I 3. — LE TYPE VIRIL
Nous ne possédons aucune statue virile intacte appartenant à l'époque des Pisistratides. Les fouilles de l'Acropole n'ont guère livré que des fragments, ou des statuettes plus petites que nature. On peut cependant affirmer que dans ce peuple de statues consacrées autour du temple d'Athéna, les figures viriles trouvaient aussi leur place. Pieux donateurs, magistrats ou fonctionnaires religieux, vainqueurs aux Panathénées, combien d'Athéniens pouvaient dédier ;\ la déesse leur propre image ! Le musée de l'Acropole possède une statuette depuis longtemps connue, représentant un greffier ou un trésorier des richesses sacrées dans l'exercice de ses fonctions'. Assis sur un siège carré, les jambes rassemblées, il tient ouverte sur ses genoux une tablette double, ou diptyque (<^'-T'jyov £eXtwv) ; la main droite tenait le style de métal ou le roseau à écrire. A voir son attitude respectueuse et compassée, on songe à ces scribes égyptiens que les artistes de la vallée du Nil représentent prêts à écrire sous la dictée du maître ; et d'ailleurs le modelé très simplifié, le caractère un peu égyptisant du style, attestent que les influences de l'art saïte ont
1 . Miitheil. Athen, 1881, pi. VI, 2. Cf. même planche, fig. 1, un autre fragment d'une statue du même type avec des traces de polychromie. Une statue mutilée, où certains savants ont voulu reconnaître une femme, est sans doute celle d'un homme assis, vêtu du chiton ionien. Otto .Tabn. De antitpiiss. M<nervae simidacri* atlicis., pi. I, 4. Le Bas-Reinach, Voyage arch.j Mon. fig., pi. 3, 1.
pénétré jusqu'en Attique'. Le type du cavalier est représenté au musée de l'Acropole par plusieurs statues mutilées2. Une des plus élégantes est celle dont nous donnons un dessin (fig. 180). Un jeune cavalier, chaussé de sandales, monte avec aisance un cheval qu'à ses formes fines on reconnaît pour un cheval de course ; c'est quelque jeune vainqueur aux courses des enfants (imç xsayitiÇwv), qui a peutêtre concouru aux Panathénées. D'une autre statue équestre, il ne
reste que le huste du cheval (fig. 181); mais ce morceau est digne d'attention. Il n'y a guère d'autre trace d'archaïsme que la forme de la crinière, coupée en brosse , peinte en bleu , et dont la tranche supérieure est évidée par une cannelure
en biseau , revêtue d'un ton rouge ; mais comme la tête est déjà vivante, et avec quelle vérité elle se redresse sous l'action du mors! Au reste, le réalisme des animaliers archaïques ne doit pas nous surprendre; dans cet ordre de sujets, l'étude de la nature n'est entravée par aucune convention, et nous savons avec quel art les peintres de vases contemporains des Pisistratides savent traiter le type du cheval3. Nous ne pouvons que signaler une curieuse statue représentant un personnage à cheval, en costume asiatique, statue par malheur très mutilée, mais remarquable par le luxe de couleurs dont elle était
Fig. ISO. — Cavalier. (Musée de l'Acropole.)
1. Les rapports de l'Attique avec l'Egypte, au sixième siècle, sont bien connus pour l'art industriel. On a souvent signalé le nom égyptien du potier Amasis; un autre peintre de vases, Nicosthènes, est peut-être originaire de Naucratis.
2. 'Exriu,. ifX-i 18S7> P- 40> P1- 2- Mutéei J' Athènes, pi. XII.
