L'ORIENT
§ I. MoiULB ET POLITIQUE DE l'Indb.' — Le Brahmanisme. Morale spéculative, caractère contemplatif et mystique du génie indien. — Morale pratique et sociale. — Bienveillance uniterselle, humanité, charité, humilité. — Détours de famille. — Doctrine de Tinégalité. — L'institution des castes. — Politique. — La Théocratie. La classe des brahmanes et ses privilèges. — Rôle de la royauté. -^ Le châtiment
Le Bouddhisme. — Développement des germes d'humanité et de fraternité contenus déjà dans le brahmanisme. *- Autres vertus : chasteté, humilité, piété, pardon des offenses, etc. — L'égalité religieuse. — Lutte contre l'institution des castes et contre la théocratie.
g II. Morale et politique de la Perse. — Caractère général. Principe de la lutte : Ormuz et Ahrimane dans la vie humaine. — Pureté et sincérité. — Culte de l'agriculture et du travail. — Absence de castes.
§ in. Morale et politique de la Ghiue. — 1* Confucius. — . Sa personne. — Caractère rationaliste de sa morale. — La loi morale. — Le parfait. — Stoïcisme de Confucius. — Principe du juste-milieu. — Humilité et charité. — La politique fondée sur la morale. — 2' Mencius.
— Les deux sectes de Yang et de Mé. — Réforme morale de Mencius.
— Son principe moral : obéir à la meilleure partie de soi-même. — Original surtout en politique. — Hardiesse de Mencius envers les princes.
— Libéralisme de Mencius. — Doctrines sociales. — La propriété et le travail.
Toute la philosophie européenne a son origine en Grèce. Mais la Grèce elle-même a été précédée par rOrient. Sans accepter les diverses hypothèses qui ont fait dériver la philosophie grecque de la philosophie orientale, et qui ont rattaché tantôt à la Judée, tantôt à
rinde, tantôt à la Perse et à l'Egypte les systèmes grecs, on peut bien croire qu'il y a eu quelques communications, au moins latentes, par le moyen de l'Asie Mineure, entre les deux mondes. La 6rè<;j3, à n'en pas douter, tient de l'Orient sa langue, sa religion, ses arts, ses premières connaissances scientifiques : pourquoi n'en aurait-elle pas aussi emprunté quelques idées philosophiques et morales? En tout cas, le monde de l'Orient est assez grand par lui-même pour mériter de fixer d'abord notre attention. Sans doute, pour en faire un tableau complet et vraiment fidèle, il nous faudrait ici une science spéciale que nous ne possédons pas ; mais, en nous bornant aux monuments les plus importants et les plus accessibles à tous, nous aurons déjà présenté une esquisse intéressante et suffisante pour le plan que nous nous sommes tracé dans cet ouvrage.
Mais d'abord, y a-t-il une philosophie morale et politique en Orient ? On ne peut en douter, au moins pour la Chine, qui possède des moralistes et même des publicistes philosophes, dignes peut être d'être mis à côté des plus grands sages de l'ancienne Grèce. Quant aux autres peuples de l'Orient, la morale et la politique ne s'y séparent guère de la religion. L'Inde, qui a eu des métaphysiciens indépendants, ne parait pas avoir eu de moralistes et encore moins de publicistes. Il en est de même, et à plus forte raison, pour la Judée et pour la Perse. Mais sous cette forme religieuse, nous trouvons, particulièrement dans l'Inde, tout un système de morale et de politique très-remarquable, et qui sera l'introduction naturelle de ces études : car c'est, selon toute apparence, le plus ancien que nous connaissions. La Chine devra également nous occuper, en raison de la singulière netteté et précision des doctrines
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qu'elle propose à notre admiration. Nous dirons peu de cbose de la Perse, sur laquelle les documents font défaut. Quant à la Judée, l'étude de rAncien Testament se lie si naturellement à celle du Nouveau, que nous avons cru devoir renvoyer Tun et l'autre à un chapitre spécial.
§ I. Morale et politique chez les Hindous.
Dans l'Inde, avons-nous dit, la morale et la politique ne se séparent pas de la religion. Or la religion indienne se présente à nous sous deux grandes formes, dont l'une n'est que le développement et le perfectionnement de l'autre : le brahmanisme et le bouddhisme. Le brahmanisme n'est jamais, sorti de l'Indoustan : il s'y est immobilisé, et il y est encore aujourd'hui toutpuissant. Le bouddhisme, né dans la péninsule, en a été chassé de très-bonne heure ; mais en revanche il s'est répandu dans toute l'Asie. En passant de l'un à l'autre, nous verrons s'accomplir l'une des révolutions morales les plus importantes de l'histoire. Esquissons d'abord les principaux traits de la morale brahmanique.
