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Produits employés avant la découverte du savon. — Pline l'Ancien. — Coquetterie des dames romaines — L'histoire du savon d'après Wolowski. — La savonnerie chez les anciens et en Algérie.
Avant la découverte du savon, on faisait usage de matières argileuses, dites « terres à foulon », de décoctions de plantes riches en saponine ; substance qui possède de très remarquables propriétés détersives e.i rendant l'eau mousseuse et visqueuse. L'herbe de
borith, la racine de saponaire, le bulbe d'arum, les fruits du sapindus saponaria et ceux du rita étaient particulièrement recherchés ; on s'en sert même encore dans différentes contrées du nouveau monde et dans les Indes en guise de savon.
Les Ecritures sacrées renferment ce passage du prophète Jérémie qui parut 613 ans environ avant Jésus-Christ ;
« Quand vous vous laveriez avec du nitreet que vous vous purifieriez avec une grande abondance de borith, vous demeureriez toujours souillés devant moi dans votre iniquité, dit le Seigneur votre Dieu. »
Plusieurs auteurs anciens, vantent le gypsophila struthinum comme étant sans rival pour le lavage des laines. D'autre part, il est avéré qu'on se servait également dans bien des cas de quelques matières animales, telles que la bile et les excréments de porcs, enfin, plus tard, des lessives provenant des cendres de bois furent employées seules, puis unies à des graisses.
« Les Grecs et les Turcs, écrivait Guys, négociant marseillais au siècle dernier, em-
ploient aujourd'liui dans les bains une terre grasse pour se laver la tête et les cheveux ; ils la tirent des îles et des bords de la mer Noire. C'est la même terre que les Grecs employaient anciennement pour blanchir le linge et qui suppléait au savon, que nous lui avons substitué. »
Pline l'Ancien (23 a.J.-C,79a.J-C.) dans son Histoire naturelle, livre XXVIII, chapitre II, ayant pour titre : « Pour les amygdales et contre les goitres », après avoir passé en revue différents remèdes, ajoute :
« Prodest et sapo : Galliarum hoc inventum rutilandis capillis : fit ex sebo et cinere. Optimus fagino et caprino, duobus modis, spissus ac liquidus : uterque apud- Germanos majore in usu viris quam feminis. »
On a traduit :
« On emploie aussi le savon inventé dans les Gaules pour rendre les cheveux blonds, il se prépare avec du suif et des cendres ; le meilleur se fait avec des cendres de hêtre et de suif de chèvre ; il est de deux sortes, mou et liquide. L'un et l'autre sont en usage chez
les Germains et les hommes s'en servent plus que les femmes. »
Si Pline eût ignoré le savon, auraii-il écrit : « prodest e' sapo » on emploie aussi le savon? Nous ne le pensons pas, car ces seuls mots indiquent que cette substance lui était familière. Quant à la phrase « Galliarum hoc inventum rutilandis capillis », « inventé dans les Gaules pour/endre les cheveux blonds», elle a le grave inconvénient d'avoir été mal interprétée; elle indique simplement une application, mise pour la première fois en pratique dans les Gaules, et Pline s'empresse d'en informer ses contemporains.
En effet, à Rome, le savon ne concourrait nuUement alors à la décoloration des cheveux. Ovide, (48 a. J.-C, 18 d. J.-C.,) est très catégorique sur ce point
« Feraina canitem germanis inficit herbis, « Et melior vero quaîritur arte color. »
« La femme teint ses cheveux avec le suc des herbes de la Germanie ; l'art leur donner ainsi une couleur plus recherchée que la couleur naturelle. »
Martial, (40103 de J.-C.) se charge ensuite
de nous apprendre, que le renseignement fourni par Pline, futpromptement mis à profit par les élégantes romaines qui s'entendaient si bien.
« Pour réparer des ans l'irréparable outrage » et dont un grand nombre poussaient la coquetterie jusqu'à donner à leur chevelure les couleurs les plus bizarres.
« Caustica teutonicos accendit spuma capillos. »
« On emprunte le savon caustique des Teutons pour se rendre la chevelure rutilante. »
Théodore Priscien, Tertullien, Quintus Serenus, ^'alè^e Maxime, Galien et Arétée de Cappadoce connaissaient le savon.
M. Wolowski, dans son rapport sur l'exposition internationale de Londres (1855), s'exprime ainsi :
« Nous admettrions difficilement aujourd'hui comme moyens de propreté, ceux qu'employaient les héros d'Homère, et ceux dont on s'est servi dans des siècles moins reculés...
