‹ Histoire de la science politiqueChapitre 29 sur 71 · XXXIV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXXIV INTRODUCTION

des facultés humaines, qui fait de rhomme un vér ritable homme au lieu du rival des animaux.

Un publiciste très-libéral, M. Destutt de Tracy, dans son commentaire sur Montesquieu, cherche à déterminer la signification du mot liberté ; et égaré par la médiocre philosophie de Condillac, ne trouve pas d^autre définition de la liberté que celle-ci : « La liberté, c'est le bonheur.» Selon lui, un homme libre est celui qui fait ce qui lui plaît, et qui est content de faire une chose. Un peuple libre est donc un peuple qui est heureux comme il est, fût-il privé de tout ce que nous considérons comme essentiel à la liberté. Comme il y a mille manières d'entendre le bonheur, il y en a mille d'entendre la liberté. Chacun prend son plaisir où il le trouve, et je serais très-esclave, si vous vouliez me rendre libre à votre manière et non pas à la mienne. Mais, à ce compte, un esclave très-cantent de son sort serait un homme libre. Une femme, en Orient, est peut-être beaucoup plus heureuse et contente dans un sérail, que s'il lui fallait gagner sa vie du travail de ses mains. Devons-nous dire qu'elle est libre ? J'avoue qu'il faut tenir compte de l'opinion, des hommes, quand on veut les rendre libres ; et je ne sais si on rendrait service aux Chinois et aux Turcs en leur accordant toutes les libertés européennes : mais là n'est pas la question. Il s'agit de savoir si le plaisir de son état suffit à constituer la liberté, si un chien, content et fier de porter sa chaîne, est par là même un chien * libre. Quant à décider s'il serait juste, par respect

niTRODlIGTION. XXXV

pour la liberté du chien, de lui ôter sa chaîne et de l'envoyer mourir de faim dans les bois, c'est une tout autre question .

Il y a donc des libertés naturelles indépendantes de la loi civile, mais qui reconnues et garanties par cette loi, deviennent les libertés civiles ; et la politique libérale est celle qui maintient contre toute atteinte ces libertés essentielles ; or, cette politique est la vraie ; car, seule, elle a égard à la dignité dé l'homme, qui est le vrai principe de son bonheur.

Mais il est facile de voir que cette politique ne peut pas se séparer delà morale. Car c'est la morale qui nous apprend que l'homme n'est pas une créature sensible, née pour jouir et pour satisfaire ses penchants, mais une créature raisonnable, née pour accomplir librement une destinée morale ; que cette destinée lui est imposée par une loi qui commande impérieusement sans contraindre nécessairement, et qui s'appelle le devoir; que c'est le sentiment d'être soumis à une loi si haute qui rend l'homme respectable à ses propres yeux, et le sentiment d'y avoir failli qui le remplit de mépris pour lui-même ; que cette loi, en s'imposant à son libre arbitre, est précisément ce qui fait de lui une personne^ tandis que ce qui n'obéit qu'aux lois fatales et aveugles de la nature, est une chose; qu'en tant que personne morale, il est ou doit être; pour tout homme, un objet de respect; que nul, par conséquent, ne peut se servir de lui comme d'un moyens c'est-à-dire comme d'une chose pour satisfaire ses penchants ;

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que c'est enfin dans cette personnalité inaliénable qu'est le fondement du droit.

Si, comme le dit Bossoet, il n'y a pas de droit contre le droit, s'il y a une étemelle justice antérieure à r£tat, quel que soit le principe que l'on admette à l'origine de la société politique, quel que soit le souverain auquel on décerne le droit de disposer des hommes, il faut reconnaître d'abord une première souveraineté, infaillible, inviolable, de droit divin : c'est ce que M. Royer-CoUard appelait la souveraineté de la raison. Cette souveraineté s'impose aux républiques comme aux monarchies, aux princes, aux nobles, aux bourgeois, aux plébéiens ; elle domine tous les systèmes politiques ; elle est la loi que Pindare appelait c la reine des mortels et des immortels. »

Mais si la politique libérale admet comme premier principe la souveraineté de la justice et de la raison, si elle ne place pas tout d'abord la liberté et le droit dans une forme politique particulière, est-ce à dire toutefois qu'elle soit indifférente entre les formes de gouvernement, et que satisfaite d'avoir sauvé spéculativement les droits naturels de l'homme, elle les livre sans garantie à la volonté sans limites et sans frein des pouvoirs humains ? Non, sans doute. Une politique aussi hardie dans ses principes, aussi complaisante dans ses applications, se montrerait en cela bien peu clairvoyante et bien peu courageuse. Sans doute l'expérience nous ap* prend que les formes de gouvernement doivent être

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