3. Voir par exemple le beau fragment d'un vase de Néarchos, représentant Achille près de son char. Benndorf, Griech. mdiicilùcte Vasmhilder, pi. XIII.
revêtue. La tunique ornée d'une grecque oblique et de patinettes, le pantalon collant à la mode orientale, couvert de losanges rouges et bleus, témoignent d'une application très large et exceptionnelle de la polychromie. Mais là n'est pas le seul intérêt de ce marbre auquel il est permis d'attribuer une réelle valeur historique. Dans ce cavalier aux vêtements bariolés, chaussé de hautes bottines en cuir rouge, on est fondé à reconnaître un de ces archers à cheval qui faisaient partie de l'armée de Darius; et pour expliquer qu'un Athénien ait dédié à la déesse de l'Acropole l'image d'un Perse, comment ne pas songer à un monument de victoire, consacré au lendemain du grand triomphe de Marathon ' ? A voir avec quel acharnement les soldats de Xerxès mirent en pièces la statue, quelques années plus tard, on peut croire qu'ils ne s'y trompèrent pas. Détruit dans l'invasion de 480, l' ex-voto de Marathon resplendit bien peu de temps au grand jour avec sa brillante polychromie.
A défaut de statues intactes, une série de têtes viriles nous met sous les yeux un développement de style parallèle à celui que nous avons constaté en étudiant le type féminin. Cette série s'échelonne en effet entre les années 550 et 480 2. Comme il est naturel, les plus anciennes de ces têtes nous montrent encore, à certains égards, les
FlU. 181. — Buste de cheval. (Musée de l'Acroi>ule.)
1. Cette identification a été proposée par M. Studniczka, avec des argumenta très convaincants. Jakrluch îles arch. Iwt., VI, 1891, p. 239.
2. Voir, pour l'étude de cette série, Furtwaengler, Collection Sahourqf, introduction, p. 5. Winter, M.nhril. Athen, XII, 1887, p. 118.
procédés techniques et les principes de style familiers à la vieille sculpture attique. Une petite tête en marbre appartenant au Louvre provient, à en juger par les fragments trouvés en même temps, d'une statue virile du type primitif; le personnage était représenté debout dans l'attitude de l'Apollon de Théra'. Or, la technique rappelle encore, à bien des égards, celle de la tête du Mbschophore. La calotte
du crâne est lisse, traitée avec cette exécution sommaire que dissimule la polychromie ; les boucles qui tombent le long du cou sont découpées en petits carrés ; nous sommes encore au début du travail du marbre. Le progrès s'accuse déjà, très apparent , dans une tête virile qui fait partie de la collection Rampin à Paris (flg. 1S2)2. Sans doute le type général n'a pas changé; comme dans le marbre du Louvre, les lèvres sont bridées et souriantes, les yeux fendus en amande, et le globe, un peu aplati, s'enchâsse entre des paupières minces, à arêtes vives. Les oreilles trahissent l'inexpérience de l'artiste en face de la nature; elles sont, dit justement 0. Rayet. <( placées trop haut, collées contre le crâne, et comme parcheminées ». Ajoutez encore que la structure solide de la tête, la coupe de la barbe soigneusement rasée sur la lèvre supérieure, la forme de la
Fig. lx-2
Tète virile en marbre. Collection Rampin , à Paris.
1. Voir notre article, Gazette arc7tv 1887, pp. 88-98, pi. 11.
2. Albert Dnmont, Monuments grecs, 1S7S, pi. I. 0. Rayet, Monuments de l'art antique, I, pi. 18.
coiffure contribuent à souligner les analogies avec le type du Moschophore. Mais les différences éclatent, si l'on envisage l'exécution. C'est une merveille de coquetterie que le rendu de cette chevelure frisée sur le front en boucles symétriques dont l'extrémité se recourbe et s'arrondit en rosette ; et le travail de la barbe est tellement serré, qu'il donne l'impression d'une sorte de grénetis. Evidemment l'artiste possède à fond la technique du marbre ; il y déploie cette virtuosité, ce raffinement, auquel les statues féminines nous ont habitués. On peut même citer telle de ces statues, celle que reproduit notre planche I , où le môme arrangement de coiffure se répète dans les moindres détails. Nous sommes donc fondé à placer la tête Ram pin dans la période où les influences de l'école de Chios sont toutes-puissantes à Athènes, c'est-à-dire vers 520.