Si nous avions entrepris dans cet ouvrage une histoire de la morale spéculative et des principes métaphysiques sur lesquels elle repose, nous aurions à exposer la doctrine panthéiste, qui est le fond commun de toute religion et de toute philosophie dans l'Inde, ainsi que le mysticisme plus ou moins exalté qui en est la conséquence.- A ce titre, le monument le plus important et le plus instructif est le Baghavad-Gita, l'un des chefs-d'œuvre littéraires et philosophiques de l'Inde (4) : c'est là qu'il faut étudier la philosophie
(I) Le ou la Bhogavad-GUa^ épisode du grand pocme indien lo
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mystique dans toute sa grandeur et dans tous ses excès. Nulle part le mysticisme n*a jeté d'aussi profondes racines que dans l'Inde. Partout ailleurs» même dans les autres nations de l'Orient, ce n'est qu'une exception temporaire, ou un raffinement de luxe. Ni l'Egypte, ni la Phénicie, ni la Perse, ni la Judée, encore moins la Chine, ne sont des nations mystiques. Dans l'Inde, au contraire, la contemplation, l'extase, l'absorption dans la divinité sont le génie même de la race; et c'est de là, on peut le dire, que le mysticisme a passé chez les autres peuples et dans les autres religions.
Mais quelque mystique que puisse être une race dans son génie et dans'ses tendances, elle est cependant oWigée de régler par des lois civiles ou morales Jes actes communs de la vie. La pure contemplation entraînerait bien vite la ruine d'une société qui s'y livrerait exclusivement. La vie suppose l'action, et l'action a besoin de lois. De là les législations, qui à l'origine sont considérées comme émanant de la divinité même, et qui chez les peuples primitifs sont à la fois les codes de la société civile, et les règles de la conduite morale. La morale n'est d'abord acceptée que comme un ordre venu d'en haut, comme la déclaration d'une volonté divine. Elle est à la fois une législation et une révélation : chez les Hébreux, par exemple, c'est dans le Deutéronome qu'il faut chercher la morale de Moïse; de
Mâhâbàrâta, a été traduit en anglais en 1785, par Wilkins, et d'anglais en français en 1787 par l'abbé Parraud. En 1813, G. Schlegel en a donné une traduction latine littérale, avec le texte sanscrit. Cette traduction latine a été publiée de nouveau en 1846, avec des corrections, par le savant indianiste Lassen. M. Emile Bumouf en a donné récemment une nouvelle traduction française. Cet ouvrage est le sujet d'une des plus belles leçons de M. Cousin dans son Histoire générale de la philosophie (cours de 1829).
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même chez les Indiens c'est dans les Lois de Manou que nous chercherons les principes de la morale brahmanique (1).
Le code de Manou , malgré son caractère pratique, nous donne quelques indications curieuses sur les diverses opinions qui , dans l'Inde comme plus tard en Grèce et à Rome, se partageaient les esprits quant à la nature du souverain bien. Les uns, nous dit-on, placent le souverain bien dans la vertu et la richesse réunies : ce sont, suivant Manou, les hommes sensés; les autres, dans le plaisir et dans la richesse ; les autres, dans la vertu toute seule. Ces trois opinions rappellent assez celles des péripatéticiens, des épicuriens et des stoïciens. Le livre de Manou prononce avec autorité sur ce point : il se déclare pour l'opinion éclectique et compréhensive, qui place le vrai bien dans la réunion de la vertu, du plaisir et de la richesse : « Telle est la décision formelle (2). »
L'auteur des lois de Manou est un psychologue qui paraît bien connaître la nature humaine. Il déclare que l'amour de soi-même n'est pas louable ; mais il reconnaît que l'homme ne peut pas s'en séparer absolument. « On ne voit jamais ici-bas une action quelconque accomplie par un homme qui n'en a pas le désir. » Il donne même l'amour de soi comme la source de la religion. « De l'espérance d'un avantage naît l'empressement : les sacrifices ont pour mobiles l'espérance : les pratiques de dévotion austères et les ob-
(1) Les Lois de Manou [Manava-Dharma-Sastra) ont été traduites par M. Loiseleur-Deslonchamps, Paris 1833. Ce livre est, avec les Védas, un des livres sacrés des Indiens : « Il y a, dit Manou lui-même, une double autorité : la Révélation et la Tradition. La Révélation est contenue dans les Védas, la Tradition dans le code de Manou, II ^ 10* »