« L'histoire du savon est des plus obscures; elle se confond avec celle du carbonate de soude ou du carbonate de potasse. Il semble qu'on a connu d'abord l'usage des cendres et
des sels extraits des cendres des végétaux, potasse dans l'intérieur des terres ; potasse et soude, ou soude seule sur les bords de la mer; puis on a employé des mélanges de cendre et d'huile ou de suif, et qu'enfin, mais beaucoup plus tard, on a obtenu le savon. »
La savonnerie chez les peuples anciens était ce qu'elle est aujourd'hui en Algérie ; voici le tableau qu'en trace M. Léon Droux :
« En Algérie, dans l'intérieur des terres, les Arabes, et parmi eux surtout les Kabyles, qui sont les plus industrieux, apportent sur les marchés une matière qui reçoit deux applications bien différentes, la pharmacie et l'usage domestique. C'est un savon fabriqué presque à froid, légèrement jaunâtre, à demi transparent, ayant la consistance d'une gelée et ne contenant qu'une faible proportion d'eau. Il est composé d'huile d'olive et de lessive obtenue par la filtration de l'eau sur un mélange de cendres de bois et de chaux vive c'est-à-dire de potasse caustique additionnée d'une faible proportion de sels neutres et de soude. C'est un savon assez complet dont les Arabes font grand usage comme onguent
pharmaceutique contre les affections de la peau. Ils s'en servent en outre aux usages domestiques et pour le lavage des laines destinées à la fabrication de leurs tissus. »
Remplaçons l'huile par le suif, supprimons la chaux vive, et nous avons le fameux « unguentum cineris. »
Savonneries pompéiennes. — La légende de Savone. — Industries gauloises. — Revendication de Marseille. — Les Phéniciens.
— Théorie de Plotin. — Les thermes romains. — Pauvres touristes !
Lorsqu'on 1748 on mita jour une partie des ruines de Pompéi, petite ville d'exportation de la Campanie, ensevelie sous les laves et les cendres du Vésuve, l'an 79 de l'ère chrétienne, on découvrit plusieurs ateliers qu'on reconnut être des savonneries par l'outillage et surtout par les matière grasses saponifiées qu'on y trouva dans un tel état de conservation qu'il était impossible, même pour les moins experts, d'émettre des doutes à cet égard.
Il en résulte que la légende, qui attribue l'invention du savon à Savone, ville de l'Etat de Gênes, où la femme d'un pêcheur ayant fait chauffer de la lessive de soude dans un vase encore imprégné d'huile d'olive et trouvé ainsi
par hasard cette précieuse substance, est une pure fiction, inventée par un étymologiste trop ardent qui voulait absolument voir dans le mot savon le dérivé forcé de Savone.
A l'époque de la conquête des Gaules par César, commencée l'an 58 avant Jésus-Christ et qui ne se termina qu'après dix ans de luttes et de combats, nos ancêtres connaissaient depuis longtemps l'usage du savon. L'industrie était des plus prospères ; elle consistait principalement dans l'exploitation de mines de fer, de cuivre, d'étain, etc. ; le tissage et le brochage des étoffes, l'art de la teinture occupaient aussi une place importante.
Masillia (Marseille) et Corbilo, port situé à l'embouchure du Liger (la Loire), dont la situation exacte n'a pu être déterminée^ étaient les principaux ports d'exportation.
Nul n'ignore que Marseille a revendiqué de tout temps la découverte du savon. D'après M. Audouard, on serait tenté de le penser.
ce Les Gaulois, dit-il, furent les premiers à composer le savon, et parmi eux, tout porte à croire que les Massalioles furent les inven-
leurs de cette pâte. Pline aurait donc raison en plaçant dans la Gaule le berceau de la savonnerie, et l'on peut, sans présomption, affirmer que le savon fut inventé à Masillia ou tout au moins dans ses colonies. »
Quoi qu'il en soit, nous avons la conviction que le savon n'est pas d'origine gauloise. Sans remonter aux époques préhistoriques, nous ferons simplement observer que les nombreuses migrations de Phéniciens qui s'établirent tout d'abord en Gaule, aux bouches du Rhône, 600 ans avant Jésus- Christ, puis s'avancèrent peu à peu dans l'intérieur ; de même qu'elles apprirent aux habitants de ce pays le travail des mines, (ceci est un fait consacré), durent, grâce aux connaissances relativement étendues qu'elles possédaient, les initier à d'autres industries rendant l'usage du savon indispensable.
