ÉPIDÉMIES
comme disait Darwin", jusqu'au danger de la peste : ce qui explique en partie pourquoi certains auteurs * l’ont regardée comme une maladie insignifiante, tandis que d’autres n’ont pas craint de lassimiler aux fléaux les plus terribles qui puissent désoler une population. Parmi les épidémies les plus remarquables sous le premier rapport, nous citerons celles qui régnèrent à Augsbourg en 1696 et en 1705, et dans lesquelles les symptômes furent très-légers, et la mortalité nulle, quoique la maladie eût atteint un grand nombre d'individus *; celle que Storch “ décrivit en 1740, et qui ne lui enleva que deux malades sur deux cents; celle de Copenhague, 1778, dans laquelle on ne compta que trois à quatre morts sur cent cas *, etc. À ces épidémies bénignes nous opposerons celle qui ravagea l’Allemagne vers la fin du siècle dernier, et qui, au dire de Neumann’, fit périr dans la Saxe seulement 40,000 hommes; celle que M. Trousseau observa :l y a une
(1) Zoonomie , trad. de Kluyskens, Gand, 1811, p.451. — (2) Sydenham , Dover, Juncker, Boerhave, Van-Swieten, etc. — (3) Schræck. In constit. epidem. Augustan , 4696-1705. — (4) Theoretischer und praktischer Tractat vom Scharlachfieber. Gotha, 4741. — (5) Bang. In Hosts Geschichte des Scharlachfiebers , 1826, t.1, p. 109. — (6) Aufsætze und Beobachtungen für Aerzte, Leipz., 1802, L.r.
GS ÉTIOLOGIE.
quinzaine d’années au Grand-Pressigny, en T'ouraine, et qui enleva le dixième de la population totale de cette commune. D'autres épidémies plus ou moins meurtrières ont enlevé un malade sur quatre', sur huit”, sur douze *, sur vingtcinq", etc. C’est à ces nuances de gravité si diverses qu'il faut attribuer le revirement d’idées d'un des plus grands praticiens de notre époque, M. Brelonneau, qui, en 1823, regardait la scarlatine comme une indisposition légere, et déclarail n'avoir jamais perdu, pendant une pratique de vingt-quatre ans, un seul malade atteint de cette affection; tandis que peu d'années plus tard il ne trouvait pas d'expressions assez énergiques pour peindre les terribles effets d’une épidémie de scarlatine qu'il observait dans une province de Ouest de la France.
Nous n’entreprendrons pas d’énumérer les nombreuses épidémies de scarlatine qui ont été observées depuis l'apparition de cette maladie, nous proposant de les mentionner à mesure que l’occasion s’en présentera dans le cours de louvrage.
(1) Gilbert Blanc. Epid. de 1795 à 1806. —(2) Lehman. Epid. de Torgau, 1825. —(3) Guérétin. Epid. du Lion-d’Angers, 1841. — (4) Epid. d'Ackworth. Ozanam , op. cit., t. II, p. 346.
Récipives. — Stoll, Frank, Fogel, Rosen de Rosenstein, Hoffmann, Bangs, Kreyssig, Fischer, Stieglitz, etc., prétendent que la searlatine n'attaque jamais deux fois le même individu. Willan, sur deux mille cas, assure n’avoir jamais rencontré une seule exception à cette règle. « Depuis » trente-cinq ans que j'exerce, dit Fildberg, je » Wai pas encore observé de mes propres yeux, » chez le même sujet, deux cas de scarlatine bien » caractérisée, accompagnée de fièvre et ayant sui- » viune marche régulière. » Les auteurs que nous venons de nommer attribuent les prétendus cas de récidive à des erreurs de diagnostic ou à un retour de l’exanthème qui, après avoir disparu, se ranime parfois au bout de quelques jours : phénomène signalé par les anciens sous le nom de reversio. Cependant la possibilité d’une seconde infection ne saurait, selon nous, être révoquée en doute. On en trouve des exemples authentiques dans les écrits de Bicker !, Jôrdens *, Neumann ’, Cappel *, Heberden *, Wood°, Wetzler”, Jo.
