnait sur le champ l'ordre d'arrêter Alexandre. Paul, indigné contre son fils, signe aussitôt l'arrêt. Alors Pahlen va trouver le grand-duc; et, après lui avoir vainement représenté la nécessité de prévenir les intentions de Paul en le forçant d'abdiquer, il oppose au refus opiniâtre d'Alexandre l^ordre qu'il venait de recevoir contre lui. Attéré par la vue de cet ordre, et pressé par l'imminence du péril, Alexandre ne pouvait encore se résoudre à une démarche aussi hardie; mais cette incertitude fut considérée par Pahlen comme une autorisation tacite et suffisante. Il allait le quitter, quand Alexandre exigea de lui le serment qu^il ne serait fait aucune violence à sonpère^ et le rendit responsable de ce qui arriverait.

c( Telle fut la duplicité de Pahlen, et telle fut la conduite du grand-duc. C'est cette manœuvre insidieuse qui a pu donner lieu à cette question : Alexandre a-t-il participé au meurtre de son père ?

a Cependant, à cette époque, quelques bruits avaient transpiré; quelques rapports vagues ayant été faits à Paul, soit par le dévouement, soit par l'indiscrétion des initiés, il manda Pahlen et lui dit : a On en veut à ma vie, n'épargnez rien pour vous instruire des faits )>, et il termina par une sortie violente sur l'ignorance où il le croyait. Palhen répondit : a Sire, je le savais, et, pour m'assurer des coupables, je suis moi-même de la conspiration. )) Ces mots tranquillisèrent l'empereur, et dès lors il s'en rapporta entièrement à Pahlen. Deux jours avant l'événement, l'empereur reçut avis d'Obaleonof,

procureur général, que Ton conspirail contre sa vie. Cette nouvelle révélation mit le comble à ses défiances et, craignant alors que Pahlen n'eût véritablement pris part au complot, il expédia un courrier à Âraktcheief, ancien gouverneur de Pétersbourg qui commandait alors un régiment de confiance de Paul, caserne à quarante verstes de Pétersbourg. 11 mandait à cet officier quMl mettait en lui sa confiance; que s'il différait un instant à venir, il était perdu parce que Pahlen le trahissait.

« Pahlen arrêta ce courrier qui, tenant ces dépêches de la main de l'empereur, refusa de les lui remettre. Le gouverneur feignit de soupçonner la véracité de son langage, et, sous ce prétexte, les lui fit enlever d'autorité.

« Instruit de tout, Pahlen sentit le danger. Un court délai pouvait rendre infructueux des projets si habilement conçus. Assuré donc en quelque sorte de l'impunité du crime , il en pressa l'exécution ; et, de concert avec quelques hommes sur lesquels il pouvait compter plus particulièrement, il fixa le jour fatal au lendemain.

(( Dans la matinée du jour convenu , l'empereur se promenant à cheval, sur la place Souwaroff, accompagné de son favori KoutaitzofT, fut accosté par un homme de la classe inférieure qui lui présenta une lettre. Le cheval de l'empereur s'^tant cabré dans ce moment, il ne put la prendre lui-même et elle fut remise à Koutaitzof. Elle contenait de grands détails sur la conspiration ; mais Koutaitzof, ayant changé de vêtement pour dtner chez l'empereur , oublia de la lire. »

(On verra, dans la relation que nous rapportons en dernier lieu, pourquoi Koutaitzof ne montra pas la lettre à l'empereur.)

c( A l'heure fatale^ vers onze heures et la nuit du 13 au 23 mars, les conjurés, au nombre de vingt, ae prér sentent à une porte latérale dupalais St-Michel donnaat Sur le jardin. On leur en refuse l'entrée : a L'empereur nous a mandés, disent-ils , il y a aujourd'hui grand conseil de guerre. » La sentinelle , trompée par la vue de plusieura officiers généraux , se rend k leurs ina* tances.

« Tous montent en silence à l'appariemeut de Paul et demeurent un moment dans la salle des gardea. Ar*gamakoff, aide-de-camp de service, se présente seul. Il dit que le feu est à la ville, qu'il vient réveiller l'empereur , et le heiduque qui gardait l'antichambre le laisse entrer. Il frappe à la porte de l'appartement et st nomme. Paul, reconnaissant sa voix, lui ouvre à l'aide d'un cordon qui correspond à son lit. 11 ressort ausshtft pour introduire les conjurés. Ceux-ci , n'attendant qu'un signal pour se présenter , entrent en foule. La Cosaque s'aperçoit alors, mais trop tard , qu'on en veut aux jours de l'empereur; il veut résister^ à l'instant même il tombe percé de coups ; toutefois son dévoue^ ment avertit son maître ; il s'écrie : TrahisMi !....

a L'empereur effrayé veut iîur dans un dta cabinets qui joignent son alcôve : l'un communiquât à Téttga inférieur , l'autre , sans issue , renfermait lesdrapemx pris sur l'ennemi , et les armes des ofiiders détaïus à la forteresse. C'est dans ce dernier que son trouUa l'a conduit : saisissant une épée, il cherchait à gagner «s escalier dérobé par l'autre cabinet, quand Itts confwrés pénétrèrent. Ils vont droit à son lit ; ne l'y trouvant pas, tous s'écrient : 11 est saové ! D^à ils se croyaient trahis^ quand Beningaen l'apwçut blotti derri^^ un paravent.

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