Les Phéniciens, descendus du Caucase indien, sous la conduite de Phœnix, fils d'Agénor, un de leurs rois, s'étaient établis dans l'étroite bande do territoire resserrée entre la mer Méditerranée et le mont Liban où ils avaient fondé, vers !e IXe siècle avant notre
ère, Tyr et Sidon. La stérilité du sol qu'ils occupaient les contraignit bientôt à se livrer à l'industrie et au commerce. Navigateurs excellents et doués d'une audace à toute épreuve, ils créèrent des colonies, non seulement dans une grande partie de l'Europe, mais encore en Asie et en Afrique afin d'écouler chez les peuples barbares les beaux produits de leurs importantes manufactures : lainages teints de pourpre éclatante, étoffes de soie aux couleurs les plus variées et quantité prodigieuse d'objets de verre^ d'or, d'argent et d'ivoire. Tels étaient les hommes auxquels^ à notre avis, on doit être redevable de la découverte du savon.
Combien eût été gravement compromise la fabrication de ce produit, si la théorie préconisée par le néoplaticien Plotin avait été mise en pratique ! Ce philosophe, qualifié de célèbre par l'histoire, enseignait à Rome, l'an 245 de Jésus-Christ, que le corps humain ne mérite pas l'honneur d'être lavé, c'était dire également que les vêtements devaient avoir le même sort. Fort heureusement, on ne tint aucun compte de cette opinion par trop risquée, les
- isothermes introduits'à Rome sous Pompée, et devenus d'un besoin journalier, pour le patricien comme pour le plébéien, continuèrent à faire fureur, et les vêtements d'un blanc éclatant qu'affectionnaient tant les citoyens romains dans les réjouissances privées et publiques, furent toujours les mieux portés.
Puisque l'occasion s'en présente, nous ne pouvons résister au désir de donner quelques détails sur les bains de l'ancienne Rome, qui dut à la Grèce l'idée de les rendre publics.
Les thermes les plus importants ont été construits par Agrippa, Néron, Vespasien, Antonin^ Caracalla, Titus, Dioclétien et Constantin. Ces édifices étaient décorés avec un luxe fastueux, portiques, excèdres, galeries de statues et de tableaux, bibliothèques, rien n'y manquait. Lors de leur création, les hommes et les femmes avaient la liberté de pouvoir se baigner ensemble, mais on fut bientôt contraint d'ordonner que les hommes seraient séparés des femmes. Généralement on se baignait deux fois par jour en hiver et cinq ou six fois en été. Un bain complet avait lieu comme suit : Après s'être déshabillé dans le
« spoliatorium » et avoir remis ses vêtements à des esclaves qui s'empressaient de les ranger dans des cases fermées, on passait dans une autre salie appelée « unctuarium ». Là on était oint de la tète aux pieds d'une espèce de savon mou, obtenu au moyen d'une lessive de cendres de végétaux et d'huiles que parfumaient très agréablement le myrrhe, le nard ou le cinnamome. On arrivait ensuite dans le « sphéristérium » où l'on se livrait à des exercices violents, tejs que les jeux de paume et da balle avant de se plonger dans le bain d'eau chaude placé à côté portant le nom de « lavacrum » entouré de marches sur lesquelles on s'asseyait pour se nettoyer. Audessous du lavacrum se trouvait un autre bassin d'eau moins chaude pour se baigner une seconde fois. Le « sudatorium h venait après; on traversait lentement cette étuve et l'on parvenait dans le « frigidari'im » afin de nager dans un bassin d'eau froide « piscina natalis », puis, en le quittant, on se faisait frotter d'huiles fines et d'essences avant de regagner le « spoliatorium » pour se revêtir. Que de touristes, sur la péninsule talienne,
doivent amèrement regretter ce temps de propreté excessive en voyant les descendants des maîtres du monde presque affecter, par la négligence de leur personne, de mettre en pratique la maxime du philosophe Plotin 1
La Gaule s'endort. — Diodore de -Sicile el Strabon. — Les Arabes. — La première Croisade. — La savonnerie en Espagne et en Italie du XIV,, siècle au XVI« siècle.
La Gaule, une fois conquise, était tombée dans une résignation oublieuse ; une indifférence profonde avait succédé à ses nobles soulèvements qui mirent si souvent en péril les légions romaines.
Les documents manquent totalement pour se rendre compte des modifications qui ont été apportées dans la fabrication du savcn à partir de cette époque jusqu'au VIIc siècle. L'historien Diodore, de Sicile, contemporain de César, et Strabon, géographe, né 50 ans avant Jésus-Christ, tous deux de nationalité grecque, nous apprennent seulement que les indigènes des bords de la Méditerranée employaient le beurre et le saindoux pour produire des savons dont ils faisaient une assez grande consommation.
Ce sont les Arabes, par leur passion pour l'étude de la chimie, dont ils étaient les auteurs, qui, selon leur compatriote Geber, auraient trouvé, au Ville siècle, le procédé d'améliorer considérablement la savonnerie en ajoutant de la chaux vive aux lessives de soude et seraient ainsi arrivés à obtenir un savon très ferme et de bel aspect.