(1) Beschreibung eines Scharlachfiebers weïches in den Jahren 1778 und 1779, etc., p. 162. — (2) Hufeland’s Journal der prakt. Arzneikunde, B. 14, 1802, St. 4, S. 98. — (3) In Cappel’s theoret. und prakt, Abhandlung vom Scharlachausschlage, Gœtting., 1803, p. 114. — (4) Ouvr. précité, p. 114 — (5) Comment. de Morb. hist. Francof., 1804. — (6) Medical and physical Journal, 1808, febr. — (7) Sa'zb. med. chir. Zeitung, 1814, n° 8, p.127.
170 ÉTIOLOGIE.
Frank', Elvert*?, Krukenberg * , Steimmig ”, Landeutte ® , Rayer *, Rilliet et Barthez”, Blache et Guersant *, Hamilton”, etc. Hood, sur quarante-cinq malades, paraît en avoir rencontré cinq qui avaient déjà eu la scarlatine. M. Berton"° rapporte qu'un jeune homme de vingt-trois ans eut deux fois lascarlatine à quatre ans de distance. La première fois l’éruption occupa plus spécialement la moitié inférieure du corps; la seconde, ce fut la partie supérieure. Heyfelder " dit avoir eu la scarlatine à cinq ans et à trente-deux ans. Jahn ‘ cite une femme de quarante-deux ans qui aurait été atteinte sept fois de cette maladie. Jenrici ® prétend même avoir constaté jusqu'à dixsept récidives.
Il n’en est pas moins incontestable que, dans immense majorité des cas, la scarlatine n’attaque
(4) Pathol. interne, trad. franç., t. 11, pe 127. — (2) Rusl’'s Magaz., t. xxxI. — (3) Most. Geschichte des Scharlachfiebers , 1897, Lt. 17, p. 300. — (4) Erfahrungen und Betrachtungen über das Scharlachfieber, Karlsruhe, 1828, p. 12. — (5) Journal de médecine, 1763, t. XXVIII , p. 409. — (6, 7) Dictionnaire de médecine en 15 voL., 1835, t. XIY, p. 514. — (8) Dict. de méd., 1844, t. XXVIT, p.175. — (9) Gazette médicale , 1833, p. 810. — (10) Lancette fran- çaise, &. 1, 1842. — (11) Studien im Gebiete der Heïlwissenschaft, tit, p.68. — (12) Journal complémentaire des sciences médic. , t. XXXVIL — (13) Neumann. Handbuch der Medicin. , Klinik, Berlin, 1831,.1.IIT., D. 783.
qu'une seule fois le même individu. Most ', qui, comme nous le verrons, fait jouer un grand rôle au fluide galvano-animal dans la production des maladies exanthématiques, a rattaché ce fait à sa théorie d’une manière fort ingénieuse. Il prétend avoir remarqué que, lorsqu'on obtient la guérison d’une maladie à l’aide du fluide galvanique développé par superposition du zinc et du cuivre, le même moyen devient impuissant en cas de récidive, et qu'on est obligé d'employer d’autres métaux. Grapengiesser ? avait fait antérieurement la même observation. Il en tire cette conclusion, que, lorsqu'un sujet a reçu l'influence d’un agent galvanique quelconque, il perd son aptitude à en être influencé une seconde fois, ce qui, d’après ses idées théoriques, suffit pour donner une explication satisfaisante du phénomène en question.
Dœhne *, qui ne voit dans la scarlatine que l'accomplissement trop précipité d’une fonction naturelle, le renouvellement de l’épiderme, suppose que, d’après les lois de l’organisation, cette desquamation ne doit avoir lieu chez l'homme qu'une fois dans la vie.
(4) Geschichte des Scharlachfiebers, Leipzig, 1826, t.11, p.155. — (2) Versuch den Galvanismus zur Heïlung , etc., Berlin , 1802, p.13. — (3) Einige Beytr. zur Ætiologie und Cur des Scharlachfiebers, Leipzig, p. 53.
72 ÉTIOLOGIE.
