fr,|i. &px-i 1888, pi. H
Fig. 179. — Statue féminine.
(Musée de l'Acropole.)
L'ECOLE ATTIQl'E. 355
prime à tous ces visages féminins une sorte d'uniformité. L'obliquité des yeux, le sourire qui bride les lèvres "et retrousse les coins de la bouche leur donnent, comme on l'a dit souvent, un air railleur et ironique ; on peut épuiser toutes les finesses du langage pour analyser, au gré de sa fantaisie, ce sourire auquel le ciseau des sculpteurs attiques donne un singulier charme d'étrangeté. Mais gardonsnous de chercher ici des subtilités de sentiment qui ne sont pas dans l'esprit de l'archaïsme grec. Le sourire de nos statues n'a rien de commun avec celui de la Joconde; il n'est ni énigmatique ni mystérieux. Dans une page souvent citée, M. Heuzey a nettement défini la valeur de cette convention : « C'est une pure affectation, une de ces modes conventionnelles par lesquelles les artistes croient ajouter à la beauté humaine ' ». En réalité, toutes ces femmes sont des mortelles qui, sous leur vêtement de fête, se font pimpantes et souriantes pour plaire à la divinité; le sculpteur n'a rien vu au delà.
La majeure partie des statues de l'Acropole appartient à la période où les influences chiotes dominent à Athènes. Elles relèvent de cette tradition insulaire qui professe un goût décidé pour l'élégance et la virtuosité du travail. Ces qualités, les Attiques les poussent à l'extrême; ce type de la femme vêtue, ils arrivent à le traiter avec une recherche presque exagérée, avec un raffinement presque outré dans l'exécution. Aussi ne sommes-nous pas surpris de voir que, peu de temps avant 480, il se produit une sorte de réaction contre le maniérisme que l'école chiote a mis :\ la mode. Cette réaction se marque surtout dans le type du visage. Les traits deviennent plus sévères; le sourire qui bridait les lèvres et accusait la saillie des pommettes, s'atténue et s'efface ; le visage prend une expression de gravité. On peut se rendre compte de cette évolution en comparant les deux têtes reproduites en héliogravure par notre planche VI. La première (fig. 1) u se rattache encore à la tradition chiote par le soin minutieux avec lequel est traitée la chevelure ; vous y retrouverez encore les pommettes saillantes, le menton aigu qui caractérisent l'ancien type ; mais
1. Catalogue desjtgurinet de-terre cuite du muiée du Louvre, p. 132.
2. Musées d'Athènes, p\. XIII. Uue tête d'Aphrodite, trouvée également sur l'Acropole, marque de nouveaux progrés dans le sens de cette évolution. Lechat, Revue arch., 1889, t. XIV, p. 396, pi. XXIII.
déjà l'obliquité des yeux est moins accusée, et le sourire plus discret. Le charmant buste reproduit sur la même planche (fig. 2) ' nous montre un progrès de plus. Il appartenait à une statue dont la base a été retrouvée ; la dédicace nous apprend que c'était un ex-voto dédié à Athéna par un personnage nommé Euthydikos, fils de Thaliarchos. C'est une des plus récentes de la série, et elle a été certainement exécutée fort peu de temps avant 480. Si les fouilles nous l'avaient livrée intacte, elle serait déjà populaire, et compterait parmi les œuvres antiques dont les moulages, les réductions, sont répandus partout. Ce qui en reste est bien fait pour augmenter nos regrets. La partie inférieure, seule conservée avec le buste, est un remarquable exemple du soin avec lequel des maîtres archaïques traitaient les extrémités. Rien de fin, de délicat, comme ces pieds mignons, dont les phalanges grêles, allongées et menues, la forme pure et un peu maigre donnent la sensation de je ne sais quelle grâce aristocratique. La tête surtout est un chef-d'œuvre d'élégance sévère. Ce qu'il y avait encore d'anguleux et de sec dans le visage des autres statues a disparu ici, avec l'obliquité des yeux et la saillie exagérée des pommettes. La chevelure est aussi plus simple, et encadre de ses bandeaux ondes un front petit et droit, des joues aux contours pleins et fermes. En examinant ce buste avec toute l'attention qu'il commande, on est frappé, au premier abord, de l'expression un peu boudeuse de la bouche : les lèvres, légèrement portées en avant, semblent faire la moue. On s'explique bien vite cette particularité. Le sculpteur a voulu rompre avec la tradition du sourire conventionnel; il a abaissé, au lieu de les relever, les coins de la bouche, et avec une gaucherie charmante, il n'a réussi qu'à donner au bas du visage une sévérité un peu dédaigneuse. Encore quelques essais, et il aura résolu le problème. A vrai dire, entre cette tête et les plus belles œuvres attaques du cinquième siècle, il n'y a plus que des nuances. Tous les caractères essentiels du grand style s'y trouvent déjà, et l'on peut pressentir que, quarante ans plus tard, sans s'écarter beaucoup des mêmes données, Phidias réalisera dans son Athéna Parthénos le type achevé de la jeune fille athénienne.
1 . Musées d'Athènes, pi. XIV. Cf. Winter, Mrbuch des arch. Inst., II, 1887, p. 219.
Est-ce là un fait isolé ? Ou bien, entre les années 500 et 480, l'art attique subit-il un nouveau courant d'influences, dont l'origine doit être cherchée dans le Péloponnèse? Est-ce l'école représentée par Àgélaïdas qui fraie la voie nouvelle où s'engagent les sculpteurs d'Athènes? Nous le croyons volontiers. L'hypothèse prendra plus de force encore si nous constatons la même évolution dans les statues du type viril. On pourra considérer comme démontré un fait qui prend une grande importance pour l'histoire de l'art attique, à savoir l'élimination graduelle des influences chiotes, que remplacent celles de l'école argivo-sicyonienne.