Pendant leur domination en Espagne, qui fut de si longue durée, les Arabes, désignés sous le nom de « Maures », fabriquèrent des savons à base d'huile d'olive qu'ils exportaient, surtout au IX« siècle, à Marseille, qui n'en faisait alors qu'un important produit de commerce; mais celte industrie ne prit un réel développement qu'au XI« siècle, c'est-à-dire lors de la première croisade.
Ce mouvement religieux apporta une puissante impulsion dans la fabrication des armes, des harnachements, des vêtements, etc.; les artisans augmentèrent ainsi que les marchands; la richesse mobilière grandit; de plus, les croisés avaient rapporté de l'Orient l'usage de la toile, qui nécessite pour son blanchissage l'emploi du savon.
Marseille, guidée par son vif esprit de négoce,"sc'Iivre'en cc'moment à de très louables tentatives pour créer che// elle la fabrication de cette matière ; mais il fallait lutter contre l'Espagne et l'Italie," contrées déjà réputées par la qualité de leurs savons que l'une et l'autre envoyaient au loin en quantités considérables ; aussi la capitale de la Provence fut-elle [empêchée de prendre le dèveloppementauquel elle s'attendait.
Placée pour l'alcali dans des conditions exceptionnelles, l'Espagne possède au XlVe siècle des savonneries excessivement importantes à Alicante, Carthagène, Malaga et Séville. Alicante'surtout, l'emporte sur ces dernières par un genre de savon qui porta longtemps son nom.
L'Italie, au siècle suivant, est représentée par Venise et Savone.
Venise avait pour elle, des capitaux puissants, une marine nombreuse, des négociants habiles.
Savone, une fabrication réglée avec soin, qu'elle s'appliquait à améliorer sans cesse. Cependant ces^deux cités furent supplantées
par Gênes la Superbe, qui, en s'emparant de leurs procédés, livra un savon à coupe douce dit « savon blanc épuré de Castille ».
Malheureusement l'appât du lucre engendra bientôt des savons défectueux.
Les sénateurs génois, afin d'enrayer une si déplorable tendance, adressèrent de'sévères observations; on n'en tint aucun compte. Aussi, dans leur exaspération, donnèrent-ils l'ordre de brûler en places publiques tous les savons fraudés qu'ils purent saisir. Cet énergique remède n'avait qu''un défaut, celui d'être trop tardif; car Gênes ne put reconquérir la confiance de ses acheteurs, et ceux-ci s'adressèrent désormais à Marseille, qui occupa rapidement la suprématie, ainsi que nous le verrons plus loin.
Le moyen âge jugé par Liebig. — Colbert développe l'industrie française. — Le monopole Pierre Rigat. — Ses conséquences.
— Etablissement définitif de la savonnerie à Marseille.
Le XVIIc siècle vit la consommation du savon s'accroître ; on prenait plus de soin de sa personne qu'au moyen âge et un certain confortable commençait à se répandre.
« Au moyen âge, écrit l'illustre Liebig dans ses lettres sur la chimie, les seigneurs, qui conciliaient l'absence de toute propreté dans leur personne et leurs vêtements avec la profusion de riches parfums et d'odorantes essences, étaient plus luxueux que nous ne le sommes pour le manger et pour le boire, pour les ajustements et pour les chevaux ; mais combien est grande la différence entre leur époque et la nôtre, si nous regardons l'absence de la propreté comme un signe de misère et de dégradation ! v
Il fallut l'arrivée de Colbert aux affaires pour donner à la savonnerie française l'extension dont elle étaii digne.
Cet habile ministre, à peine au pouvoir, s'empressa do prendre l'avis des principaux industriels et négociants du royaume, puis, en 16G5, il établit sur de nouvelles bases le Conseil du commerce fondé par Henri IV en 1604, qui avait perdu son prestige sous Mazarin. Ceci fait, voulant à tout prix que l'étranger ne nous tînt plus sous sa dépendance, aussi bien pour les objets de luxe que pour ceux de première nécessité, il appela en France les ouvriers d'Europe les plus experts en verrerie, faïencerie, fabrication des soieries^ des velours, des toiles, des draps, des tapisseries, etc., ne craignant pas d'avancer des capitaux pour les frais d'installation. L'essor qui en résulta dépassa les espérances ; aussi Boileau, dans sa première épître à Louis XIV% avait-il raison d'écrire :
Nos artisans grossiers rendus industrieux ; Et nos voisins frustrés de ces tributs serviîes. Que payait à leur art le luxe de nos villes.
Bientôt même, par d'ingénieux perfection-
nements, doublés d'une activité incessante, nous étions placés pour exporter dans les pays qui précédemment nous inondaient de leurs produits.
