INTRODUCTION . XXXIII
ma pensée sont aussi pour moi des biens précieux et sans la garantie desquels je ne puis vivre en paix. Qu'entendez-vous encore par bonheur? Je suppose que les esclaves de l'Amérique du Sud soient, comme le prétendent leurs maîtres (1), parfaitement heureux, c'est-à-dire bien nourris, bien traités, rarement battus, et même, si l'on veut, très-gâtés ; je les suppose beaucoup plus heureux que les ouvriers européens, ne se doutant pas d'ailleurs de la misère de leur état, et enfin, ce qui paraît décisif à quelques esprits, refusant la liberté quand on la leur oflfre. Est-ce là le bonheur que l'État est chargé de nous procurer? Je demande au plus misérable des ouvriers, s'il voudrait échanger sa dure et soucieuse condition, pleine d'âpres iourments, d'amères inquiétudes, de labeurs sans relâche, mais soutenue et relevée par le sentiment fier et viril de la responsabilité, contre la plus douce et la plus splendide servilité : je ne crois point qu'il accepte, s'il est homme ; et, acceptât-il , on peut affirmer qu'il s'avilirait. Il y a donc deux sortes de bonheur; et le bonheur servile, à peine différent du bonheur animal, n'est point celui pour lequel l'homme est né : ou plutôt, l'homme n'est point né pour le bonheur ; il est né pour développer librement toutes les puissances de son âme, sans nuire à ses semblables, dût-il souffrir en s'améliorant; et l'État n'a pas d'autre fonction que de protéger et de seconder ce libre développement
(1) Ceci a été écrit avant la dernière guerre d'Amérique.