Quant à identifier notre
personnage, il n'y faut pas songer. La couronne de chêne dont sa tête est ceinte fait-elle allusion à une victoire athlétique, ou à quelque ambassade religieuse? Nous l'ignorons. Notons cependant que si l'on en juge par la flexion du cou, l'attitude était déjà empreinte d'une certaine liberté. Le personnage regardait le spectateur; son corps était placé de profil ou de trois-quarts.
Une tête en marbre de la collection Jakobsen, à Copenhague, marque une nouvelle étape (fig. 183) '. Son premier possesseur, 0.
Fig. 183. — Tête d'athlète en marbre. Collection Jakobsen, h Copenhague.
1. 0. Eayet. Monument* gréa, 1877, pi. r. Études d'archéologie et d'art, y. 1-s.
362 L'AIM'IIATSME AVANCE.
Rayet, en a fait ressortir tous les traits caractéristiques : l'arcade sourcilière très relevée, les yeux gros et obliquement posés, les pommettes saillantes, la bouche découpée avec un singulier accent de fermeté, enfin les oreilles déformées, tuméfiées comme à coups
Fig. 184. — Tète de jeune homme. (Musée de l'Acropole.)
de poing, et qui semblent dénoncer un athlète. Le visage respire l'énergie, et l'artiste a certainement copié sur nature cette tête à l'expression un peu brutale. Mais le progrès se fait sentir dans le fini du modelé, très poussé et très caressé, dans la justesse d'observation que dénote le travail de l'oreille ; la chevelure est aussi traitée plus simplement, avec des procédés qui trahissent des modèles en bronze. Si bon rapproche de la tête Jakobsen une tête du
L'ECOLE A.TTIQUE. 363
musée de Berlin ' et une petite tête du Louvre achetée à Fauvel ~, remarquables toutes deux par le travail des cheveux et de la barbe sommairement dégrossis à la pointe, on constitue un groupe un peu plus récent que les marbres signalés plus haut.
Jusqu'ici nous suivons assez nettement, à travers des progrès de la technique, le même filon d'art. Mais voici que le vieux type attique se modifie et devient à la fois plus régulier et plus sévère. Nous trouvons un témoignage frappant de cette évolution dans une charmante tête de jeune homme, trouvée sur l'Acropole en 1887 (fig. 184) \ C'est assurément la plus récente de la série, et la fraîcheur qu'avait conservée la polychromie semble attester qu'elle n'avait pas longtemps subi l'action de l'air. Au moment de la découverte, la chevelure portait les traces d'un ton jaune d'ocre, imitant conventionnellement la couleur blonde ; les lèvres étaient rouges, et le globe des yeux jaunâtre, avec des traits bruns cernant le rebord des paupières. On ne se trompe guère, croyons-nous, en plaçant l'exécution de cette tête peu de temps avant 480. Or, au premier coup d'œil, on note dans la coiffure et dans le type du visage des caractères nouveaux. Cette disposition des deux tresses qui partent de la nuque, s'enroulent autour du crâne, et se rejoignent par devant, dissimulées en partie sous une frange de cheveux, nous ne l'avions pas encore vue dans les têtes les plus archaïques. C'est sans aucun doute le genre de coiffure appelée Icrobylos, dont la mode commence à prévaloir au début du cinquième siècle, et que conservaient encore, au temps de Thucydide, les vieillards restés fidèles aux anciens usages '. Quant au type du visage, quel progrès n'accuse-t-il pas sur celui des têtes précédentes! Plus de sourire conventionnel, plus de saillie exagérée des yeux. Les traits
1. Furtwaengler, Collection Sabouroff, I, pi. III-IV. Beschmi/mng <ltr antiken Skulpturemu Berlin, n» 308.
2. Jui publié cette tête dans les Monuments grecs de l'Association des Études grecques^ a" 17-18. 1889-1890, p. 35.
3. 'EiYîiràpx.1888, pi. 2. Cf. Journal qf Bell. Studies, IX, 1888. p. 123 fig. 3. art. deM'\ Jrmc Harrisoii. Cf. WolteTsMiltheU. Athen, XII. p, 266. Studniczka, ibid. XII, p. 374.