Temple, chevalier anglais, pénétré d'une franche admiration, disait à cette époque : « La richesse de ce pays, qui est la cause de sa puissance, résulte de la consommation prodigieuse faite par les peuples qui l'environnent, des j)roduits si nombreux et si riches de son sol et de son climat ou du travail ingénieux de ses habitants. Au moyen de leurs vins, de leur sel, de leurs modes d'habillement et d'équipages, les Français font venir de grosses sommes dans ce fertile et noble royaume, le plus favorisé par la nature de tous ceux qui sont au monde. »
Par édit r(>yal, rendu sur l'avis de Colbert, une savonnerie fut fondée à Toulon, à l'aide de subsides de l'Etat, et placée sous la direction d'un sieur Ravel.
En 16GG, Pierre Rigat, commerçant lyonnais, fit présenter à Louis XIV une requête par laquelle il sollicitait le monopole de la fabrication des savons en général pour satisfaire
aux besoins de tout le royaume. Ce privilège lui fut accordé sur-le-champ pour une durée de vingt ans, par lettres patentes du mois de mars de la môme année.
D'après ces lettres, les propriétaires des savonneries existant en Provence tombaient sous l'entière dépendance de Rigat ; ils ne pouvaient augmenter leur matériel sans son autorisation et étaient tenus de lui vendre, à un prix stipulé^ la totalité des savons fabriqués.
« Le concessionnaire, dit M. Wolowski, et tout le personnel adjoint à ses fabriques étaient en outre exemptés de l'obligation de fournir le logement aux gens de guerre et de toutes les autres charges imposées aux divers sujets du royaume ; un droit de huit livres par quintal devait être perçu sur les savons importés de l'étranger. »
Une telle prérogative fit naître dans le Midi de fort vifs mécontentements ; le parlement d'Aix ne consentit pas à l'enregistrement des lettres patentes concédées au sieur Rigat ; Colbert dût imposer son autorité afin de faire effectuer cet enregistrement, ce fut seule-
ment en 1669 que ce monopole inique put êire aboli. Les ouvriers de Rigat se rendirent alors à Marseille où ils décidèrent plusieurs fabricants d'huiles à monter des savonneries qui, libres d'entraves, prospérèrent rapidement en excitant l'émulation de cel'es qui existaient en cette ville.
Edit de Louis XIV ; son inefficacité. — Désordre des finances. — Le maréchal, duc de Viilars. •— Système de Law. — Ministère Fleury.
Marseille s'applique quelque temps à livrer des produits irréprochables, mais peu à peu elle s'adonne à la fraude, et il arriva un moment où celle-ci atteignit un tel degré de scandale, que la chambre de commerce marseillaise, émue à juste titre des funestes conséquences qui pourraient en résulter dans l'avenir, usa de toute l'influence dont elle disposait pour faire rendre un édit (5 octobre 1688) dont voici les principaux points :
« Le roi, ayant été informé que la mauvaise qualité des savons qu'on fabrique maintenant en Provence en a considérablement diminué le débit, qui était très grand, et que l'altération qu'on y fait pour le poids, et les défauts qui s'y rencontrent par le peu de soin
qu'on a de préparer les matières a pu donner lieu aux étrangers d'attirer et d'établir cette manufacture chez eux, ce que Sa Majesté désirant empêcher, elle a résolu, pour remédier aux abus qui se sont introduits, de remettre Cftie fabrique dans sa perfection et ordonne ce qui suit :
« Article I. — Les manufactures de savons, de quelque qualité qu'elles soient, cesseront entièrement pendant les mois de juin, juillet et août de chaque année, sous peine de confiscation du savon.
« Article II. — Les huiles nouvelles ne pourront être employées à cette manufacture avant le l^f mai de chaque année, aussi à peine de confiscation de la marchandise,
« Article III. — Il est défendu de se servir, dans la fabrication du savon avec les barilles soude ou cendres, d'aucune graisse, beurre ni autres matières, mais seulement des huiles d'olive pures sans mélange de graisse, à peine de confiscation.
« Art. XIII. — Les communautés des villes de la Provence où il y a des fabriques de savon nommerontjtous les ans, deux des prin-
cipaux négociants entendus dans cette matière, pour veiller dans les dites villes et dans l'étendue de leur territoire à l'entière exécution des articles ci dessus, et lorsqu'ils trouveront des fabricants ou des marchands qui y auront contrevenu, ils les dénonceront aux juges ordinaires pour être punis suivant l'exigence du cas. »
L'interdiction de s'abstenir de fabriquer durant les mois de juin, juillet, août ; celle qui retirait également la liberté de faire usage d'huiles fraîches, soulevèrent de légitimes réclamations ; aussi l'excès de zèle mal entendu qui avait présidé à la rédaction de cet édit empêcha d'arriver à aucun résultat.