M. Raspail", qui attribue la scarlatine aux ravages d’un insecte dont il n’a, du reste, pas encore pu déterminer lespèce, ne s'explique pas sur la cause de la rareté des récidives dans cette affection; mais la manière dont il se rend compte de l'impuissance du contagium de la variole sur les personnes qui ont déjà subi la sarcoptogénose variolique, s'applique, d’après ses idées, à ce qui s’observe d’analogue dans la sarcoptogénose purpurique. & Le sarcopte variolique ne revient plus dans une peau désorganisée qu'il a épuisée des sucs qu’il affectionnait, et infectée du virus de l’incubation de ses œufs. La récidive, très=rare du reste, n’est possible que sur une peau qui n’a pas été entièrement compromise par ses ravages, qui offre une foule d’espaces vierges, et qui, du reste, par le laps des années, a eu le temps de se régénérer, de s’épurer du peu de virus que la proximité des pustules aurait pu communiquer aux places non envahies. La théorie de la vaccine est fondée sur cette dernière loi. Pour écarter le sarcopte d’une peau saine, la sagesse instinctive des peuples a eu l’idée de linfecter, sans la désorga-
(1) Histoire naturelle de la santé et de la maladie, Paris, 1843, t.II, p. 382.
niser, d’un virus dont le sarcopte ait autant d’horreur que du sien propre. »
DE LA SCARLATINE CHEZ LES ANIMAUX. — L’é-tude de la médecine comparée nous apprend que la plupart des maladies qui affligent notre espèce s’observent aussi chez les animaux, et que certaines affections contagieuses peuvent se transmettre de ces derniers à l’homme et réciproquement. La fièvre intermittente elle-même, que Stahl"regardait comme une maladie spéciale à la pathologie humaine, paraît avoir été constatée dans ces derniers temps chez les quadrupèdes par MM. Bertrand?, Damoiseau*, Clichy “, etc. On a vu la variole se déclarer à la suite de contact immédiat ou par inoculation chez des singes *, des chiens’, des chats 7, et mème des oiseaux . On sait que M. Auzias-Turenne * est parvenu à inoculer la
(t) Theoria medica vera, in-4, 1737, pars 2, p. 710.— (2) Journal des vétérinaires du Midi, t.11, p. 33. — (3) Correspondance de Fromage de Feugré, t.1v.— (a) Recueil de médecine vétérinaire, t. vis et Vin. — (5) Paulet,Jansen, Huzard, etc. — (6) Piborg, Grève , Grognier, etc. — (7) Leigh. Natural History of Lancashire, etc. — (8) Brugnone, del Vajuolo de’ quadrupedi e degli uccelli. Journal général de médecine, t. xxvut, p. 218.— (9) Archives générales de médecine, 4° série, t. vr, 1844.
14 ÉTIOLOGIE.
syphilis à des singes, des chiens, des chats et des lapins, ce que Hunter et ses successeurs avaient essayé en vain.
zanam" fait mention d’une épidémie de tac, espèce de coqueluche, qui attaqua d’abord les brebis, et ensuite les hommes. Jahn * a vu la véritable coqueluche se communiquer de l’homme au chien. André Duchéne dans son Histoire d'Angleterre, Michel Saxo dans sa Chronique des Césars, et beaucoup d’autres auteurs, parlent d'épidémies de dyssenterie qui attaquèrent à la fois les hommes et les animaux, etc.
Plusieurs faits authentiques prouvent que, malgré l’assertion d’un auteur moderne, la scarlatine n'est pas une maladie propre à l'espèce humaine. Heim *, de Berlin, rapporte qu’un chien qui avait couché avec un enfant scarlatineux, fut pris d’accidents fébriles, et présenta ensuite une desquamation très-prononcée. Il y a quelques années, dit Most”, j'inoculai à trois chiens du virus emprunté à des pustules scarlatineuses, et je choisis, pour pratiquer cette opération, la partie inférieure de
(1) Histoire des maladies épidémiques, 1835, t. IV, p. 298. — (2) Neues System der Kinderkrankheïten, Rudolstadt, 1805. — (3) Hufeland’s Journal der prakt. Arzneikunde , 1812, Mærz, p. 75. — (4) Geschichte des Scharlachfiebers , Leipzig, 1826, L.r7, p. 272.