4. Voir sur le crobyle, Helbig, Commentationes philologue in honorer» Th. Mommseni, 1877, p. 616. 627. Th. Schreiber, Der altattische Krobylos, Mittheil. Athen, VIII, 1883, p. 246; IX, 1884, p. 232, 299 ; E. Pottier, Diet, des Ant. grecques et romaines de Saglio.
réguliers et purs, le nez droit, la bouche sévère avec la lèvre inférieure un peu saillante, composent un visage juvénile dont le charme grave nous repose de l'éternel sourire des figures archaïques. Nous connaissons déjà ces caractères ; nous les avons notés dans la belle tête féminine appartenant à l'ex-voto d'Euthydikos (planche V, fig. 2); ces deux œuvres charmantes sont soeurs parla pureté du type, par la grâce robuste et saine dont elles sont empreintes; nous sommes donc arrivés au même terme, en suivant deux séries parallèles. D'autres monuments nous apprennent encore que ces similitudes ne sont pas fortuites. A une époque très voisine des guerres médiques les peintres de vases adoptent ce même type avec empressement. Un des maîtres de la peinture céramique, Euphronios, le traite avec prédilection. Il prête les mêmes traits à Orphée, sur une superbe coupe à fond blanc dont les fragments ont été trouvés à l'Acropole ( ; à Achille, sur une coupe polychrome du musée de Berlin \ Or, comme Euphronios commence avant la seconde guerre persique sa période de production 3, il est le contemporain du sculpteur auquel nous devons cette belle tête juvénile.
D'où vient donc ce courant d'influences qui modifie si profondément le style de la sculpture attique? Où chercher l'origine de ce type, que nous retrouverons, à peine modifié, dans l'Apollon du fronton occidental d'Olympie '? Pour résoudre le problème, il faut, croyonsnous, se reporter à la tête de bronze où nous avons reconnu une œuvre argivo-sicyonienne :i. C'est bien là comme un prototype, plus sévère encore et plus énergique, du marbre athénien; c'est bien dans le Péloponnèse qu'il faut placer l'école dont l'action se fait sentir jusqu'en Attique ". S'il en est ainsi, on pourra souscrire aux conclusions suivantes. Au début du cinquième siècle, les Attiques ont tiré de la tradition chiote tout ce qu'elle contenait;
1. Journal of Hell. Studies, IX, 188:?, pi. VI. ''. Klein, Euphronios, p. 241.
3. Une inscription avec le nom d'Euphronios a été trouvée dans les fouilles de l'Acropole. Juhrbuch tf, arch. fm(., II. 1887, p. 1 11.
I. Voir sur cette question, Botlio Graef, Mittheil. Athen, 1890, p. 15 et suivantes.
5. Musées d'Athènes, pi. XVI. C'est celle que reproduit notre figure 163, page 323.
6. M. Furtwaengler va plus loin et reconnaît une œuvre véritablement argienne dans la tête de marbre d'Athènes. 00" Winckelmann&festpvogramm, p. 151.
ils en ont épuisé les ressources, jusqu'à tomber dans une sorte de maniérisme. Il est temps pour eux de suivre une direction plus sévère, de se tourner vers la grande école d'Argos, à laquelle le nom d'Agélaïdas donne un si vif éclat. Les marbres de l'Acropole nous apprennent que cette évolution s'accomplit, que l'influence de l'Ionie cède le pas à celle du Péloponnèse , et que les Attiques s'initient à un style moins recherché et plus large. Ainsi, nous voyons déjà se dessiner le mouvement qui entraînera bientôt vers l'Argolide Myron et Phidias; l'histoire de l'art attique s'éclaire d'un jour tout nouveau, et nous sommes conduits, sans transition brusque, jusqu'au seuil de la grande époque.