Depuis la mort de Colbert (1G83), personne dans le gouvernement n'avait hérité de son patient esprit de réformes si sagement calculées. La concurrence étrangère, toujours en éveil, profitant des mesures vexatoires imposées à notre industrie, était vite revenue sur le marché.
Des guerres incessantes, jointes à de folles dépenses, avaient jeté un tel désc^rdre dans nos finances qu'à la fin du règne de Louis XIV
pesait sur Ja France une dette de 2 milliards 400 millions.
« La cour, écrit M. Louis Chabaud {Marseille et ses industries), réduite aux expédients pour se créer des ressources, soulevait donc de toutes parts des réclamations très vives, et notre administration urbaine luttait avec énergie contre ses prétentions fiscales. C'est ainsi qu'un inspecteur des manufactures, créé par M. de Seignelay, ne put exercer ses fonctions que de concert avec les procureurs du pays De son cûté, le bureau du commerce, voyant l'industrie déshéritée de la protection que lui avait accordée Colbert, ne lui ménageait ni ses conseils ni son appui.
(' Ces bonnes dispositions furent très heureusement secondées un peu plus tard par l'immense crédit dont jouissait le guerrier illustre qui sauva la France à Denain, après avoir pacifié les Cévennes. Le maréchal, duc de Villars, gouverneur de la Provence, portait, en effet, le plus vif intérêt à l'industrie savonnière et au commerce de Marseille. Nos lecteurs en jugeront par le passage suivant d'une lettre que le héros écrivait le 17 février
1718 à notre chambre de commerce : « Je vois « combien vous êtes contents de la révocation « de l'ordre qui favorisait l'entrée du savon « étranger à Marseille. J'ai fait sur cela ce « que vous pouviez attendre de l'envie que « j'aurai toujours de contribuera rendre votre « ville florissante. »
Le système financier de Law, inauguré en 1719, releva, il est vrai, la situation ; mais la prospérité factice qui s'en suivit, s'écroula aussi rapidement qu'elle était survenue.
Sous leministèreFleury, ce partisan de l'économie et de la paix à tout prix, le commerce et l'industrie furent abandonnés à eux-mêmes; cependant ils ne purent prendre l'essor qu'ils méritaient par suite des entraves qui les paralysaient.
Intrigues du sieur Beaussire. — Rapport sur la savonnerie à Marseille en 1749. — Statistique de ses fabriques et de celles de Provence à cette époque. — Savons d'Aix.
Chaudement recommandé par d'influents personnages, un sieur Beaussire, à force d'intrigues, fut sur le point d'être nommé en 1730 inspecteur à vie de la savonnerie marseillaise. Tl échoua dans sa tentative, ayant contre lui le bureau du commerce, qui écrivit au gouvernement :
« Le sieur Beaussire ose affirmer qu'avec cent livres d'huile d'olive on fait deux cents livres de savon. Si cela était exact, les fabricants seraient bientôt très puissants. Cependant plusieurs se sont successivement ruinés à ce métier ; les fabricants soutiennent que cent livres d'huile d'olive ne peuvent produire tout au plus que cent soixante livres de savon bleu, avec la cendre, comme on le fait à Marseille, sans y mélanger de barille. »
Une délégation de savonniers exprima ses remerciements au bureau du commerce qui, sur la demande de ces fabricants, arrêta que deux d'entre eux exerceraient, conjointement avec deux autres délégués mnnicipaux, les fonctions d'inspecteurs pour réprimer sévèrement les abus que commettraient les savonniers, soit par cupidité, soit par négligence.
Nous empruntons à un mémoire de la chambre de commerce de Marseille les lignes suivantes, qui peignent la situation à cette époque :
« Détachée des expéditions de mer pour l'importation des matières premières, de leur achat et de tout ce qui l'a précédé, la fabrication de nos savons dont l'importance, année commune, est de 30,000 quintaux, dont les deux tiers au moins sont marbrés et le reste en blanc, forme un i)roduit de sept à huit millions de livres, où la main-d'œuvre entre pour un million et demi. Mais on peut dire que, si les savonneries de Marseille n'avaient pas tendu sans cesse à la perfection de leurs produits, on ne viendrait pas des quatre coins du monde chercher des savons à Marseille,
de préférence à ceux du Languedoc, de Provence, de la Rivière de Gênes, d'Italie, du Levant et d'Espagne même.
« Comme plusieurs marchands font passer des savons fabriqués dans les lieux circonvoisins pour savons de Marseille, les fabricants de cette ville, intéressés à prévenir ces abus, ont déjà proposé de faire mettre la marque de leur fabrique sur chaque caisse de savon et de les faire accompagner d'un certificat de Ja chambre de commerce, lequel ne sera expédié que sur la déclaration qu'ils en signeront. Quant à la diminution de poids, elle ne saurait excéder 4 0[0, lorsque les savons ont été bien fabriqués et qu'ils, ne sont pas extrêmement anciens. Quand le déchet est plus fort, on doit l'attribuer au plus long temps qu'on a mis pour faire arriver le savon au lieu de sa destination, à la différence du transport par terre ou par mer, ou à l'emploi des huiles grasses, qui coûtent cependant plus cher que celles qui le sont moins. Mais cette diminution n'ira jamais au double de l'autre, qui est ordinaire, à moins que le savon n'ait été mal fabriqué, ou ne contienne quelque mélange
étranger, de suif, de graisse et autres ingrédients, ce qui ne peut arriver qu'à quelques fabricants des lieux dont l'isolement ne permet pas une active surveillance. »
Ce rapport, adressé au contrôleur général des finances le 9 avril 1749, s'étend ensuite sur les merveilleuses ressources de notre grand port méditerranéen, mais on s'y montre très peu charitable pour les savonneries des villes voisines, trouvant fort bien que cellesci soient inspectées sans cesse, sous prétexte que la fabrication y est de beaucoup défectueuse, tandis que celle de Marseille étant supérieure à toutes les autres, une telle surveillance est inutile.
Il existait alors à Marseille 28 savonneries et 39 dans le reste de la Provence, réparties à Aix, Antibes, Brignoles, Cuers, Draguignan, Grasse, Labarden, La Farlède, La Valette, Manosque, OUioules, St-Chamas,^Salon, SoUiès, Toulon et Vence.
Nous savons que parmi ces dernières quelques-unes laissaient à désirer ; toutefois la majeure partie produisait des savons de première qualité.
Voici, en effet, comment M. de la (ienière jugeait ceux d'Aix :
« Les savons qui s'y fabriquent sont 1res beaux et très bons et sont autant recherchés que les meilleurs de Marseille. La consommation de ces savons se fait à Aix, Lyon^ Elbeuf, Sedan et l'Amérique. »
Savon d'Alicante. — Savon raffiné. —Requête aux Etals-Généraux. — Réclamation à l'Assemblée législative. — Concurrence des savons espagnols,
Savary, dans son dictionnaire du 'commerce, nous apprend que :
« Les teinturiers en soie, laine et fil ne pouvaient, suivant l'art. 7 de leurs statuts, employer que du savon d'Alicante ou de Gênes ; mais, ajoulo-t-il, il faut remarquer qu'ils ne sont pas différents de ceux de Marseille et do Toulon, n'étant qu'un nom qu'on^ leur donne pour les mieux faire valoir. »
Trois fabricants marseillais livraient du savon façon Alicante , reconnaissable à une marbrure très accentuée, une grande légèreté et à un coupage en briques carrées.
Nous ne devons pas aussi passer sous silence les tentatives pour la production d'un savon dit « raffiné » devant cire supérieur à tous ceux fabriqués jusqu'alors et qui ne
fournit que des résultais négatifs à ses inventeurs, quoiqu'ils fussent nfierveilieusement secondés.
En 1754, l'art. 1er de l'édit de 1688 interdisant la fabrication pendant un quart de l'année est annulé, on exige que les savonniers adoptent des nnarques personnelles ; des précautions sont prises afin d'empêcher les associations pour l'achat des matières premières indigènes et la vente des savons ; puis, par suite d'un revirement inexplicable ce même article 1er est remis en vigueur vers 1700
Toutes ces mesures furent cependant inefficaces pour atteindre le but très louable qu'on se proposait depuis si longtemps. La révolution de 1789 les abolit, et la fraude se montra naturellement plus audacieuse que jamais ; nous ne devons donc pas être étonnés de la requête des blanchisseuses et lavandières,envoyée en 1790 aux députés de Marseille siégeant aux Etats-Généraux.
« C'est contre la fabricaiion du savon blanc que nous avons à nous plaindre, disait cette requête ; c'est contre ces malfaiteurs qui le vicient d'une augmentation de poids ; c'est
contre ces âmes intéressées^ qui, franchissant toutes les bornes de l'humanité, ne craignent pas d'établir leur fortune sur le plus pur sang de la plus basse population.
« Ces déloyaux fabricants de savon blanc incorporent dans le savon de 25 à 40 0[0 d'augmentation de poids par le moyen de l'eau empreinte de quelques sels légers de soude, et enlèvent par ce moyen au consommateur l'espérance du petit bénéfice qu'il peut attendre de son labeur, en ce qu'il ne trouve plus, dans ce savon vicié, l'usage qu'il lui procurerait s'il était intact, et le second dommage c'est qu'il en paye une livre et n'en reçoit que les 3\4 et souvent moins. »
Aucune ordonnance administrative de répression n'ayant été prescrite, la municipalité marseillaise se décida l'année suivante (14 octobre 1791) à exposer ainsi les faits à l'Assemblée législative :
« La bonne foi dans la fabrication des savons qui se vendent dans les places publiques et qui sont un objet de consommation journalière, est-elle moins intéressante pour la société que la bonne foi dans le débit des autres
denrées? Est-il moins important pour l'intérêt national de veiller à la bonne fabrication du savon qui, dans la seule ville de Marseille, roule sur 36 millions d'entrées et de sorties, que de veiller à la fidélité du titre des ouvrages d'orfèvrerie? Il est sans doute très important de conserver cette branche de notre commerce et on ne peut Tespérer si Ton bannit de cette fabrication la bonne foi, si on laisse la fraude impunie, si on autorise les vols faits au commerce. •
« Législateurs, la fabrication du savon mérite une aitention particulière puisqu'elle forme une branche essentielle de l'industrie nationale. Marseille est en possession de ce commerce ; elle vous sollicite d'en proscrire la fraude et notreréclamarion se présente avec un caractère de justice qui ne permet pas de douter qu'elle ne soit favorablement accueillie. »
Cette pétition ne fit aucun effet; les esprits étant trop tourmentés par les graves événements qui se déroulaient chaque jour pour s'en occuper. Le déclin passager de notre fabrication favorisa l'importation des sa-
vons étrangers, et particulièrement les savons d'origine espagnole.
<i De tous les établissements de savonnerie que la Terreur de 1793 a fait porter à l'étranger, écrit Baudoin (Traité théorique de l'état du savonnier), il n'y en a point eu de plus préjudiciable à Marseille, que ceux formés en Espagne. Ils y ont été faits, non à la hâte et précairement, comme la plupart de ceux d'Italie, mais solidement avec toute la réflexion que comporte de telles entreprises ; parceque le peu d'émigrés qui passa dans ce royaume y était avec plus de sécurité que ceux qui s'étaient réfugiés dans cette première contrée. Ils y trouvèrent des commerçants moins défiants, plus loyaux et plus riches, un sol produisant les meilleures soudes et les plus propices au savon, ainsi que l'huile nécessaire à une grande consommation.
« La réunion de ces circonstances, et la position géographique de l'Espagne à l'égard de la France, ont assuré le succès de ces établissements. On y fait de superbes savons madrés bleu-pâle et bleu-vif, que l'on expédie en France très économiquement, vu la
brièveté du trajet par mer, et on l'y vend en concurrence des nôtres avec un avantage bien certain de plus de 30 0|0, malgré les droits d'entrée dont ils sont grevés ; et voici de quoi se convaincre de cette vérité si l'on en doutait.
« Toutes les soudes qui sortent d'Espagne payent des droits considérables, qui, ajoutés aux frais d'expédition, d'emballage, de commission, etc., augmentent de 50 0|0 la valeur de ces matières. Le fret jusqu'à Marseille, l'assurance, droits d'entrée et autres frais, les renchérissent encore de 30 0[0. Les huiles ne sont pas moins grevées de gros droits à leur sortie d'Espagne ; elles en payent un autre de 9 fr. par millerole à leur entrée à Marseille.
« Ces deux productions sortant ouvrées d'Espagne, n'en payent que de très modiques; de sorte que toutes ces charges refluant sur nous, il n'en résulte rien moins qu'un bénéfice clair et net de 30 0[0 sur le prix du savon, en faveur des fabricants espagnols. »
Soudes naturelles. — Leblanc découvre la soude artificielle ; — son abnégation ; — ingratitude de ses contemporains. — Rapport de M. Damas à l'Académie des sciences.
Jusqu'à cette époque, on avait employé des soudes naturelles, obtenues par l'incinération de plantes dénommées « salifères »ou « marines », croissant dans le voisinage de la mer. La France en produisait deux qualités très estimées en savonnerie : l'une dite de « Narbonne », renfermant 10 à 15 0(0 de carbonate de soude ; l'autre connue sous la désignation de «blanquette» ou soude « d'Aigues-Mortes », moins riche de 5 0[0.
Celles d'Espagne jouissaient surtout d'une réputation étendue ; on les répartissait en soudes de «Carthagène, Malaga et Alicante», qui se subdivisaient en trois catégories:
!• La barille douce ayant 25 à 30 0(0 de carbonate de soude;
2- La barille mélangée ayant de 15 à 20 0(0 de carbonate de soude ;